CHAPITRE VII Hygiène et vente des demi-sang
Notre intention n'est pas d'entrer ici dans de longs détails, mais seulement de nous arrêter brièvement à quelques points de cette question.
Le régime des poulinières est variable. La plus grande partie d'entre elles font le service de cheval de ferme, les autres ne font pas ou très peu de travail. Ces dernières passent leur vie en prairie sans autre nourriture que l'herbe et parfois un peu de foin lorsque celle-ci fait défaut. On ne les rentre que peu de temps avant la mise bas pour les conserver à l'écurie jusqu'à ce que les poulains aient quelques semaines et on en profite pour leur donner un peu d'avoine, de son et de foin. Les autres, par le fait que le sol est léger, n'ont que rarement un service assez dur. En règle générale, après la cessation des travaux agricoles, on les met en prairie, le plus souvent d'une manière permanente, parfois pendant la journée seulement, jusqu'à ce que la reprise des travaux ou l'approche de la mise bas les ramène à l'écurie. Durant cette période, on leur alloue soit une ration de foin, soit du foin et un peu d'avoine. Après la mise bas et pendant tout l'été, après qu'elles ont reçu une ration de grains à leur rentrée du travail, elles sont lâchées en prairie avec leurs poulains pour la nuit. Avec la différence assez accusée d'un régime au grand air et d'une nourriture souvent parcimonieuse en avoine, le traitement des poulinières se rapproche de ce qui se voit dans nos régions.
La période la plus recherchée pour la mise bas paraît être le mois d'avril et la première quinzaine de mai, et le sevrage se fait en septembre ou au commencement d'octobre.
L'élevage du poulain varie assez bien. Si les fermiers aisés savent nourrir ceux-ci déjà avant la fin du sevrage pour les avoir forts en vue de passer l'hiver, et s'ils se rendent compte de l'avantage de loger plus ou moins confortablement leurs weanlings durant la mauvaise saison, il faut convenir que les petits fermiers ne peuvent que rarement se payer pareil luxe. Dès leur premier hiver, les poulains sont entretenus à l'extérieur ; les mieux traités sont rentrés pour la nuit, les autres ne
disposent que d'un hangar. Comme nourriture, deux ou trois livres d'avoine concassée, un peu de foin, de son, parfois des betteraves, du tourteau de graines, etc.
Comme yearlings et surtout comme deux ans, le régime des poulains est plus simple encore. Dès leur premier printemps, on les met à la prairie, veillant uniquement à ce que l'herbe et l'eau ne manquent pas. Durant l'hiver, on ne les rentre pas, ils peuvent se mettre à couvert sous un hangar, mais il est assez fréquent qu'ils en profitent très peu, restant à la belle étoile même par les plus gros temps. En mauvaise saison, on leur donne parfois du foin, du trèfle séché, seul ou mélangé avec de la paille d'avoine, parfois rien autre que de la paille, mais ce n'est guère que lorsque l'herbe fait défaut. Durant leur deuxième et leur troisième années, et bien qu'on ne les nourrisse pas, on s'approche assez fréquemment des poulains dans le but de les habituer au contact de l'homme ; parfois, ils subissent un commencement de dressage dès l'âge de quinze mois. D'autres fois et surtout lorsqu'il s'agit de poulains étoffés, les petits fermiers les attellent un peu dans leur troisième année.
Lorsque les poulains prennent trois ans, ils sont l'objet de plus de soins, car c'est le moment de les vendre soit aux marchands, soit aux fermiers qui s'occupent de les dresser et de les préparer pour la vente. Cependant beaucoup de poulains de trois ans et surtout ceux qui promettent ou qui sont de bonne origine, passent encore leur été en prairie et c'est à l'automne que commence leur mise en état pour les avoir prêts à quatre ans pour le commerce. C'est à cet automne également que les jeunes chevaux sont proportionnellement à meilleur compte, car les petits fermiers n'ont pas à les nourrir pendant la période d'hiver. C'est au moins ce qu'invoquent ceux qui incitent le gouvernement anglais à acheter les remontes à l'automne, à trois ans et demi.
Mais il en est de moins heureux qui sont rentrés à trois ans à l'écurie, leur dressage est alors entrepris et certains d'entre eux sont montés en chasse dès la même année. « Mes meilleurs hunters ont été montés à trois ans derrière les chiens, » écrit Major W.-.T. Honner, de Brannockstown, et cette affirmation pourra paraître assez extraordinaire. Cependant ceux qui ont eu l'occasion de suivre des concours anglais auront certainement noté que quelques hunters de quatre ans accusaient déjà de la fatigue dans les genoux. Le fait cité par Major Honner ne
serait donc pas une exception ; néanmoins, en règle générale, c'est un peu avant quatre ans que le dressage finit et c'est à quatre ans et demi, après avoir fait leurs premières armes dans le Cub hunting (*), qu'ils participent aux épreuves du hunting proprement dit.
Si une bonne partie de jeunes hunters reçoivent dès l'âge de trois ans et demi une nourriture convenable en grains et un régime répondant à leur destination future, pour d'autres ce n'est pas le cas et voici à ce sujet l'avis exprimé en 1897 par trois grands marchands de chevaux :
M. N. Morton dit en parlant d'un nourrisseur du Nord qui vend annuellement trente à quarante chevaux : » Il achète ses chevaux en foires à trois ans et les met dans des petits boxes où il est étonnant qu'ils puissent rester ; il les nourrit de mashes préparés sous sa direction. Qu'il s'agisse là ou non d'une nourriture basée sur des principes scientifiques, le fait est que vous seriez étonné au delà de toute mesure de voir quand ils sont prêts pour la vente, combien ils se sont développés, et cela porte à croire vrai ce que me disait; un éleveur » que le meilleur » d'un cheval lui vient par la bouche » .
M. R. Johnson, parlant aussi de jeunes chevaux amenés du Sud dans le Nord dit : « La majorité d'entre eux ne travaillent pas du tout, ils sont nourris comme des bœufs à l'engraissement. Ils vont alors à la foire de Moy et ce sont de bons chevaux abîmés par le manque de travail et d'exercice, car il y en a difficilement un qui soit proprement fait au mors (mouthed). «
M. Hetherington, toujours au sujet des nourrisseurs du Nord : " L'homme du Nord nourrit le cheval comme on nourrit un porc pour l'avoir gras. Lorsque vous allez dans le Sud, vous pouvez voir ce qu'est un cheval, mais dans le Nord vous n'achetez qu'un cochon gras et vous ne pouvez dire ce qu'il deviendra ». Il signale aussi le manque d'exercice.
La pratique dénoncée est-elle fort étendue, nous ne pourrions le dire ; mais, en ce qui concerne l'hygiène des chevaux prenant quatre ans, on ne doit pas se représenter qu'ils sont toujours bien logés. S'il est vrai qu'ils sont rentrés à la ferme, souvent ils ne disposent que d'un hangar dans la cour à fumier, où ils
(*) Chasse de jeunes renards servant au dressage des jeunes chiens et aussi es jeunes chevaux.
sont en liberté, et c'est là ce que nous avons pu constater chez plusieurs éleveurs de Yorkshire, du Lincolnshire, du Leicestershire et du Norfolk, qui vont en Irlande s'approvisionner de poulains de tout premier ordre. Nous citerons notamment feu A.-J. Brown, qui fut un des grands exposants du Hunter Show.
Mais il est un autre fait qui prend place pendant l'élevage des poulains, c'est le truquage de la bouche pour les vieillir. On sait que cela se fait par arrachement des incisives de lait en vue de hâter la sortie des permanentes qui servent de base à l'appréciation de l'âge marqué. Ce n'est pas là chose spéciale à l'Irlande, car elle se pratique sur une grande échelle dans tous les pays d'élevage.
A quel âge et à quels intervalles cela s'effectue-t-il ? Nous l'ignorons, mais en ce qui concerne les résultats, nous n'hésitons pas à nous ranger à l'avis de ceux qui disent que cette pratique avance sérieusement la pousse des incisives de remplacement. Nous citerons quelques exemples. Parmi les chevaux qui sont présentés aux remontes, il en est dont les pinces sont franchement rasées, alors que les coins ne sont pas encore sortis ou commencent à peine à se montrer. Beaucoup de hongres marquant cinq ans faits (en octobre) n'ont pas encore leurs crochets. Mais ce qui montre mieux que tout autre exemple la portée de cet acte, c'est que chez des chevaux achetés avec une bouche de quatre ans, les coins ne tombent pas dans le courant de l'année. Par là, ils marquent quatre ans au moment de l'achat et ils marquent encore quatre ans l'année suivante ; ils ont donc été vieillis d'un an. Pour nous résumer sur ce point, nous ferons nôtre l'avis que nous exprimait, il y a peu de temps, un officier supérieur étranger qui a une longue pratique de l'achat des chevaux en Irlande, qu'à de très rares exceptions près tous les jeunes chevaux ont la bouche truquée.
Beaucoup de grands éleveurs conservent au moins une partie de leurs produits pour les dresser et les vendre à l'âge de quatre ou cinq ans, mais les petits fermiers, en règle générale, s'en débarrassent comme poulains de deux ou trois ans, soit pour manque de place, soit par manque de nourriture. C'est ainsi que le commerce des chevaux prêts à mettre en chasse est en partie aux mains de fermiers aisés et de gentlemen farmers, qui trouvent dans la préparation des jeunes chevaux une occupation lucrative répondant à leurs goûts personnels et leur fournissant
en même temps l'occasion de paraître en exposants dans les principaux shows irlandais.
Les marchands, de leur côté, ramassent tous les bons chevaux qu'ils peuvent trouver pour satisfaire la grande demande du commerce anglais et étranger. Ce sont là, avec les grands concours de Dublin, Belfast, Cork, Clonmel, avec les ventes publiques de Dublin et de Belfast, les principales sources où l'on peut trouver, soit des chevaux en plein service, prêts à être mis en service ou prêts à être entraînés s'ils doivent être soumis à un travail assez dur.
En ce qui concerne les foires, celles de Cahirmee (Cork), vers la mi-juillet; de Ballinasloe (Galway), au début d'octobre; de Cork, de Clonmel (Tipperarj), de Limerick, de Spancel Hill (Clare), Ballybay (Monaghan)et de Moy (Tyrone) comptent parmi les meilleures. Les premières sont les deux plus importantes et elles attirent des amateurs et marchands de tous les pays. On y rencontre beaucoup de sujets de classe comme poulains et comme chevaux de quatre ans, mais les chevaux faits y sont plutôt rares. Les autres foires paraissent avoir perdu de leur importance tant comme nombre que comme qualité des chevaux offerts en vente. Il est vrai qu'elles sont excessivement nombreuses.
D'après Purdon's Abnanacde l&Farmers' Gazette, auquel nous renvoyons pour les dates de toutes ces foires, les nombres mensuels oscillent entre 248 foires en mai et 188 en avril, avec un maximum de 19 foires en un seul jour, le premier lundi de mai. Il y a en tout 2,566 foires aux chevaux, auxquelles il faudrait encore ajouter les foires mensuelles réservées exclusivement aux poneys, qui se tiennent à Callan (Kilkenny), Charleville (Cork) et Round wood (Wicklow). Devant une telle abondance, on peut comprendre que beaucoup sont d'une importance minime et de valeur douteuse au point de vue de la classe des chevaux qu'on y rencontre.
D'une manière générale, les horsemen du continent fréquentent peu les foires et attendent de préférence le grand concours que la Royal Dublin Society donne annuellement à la fin. d'août à Dublin. A côté du concours proprement dit, il y a là une vraie foire réunissant quelque 1,200 hunters de classe et poulains aptes à faire des chevaux de chasse. Les prix sont peut-être plus élevés que sur les foires, mais on peut y aller avec l'assurance de trouver un beau choix. On en trouve de même au concours annuel de la Hunters' Improvement Society, à l'Agricultural
Hall d'Islington (Londres), dans la première quinzaine de mars.
Les prix auxquels se vendent les chevaux de classe varient beaucoup. Si l'on recherche un lauréat de concours, on tombe facilement dans les fancy priées, se justifiant uniquement par le désir de briller dans les grandes expositions ou parce que l'on dispose d'une bourse permettant de se payer ce que l'on croit être un rara avis. C'est ainsi, pour n'en citer qu'im exemple, qu'au concours de Dublin en 1908, Princess Ena, jument de cinq ans, par O'Connell p. s. hors d'une fille d'Ascetic, après avoir décroché le premier prix dans la classe des hunters légers, fut vendue 33,000 francs à un amateur hongrois. Mais s'il en est beaucoup d'un prix abordable, ce n'est généralement pas là qu'il faut aller pour trouver un cheval à bon compte.
« La question de savoir si on peut acheter d'excellents chevaux à bon marché est actuellement très controversée, écrit C. Clare (*). Des observateurs d'occasion nous disent sans hésiter que l'époque est passée où pour 30 à 60 livres sterling on pouvait acheter un bon jeune cheval, sain et de bonne souche. Les fermiers, ajoutent-ils, commencent à demander plus de leurs produits. En cela il y a du vrai, les fermiers d'aujourd'hui connaissent mieux qu'il y a vingt ans la valeur d'un joli cheval de bonne souche, à l'âge de quatre ans, surtout s'il a plus que lm62 et s'il promet de devenir un bon weight carrier. C'est particulièrement le cas dans les grandes foires de Cahirmee, Spancel Hill, Ballinasloe, partout où viennent les marchands de tous les pays d'Europe. Ce ne sont pas là les places à voir pour acheter des animaux de valeur à bas prix. Je recommanderais plutôt à celui qui est intentionné d'acheter, de se fixer pour quelques jours dans quelque contrée de sport du centre, du sud ou de l'ouest de l'Irlande et d'aller voir de ferme en ferme. Il serait vraiment étrange qu'il ne rencontrât pas quelques quatre et cinq ans qui promettent beaucoup et qui peuvent être obtenus à un prix très raisonnable.
» Si c'est en été et s'il y a des expositions locales dans les environs, il ne faut pas manquer d'y aller. Très souvent, par le fait de disette de nourriture ou autres causes, le fermier ne peut se permettre de conserver son poulain pour l'hiver et il acceptera un prix raisonnable plutôt que de rentrer chez lui avec son cheval. »
(') •• Equine Treasures from Ireland » in Live Stock Journal, 1er avril 1910.
A l'appui des considérations qu'il émet, M. C. Clare cite plusieurs cas dont nous retiendrons le suivant. Il y a peu de temps, à un concours dans le Westmeath, le premier prix fut attribué à un cheval de quatre ans dont la condition laissait à désirer et qui, six semaines auparavant, avait été acheté à un pauvre homme auquel il servait à charrier de la tourbe. Il ne doit pas manquer de semblables occasions, mais elles paraissent difficilement accessibles aux étrangers et ce qui manque peut-être le plus, ce sont les horsemen ayant le coup d'œil pour deviner au passage un vrai, un bon cheval, lorsque son état miséreux marche de pair avec les haillons de son attelage.
En ce qui concerne particulièrement les chevaux de remonte, le temps est passé depuis longtemps où l'on pouvait les acheter en foires directement aux éleveurs. Déjà en 1873, le colonel A. -G. Maude, de la commission anglaise, signalait leur disparition et en 1881 la commission d'achat de l'armée hollandaise put se convaincre de l'impossibilité de se fournir par ce système. En 1897, le colonel Saint-Quintin, avec l'expérience que lui donnaient plusieurs années de direction de la commission d'achat de l'armée anglaise, confirma entièrement le fait. Du reste, plusieurs marchands eux-mêmes établirent que ce commerce était centralisé dans les mains de quelques marchands qui se sont fait une spécialité de ce genre de chevaux et qui sont les pourvoyeurs des commissions étrangères. Dans tous les points du pays, ces marchands sont en relation avec des courtiers en titre, des courtiers d'occasion qui leur collectent et expédient tous les chevaux trouvés soit chez les petits fermiers, soit dans les innombrables petites foires peu fréquentées. C'est ainsi que dans une très grande mesure le type troupier est plutôt rare dans les foires un peu importantes, et ce qui se passe actuellement pour la remonte de l'armée anglaise montre sans réplique la difficulté, sinon l'impossibilité de traiter directement avec les éleveurs. Dans le but de faire profiter ceux-ci du bénéfice empoché par l'intermédiaire, le War Office et le ministère de l'Agriculture ont pris des mesures pour favoriser l'achat direct aux producteurs, mais à en juger par ce que publient les revues d'élevage, on est loin d'avoir abouti au résultat désiré.