CHAPITRE VI SÉLECTION ZOOTECHNIQUE
Le premier soin à prendre dans le choix des reproducteurs, et surtout des mâles ou étalons, à cause de leur polygamie habituelle, est de s'enquérir de leur origine, de leurs antécédents de famille, de leur pedigree.
La doctrine actuellement dominante en Allemagne, sous le nom de doctrine de la puissance individuelle [Individualptenz) fait considérer ce soin comme superflu. La longue expérience et le sens pratique des éleveurs les portent, au contraire, à accorder de plus en plus d'importance aux antécédents héréditaires. Il n'est pas douteux que la raison soit de leur côté. En Allemagne môme, de bons esprits s'élèvent avec force contre la doctrine la plus en faveur. Il faut absolument s'être laissé égarer par des conceptions imaginaires, pour méconnaître à ce point le résultat de l'observation.
Il est certain que la pratique de la reproduction chevaline aura réalisé un très grand progrès et qu'elle aura acquis un inestimable degré de sûreté, le jour où toutes les races ou variétés seront pourvues d'un livre généalogique authentique, à l'exemple du Stud- Book, aux indications duquel les éleveurs de chevaux de course se conforment avec un si incontestable succès.
Sans doute, on constate, de temps à autre, quelques exceptions à la règle de l'hérédité de famille. Le fameux Gladiateur nous en a fourni un exemple frappant. Ce grand vainqueur, descendant d'une longue lignée de vainqueurs, s'est montré lui-même un reproducteur fort médiocre. Inversement, il s'est vu que des étalons sans antécédents glorieux ont procréé des chevaux extraordi-
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naires. La puissance individuelle n'est point niable, comme nous le savons fort bien. Mais il n'a jamais passé pour sage d'ériger, de son autorité privée, l'exception en règle et même en loi.
Il est beaucoup plus fréquent de voir un reproducteur individuellement médiocre procréer une descendance distinguée, parce qu'il appartient lui-même à une famille distinguée, que de voir fonder, par un étalon individuellement remarquable mais issu d'une famille médiocre, une lignée remarquable comme lui. La règle est que la puissance héréditaire individuelle soit primée par l'atavisme.
Pour agir toujours avec sécurité, il faut donc le plus possible joindre les deux conditions, unir aux qualités individuelles, corporelles et physiologiques, les performances, le pedigree. Lorsque nous ne pouvons pas réunir les deux, donnons la préférence au pedigree sur les performances, c'est-à-dire à l'origine sur les preuves individuelles, contrairement à ce que recommandent les zootechnistes allemands les plus en faveur. Dans le plus grand nombre des cas, les résultats justifieront notre conduite.
Pour le plus grand nombre des auteurs, l'examen des qualités individuelles ou beautés de conformation, des formes corporelles, nécessaires pour exercer la sélection zootechnique, ressortit à un corps spécial de doctrine que, dans presque toutes 1-es écoles de l'Europe, on enseigne sous le titre d'extérieur <1u cheval.
Ce corps de doctrine, fondé par Bourgelat, consiste à passer successivement en revue toutes les formes corporelles divisées en petites régions distinctes. Settegast. par exemple, les admet au nombre de 46, dont 11 pour la tète, 21 pour le tronc et 14 pour les membres; de plus, il y joint une échelle de proportions, qui donne la mesure de l'harmonie qui doit exister entre toutes les parties, pour que la conformation soit jugée parfaite. Goubaux et Barrier, les auteurs français les plus récents, en comptent 54, dont 17 pour la tête, 20 pour le corps et 17 pour les membres. Plus qu'aucun de leurs devanciers, ces auteurs insistent savamment sur ce qui concerne l'examen des proportions.
Une telle façon d'envisager l'étude des formes chevalines a certainement son utilité. Elle a rendu et rend encore des services aux artistes, au point de vue desquels elle a été conçue.
Mais en considérant la machine animale en sa qualité de moteur animé, c'est-à-dire au point de vue pratique, il devient évident que l'analyse n'en peut pas être faite utilement d'après cette méthode.
Ceux qui, en la suivant, arrivent cependant à se faire des idées justes sur les meilleures conditions de construction de la machine, y sont conduits inconsciemment par une autre voie.
Dans le détail, la forme de chacune des parties de celte machine ne se peut point isoler de sa constitution anatomique, dont elle dépend d'une manière nécessaire. Dans l'ensemble, elle est sous la dépendance de la mécanique bien plus que sous celle de l'esthétique.
Le plus grave inconvénient de cette méthode est de conduire à la notion fausse d'un type unique de la beauté chevaline. Aucun des auteurs qui l'ont suivie n'a échappé à cet inconvénient.
Tous ont figuré, dans leurs ouvrages, un seul modèle, auquel ils proposent de ramener la conformation des chevaux-, ce modèle étant considéré par eux comme étant la perfection. 11 faut évidemment pour cela ne tenir aucun compte des différences naturelles et nécessaires qui distinguent entre eux les types de race, ou n'en posséder aucune notion, ce qui est le cas de bon nombre de ces auteurs.
La vérité est qu'il y a autant de types de conformation générale qu'il y a de races, et que dans chacune de celles-ci il y a à la fois des individus communs, grossiers ou laids, relativement, et des individus distingués. Au point de vue de l'esthétique pure, les types de race peuvent être comparés entre eux : celui-ci peut être trouvé plus beau que celui-là.
Il est certain qu'entre un sujet distingué, de race asiatique, et un autre sujet distingué aussi de race germanique, l'œil de l'artiste ou son goût ne peut pas hésiter. Il sera évidemment plus charmé par la contemplation du premier que par celle du second. Mais qu'il considère tous les deux attelés à de lourds carrosses ! Lequel des deux alors lui produira le meilleur effet ? A plus forte raison s'il compare ce même cheval asiatique, si véritablement noble et beau sous son cavalier, attelé à une lourde voiture de moellons, à un volumineux cheval britannique placé de même dans les limons d'une voiture semblable!
Cela montre que la beauté plastique ou esthétique et la beauté zootechnique sont deux choses nettement distinctes. Ces deux choses ont leur valeur dans l'appréciation des formes chevalines, certaines catégories de chevaux remplissant une fonction économique dans l'accomplissement de laquelle ils sont aussi considérés comme des objets d'art ou de luxe. 11 s'agit seulement de ne pas les con-
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fondre et Je ne point prendre, encore ici, pour la règle ce qui doit rester, dans la pratique, l'exception.
La règle, ou pour mieux dire la loi, est que le type général de conformation, soit relatif à la fonction économique. Il n'est dor;c pas possible d'exécuter pratiquement ou utilement une description morceau par morceau, comme disent les sculpteurs, du type idéal de la conformation chevaline. Par conséquent le corps de doctrine appelé, dans le langage classique, « extérieur du cheval » est à notre point de vue, dit Sanson dans sa Zootechnie générale, entièrement faux. « Il ne peut servir qu'aux artistes qui dessinent toujours le même cheval, qu'aux peintres et aux sculpteurs de l'école de la convention. Il est en dehors de la nature. A ce titre, il sera répudié même par les véritables artistes. A plus forte raison doit-il l'être par les physiologistes placés au point de vue de la mécanique animale.
« À ce point de vue, il serait bien facile de montrer ce qu'il y a de puéril, en prenant à part l'une quelconque des descriptions morcelées qu'il comporte. Nous ne nous y attarderons pas, mieux vaut consacrer notre temps à l'exposé de la méthode d'examen véritablement exacte qui doit être suivie pour arriver à l'appréciation précise et utile de la bonne conformation des moteurs animés.
« Cette méthode, suivie ici pour la sélection zootechnique des reproducteurs, est également valable, il est à peine besoin de le faire remarquer, pour celle des chevaux de service ou des moteurs animés. Ce qu'on recherche chez les reproducteurs, pour qu'ils le transmettent à leur descendance, ce n'est pas autre chose que ce qui permet à celle-ci de remplir au mieux sa fonction. La seule restriction qu'il y ait à formuler, c'est que dans le cas des reproducteurs la sévérité est obligatoire, tandis qu'en ce qui concerne les moteurs animés les nécessités pratiques obligent souvent à s'en départir, en mesurant seulement à la durée probable des services de la machine le prix qu'on y met, afin de ne point les payer au delà de leur valeur réelle. »