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CHAPITRE IV LE CHEVAL ET L'AUTOMOBILE

Que de fois à propos de la comparaison de ces deux moteurs, n'a-t-on pas répété : Ceci tuera cela. A plusieurs reprises, nous avons protesté dans la presse spéciale contre les cris de « mort au cheval » et nous pensons que l'automobile et le cheval subsisteront selon les goûts, les habitudes, la fortune ou les besoins de ceux qui les utilisent. M. Baron soutenait l'an dernier cette thèse au cours d'une conférence dont je vais citer les principaux passages :

« Bien des gens riches se débarrassent de leurs attelages pour acheter des automobiles. A ce propos, laissez-moi vous citer un fait qui s'est passé il y a quelques années dans une des plus grosses maisons de Paris, le Bon Marché. L'administration, se trouvant dans la nécessité de procéder à un nouvel aménagement des écuries et remises, se demande, naturellement, s'il ne conviendrait pas de supprimer sa cavalerie et de la remplacer par des moteurs mécaniques. Notez que l'automobile, pour une maison de commerce, présente le sérieux avantage de produire bon effet, et qu'elle constitue une sorte de réclame qui n'est pas à dédaigner. Au sein du conseil d'administration, le directeur de la cavalerie fit valoir, en faveur de la traction animale, des arguments que je ne puis mieux faire que de vous résumer.

« L'automobile est en voie de progrès, elle tend vers la perfection, mais en achetant aujourd'hui une voiture, ne risquons-nous pas d'être bientôt au-dessous du progrès et d'avoir ainsi une voiture démodée qui constituerait une réclame mauvaise? Cet argument sera bon, tant que l'automobile ne fera que tendre vers la perfection,

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vers une asymptote, comme disent les géomètres. Autre inconvénient, quand un moteur animal est détérioré, il suffit, pour utiliser le véhicule, de changer le moteur; de même si c'est le véhicule qui ne peut servir, il suffit de le remplacer pour rendre le moteur utilisable. C'est là une opération facile. Rien de semblable pour l'automobile, le moteur n'a pas la même indépendance vis-à-vis de la voiture et réciproquement, le démontage en est délicat et si, à la rigueur, ils peuvent donner lieu à de nouveaux arrangements mécaniques, il n'en est pas moins vrai que leur séparation n'est jamais sans causer d'ennuis à leur propriétaire.

« Ces raisonnements parurent convaincants aux administrateurs du Bon Marché, qui ont acheté de nouveaux terrains, construit des bâtiments et refait leur cavalerie. Leurs installations ont été assurément plus importantes et plus coûteuses que s'ils avaient édilié simplement des garages pour automobiles.

« Vous me direz que le Bon Marche a peut-être eu tort. Mais je vais vous citer un second exemple qui me sera fourni par une autre grande maison de Paris, la maison Potin qui, elle aussi, a une cavalerie nombreuse.

« La même chose s'est produite que pour le Bon Marché et de façon plus topique encore :

« Le directeur de la cavalerie, que je connais, me dit un jour que la maison avait été sur le point de prendre l'automobile, mais quand on consulta M. Potin lui-même, il se déclara opposé à une telle mesure.

« — Mais, lui dit-on, vous avez bien vous-même une automobile?

« — Parfaitement, mais pour mon agrément personnel et comme passe-temps sportif, mais je n'en veux à aucun prix dans ma maison.

« Le côté réclame de l'automobile ne le séduisait pas.

« Sont-ce de simples contingences et casualités, ou bien des faits que je vous ai cités, devons-nous tirer des conclusions plus générales?

« Pour répondre à cette question, il faut envisager la tranformabilité presque absolue du cheval au sujet de laquelle j'aurais pu vous dire encore d'autres choses intéressantes. Le cheval est transformable par la zootechnie, par la sélection. Quel exemple plus frappant que le cheval de course? On peut demander au cheval des services, lui trouver des emplois que l'automobile serait incapable de remplir.

« Revenons donc à notre loi économique et prenons le cas où

il y aura des disparitions. Mettons qu'un jour viendra où il y aura moins de chevaux et partant moins de vétérinaires et plus d'ingénieurs. Quels seront les chevaux qui disparaîtront les premiers? Pour moi, je suis convaincu que ce seront les chevaux les moins solvables ; vous savez quel sens je donne à ce terme. Vous me direz avec quelque apparence de raison que c'est dans les grands quartiers que les affaires des vétérinaires diminuent. Eh bien! je crois que c'est là un phénomène passager. Bien des gens qui ont de beaux attelages voudront les conserver, d'autres qui s'en sont défaits en acquerront d'autres, quand l'automobile aura tellement baissé de prix qu'ils pourront, sans dépenser davantage avoir deux modes de traction. On s'est emballé, il y a tout lieu de croire que l'on reviendra à une plus juste appréciation des choses, et que le beau cheval, c'est-à-dire le cheval le plus solvable, suhsistera. C'est ma fameuse loi de L'optimum.

« Incontestablement, l'automohile usurpera certains services, mais il en laissera au cheval. Ce sera le partage de l'empire d'Alexandre. Et puis, si je voulais faire ici la psychologie comparée de l'homme de cheval et du conducteur d'automobile, je trouverais que celui-ci est surtout animé par le désir de la vitesse et que celui-là éprouve le plaisir de monter ou conduire un être vivant que l'on sent animé à côté de soi.

« Il y a uue foule de services rendus actuellement par le cheval et qu'on ne pourra jamais lui disputer. Le cheval a son domaine dont on ne le délogera pas, comme lui-même n'a pas chassé l'âne du sien. Il est enfin un domaine inviolable pour le cheval : ce sont les courses; jamais, en effet, on ne pourra instituer de paris dans des courses d'automobiles. C'est une psychologie trop différente.

« Je reviens de Chàlons-sur-Marne, où j'ai vu un vétérinaire qui m'a fait des confidences au sujet de l'utilisation possible de l'automobile par les vétérinaires. Vinsot, de Chartres, me rappelait de son côté, ce que disait souvent mon père : « Si je n'étais pas vétérinaire, j'aurais inventé un système de traction mécanique. » Il n'aurait peut-être plus les mêmes scrupules aujourd'hui. C'est qu'en effet, la chose semblerait moins bizarre. Les paysans ont compris que l'essentiel était d'arriver vite pour sauver l'animal (je ne veux pas dire qu'on le sauve toujours). Vous connaissez la psychologie du client qui atlend le médecin ou le vétérinaire; il s'impatiente, se demande pourquoi il tarde tant à venir.... s'il arrive

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aussitôt, il est satisfait. Je me range de l'avis de Vinsot : non seulement nous ne sommes, pas opposés à l'automobile, mais nous reconnaissons les services qu'il peut rendre.

« Ma conclusion sera que, malgré la baisse constatée par vos registres, et bien que cette baisse se produise actuellement plutôt dans les grandes villes et dans les grands quartiers, les chevaux qui disparaîtront le plus rapidement seront les chevaux les moins solvables et que les personnes auxquelles leurs ressources permettent d'avoir de beaux attelages tiendront soit à les conserver, soit à en acquérir.

« Il y aura une réaction. Laissez-moi finir par une pointe finale qui constituera le couronnement de ma pyramide. Chaque jourl'automobilisme fait les progrès que nous pouvons constater; sur les routes autrefois parcourues par les diligences, les vieilles auberges rouvriront leurs portes. Qu'on aille vite ou qu'on aille lentement, on aime à se reposer de temps à autre. Des sortes de relais s'établiront où les voyageurs trouveront, outre le vivre et le couvert, des ateliers de réparations mécaniques. Pourquoi n'y trouveraientils pas aussi le cheval qui pourra aller chercher sur la roule et remorquer l'automobile en panne??? »

Il n'est pas douteux que le cheval ait été atteint en tant, qu'animal de service par l'automobile, ainsi que comme animal de luxe, comme instrument de sport.

On constate cependant des symptômes de réaction qu'il serait bon d'exploiter. Un des sports qui avaient l'ait le plus de mal au cheval, la bicyclette, a été tué par l'automobile au moins dans un certain milieu. Il n'est plus « chic » d'enfourcher une bécane; c'est devenu et ça restera un mode de locomotion, mais qui est par trop à la portée de tout le monde aujourd'hui. Et puis, à Paris surtout, et dans tous les environs de tous les grands centres, il est sinon dangereux, du moins désagréable de pédaler. A chaque instant, une 24 ou une 40 chevaux, cornant avec furie, fond sur le malheureux promeneur à une allure variant de 50 à 75 à l'heure, lui laissant bien juste le temps de grimper sur les bascôtés de gazon — au risque d'une culbute si le sol est glissant — et l'enveloppant d'un nuage de poussière dont il sort saupoudré de la tête aux pieds. Les femmes particulièrement ont dû renoncer à des promenades qui n'étaient pas sans charmes, naguère.

Peut-être en sera-t-il un jour de l'automobile comme de la bicyclette ; c'est le seul espoir que puissent conserver les éleveurs.

Mais à l'heure actuelle, les chauffeurs ne prennent pas encore l'auto comme un simple moyen de transport, ils ne sont pas encore blasés sur la saveur des vastes randonnées où l'on brûle le paysage sans avoir le temps de s'en pénétrer ; on croit faire du sport en se ruant à la conquête de la route à une allure dangereuse pour les piétons et pour soi-même. A mon sens, le conducteur d'une machine puissante peut prétendre, avec raison, qu'il fait du sport. Une certaine habileté et un grand sang-froid sont nécessaires pour maîtriser le monstre à pétrole, une tension d'esprit toute spéciale pour scruter le ruban blanc qui se dévide devant vous et qui parfois s'enroule dans un lacet perfide. Mais le monsieur, moelleusement enfoui dans les coussins de sa limousine, à moins qu'il n'éprouve une certaine défiance en l'habileté ou en la sagesse de son automédon, auquel cas sa promenade tourne au supplice, ne peut ressentir aucune sensation bien sportive à se faire véhiculer ainsi.

On peut donc escompter la lassitude, non parce qu'on se servira moins des autos, au contraire, mais parce que l'emploi s'en sera répandu, qu'ils seront devenus une nécessité de l'existence, et n'en seront plus un des passe-temps.

Ce moment, qu'il faut souhaiter prochain, n'est pas encore venu, et cependant on monte un peu plus à cheval dans les manèges qu'on ne le faisait il y a quelques années. C'est d'un bon augure, car ce sont les jeunes générations qu'il faut façonner au goût du cheval. Le vote de la loi de deux ans et les nouvelles circulaires ministérielles qui donnent aux conscrits une certaine latitude dans le choix de leur arme accentueront sans doute cette reprise de l'équitation.

Pourquoi le cheval disparaîtrait-il, lui qui a résisté à une poussée infiniment plus sérieuse, celle des chemins de fer, à leur début? Je ne parle pas des chemins de fer actuels, ils se démodent de plus en plus et le public s'en éloigne à cause des ennuis qu'ils suscitent.

Voyez d'autre part à quelle altitude est monté le prix des chevaux de toutes catégories et combien l'éleveur s'applique à l'amélioration des races, parce qu'il est sûr d'en tirer un plus grand profit qu'avant que la concurrence des moteurs mécaniques vînt effrayer les timorés.

Examinons, maintenant, la question au point de vue du cheval de guerre.

Trouverons-nous, au jour de la mobilisation, les chevaux dont nous aurons besoin? Telle est la question qui depuis longtemps

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