CHAPITRE PREMIER L'ALIMENTATION
Le problème de l'alimentation est, avec celui de la fécondation des juments, celui qui préoccupe le plus, à cette heure, le monde de l'élevage du cheval. C'est, en tout cas, ce qui se dégage des nombreuses conversations que j'ai eues avec les éleveurs que j'ai rencontrés au dernier Concours Central de la Galerie des Machines. Je suis, personnellement, très heureux de faire cette constatation, moi qui ai toujours soutenu que l'alimentation est un des facteurs les plus importants dans l'amélioration des races. Et cela se conçoit : les aliments agissent sur le sang par l'intermédiaire duquel ils influencent à la fois les cellules du corps et les cellules sexuelles, et leur action étant la même sur les substances spécifiques dans l'œuf où ces substances se contre-balancent, il s'en suit que les modifications produites par l'alimentation sont forcément cumulatives en devenant héréditaires.
La question de la variation obtenue par le régime alimentaire est donc très importante et mérite d'èlre examinée avec soin. Elle se ramène aux deux suivantes : 1° les variations dans la nature des aliments peuvent-elles modifier la composition du sang? 2° les variations dans la composition du sang peuvent-elles modifier la constitution physico-chimique des cellules et, par suite, leurs propriétés? Or, à ces deux questions, la science répond par l'affirmative. Je ne m'attarderai pas à expliquer les théories biologiques qui nous donnent le mécanisme de ces phénomènes ; il me suffira, pour l'instant, de constater leur bien fondé pour montrer toute l'importance du problème de l'alimentation.
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Cette question ayant fait l'objet d'une étude qui va paraître incessamment en librairie, je la négligerai aujourd'hui pour examiner les principes directeurs de l'étude de l'alimentation dans ses rapports avec l'énergétique biologique. Toutes les applications à l'entraînement et au stud s'inspirant de faits physiologiques fondamentaux, nous rappellerons tout d'abord ces faits sous la forme qui convient le mieux à l'objet spécial que nous visons :
1° L'animal vit toujours sur sa propre substance, c'est-à-dire que le travail physiologique qu'il accomplit s'exécute toujours avec l'énergie fournie par le potentiel qui est déjà incorporé au tissu de l'organisme.
2° La conséquence de cette première proposition, c'est que les pertes en matières non azotées qu'éprouvent les sujets d'expérience à l'abstinence donnent la mesure des quantités absolues d'éléments ternaires et quaternaires qui conviennent à la constitution de la ration d'entretien.
3° Il n'existe aucun lien nécessaire entre les besoins de l'organisme en matières ternaires et ses besoins en matières quaternaires. Chaque catégorie d'aliments a sa destination particulière. Les substances quaternaires entretiennent les agents du travail physiologique qui sont en état de rénovation perpétuelle. Les substances ternaires fournissent à l'organisme les matériaux nécessaires à la reconstitution du potentiel que ces agents transforment pour exécuter leur travail.
4° La consommation des albuminoïdes que les tissus perdent pour préluder à leur rénovation n'est pas seulement un phénomène permanent; c'est encore un acte d'une singulière constance. Il varie quelque peu d'un individu à un autre, mais le phénomène est fort peu influencé par le plus ou moins d'activité du travail physiologique.
5° Au contraire, la consommation des matières ternaires, sources du potentiel qui alimente le travail physiologique, suit ce travail dans ses variations d'activité et peut atteindre aussi une valeur considérable.
Voilà les principes physiologiques d'après lesquels doit être dirigée l'étude de l'alimentation. Nous les devons tous aux recherches de science pure des physiologistes.
D'après le premier de ces principes, ce n'est pas ce que l'on mange actuellement qui fournit l'énergie employée aux travaux physiologiques de l'organisme, mais bien le potentiel fabriqué avec
ce que Ion a mangé antérieurement. La sagesse des nations s'estelle donc trompée, quand elle a dit à peu près dans toutes les langues que, « si le ventre est plein, les reins sont forts »? Non, sans doute. Ce proverbe continue toujours à exprimer une vérité relative. Mais il n'est pas vrai au sens où on se l'imagine le plus généralement. Après un bon repas, en effet, les forces ne reviennent pas, chez le travailleur fatigué, parce que les aliments du repas qui vient d'être pris servent de suite aux travaux physiologiques de l'organisme. A peine ces aliments sont-ils introduits dans l'estomac que la vigueur se ranime. Ils n'ont pu cependant être encore absorbés. Uien plus, les aliments n'ont pas encore achevé de subir les métamorphoses qui les préparent à cette absorption. Notre réconfort a donc une autre cause que cette absorption. Il vient de la satisfaction d'un besoin plus ou moins impérieux. Une sensation agréable s'est substituée dans l'estomac à une sensation pénible : par l'effet ou d'un réflexe ou d'un acte de diffusion nerveuse, l'économie tout entière est mise en état de se déclarer satisfaite. On se trompe donc trop souvent lorsqu'on attribue certaines qualités d'endurance chez les chevaux, à ce que ceux qui possèdent ces qualités sont moins exigeants que les autres sur le chapitre de la nourriture. Elles dépendent surtout de l'aptitude à supporter le jeûne, complet ou partiel, pendant les périodes de travail. Ce n'est guère là qu'une sobriété relative, un simple ajournement de la production, au moyen des aliments, des réserves graisseuses, où se puise l'énergie employée par le travail musculaire. Chez tous les sujets sans exception, celui-ci a sa source dans l'alimentation actuelle. Mais tous ne sont pas également bien disposés à utiliser leurs réserves quand ils ont l'estomac vide. Les endurants travaillent alors plus facilement que les autres, parce qu'ils ne sont pas déprimés par une sensation débilitante qui accapare l'attention du système nerveux et le rend plus ou moins incapable d'intervenir pour exciter, commander le travail musculaire.
... Dans la ration des chevaux, les grandes variations du prétendu rapport ^^ tiennent presque exclusivement aux oscillations du second terme qui peut en certains cas atteindre sept ou huit fois la valeur du premier. Celui-ci, dans les conditions les plus favorables, n'est jamais supérieur au 1/3 ou même au 1/4 de celui-là. Donc les matières azotées n'occupent qu'une place relativement petite dans l'alimentation des chevaux. Elles n'en ont pas moins une importance considérable qui n'a été méconnue par per-
sonne, pas même par ceux aux yeux desquels la partie azotée de la ration n'est guère qu'un adjuvant de la partie non azotée. On juge, en effet, généralement de la valeur d'une ration végétale d'après la teneur en azote : ce qui ne laisse pas d'étonner un peu de la part de ceux qui ne songent pas au rôle spécial qu'ont à jouer les albuminoïdes de l'alimentation.
Ce rôle, répéterons-nous, est de tout premier ordre. Il importe, en effet, au plus haut degré que les tissus soient constamment en état de bien fonctionner. Or il n'en est ainsi qu'à la condition que ces tissus soient bien entretenus dans leurs formes, leurs dimensions, l'activité de leurs propriétés physiologiques.
C'est une charge qui incombe aux albuminoïdes de la ration alimentaire, lien faut une quantité suffisante pour remplacer celle que le travail de rénovation de la matière des tissus leur enlève à chaque instant.
Il est nécessaire aussi que, par leur nature ou leur qualité, ces albuminoïdes soient parfaitement adaptés à leur rôle. Question bien importante, sur laquelle la chimie alimentaire ne peut guère nous donner de renseignements utiles. A peine nous éclaire-t-elle sur l'existence et l'individualité propre de telle ou telle de ces substances. Que de variétés encore mal déterminées! Nous ne sommes môme pas sûrs que l'identité existe là où elle ne semble pas contestable. Rien qu'en ce qui concerne l'albumine proprement dite, qui oserait dire qu'elle est partout semblable à elle-même : dans l'œuf, dans le sang, dans les sérosités, dans les sucs herbacés, dans les grains, etc.?
Qui prétendrait que les états moléculaires divers que peut affecter cette substance sont indifférents à l'exercice de son rôle réparateur? Des exemples nombreux prouvent combien il convient d'être réservé dans la réponse à faire à ces questions. Voyez les albuminoïdes des bouillons de culture ; un rayon de soleil, un froid intense suffisent à leur enlever toute aptitude à faire végéter les microbes qui s'en nourrissent, ou à imprimer à ces microbes un mode particulier de végétation. Et cependant rien n'est changé, au moins en apparence, dans la reconstitution chimique des albuminoïdes desdits bouillons de culture.
De même, il n'est pas permis de préjuger l'identité de la faculté réparatrice des albuminoïdes alimentaires d'après l'identité qu'ils présentent au point de vue de leur composition chimique apparente. C'est à l'expérimentation physiologique à nous renseigner
sur ce point. Elle nous a fait connaître la digestibilité des matières albuminoïdes; au tour maintenant de l'assimilabilité. J'entends par ce mot plus que la propriété d'entrer dans le torrent circulatoire pour s'y mettre au service des besoins de l'organisme. L'assimilabilite, au sens où Chauveau prend cette expression, veut dire la propriété de s'incorporer aux tissus pour remplacer les parties qu'enlève l'histolyse rénovatrice.
On ne saurait trop exagérer l'importance de ce rôle rénovateur des albuminoïdes de la ration alimentaire. La place modeste qu'ils occupent dans cette ration à coté de la grosse masse formée par les matériaux constitutifs du potentiel de consommation courante, ne saurait, répétons-nous, donner l'idée de cette importance. Rappelons-nous toujours que les albuminoïdes représentent dès les premiers linéaments de la vie embryonnaire, les agents et les matériaux de la constitution de la machine animale. Ce sont ces substances qui l'entretiennent ensuite en bon état, jusqu'à la décadence que l'âge amène infailliblement. Le travail que l'on demande à celte machine s'alimente en énergie au potentiel ternaire, qui se dissipe et disparaît complètement quand il a rempli son office. 11 en est autrement de l'albuminoïde réparateur : cet élément se renouvelle, mais les tissus qu'il entretient restent. Ceci implique Une conséquence pratique qu'il ne faut pas négliger. L'établissement d'une ration de production n'est pas une affaire de circonstance. Il est bon d'y avoir songé de longue date. Par exemple la matière des organes auxquels on voudra faire produire du travail mécanique sera certainement plus apte à cette production si l'on a fourni depuis longtemps à ces organes d'excellents éléments réparateurs. C'est là une nouvelle raison de s'attacher à la ration de la veille aussi bien qu'à celle du jour; l'économie animale profite de celle-ci plutôt pour le travail physiologique du lendemain, celle-là plutôt pour le travail physiologique actuel.
Ces principes s'appliquent, bien entendu, à la généralité des cas d'utilisation dos rations alimentaires. Mais ils trouvent surtout leur emploi dans la détermination de la ration d'entretien et de la ration de travail. C'est là que gît le grand intérêt de la question de l'alimentation des chevaux. Quelle est la plus avantageuse à l'organisme, la plus productive et en même temps celle qui revient au meilleur prix? En économie rurale, il n'y a pas de question plus importante que ce simple problème de physiologie appliquée. Il n'en est pas non plus qui doive tenir une plus grande place dans
les préoccupations de ceux qui ont la charge de préparer les chevaux aux fatigues du turf.
Le prohlème de la vigueur et de la santé du cheval de course est un de ceux qui préoccupent chaque jour le monde des éleveurs et des sportsmen. La victoire, dans le classement d'une génération, appartenant toujours au poulain le plus vigoureux et le plus résistant qui peut mettre un organisme d'acier au service d'un influx nerveux supérieur, la question de la force physique s'impose tyranniquementpour tous les animaux du stud et du training.
Il y a, pour faire le cheval d'hippodrome vigoureux, autre chose à découvrir qu'excitants et dopings.
Il y a là assurément un problème intéressant à résoudre. Je n'ai pas cependant, croyez-le, la prétention de vous apporter la complète solution d'un tel problème. Aussi bien, à la poursuite de sa solution, le savant, l'érudit, le génie le plus profond perdraient le meilleur de leur temps et de leur puissance intellectuelle avant d'en atteindre le but.
Mais j'ai la conviction, partagée par beaucoup de nos meilleurs esprits, que le mode d'élevage, le régime alimentaire, la méthode d'entraînement sont des facteurs essentiels de vigueur, de beau développement physique, d'endurcissement et de résistance aux fatigues du turf, j'ai la conviction, en un mot, que le problème de l'amélioration, de la régénération des races trouvera, en grande partie, sa solution dans un régime approprié auquel tous les éleveurs, stud-grooms, entraîneurs soumettront leurs chevaux, en ayant la sagesse de conformer ce régime aux besoins de la vie physiologique et à l'épanouissement des forces musculaires de chaque sujet.
Tout le monde sait ce qu'on entend par ce mot régime. C'est l'usage raisonné et méthodique des choses essentielles à la vie et à la fonction des chevaux. Le régime concerne donc un ensemble trop vaste pour qu'il puisse être question d'en donner dans ce chapitre un exposé complet. Obligé de me limiter, je veux simplement passer en revue les pratiques nouvelles, pour persuader les éleveurs et les sportsmen qu'ils pourront trouver dans leur application une source féconde de force, de santé et de puissance pour les poulains qu'ils élèvent ou qu'ils exploitent.
Il suffit de parcourir les grands haras de pur sang et les jumenteries de demi-sang, ainsi que je viens de le faire récemment, pour se convaincre des tendances nouvelles de l'élevage et pour apprécier les progrès accomplis, dans ce domaine, en ces dernières années.
C'est l'hygiène générale des animaux, l'hygiène des reproducteurs avec les soins spéciaux qu'elle comporte, la stérilité, la fécondation artificielle, tous les phénomènes de la génération, le développement et la croissance des poulains qu'on toise, qu'on pèse, qu'on mensure à présent, qui font l'objet de la préoccupation de tous les éleveurs et des stud-grooms intelligents.
J'ai été très heureux de constater que ces mêmes hommes, qui restaient naguère indifférents à toutes ces questions, s'y intéressent aujourd'hui d'une façon toute particulière.
Il est impossible d'examiner cette évolution sans que le grand problème de l'alimentation, qui intéresse tous les éleveurs, ne vienne se poser avec toutes ses déductions et ses conséquences pratiques. C'est dans cette voie, du reste, que les plus grands progrès sont à réaliser, car rien ne saurait être plus important que de savoir nourrir les animaux de grande valeur qui peuplent nos haras. Rien cependant n'est plus difficile ni plus méconnu et, sur l'une des conditions essentielles dont dépend étroitement la santé des sujets, leur valeur comme reproducteurs ou comme futurs racers, la prospérité d'une lignée, l'amélioration de la race, on vit de traditions ou l'on applique irratiorinellement les méthodes nouvelles.
On sait très bien nourrir un bœuf, une vache, un mouton et leur faire produire le maximum de viande, de lait ou de laine ; on sait moins bien nourrir un cheval. Chez la plupart des éleveurs, chez presque tous, peut-on dire, le problème si grave et si complexe de la réparation journalière des instruments de la vie des animaux sans apports inutiles ni déficits, se résout empiriquement ou d'après des thèses préconçues : les uns croyant voir dans l'avoine la principale source de la vigueur physique et de l'énergie volontaire, la veulent surabondante, d'autres prônent le régime sucré : il suffit, suivant eux, à tous les besoins des animaux, quels que soient leur âge et leur fonction.
Partisan convaincu de l'alimentation sucrée, chez les animaux à l'entraînement, je tiens à mettre en garde les éleveurs contre la suralimentation, par le sucre, des poulinières et des poulains. Je me range très volontiers, après maintes constatations à l'opinion de Bunge qui n'hésite pas à déclarer ce produit dangereux pour certaines catégories d'animaux. L'usage du sucre, d'après cet auteur, ayant pour conséquence d'entraîner des effets déplorables, le fer et la chaux étant indispensables à sa nutrition et à son développement, un yearling qui consomme des produits sucrés n'absorbe pas
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en 'quantité suffisante les autres aliments qui contiennent l'azote nécessaire aux besoins de sa croissance. 11 consomme ainsi trop d'hydrates de carbone et pas assez d'albuininoïdes. Or, ce sont ces dernières substances qui fournissent tous les produits élémentaires pour la constitution de la matière vivante des jeunes animaux. L'albumine est donc l'aliment primordial; les hydrates de carbone, le sucre par conséquent, ne jouent que le rôle d'aliment de remplacement, physiologiquement parlant.
Beaucoup d'éleveurs font consommer des produits spéciaux, appelés aliments de croissance, et c'est là une innovation dont on doit les féliciter.
Tel prescrit les substitutions alimentaires, tel autre les proscrit. Le principe des substitutions d'une denrée à une autre serait rationnel, s'il y avait équivalence chimique dans la valeur nutritive des substances dont se compose la ration. Mais je n'adopte pas pleinement la conception de certains auteurs, car je prétends que les principes protéiques ne jouissent pas toujours d'une même valeur nutritive, d'une même assimilation, quoique leur composition semble varier fort peu. Les chimistes, pas plus que les zootechniciens sérieux, ne me contrediront, si j'affirme que suivant qu'ils proviennent de l'avoine, du maïs, do la féverolle... le cheval les utilise plus ou moins bien ; une certaine quantité d'albuminoïdes empruntée à un aliment donné nourrit mieux ou plus mal que le même poids de composés protéiques fournis par un autre aliment.
Reprenons l'examen des différents régimes appliqués : hier il était recommandé de faire boire les chevaux le moins possible; aujourd'hui il faut laver le sang du poulain ou de la poulinière par des boissons abondantes qui emportent toutes les toxines et tous les résidus.
Cependant l'alimentation fait son œuvre : irrationnelle, elle laisse tous les jours un déficit, ou bien apporte au contraire un excès fâcheux de graisse, de chair, d'eau, de sels minéraux, et, de ce régime inconsidéré, les effets s'accumulent au sein des plasmas nutritifs peu à peu modifiés, les cellules et les organes subissent une lente déchéance.
Il importe donc beaucoup que l'éleveur, le stud-groom et l'entraineur apprennent à nourrir normalement les animaux qu'ils exploitent ou qu'ils dirigent et qu'ils sachent appliquer le régime alimentaire qui convient à chaque sujet.
Les lois de la diététique alimentaire des animaux ont une triple