‹ Le démon de midi (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · S76 I.E DÉMON OB M}I>I · texte numérisé non relu

S76 I.E DÉMON OB M}I>I

SOUS les yeux de Fauchon qui releva la tête, et, comme pour exorciser la tentation, il dit :

— <» Mais pourquoi me racontez-vou8 tout ça? Et d'abord, comment avez;- vous ces lettres? »

— « Parce qu'elles sont adressées à ma femme , » répondit Calvières, hors de lui devant cette résistance. « Vous entendez? à ma femme. »

--^ " A votre femme? » répéta l'autre.

— (i Oui, à ma femme. Et savez-vous qui a proposé à cet homme cette candidature? Moi, Calvières. Qui allait en payer les frais! Moi, Calvières. Comprenez-vous maintenant quelle canaille il est? Et je n'aurais pas le droit de l'exécuter? Allons donc! »

Fauchon resta un instant silencieux sous le coup de cette révélation. Sa main s'avança. Il prit une des lettres, puis une seconde. C'était déjà un commencement d'acceptation, une demi-complicité que cette lecture. La haine de Calvières avait de nouveau deviné juste. Cet appel aux droits de l'époux venait d'avoir raison des scrupules du prêtre marié de la veille . Et puis , dans ce cœur ma*lade et cet esprit tourmenté, trop de causes conspiraient avec la tentation. Il n'est qu'équitable de les rappeler, non point pour justifier Fauchon d'ufie action injustifiable, mais pour expliquer l'illusion dans laquelle il s'y décida. Et d'abord, il était un fanatique, et, ce qui distingue le fanatique, c'est le constant retour à la vérité pro-

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fonde. Les apparences, le décorum j les conventions lui font horreur. En révolte permanente contre le mensonge social, une morale à ses yeux supérieure l'autorise à de véritables crimes : divulg^ation de secrets qui lui ont été confiés, utilisation d'entretiens confidentiels, emploi de correspondances qui ne peuvent avoir été que dérobées ou achetées, dénonciations sur des rapports douteux. Le fanatique, lui, ne doute pas. Il fixe ses idées si ardemment qu'elles l'hypnotisent, qu'elles l'aveuglent. Il croit les servir, alors qu'il ne fait qu'obéir à ses passions. Son excuse est qu'il ne se connaît pas lui-même. L'histoire des gnerres religieuses , celle de la Révolution , celle de nos guerres civiles les plus récentes, foisonnent en exemples de cet étrange égarement. C'était le cas pour Fauchon. Oui. Le prêtre rebelle ignorait qu'il haïssait, dans Savignan, le père de Jacques, de cet élève préféré, dont il avait voulu, dans son appétit de domination, conquérir toute l'âme, et toujours ce père la lui avait reprise. Ces derniers jours encore, l'absence de ce disciple à son mariage lui avait percé le cœur. Il ignorait son amour-propre d'auteur, et que le dur article sur Hakeldama l'avait blessé dans cette fibre personnelle, toujours prompte à saigner chez lécrivain. Cet article avait fait pire. Thérèse l'avait lu, la veille au soir, en l'absence de son mari. — Son mariî — Celui-ci l'avait retrouvée émue et fré-

miâsante. Ces pa^jes la troublaient dans sa pensée. Fauchon s'en était rendu compte aussitôt. Il n'avait pas osé la questionner, mais avec quelle amertume nouvelle il en avait voulu à Savignan ! Comment, sentant de la sorte, aurait-il résisté au désir, au besoin d'assouvir sa haine? Lire ces lettres que lui apportait Galvières, c'était se repaître de la vilenie de son ennemi. Et il les lisait, et l'indignation montait en lui, mêlée d'une joie mauvaise et cruelle. C'était donc là le vrai Savig^nan. Ce rigide défenseur de l'orthodoxie, ce catholique intégral qui poursuivait l'hérésie avec une sévérité d'inquisiteur, ce justicier qui flétrissait avec une implacable rigueur, non pas même les défaillances des prêtres, mais leur mariage, c'était ce libertin, cet adultère. Il insultait à des foyers comme le sien, à lui, Fauchon, établis loyalement, ouvertement, devant Dieu, et il quittait la table où il écrivait ces pages austères pour s'en aller souiller de sa luxure la femme d'un autre. Le prêtre se revoyait arrivant chez cet homme, la nuit, après l'atroce outrage du soufflet reçu en public. Il avait pris ce débauché, cet imposteur, comme confident, comme témoin, comme juge! Des phrases lui sautaient aux yeux dans ces lettres, où il était question de lui. Il n'en vérifiait pas les dates, ni si telle et telle ligne avait été écrite avant ou après cette douloureuse soirée . Elles le faisaient tressaillir d'orgueil blessé ,

Il était qualifié ici de ténébreux personnage , là de charlatan. Dans un autre passag^e, il était dit qu'/lndrault l'avait démasqué et qu'en épousant Thérèse il n'en voulait sans doute qu'à sa fortune. Ailleurs, Savi^nan parlait des inquiétudes que lui donnait son fils. Mais je lui prouverai que son prophète nest, comme ses pareils, qu'un abominable intrigant. D'autres phrases, innombrables celles-là, révélaient l'ivresse exaltée et tendre de l'amour partag^é, de la volupté éprouvée et donnée, de la possession follement consentie. C'était une insulte inconsciente, mais plus dure encore, à la misérable aventure conjug^ale du passionné sans bonheur. Une comparaison s'instituait, pour le lecteur de ces lettres, entre les caresses extasiées dont elles parlaient et son martyre à lui, ce martyre dans la possession que venaient d'être les premiers jours de son mariag^e avec son infortunée complice. — Toutes ces sensations éveillaient dans cette âme ulcérée un furieux désir de briser cet homme, de le piétiner, de le faire souffrir, de le confondre. Le prêtre se croyait révolté uniquement par tant d'imposture. Et, de bonne foi, rang^eant ces papiers, il dit à Galvières : — «Vous avez raison, monsieur, cette hypocrisie mérite qu'on l'exécute publiquement. »

— (i Alors, » demanda Galvières, « vous écrirez la brochure? Vous n'avez pas besoin delà signer. «

— «Pour qui me prenez-vous, monsieur?» dit Fauchon. Il s'était levé, dans un beau sursaut de révolte. — « Si j'écris sur M. Savig^nan, ce sera sous ma sig^nature, et ^las un pamphlet. Je ne suis pas un pamphlétaire. Je ne suis pas un polémiste. Je suis un serviteur de l'éternelle Ég^lise. Si j'utilise ces documents... » — il tendait vers eux une main qui esquissait déjà le geste d'écrire

— « ce ne sera pas contre quelqu'un, ce sera pour quelqu'un, pour les fidèles, pour le troupeau qu'il faut arracher aux mauvais pasteurs, n

A son arrivée rue de l'Aude, Galvières avait été très surpris de rencontrer dans son « curé « ,

— copions son style — marié de la veille, un personnage d'aspect tragique, au lieu du franc luron qu'il imaginait. Cette sortie mystique l'étonna davantage encore. Mais son expérience des politiciens démocrates l'avait trop habitué, depuis des années, à toujours découvrir le calcul derrière les nobles attitudes et l'intérêt sous la solennité des principes.

— « Il me la fait à l'apôtre, » songea-t-il. « Combien va-t-il me demander? Voyons-le

venir, w

Et, tout haut :

— » Je ne tiens pas à la brochure, ni à l'anonymat. Je vous suggérais ce procédé précisément pour enlever à cette publication tout caractère

ALtîANCE Dr. «AtNl',5 ^fil

personnel. .. Alors, " continua-t-il, «vous pensez à des articles? "

— « Oui, Il ditFauchon.

— « Dans les Droits Nouveaux ? »»

— « Dans les Droits Nouveaux . »

— « C'est vous qui avez raison, » dit Calvières. « On vous a attaqué. Vous ripostez du tac au tac. C'est ce que mon ami Laverdy répétait toujours. » — (Laverdy était redevenu son ami!) — « Vous savez bien, le sénateur? Ah! il s'y entend, le mâtin, à manœuvrer la presse : il faut répondre tout de suite, ou jamais. "

Il avisa le numéro du Germe sur le bureau :

— « Ça paraissait hier, cette ordure. Ça reparaîtra vendredi prochain. Ça va donc traîner huit jours sur toutes les tables. Que demain dimanche, puis lundi, puis mardi, puis mercredi, des morceaux de cette correspondance figurent dans les Droits Nouveaux , — sans les noms, cela va de soi, — mais bien encadrés, avec des textes de cet article du Germe en reg^ard, quel raffut dans le Landerneau clérical! Je vois d'ici la tète de dom Bayle. «

— « Vous connaissez dom Bayle? « demanda Fauchon vivement.

— a Parbleu, « dit Calvières, c'est lui l'inventeur de la candidature Savigptian. »

— (1 Et c'est lui qui a rapporté de Rome laoti

décret d'excommunication. Il a partie liée avec M. Savignan. Ça devait être. »

Et comme si Fimage du Religieux, associée soudain à celle de son ennemi, emportait ses derniers scrupules :

— «Oui, c'est la vraie parade à cette abominable attaque, comme vous dites. Dès demain, un article dans les Droits Nouveaux, puis lundi, mardi, toute une série. "

— " Et moi, " fit Galvières, « je me charge d'expédier les numéros à qui de droit. »

— " Gela vous sera compté là-haut, monsieur, » répondit Fauchon, de plus en plus exalté. «Vous aurez contribué à sauver des âmes. Il n'y a que cela au monde, sauver des âmes. On les sauve en démasquant les faux prophètes — Oui, quatre, cinq articles. . . Je les vois. Crémieu-Dax m'a dit :

« Le journal est à vous. Par conséquent, il les publiera. »

— «Nous y sommes, » pensa Galvières. Et, très net : « S'il hésitait, je suis prêt à tous les sacrifices. Groyez-vous que trente mdle francs ? . . . »

— " Monsieur, " dit Fauchon, « si les Droits Nouveaux pouvaient accepter une somme d'argent pour une campagne quelconque, est-ce que j'y écrirais?. . . »

Il s'était penché en avant pour faire cette réponse, les mains appuyées à la table et crispées

sur les lettres de Savig^nan, comme s'il allait en souffleter le corrupteur.

— <i J" ai fait une gaffe, " pensa Calvières. "Ily en a donc encore comme ça? « — ■ Et, tout haut, bonhomme : — «Vous ne m'avez pas compris, mon cher monsieur Fauchon. Je ne partage pas toutes les idées des Droits Nouveaux, quoique je n'aie pas peur de la démocratie. J'en sors. Ou plutôt — car on n'en sort pas — j'en suis. J'ai seulement voulu dire que j'étais disposé à garantir ces messieurs contre tout risque de procès. Mais il n'y aura pas de procès. Je serais désolé que vous crussiez, une minute, que j'aie pu faire une question d'argent d'une question de salubrité publique. Alors, » conclut-il, comme n'admettant plus d'hésitation chez son interlocuteur, « vous vous mettez au travail dès aujourd'hui? »

— « Tout de suite, " répondit Fauchon.

Le contact physique des lettres de Savignan sous ses doigts avait suffi pour que la haine l'emportât.

— (1 Vous avez la copie des lettres? » interrogea-t-il.

— " Non, " dit Calvières.

— « Il me la faudrait, " reprit Fauchon.

— " Par qui faire faire cela? demanda Calvières. Et désignant une machine à écrire posée sur une table plus petite, à l'angle de la fenêtre :

— rt Mais pourquoi ne les taperiez-vous pas vousmême? "

— «Je ne sais pas manier cette machine, » répondit Pauchon. « C'est ma femme qui s'en sert pour des copies. »

— u Vous ne pouvez pas demander à Mme Fauchon de se charg-er de ce travail? Combien mettra-t-elle de temps? "

— "Elle commence seulement, » dit le prêtre. « Elle n'est pas bien habile. «

Et, comptant les pages des lettres :

— « Elle en aura pour trois bonnes heures de travail. »

— « Il est midi, » fit Calvières qui consulta sa montre. « Vous allez déjeuner. Je repasserai vers cinq heures, prendre les lettres. »

— • n Elles seront copiées, « dit Fauchon.

— <i J'ai votre parole que personne n'en aura connaissance que vous et Mme Fauchon? »

— " Vous l'avez, et soyez tranquille; on ne me les prendra pas. J'ai à venger l'honneur de mon foyer, moi aussi, et quelque chose de plus : l'Église. »

— « C'est égal, » se disait Calvières en descendant l'escalier, « j'aurais dû faire photographier les lettres et ne pas me dessaisir des originaux... 1) — Cet entretien, en assouvissant un peu sa colère, lui avait rendu son sang-froid. Il

fut sur le point de remonter : — a Mais non, nous perdrions du temps, et cet homme est sûr. Il a bien vu qu'il aurait de moi tout l'argent qu'il voudrait. Il n'est pas à vendre. Et puis, il hait Savignan, ah! d'une belle haine! Son journal sera peut-être moins désintéressé que lui. Je passerai toujours chez l'administrateur. . . Pour le moment, pensons au procès. — « Au Palais! h cria-t-il au chauffeur du taxi qui l'avait attendu avenue de Montsouris. — « Si Delattre renâcle, je change d'avocat. " — Sa haine le reprenait à l'idée de l'action judiciaire. — "Et puis le pétard est allumé. Dans quelques jours, Savignan ne sera plus qu'une loque. »

THÉRÈSE AXDRAULT

— Il Thérèse! " avait crié Fauchon, aussitôt la porte refermée sur son visiteur, «Thérèse! "

Celle qu'il interpellait ainsi, d'une voix déjà autoritaire, apparut dans le couloir, les manches relevées, un tablier de cuisine noué autour de sa frêle taille, et, montrant ses mains :

— « Je viens dans quelques minutes, " répondit-elle. " J'aide un peu la Sœur Marceline. "

— « Viens tout de suite, " insista Fauchon, « et comme tu es. »

— « Que se passe-t-il?" demanda Thérèse, en obéissant à cette injonction. Et avec une anxiété qui trahit les secrètes alarmes où elle vivait : —

« Il y a quelqu'un de malade chez moi, papa, maman, Dominique? On est venu pour me préparer?. . . »

Gomme elle était maig^rie et pâlie ! Quelle nervosité dans le battement de ses paupières sur ses prunelles fiévreuses ! La voix lui manquait pour cette imploration qui assombrit encore le sombre

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visage du rénég^at. Un rire cruel contracta sa bouche irritable et, brandissant le paquet de lettres qu'il avait à la main :

— « Il ne s'agit pas de ta famille. On vient de m'apporter ça. Oui, ça! Regarde bien! Ce sont des lettres d'amour, tu m'entends? Et de qui? De Savignan. Des lettres d'amour de Savignan ! »

— " Des lettres d'amour de M. Savignan? » répéta Thérèse, avec stupeur.

— «Oui, » reprit Fauchon, " à une femme mariée dont il est l'amant. A son âge, avec ses idées, ou plutôt celles qu'il affiche, est-ce assez complet?... Tu lisais son article du Germe, hier. Tu étais troublée, — ne dis pas non, je l'ai bien vu, — par ce qu'il disait du célibat des prêtres. Et, à la même heure, avec cette même plume, de cette même encre, ce monsieur écrivait ces turpitudes. »

Et, comme Galvières, tout à l'heure, il étalait ces papiers dénonciateurs. Il les poussait sur la table. Il prit une des lettres au hasard et il commença d'en lire des phrases à haute voix, pardessus l'épaule de la jeune femme qui, toute frémissante, et comme il tournait le feuillet, lui saisit la main :

— « Arrête-toi. Sois charitable. C'est trop affreux. Ça me fait trop mal. . . »

— " Hé bien! moi, » dit Fauchon, « ça me fait plaisir... Et je ne crois pas manquer à la

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charité en me réjouissant que nous ayons là une arme, de quoi déchirer un coin du voile qui cache la véritable fig^ure de l'Église romaine. Il est bon, il est sain qu'elle soit jugée sur ses défenseurs. Voilà ce qu'ils sont. S'ils l'étaient dans le silence, ils auraient droit au silence. Mais ils osent parler, et parler contre nous ! Contre un Malaret, cet ascète qui ne quitte pas le cilice. Contre un Chanut, ce dévoué, toujours penché sur les humbles, ces membres souffrants de Jésus-Christ. Contre moi qui n'ai jamais manqué au neuvième commandement.,. Ce faisant, ces pharisiens ont mérité le pilori. Savignan l'aura. »

— « Que veux-tu dire? » interrogea Thérèse tremblante. « Tu ne vas pas te servir de ces lettres?. . . »

— « Si. Pour la manifestation de la vérité. »

— Il Tu vas les publier, écrire sur elles? "

— <i Oui. «

— « Mais elles constituent une propriété. «

— « Quelle propriété? "

— Il Une lettre appartient légitimement à quelqu'un, à l'expéditeur ou au destinataire, je ne sais pas, maiè à l'un des deux. Ce n'est pas M. Savignan qui te les a données. Ce n'est pas la personne à qui elles sont adressées. C'est donc quelqu'un qui les a volées. En les utilisant, tu te ferais complice d'un vol. Rien que de les garder, c'est du vol. »

THERESE ANDRAULT 289

•^-^ « Alors un jug^e qui fait saisir les lettres d'un criminel, pour le convaincre, commet un vol? "

— " Tu n'es pas Uil jug^e. »

— « Et le mari, lui, il n'est pas un jug^e? Car c'est du mari que je les tiens. Voici sa carte. Avait-il qualité, lui, pour les saisir? D'ailleurs, » continua Fauchon, impérieusement, « quand il s'agit des choses de DieU, nous sommes tous des juges. Et il s'agit ici des choses de Dieu, puisque cet homme » — il frappa sur les lettres avec violence — " se pose en adversaire de la grande réforme catholique, dont la Catacombe et Hakeldama sont une étape. Il faUt qtie des articles comme son infamie du Germe ne soient plus possibles. Il n'en écrira plus. Et, s'il ert éCrit^ il n'aura plus de lecteurs. Où donc irions-nous, si nous permettions aux imposteurs, chaque fois qu'ils sont pris la main dans le sac^ de s'abriter derrière le droit qu'ils ont profané?... Tu parles de vol? Séduire la femme d'un autre, ça n'est donc pas un vol?... Usurper l'estime publique par une répugnante comédie de Vertu, quand on est un libertin et un suborneur, çà n'est pas un vol?... Je suis prêtre. M. Galvières viendrait au confessionnal me raconter qu'il a pris ces lettres dans le sectétaire de sa féttime et qu'il a des scrupules, je lui dirais : « N'en ayez pas. M Vous n'avez pas péché. » Toi, mon amie, n'en

aie pas pour moi, de scrupules. Crois-tu à notre Église, oui ou non? «

— (i Oui, j'y crois, " répondit Thérèse.

— « Crois-tu que nous devons aider de toutes nos forces au renouveau du catholicisme Romain en décadence, à la résurrection de la parole évangélique, telle qu'elle a été préchée par Notre-Seigfneur, au Millenium? C'est notre croisade, à nous, et que nous devons poursuivre par l'amour, quand nous rencontrons la honiie foi, par le fer et par le feu, quand nous sommes devant les scélérats et les hypocrites. Au nom de quoi les épargnerions-nous, ces malfaiteurs en pensée et en acte? Dans l'espèce, puisqu'il s'ag^it de ces lettres, au nom de l'honneur du monde? Mais nous ne sommes pas du monde. Nous ne devons pas être du monde, pas plus que le Christ, qui n'en était pas, et qui l'a proclamé bien haut. Qu'est-ce qu'il a demandé au Seigneur, pour ses disciples, avant de mourir? » Sanctifiez-les dans » la vérité. » La vérité veut, quand on rencontre un faux prophète, un sépulcre blanchi, un loup déguisé en berger, qu'on le crie bien haut, et qu'on le prouve. Je le crierai. Je le prouverai. Je ferai des articles, toute une suite d'articles, avec ces lettres et cet article du Germe que je confronterai, page contre page. Le monde me jugera comme il voudra. Mais moi, je me serai sanctifié dans la vérité. »

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— u Et Jacques Savig^nan?» interjeta Thérèse.

A 1 accent du fanatique, elle avait senti toute discussion inutile. Quels argfuments opposer d'ailleurs à Fauchon, sinon ceux de la morale commune, dont elle-même, depuis des années, s'habituait à mépriser les prescriptions, quand il s'agissait du service de Dieu? En quittant sa famille, comme elle avait fait, sur quels principes s'était-elle appuyée? Sur cet esprist de messianisme auquel en appelait l'excommunié, sur cette réformation radicale de l'Église catholique, obtenue à tout prix, par tous les moyens. Durant ses longues et secrètes fiançailles, son esprit s'était trop constamment tendu à interpréter ces mots : le service de Dieu, le renouveau, le Millenium, dans le sens où les entendait le fondateur de la Caiacombe. Pourtant son honneur bourgeois se révoltait contre un procédé de polémique inqualifiable, et elle n'avait pu retenir sa protestation. Elle la prolongeait, elle la renouvelait, en prononçant le nom de Jacques. Elle ne pensait que trop souvent au jeune homme, depuis ces derniers jours, sachant combien il l'avait aimée, combien il l'aimait. C'était là encore une des formes de la terrible question : « Si je m'étais trompée?» Tandis que Fauchon lui parlait, elle avait vu cet admirable fils atteint dans son père. Contre cette vision aussi, elle se révoltait, elle criait. D'ailleurs n'était-ce pas le seul moyen

d'arrêter cet homme en fureur? S'il devait reculer devant quelque chose, c'était devant la douleur de son ancien élève. Thérèse savait combien il l'avait chéri. D'instinct elle l'évoquait comme l'obstacle, comme le salut, sans soupçonner quelle autre plaie elle touchait dans cette sensibilité malade :

— « Pourquoi me parles-tu de Jacques? » répondit-il, avec une âpreté douloureuse. « Je t'ai demandé qu'il ne fût plus jamais question de lui entre nous. Il m'a abandonné. Il m'a renié comme saint Pierre a renié Jésus. Ne m'en parle plus. Il est mort pour moi. "

— "Mais non. La preuve qu'il est toujours vivant dans ton cœur, c'est que te voilà tout ému, tout bouleversé, rien que de m'avoir entendue le nommer. Pourquoi? Parce qu'en frappant son père, tu vas le frapper, et tu le sais bien. Tu ne feras pas cela, mon ami. Tu te rappelleras que tu as vu Jacques tout petit, qu'il a été ton disciple» un peu ton œuvre. Tu ne voudras pas qu'il subisse cette horrible épreuve, qu'il soit obligé de mépriser son père? »

— " Et si c'est la condition de sa délivance? Oui, s'il y a, dans tout cela, un dessein providentiel? Entre lui et la Vérité, il n'y a jamais eu que ce père indigne. Ce père n'y sera plus. D'ailleurs, » ajouta-t-il, prouvant ainsi que le souvenir de Jacques le gênait tout de même et que c'était

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là, par avance, un point de remords, «d'ailleurs, que j'écrive ou non ces articles, Jacques saura toujours ce que vaut ce misérable. Galvières Aeut sa vengeance, à tout prix. Sans cela, il ne serait pas venu chez moi, qu'il ne connaissait pas, faire une démarche si extraordinaire. Pense à la frénésie qu'une telle visite suppose, et ces lettres montrées, cette révélation! Pour lui, je n'étais pas le témoin, j'étais l'exécuteur. Que je lui manque, il en prendra un autre. S'il ne trouve personne, il fera le procès, dont le compte rendu sera dans toutes les feuilles. Tu peux être certaine que les lettres paraîtront. Son crime tient Savi- {jnan. Il n'échappera pas. Il sera frappé jusque dans son fils, et cet enfant sera sauvé, par le même coup qui confondra le père. Ces détoursrlà, ce sont les voies de Dieu. N'essayons pas de nous y opposer. Ce serait inutile... Ah! les voies de Dieu, mon amie, qu'elles sont impénétrables ! 1) — Et se parlant à lui-même : « O altitudo 11 divitiarum sapieiitiœ et scientiœ Dei! Quatn in- )) coinpi'ehensibilia suntjudicia ejus et investigabiles 1) vias ejus! » Je n'aurais jamais osé demander un miracle. Dieu me le donne. C'en est un, vois-tu, que ces coïncidences. Ils m'excommunient; leur plus grande Revue me fait attaquer par leur meilleur écrivain, et, le jour même de cette attaque, Dieu m'envole une arme! Oui! C'est Dieu! c'est Dieu! Ce mari trahi, ce Galvières ne croit

peut-être à rien. Et il se fait 1 instrument de la justice de Dieu, le messag^er d'une nouvelle qui va marquer une date dans la vie de l'Eglise!... La chute de Savignan, comprends donc, c'est la chute du Germe, la chute de dom Bayle, puisque Savignan n'est qu'un agent de cet infâme inquisiteur. C est l'article d'hier anéanti, Hakeldama mis dans sa vraie lumière. Oh! oui, inépuisables abîmes de la Sagesse et de la Science de Dieu! . . . Que ses jugements sont incoynpi'éhensibles et que ses chemins sont impcîietrables ! O altutido ! . . . w

Il avait répété les mots sublimes de saint Paul, qu'il profanait par cette application coupable, les yeux levés, les mains jointes, dans une attitude de demi-extase. Thérèse le regardait, le cœur serré, en proie à une horrible angoisse. Cette extase était-elle tout à fait sincère? Depuis ces quatre jours, c'est-à-dire depuis la consommation physique de ce malheureux mariage, elle ne reconnaissait plus, dans Fauchon, celui qu'elle avait cru épouser. La veille encore, il était la Prière, la INIéditation, la Ferveur de l'apôtre méconnu, la Charité, l'Espérance, la Foi, le Prêtre enfin, — avec tout ce que le caractère sacerdotal représente d'idéalisme vivant. Alors les exaltations de parole auxquelles cet homme s'empori tait la prenaient tout entière. Depuis la sinistre nuit de ses noces, le prestige s'était dissipé. Elle avait beau tendre les forces de son être à retrou-

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ver l'enthousiasme et la docilité d'âme d'auparavant, cette éloquence mystique se glaçait pour elle en passant par cette bouche dont les baisers avaient brutalisé la sienne. Cette antithèse entre le prêtre et l'époux se mêlait, pour lesem poisonner, aux plus petits détails de leur existence commune. Les dualités morales donnent si aisément l'impression que l'une des deux est un simulacre ! Cette sensation d'un changement, d'un déplacement complet de personnalité, Fauchon l'éprouvait lui-même. Lui non plus ne se reconnaissait pas, depuis qu'il avait cessé d'être l'ascète, tourmenté mais vierge, préservé par ses vingt années de scrupuleuse discipline. Il y a, dans la loi du célibat ecclésiastique, comme dans toutes les règles de l'Église, petites ou grandes, une vue singulièrement forte et réaliste sur la distribution de l'énergie dans la nature humaine. Ce saint Paul, que venait de citer complaisamment le prêtre marié, a dit aussi : « Animalis homo 7ion percipit ea quœ sunt spiritus Dei. » Cet animal charnel, déchainé dans Fauchon, répandait en lui comme un obscurcissement de la vie spirituelle. Il n'aimait plus sa doctrine avec une égale chaleur d'enthousiasme. Il ne pouvait plus fixer sa pensée sur ses idées avec l'ardeur d'autrefois. Ses sensations de ces derniers jours avaient été trop fortes. La perspective de son esprit en restait bouleversée. Rien n'avait bougé, certes, dans ses

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convictions. Elles commençaient à lui devenir extérieures. Encore un peu de temps, il les sout tiendrait comme un rôle. Déjà, qujind il les dé-r fendait avec violence, il s'efforçait. l\ jouait un peu le persoimage qu il était encore, qu il allait ne plus être. Il pressentait cette métamorphose secrète, il ej\ avait une peur inavouée et il refaisait d'anciens gestes, en les accentuant. Il répétait d'anciennes intonations, en les soulignant- Il s'imitait, en s'exagérant, pour se démontrer qu'il restait le même. Ces nuances d un cabotinage inconscient, mais qui, demain, serait voulu, Thérèse les percevait, sans les distinguer, depuis ces quelques jours, jamais comme dans cet entre^r tien autour d'un projet si évidemment indéfendable : cette publication, même fragmentaire, d une correspondance d'amour livrée par un tiers. Ce lui fut un véritable soulagement, à la minute même où Ffmchop murmurait le sacrilège : " 0 altiiudo! " que la porte de la petite salle à manger s'ouvrît, et l'on entendit la voix rude de Sœur Marceliiie dire, sur un ton brusque : — <( Le déjeuner est servi, monsieur l'abbé. " La Religieuse sécularisée aveiit inis dans ces quatre syllabes une hostilité presque agressive. Avec son large visage de paysanne du Centre, vergeté de plaques rouges, sa robustesse courtaude, encore épaissie par ses cinquante ans, son air de jiiniplosse et de bellp h\imeur, elle trav^r-

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sait, elle aussi, un petit drame, caricature co-mique de la tragédie où s'eng^ageaient Thérèse et Fauclion. Adepte de l'hérésiarque par une suggestion naïve et toute personnelle, sœur Marceline acceptait docilement, quand le faux apôtre prêchait à la Cntacombe, la thèse du mariage giacerdotal. La réalisation de cette doctrine la stupéfiait. La présence d'une femme jeune et jolie, dans cet étroit logement de cinq pièces, la déconcertait jusqu'au scandale. Il y avait de tout dans cette répugnance : le mécontentement de la vieille servante dérangée dans ses habitudes, et dépossédée de sa maîtrise, la terreur de la com^ mère devant les quolibets du quartier, une atteinte portée à son sens de la vénération, enfin la persistance en elle du pli congréganiste. Il en résul-» tait des grondements continuels dans ses propos, des bourrades dans son service, de mauvais re gards dans ses yeux. Son pas lourd de femme déjà âgée et boulotte faisait, sur le parquet sans tapis, un bruit que Thérèse devinait ennemi, comme son obéissance bougonne, si différente de sa bonhomie cordiale d'avant le mariage.

— " Assieds-toi, mon amie, w dit Fauchon, quand ils eurent passé dans la salle à manger, « et déjeune tranquillement. Moi, je ne mange qu'un morceau et sur le pouce. Il faut que je voie Crémieu-Dax, et tout de suite, afin de nous entendre sur ces articles, Quand nous avons fait

affaire ensemble, c'est le moment qu'il m'a donné pour le trouver à coup sur, si j'avais à lui parler. "

Sœur Marceline posait sur la table un plat qui contenait deux côtelettes g^rillées sur un lit de pommes de terre frites. On pense bien que cette cuisine de couvent n'offrait aucun caractère commun avec les festins préparés par le chef de l'hôtel Andrault, pas plus que la faïence ébréchée du service avec la vaisselle plate, de style ultra-moderne, du nég^ociant millionnaire. Les meubles achetés d'occasion, le pauvre buffet, la verrerie g^rossière, les couverts de ruolz désargentés, le papier défraîchi des murs ne rappelaient pas davanta(ye les splendeurs de l'avenue Émile-Deschanel. Thérèse, exaltée, n'avait pris g^arde ni à ces mesquineries d'ordre matériel, ni aux manières un peu frustes de Fauchon à table. Elle commençait de remarquer les unes et les autres. Ce matin-là, et même dans son extrême angoisse, la bourgeoise bien élevée qu'elle était souffrit un peu, lorsque Fauchon, toujours debout, prit une des deux côtelettes par Fos, à même le plat. Il y mordit de ses fortes dents restées intactes. Ces larges palettes blanches, la seule beauté de cet obscur visage, déchiraient la viande, et il disait la bouche pleine :

— a Le temps d'aller avenue Hoche et de ro\ cuir. . . Je n'en ai pas pour trois quarts d'heure.

THÉRKSK ANnr, AULT 299

Ensuite je te donne les lettres à copier sur ta machine. C'est convenu avec M. Galvières. Il revient les chercher à cinq heures. J'aurai fait mon choix pour le premier article... Ma côtelette est finie. Un peu de fromag^e, maintenant, Sœur Marceline, et je suis paré. »

— " Vous ne pouvez même pas prendre une demi-heure pour déjeuner, comme tout le monde, à présent? 1) répliqua la Religieuse. « Il ne manquait plus que ça. Vous n'avez pas déjà si bonne mine. Et de ce train-là. . . »

Elle quitta la pièce en claquant la porte, tandis que Fauchon disait, en se versantun grand verre d'eau, sa seule boisson :

— (' Cette pauvre Sœur ! Depuis dix ans qu'elle me sert, elle ne s'est pas habituée à mon régime. Elle en est toujours au curé bon vivant de noti'e clergé dégénéré, qui se goberge clans un presbytère confortable. L'apôtre a écrit : « Le rovaume " de Dieu, ce n'est pas le manger et le boire, mais » la justice, lapaix etlajoie dans l'Esprit-Saint. »

Quelle ironie que ces termes -.justice, joie, paix, royaume de Dieu, sur les lèvres d un homme qui allait vaquer à une cruelle besogne de haine, avec de tels orages dans son esprit et dans son cœur ! Il partit et Thérèse, une fois seule, ne resta pas à table cinq minutes. Quand la Sœur rentra pour apporter les oranges et les biscuits secs du dessert, la salle à manger était vide.

— « Ce n'était vraiment pas la peine « , se dit la Religieuse, « de se donner tant de mal pour leur faire à déjeuner. . . Jésus, Marie, Joseph ! On était si tranquille, avant!... La voilà qui sort, à présent, et elle ne me dit seulement pas ce que je dois acheter pour le dîner. . . Ça ne l'empêchera pas de venir faziller à la cuisine et de mettre le nez dans mes casseroles... Allons, allons, le hon Dieu m'a attachée à ce piquet. Faut que j y broute, comme la chèvre. «

Et sur ce proverbe qui lui rappelait les occupations de sa rustique enfance, elle se siçna comme si elle portait encore la cornette, la bure grise et le collet de son ordre. Dans ces momentslà, elle fermait à demi les yeux. Elle voyait la chapelle et les promenoirs 4e son ancien couvent. Il occupait précisément la place, à l'angle de l'actuel boulevard Raspail, où Grémieu-Dax avait construit ses maison^s de rapport et son École libre des Scie?ices Religieuses, en sorte que P'auchon avait été souffleté à l'endroit même où sa servante, alors novice, égrenait ses premiers chapelets. Étrange concordance, de celles qui se rencontrent sans cesse dans la vie et qui font dire aux plus légers : « Comme le monde est petit! » Au regard de ceux qui réfléchissent, ces rapprochements impriment un mystérieux caractère de destinée aux plus humbles circonstances, et sem-^ blerait-il, les plus fortuites. Quel mystère encore

THÉRÈSE ANDHAULT 301

qiie ce jeu des événements leâ uns sur leâ àuttes qui voulait que la visite de Calvièfes dhez Faùchon eût pour conséquence la dang^ereuse démarche dont Thérèse avait soudain conçu l'idée ! L'imprudente enfant allait, par pitié pour Jacques, le mêler à la faute de son père, et d'une manière aussi funeste qu'inattendue. Du pénible entretien avec celui qu'elle appelait son mari, une évidence résultait, indiscutable : là résolution, très arrêtée chez Fauchon, de dénoncer l'hypocrisie de Savig^nan» la plume à la main, dans des articles où figfuréraient les extraits des lettres livrées par Calvières. De quel poids l'avait accablée, seule devant cette table du déjeuner, cette affreuse idée que l'homme à qui elle avait tout sacrifié : famille, amis, société, honneur, méditait un pareil forfait! Plus elle y songeait, plus cet usag^e public d'une correspondance intime lui apparaissait comme une hideur, une lâcheté, une irréparable dég^radation. Le prêtre révolté avait parlé de justice. Thérèse se rendait bien compte qu'il n'obéissait qu'à l'esprit de vengeance. Oui. Il allait se dégrader, et, dégradé, quelle serait sa vie, à elle, avec lui? Elle avait tant besoin de l'admirer, de l'estimer au moins, pour ne pas se mépriser elle-même ! Non, elle ne permettrait pas qu'il commît ce crime. Ce serait l'effondrement définitif de l'idole, l'impossibilité de continuer cette vie conjugale dont les décep-

tions déjà la suppliciaient. Mais comment ag^ir? De cet entretien, jaillissait une seconde évidence : à un seul moment, le cœur du soi-disant justicier avait tremblé, quand Thérèse avait nommé Jacques. Si le souvenir du jeune homme avait suffi pour troubler l'ancien professeur de Saint- André, que ferait sa présence? Et Thérèse avait entrevu cette chance d'empêcher l'horrible chose : Jacques parlant à Fauchon, le suppliant de ne pas écrire ces articles. Son visage, ses yeux, sa voix éveilleraient les émotions si hautes d'autrefois, la tendresse de l'éducateur fervent pour le disciple enthousiaste. Si long-temps la fidélité du fils de Savignan avait été la meilleure consolation du mécontent à la veille d'être un persécuté. Oui, c'était là le meilleur moyen d'arrêter Fauchon, le seul. Pour cela, il fallait que Jacques vînt rue de l'Aude et tout de suite. Thérèse, aussitôt levée de table, avait passé dans le bureau, et commencé une lettre qu'elle n'acheva pas. Elle se heurtait à une autre impossibilité : celle d'apprendre au jeune homme la déchéance de son père. Si ci!e ne la lui disait pas, il ne viendrait pas. Elle froissa le papier, et comme la pendule sonnait, lui rappelant que Fauchon allait rentrer, et que les minutes de liberté lui étaient comptées :

— " Je vais chercher Jacques, « se dit-elle. « Je lui parlerai. Je trouverai les mots qu'il faut.

THÉRÈSE ANDIIAILT 303

Peut-être arriverai-je à le tromper, à lui cacher quelque chose. Mais il viendra... »

Tout en se raisonnant de la sorte, et dans une hâte presque automatique, elle avait mis son chapeau, son manteau, et, sans savoir encore comment elle eng^agerait cette douloureuse conversation, elle était partie vers la rue Cassette, hâtant le pas, ne voyant rien que sa pensée, le long^ des grandes avenues qui vont du quartier de Montsouris à celui du Luxembourg^. Trôuvcrait-elle Jacques? Oui. C'était l'heure du déjeuner chez les Savignan. Alors le père lui-même serait là. S'il y était, elle le saurait par le concierge. Elle ne monterait pas. Elle demanderait à Jacques de descendre. Elle causerait avec lui dans la rue. Que lui dirait-elle? Un plan se construisait dans sa tête : parler d'articles personnels que préparait Fauchon, insister sur la peine qu'une attaque de ce genre lui causerait, à elle, Thérèse, mentionner des documents équivoques sans en spécifier le contenu. Elle se répétait ces mots : " articles personnels d . Ils lui semblaient suffisamment explicites pour décider Jacques à venir, pas assez pour éveiller ses soupçons, Jacques viendrait. Fauchon, retourné par la présence de son élève, — elle n'en doutait plus, — renoncerait à écrire les articles. Il ne voudrait pas avoir appris au fils la honte du père. Il se tairait. Elle entrevoyait un triomphe suprême :

arracher à l'émotion du prêtre un geste plus Généreux encore, qu'il mit les lettres sous enveloppe et qu'il les restituât à Savig^nan, le légitime propriétaire, au lieu de les rendre à Galvièrés. Tous ces raisonnements reposaient sur une invraisemblance : à savoir que Jacques se contentât d'indications si vagues sur le danger couru par son père et ne forçât pas Thérèse à préciser. Elle avait un tel besoin de légitimer sa démarche à ses propres veux, un tel besoin aussi de réussir d'empêcher le malheur de son ami d'enfance et le crime de son mari ; elle ne se formulait même pas cette objection. Elle se disait seulement avec une angoisse grandissante :

— li Pourvu qu'il soit là ! «

Quand le concierge de la rue Cassette eut répondu à sa demande que » Monsieur Jacques était là » et seul, elle voulut voir, daiis cette première facilité, un présage assuré du succès final. Cette impression lui donna le coUrage de monter à l'appartement, de sonner à la porte, de braver le regard de Célestin, le valet de chambre qui l'avait connue tout enfant. Le vieux domestique » confit en dévotion, tressaillit à sa vue, mais sans se permettre aucun commentaii^e. Il hésita, une seconde, à introduire la femme d'un pi'être. Il l'introduisit pourtant. La singularité des événements qui se succédaient devant lui, depuis deux

THÉRÈSE ANDRAULT 30B

heures, étonnait l'excellent homme. Il pressentait, il devinait un drame auquel son maître était mêlé. Il n'osa pas prendre sur lui d'éconduire la nouvelle venue, qu'il laissa, quelques instants, seule dans le salon, tandis qu'il allait prévenir Jacques. Pour Thérèse, cette pièce était peuplée de fantômes. Elle y avait joué petite fille. Grande personne, elle y était venue en visite. Elle croyait sentir encore sur ses cheveux la main de la pauvre Mme Savig^an. Son passé surgfissait de tous ces meubles, du piano où, si souvent, elle s'était assise pour jouer, priée d'ordinaire par Jacques, — de cette chaise qui était la sienne, et d'où elle écoutait causer les chefs des deux familles, son père et Savigfnan, — de ces tableaux presque tous religieux qu'elle avait tant regardés. 8e pouvait-il que toutes ces années eussent abouti à cette minute où elle venait, mariée, — et de quelle manière ! — — écarter de cette maison le malheur que son mari voulait y déchaîner, à cause des fautes de quelqu'un qu'elle avait si profondément et si longtemps respecté? Si, du moins, elle pouvait faire que Jacques ignorât tout! Mais il était devant elle, et il lui disait, reprenant, dans l'excès de la surprise, le tutoiement de leur jeunesse :

— Il Comment, Thérèse? C'est toi? u Lui aussi, et plus encore que le domestique, divers incidents survenus, cette matinée, l'avaient

averti d'un mystère. Cette inquiétude fut comme suspendue par la vive émotion que lui donna la présence de celle qu'il avait tant aimée, qu'il aimait toujours. Ne pouvant assosier cette démarche à aucun de ces incidents, et moins encore à son père, il appréhenda une catastrophe dans ce ménage de la rue de l'Aude, si témérairement fondé. Dominique avait-il osé une nouvelle agression, et Thérèse venait-elle implorer son secours? Comme elle se taisait, il continua :

— « Que t'arrive-t-il? Si tu as besoin de moi, je suis là. Merci de l'avoir senti. Voyons, parlemoi. Ton frère est revenu? Tu l'as revu? «

Il y avait une tendresse si émue dans ces questions, tant de noblesse dans ce mouvement d'âme de l'amoureux sacrifié ! Celui-là aurait eu pour elle, si elle Favait préféré, toutes les délicatesses, tous les ménagements. La jeune femme en eut l'évidence. La sensation que ce cœur était si généreux, si pitoyable, redoublant encore son désir passionné de le défendre, de le préserver, elle répondit :

— Il C'est moi qui te remercie, Jacques. Non, Dominique n'a plus reparu. Il ne s'agit de rien qui me concerne. Il s'agit de ton père. "

— « De mon père? " interrogea-t-il.

— « Oui, de ton père. Un danger le menace, un grand danger. Écoute! Écoute! »

THERESE ANDRAULT 307

Et, empêchant du ^este qu'il ne Tinterrompît :

— « Mon mari se prépare à écrire, contre M. Savigfnan, une série de violents articles dans les Droits Nouveaux . Je ne veux pas qu'il les écrive. Ce ne sont pas des articles d'idées. Ce sont des attaques personnelles, h

Les mots lui manquèrent tout à coup. Cette g^êne contrastait d'une manière saisissante avec l'emportement du début de son discours, qui se faisait haletant :

— « On lui a monté la tête... Et puis il y a le Germe... Mais ce n'est pas ça. Je ne peux pas t'expliquer. . . Il faut que tu viennes, qu'il te voie, que tu lui demandes de ne pas écrire ces articles... Tu lui diras que je t'ai averti... Gela m'est égal. Tout m'est ég^al, pourvu qu'il ne les écrive pas, qu'il ne se déshonore pas. . . A cause de toi, il ne les écrira pas. Toi, il t'a toujours tant estimé, tant aimé, Jacques!... Quand il t'aura là devant lui, sa colère tombera. Il se retrouvera tel qu'il est vraiment... Mais il faut que tu viennes, tout de suite, avant une heure. Ce soir il serait trop tard. . . »

Quand Thérèse avait parlé d'attaques personnelles, Jacques avait tressailli. Certaines phrases, prononcées avec un certain accent, à de certaines minutes, prennent une sig^nification extraordinaire. Qu'y avait-il dans la vie de son père que

l'on eut pu rapporter à Fauchon et qui permît à celui-ci de diffamer son adversaire de pensée? Car c'était bien des articles diffamatoires qu'il préparait. La diffamation n'est pas la calomnie, et Jacques savait Fauchon incapable d'une calomnie, même par représailles, contre les pa^es sur Hakeldama, qui, elles, ne touchaient qu'à la doctrine. Dans l'éclair d'une vision soudain révélatrice, les incidents qui s'étaient passés, rue Cassette, durant la matinée, ressuscitèrent devant le jeune homme. Lui aussi, comme Géles-*tin, avait soupçonné un mystère, sans rien comprendre de plus que n'avait fait le domestique. C'avait d'abord été son père, au premier déjeuner, l'interrog^eant brusquement : « Est-ce que tu répugfnerais à faire ton service militaire tout de suite et à t'eng^ag'er? Tu pourrais alors choisir ton régiment et entrer dans celui de Dominique. " — " Mais le voyag^e en Angleterre, dont nous avions parlé ! " avait-il répondu. — «J'ai réfléchi, » avait répliqué le père. « Je vais moi-même être sans doute obligé à un autre voyage, mais seul. Il serait long. Dans ce cas, j'aimerais à te savoir casé, auprès d'un ami très sur. Je saurai à quoi m'en tenir, ce soir ou demain. A présent, il faut que je sorte pour aller chez Métivier. notre notaire, justement à cause de cette absence possible. En tout cas, passe au bureau de recrutement, rue Saint-Dominique,

THÉRÈSE ANDRAULT â09

aiijourcriiui. Cette démarche te laisse ta liberté entière. Rensei(jne-toi sur les conclusions de cet en(ya(yement, si tu n'y répug^nes point..." —

"Mais non, papa... " Il s'entendait dire ces mots, et il voyait son père se lever, marcher vers lui, le reg^arder profondément, et il l'entendait lui demander, d'une voix si étrange : «Jacques, tu sais que je t'aime, n'est-ce pas? » — « Mais oui, mon père, pourquoi? » — « Pour que tu le sentes bien, mon petit, et que tu te le rappelles toujours..." Sur ces mots énigmatiques, proférés d'une voix solennelle dans l'émotion, Savig^nan était sorti, laissant le jeune homme littéralement stupéfié. Ne pouvant pas travailler, il avait obéi à la suggestion paternelle et poussé jusqu'aux bureaux de la rue Saint-Dominique. Rentré à onze heures, il avait tout de même essayé d'étudier son Gode. Presque aussitôt, un coup de sonnette lui avait fait lever la tête ; Gélestin était venu lui dire : « Monsieur Jacques, il y a là une dame qui voudrait absolument voir Monsieur. Elle demande à lui écrire, pour une affaire très urgente, qu'elle prétend. Elle insiste, elle insiste. Je la fais entrer dans le bureau? » —

"J'y vais, » avait répondu Jacques. Il avait passé dans l'antichambre. Là, il s'était trouvé en face de Geneviève. Il ignorait tout de cette femme, et son nom, et ce qu'elle était à son père, et la tragique scène du Gours-la-Reine , dont elle venait

aussitôt avertir Savig^iian. Il n'avait vu d'elle que son extraordinaire bouleversement et sa beauté. Il en était demeuré saisi et plus encore qu'elle l'interpellât, comme si elle le connaissait : " Monsieur Jacques Savig^nan, n'est-ce pas? Je suis Mme Calvières. J'ai à transmettre un renseignement d'une importance capitale à monsieur votre père. Quand rentre-t-il? » — « Je ne sais pas, madame. » — « Alors, je vais l'attendre. 1) Puis, se reprenant : « Non, il vaut mieux que je lui écrive. Je compte que vous lui donnerez ce billet aussitôt, n'est-ce pas? " Jacques avait introduit la visiteuse dans le cabinet de travail, de plus en plus désorienté par la singularité du regard qu'elle posait sur lui et par une agitation dont elle donna aussitôt une nouvelle preuve : quand elle retira son gant pour écrire, sa main tremblait tellement, que les bracelets de son poignet s'entre-choquèrent et tintèrent. Gomme il se penchait pour lui préparer du papier à lettres et une enveloppe, il respira l'arôme délicat qui se dégageait de sa toilette. Il crut discerner le parfum dont son père se servait depuis quelque temps. Bouleversé lui-même, il avait laissé la visiteuse seule. Un autre coup de sonnette avait retenti. De sa chambre, Jacques avait reconnu la voix de l'abbé Lartigue. Il n'avait pas eu le temps d'aller au-devant du nouveau venu qu'il s'arrêtait, saisi. Lartigue échangeait avec

THÉRÉSK AMIKAULT «11

Mme Galvières des mots qui redoublaient l' énigme . Au bruit du timbre, Geneviève était sortie du bureau, croyant à la rentrée de Savi^jnan. — « Monsieur l'abbé Lartigue, n'est-ce pas? " Et comme à Jacques tout à l'heure : " Je suis Mme Galvières!... » Le prêtre, à sa vue, n'avait j)u retenir un cri de surprise indignée : « Vous, ici?» Tout de suite la conversation avait continué, mais à voix basse. Quelques minutes, et le silence. La porte d'entrée s'était ouverte, puis refermée. Jacques avait passé dans l'antichambre pour n'y trouver que Célestin, qui lui avait montré un pli sur un plateau : — « Cette dame a laissé cette lettre pour Monsieur, et elle a emmené M. Lartigue. » Le jeune homme avait retrouvé son propre étonnement sur le visage bonasse du vieux domestique. Cet accord de leurs impressions lui avait été si pénible qu'il était retourné dans sa chambre, en répondant simplement : — «C'est bien. » Là, il avait attendu, avec un battement de son cœur, changé presque en un spasme, quand un nouveau bruit, bien connu celui-là, deux coups de sonnette suivis immédiatement d'un tour de clef, lui avait annoncé l'arrivée de son père. Un autre silence. La porle s'était ouverte et refermée, puis ouverte et refermée une autre fois. Jacques avait ouvert sa propre porte. Personne dans l'antichambre. — « C'est bien mon père qui vient de rentrer? »

Sl3 LE DÉMON DE MIDI

avait-il demandé à Gélestin. — « Oui, monsieur Jacques, pour prendre la lettre, » — l'enveloppe n'était plus sur le plateau, — «et annoncer qu'il ne déjeunerait pas. Je vais dire à ma femme qu'elle serve. Il est midi. "

Toutes ces imagées faisaient tableau devant l'esprit du jeune homme, tandis que Thérèse lui parlait. Cette supplication réticente leur donnait un sens si redoutable qu'il ne put pas davantage supporter cette incertitude, et une question lui vint aux lèvres, impulsivement :

— « Thérèse, qu'est-ce que tu sais? »

— «Sur quoi?» demanda-t-elle , épouvantée de sa démarche, maintenant. C'était trop tard.

— ^ « Sur ces attaques personnelles. Oui. La personne d'un homme, c'est sa vie publique et sa vie privée. La vie publique de mon père est inattaquable. Alors, c'est sa vie privée? »

Et insistant :

— a Ces attaques, sur quoi sont-elles fondées? Sur quels faits?

Puis, réagfissant contre lui-même, et avec l'accent passionné de quelqu'un qui lutte contre un soupçon dont il n'arrive pas à exorciser la hantise :

— « Mais non. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de faits. Quoi qu'on ait dit à ton mari, on l'a trompé. Discuter là-dessus est une insulte à mon père. Je ne la lui ferai pas. »

THÉRÉSK ANDRAUtT 313

Il marcha dans la chambre fiévreusement, et, revenu vers Thérèse, il lui dit, le respect filial ayant vaincu le soupçon :

— " Que ton mari les écrive, ces articles. Ils ne seront déshonorants que pour lui. »

— « Ils le seront pour tous les deux, » gémitelle. Elle connaissait son ami d'enfance; elle savait qu'une fois ancré dans une résolution de principe, il ne céderait plus. Et, hors d'ellemême. — «Oui,» répéta-t-elle, « pour tous les deux. Pour mon mari, parce que ces dénonciations de vie privée sont abominables. Pour ton père... Mais comprends donc que si mon mari n'avait pas des documents qui ne permettent pas le doute, si je ne les avais pas vus de mes yeux, entends-tu? de mes yeux, je ne serais pas ici à te supplier? "

— " Des documents? » demanda Jacques.

— « Oui. »

— " Des lettres de mon père? "

— (c Oui . Il

Il y eut une minute de silence entre eux, et, d'une voix sourde, comme étouffée par l'ang^oisse de sa propre question :

— « C'est M. Galvières qui a remis ces lettres à ton mari? »

— <i Oui. )»

Jacques se laissa tomber sur une chaise, les yeux fixes, les bras pendants, et il dit seulement :

— « C'est donc vrai ! »

La douleur de ce cri était si poignante, que Thérèse ne la supporta pas, et, se jetant à g^enoux devant lui, prenant ses mains :

— «Pardonne-moi, Jacques, » implora-t-elle. « Dis que tu me pardonnes ! . . . Tu dois bien comprendre que je ne pouvais pas laisser mon mari exécuter un acte pareil, ni permettre que ton père fût outragé publiquement, et pour quelque chose dont il ne se justifierait pas. J'ai supplié mon mari. Je n'ai rien obtenu. J'ai pensé :

" Jacques, lui, l'empêchera. Il faut qu'ils se 1) voient. » Alors je suis accourue. J'espérais, c'était fou, que tu irais rue de l'Aude tout de suite, sans demander d'explications. Comment aurais-je deviné que tu soupçonnais déjà la triste vérité? Mais viens. N'est-ce pas que tu vas venir?... Viens. Suis-moi... » — Elle s'était relevée et elle essayait d'entraîner Jacques. —

« Il sera rentré. Il n'aura pas eu le temps de commencer ces affreux articles. Il ne les commencera pas. Allons, viens... "

— " A quoi bon? » répondit-il. « C'est la fin de tout. Il y avait deux hommes en qui je croyais totalement, absolument. Deux hommes avaient été pour mon enfance, pour ma jeunesse, les deux guides, les deux modèles. Qu'ils fussent ennemis, j'en avais une grande douleur. Mais je me disais : « Ils sont l'un et l'autre de bonne

THÉRÈSE ANORAULT 315

)) foi. Ils S'estiment et ils ont raison de s'esti- " mer. » Et l'un des deux conçoit comme possible, comme permis de publier une correspondance intime qui n'a pu qu'être volée, de se faire linstrument d'une ig^noble veng^eance ! . . . Et l'autre !. . .

Il s'arrêta, les paupières soudain baissées, comme pour tendre un voile entre lui et sa vision sacrilèg^e. Ce recul de son regard et de sa parole, c'était vraiment le g^este émouvant du Livre : « Alors Sein avec Japhet prit le manteau de Noé, et, l'ayant mis sur leurs épaules, ils marchèrent à reculons et couvrirent la nudité de leur père. Comme ils marchaient à reculons, ils n'avaieîit pas vu la nudité de leur père. » Puis, relevant la tête, dans un mouvement de pitié pour une souffrance trop pareille à la sienne :

— (i Thérèse, j'irai rue de l'Aude. Ne pas y aller serait une lâcheté. Celui que tu aimes ne commettra pas cette action. Je l'en empêcherai. Tu n'auras pas ce chagrin-là. Ce serait trop dur. Tu me demandes de te pardonner? Mais tu viens de m'épargner une épreuve plus horrible encore. Pense donc : si j'avais appris cela par ces articles? Au lieu que maintenant, je peux au moins agir, et j'agirai. J'épargnerai ce coup à mon père, à toi ce chagrin, à ton mari ce remords. Mais va toi-même, Thérèse. Rentre. Que ton mari ne nous voie pas arriver ensemble,

OU si près l'un de Tautre. Qu'il ne devine pas que nous nous sommes concertés... Seulement, tu seras là, tout à l'heui^e? Je te le demande. Toi présente, certaines phrases ne seront pas prononcées, que je ne pourrais pas écouter. «

— "Je rentre et je t'attendrai là-bas, » répondit Thérèse. Comme elle allait pour sortir, elle se retourna. Les deux jeunes gens se regardèrent. Elle sentit qu'il ne l'avait jamais aimée davantage, et elle se précipita hors de l'appartement, fuyant cette évidence, fuyant un regret poignant qu'elle ne se reconnaissait pas le droit d'éprouver. Ah! pourquoi n'avait-elle pas construit sa vie sur un amour si noble, si jeune, si fervent? Pourquoi s'était-elle trompée? Elle reprenait le chemin du triste logis où elle avait, dans le plus généreux et le plus déraisonnable des égarements, rêvé de fonder un foyer, et elle se disait, se forçant à plaider dans son cœur pour Fauchon, par un passionné besoin de ne pas trouver celui qu'elle avait préféré trop inférieur à celui qu'elle avait dédaigné : « S'il pouvait avoir réfléchi, s'être repris? S il m'accueillait par cette phrase : Je n'écrirai pas ces articles, " Cette hypothèse n'était qu'une chimère, elle s'en rendait compte à la minute même où elle la concevait, et elle essayait de soutenir son courage par une plus humble espérance : « Crémieu-Dax aura peut-être refusé d'accepter les articles? »

THÉRÈSE ANDRAULT 317

Autre mirag^e que dissipa le cri de triomphe jeté par le rénég^at, quand il rentra rue de l'Aude, quelques minutes après elle :

— « C'est convenu. Nous amorçons la campag^ie, dès demain. Crémieu-Dax propose cette manchette au journal : La Chute d'un ange. Nous verrons. lime laisse libre. Je déciderai d'après le ton de l'article. Je vais en tracer le premier schéma, pendant que tu copies les lettres. "

Il tira de sa poche les précieux documents, porta lui-même la lourde machine à écrire sur une petite table près de la fenêtre, installa Thé^ rèse et s'assit, de son côté, à son bureau. La pendule marquait maintenant une heure trois quarts. Le rythme du balancier mêlait sa cadence au g^rincement de la plume et au bruit sec de la machine. Les doigfts de Thérèse couraient sur le clavier et elle se disait, en écoutant ce battement d horloge : « Gomme Jacques tarde! » Elle frap^ pait les touches au hasard, se contraignant, par pudeur et aussi par respect pour les sentiments de Jacques, à ne pas lire les phrases d'amour coupable qu'elle avait là sous les yeux. Elle songeait : « S'il ne vient pas?. . . Alors je jetterai ces lettres au feu. » Elle regardait vers la cheminée. Un poêle mobile y était engagé, en pleine incandescence. La fermeture du foyer rendait difficile d'y brûler ces papiers, sous la surveillance de son redoutable compagnon. Elle continuait son tapo-

tag^e automatique et se répétait : « Comme il tarde ! Je lui avais tant demandé de venir derrière

moi! »

Jacques était bien sorti, en effet, derrière elle. Une fois seul, sa blessure intime avait trop saig^né. Il avait, au premier moment et devant Thérèse, tendu son cnergrie à se dominer. Maintenant, il ne pouvait plus chasser l'obsession de cette idée, pour lui monstrueuse : son père adultère, son père l'amant de cette femme dont il voyait en pensée le pâle visage tourmenté, les veux inquiets, la bouche frémissante. Le souvenir de cette beauté irritait son cœur de jeune homme chaste et le soulevait d'une indignation plus profonde. Des centaines d'indices, observés depuis le retour d'Auvergne, lui revenaient. Il ne les avait pas interprétés sur le moment. Maintenant il en démêlait le sens. C'étaient autant de preuves qui ajoutaient à sa stupéfaction et à son désespoir. Il l'aimait si tendrement, ce père! Il en était si fier! Il était tellement habitué, depuis des années, dans ses crises d'anxiété religieuse et quand l'esprit de nouveauté le sollicitait, à s'appuyer sur cette preuve vivante de la vérité catholique : son père! Son père, c'était pour lui la Doctrine, incorporée dans une personnalité magnifique. Celle-ci démontrait celle-là, et toutes deux s'éclairaient l'une par l'autre. Et derrière

THÉRÈSE ANnRAULT MO

cette fig^uration d'honneur, d'ordre et de piété, une telle aventure : le mensong^e accepté, prolongé, organisé, la bassesse des rendez-vous clandestins, toutes les souillures de la chair ! . .. A un moment, la révolte intérieure fut si violente que la tentation de maudire ce père coupable, de le mépriser, de le renier, s'empara de lui. « Gomment a-t-ilpu, " se disait-il, « vivant de la sorte, écrire cet article sur Haheldama et ces pages sur le célibat des prêtres? » Il se surprit, répétant à voix haute ces mots impies : a C'est trop honteux ! trop honteux ! » Il n'eut pas plus tôt proféré ce blasphème qu'il s'arrêta. Il y avait du parricide dans cette phrase. Il le sentit et il eut honte. La formule du quatrième commandement, toile qu'il la récitait au catéchisme lui reviiU dans ses termes naïfs :

Tes père et mère honoreras, Afin de vivre longuement.

— (i O mon Dieu, " murmura-t-il, « donnezmoi la force de résister à cette tentation ! »

Il était rue de Vaugirard. D'instinct, au lieu de prendre la direction de Montsouris, il rebroussa chemin vers la vieille église où il avait reçu le baptême, fait sa première communion, accompagné le cercueil de sa mère, ce Saint-Sulpice, qui était vraiment pour lui la maison de ce Dieu dont il implorait le secours dans sa détresse.

Il arriva rue Palatine et il pénétra dans le sanctuaire par la porte de côté. L'immense édifice était presque désert. Gomme Jacques tournait sur sa droite, pour g^ag^ner l'autel de la Vierg^e, il aperçut, appuyé contre un des piliers — celui de la chapelle dédiée à saint Louis — dans la pénombre, une silhouette qui le fit tressaillir. Étaitce possible?.. . Il s'approcha doucement, et, dissimulé lui-même par un autre pilier, il reconnut son père. Oui, c'était bien Savigfnan, qui se tenait là, debout, le visagi'e tourné vers l'autel, comme le Publicain de l'Écriture, debout et loin, sta7is à longé. Il était entré dans l'ég^lise, comme son fils, mais ce n'était pas pour implorer une force contre laten* tation. Cette journée marquait pour lui l'acceptation définitive de la déchéance. On devine qu'à peine en possession du billet laissé par Geneviève il avait couru à l'hôtel, la retrouver.il avait su l'entretien du matin, la menace de Calvières, et il avait dit : «< Il faut partir, et partir ensemble. Après une scène, où la maîtresse, épouvantée et ravie, avait pourtant essayé de résister à ce projet d'une fuite à deux, l'amant l'avait emporté. Ils avaient convenu qu'il viendrait la chercher à six heures, et que, le soir même, ils prendraient le train pour l'Italie. «Je prévoyais la catastrophe, i> avait-il dit encore; «j'ai préparé beaucoup de choses. L'après-midi me suffit pour réguler le reste. Il n'y avait qu'un obstacle : mon fils. C'est

THÉRÈSE ANDRAULT 321

arrangée de ce côté aussi. Jacques s'eng^ag^e. Il entrera dans le régiment de son ami Dominique. Toi et moi, nous serons tout Tun pour l'autre. C'est la vérité. Jetons-nous-y. . . A tout de suite, mon cher amour, et à toujours!... « Il avait quitté Geneviève sur ces paroles, qui exprimaient sa conviction profonde, et voici qu'en rentrant chez lui, de la banque où il était allé prendre des lettres de crédit, sa voiture s'était trouvée traverser la place Saint-Sulpice. A quel appel avaitil obéi, en l'arrêtant, puis en gravissant ces marches et en poussant la porte de l'église ? Quand il se préparait à s'engager dans une existence de péché avoué et proclamé, que venait-il demander à Celui qui a condamné l'adultère jusque dans le désir, jusque dans la pensée, à Celui qui a prononcé le verdict terrible : «Arrache ton œil, s'il scandalise » ? Rien. Un irrésistible afflux de souvenirs l'avait conduit là, pour y dire adieu à son passé, et il restait debout, contemplant cet autel où il avait si souvent reçu la sainte hostie, — car cette chapelle, consacrée au saint dont il portait le nom, était sa chapelle favorite, — ce confessionnal d'où il s'était si souvent relevé absous, le cœur en paix. Il écoutait, dans le recueillement du sanctuaire, ses années d'autrefois lui murmurer : Il Qu'as-tu fait de nous? Qu'as-tu fait de toi-même? i» Il ne pliait pas les genoux, cependant. Il ne priait pas. Il n'en avait plus la force.

ï. li. SI

Il n'en avait plus la foi. Mais, comme un rayon de soleil glissant par un vitrail éclairait sa tête, Jacques put voir que de grosses larmes lentes roulaient sur ses joues. Il pleurait. Il se pleurait. Il pleurait son fils, sans se douter que celui-ci, dans l'ombre d'un autre pilier, regardait tomber ces larmes. Le généreux enfant n'avait plus, à cette seconde, pour son misérable père, que compassion et que respect. Devant cet accablement, une sublime intuition d'amour filial lui révélait quel drame de remords cette âme avait traversé, les luttes livrées autour de la passion coupable, pourquoi ces regards si tristes par instants, ces silences, cette fièvre d'hésitation autour de l'article à écrire sur Hakeldavia . Des abîmes de chagrin se découvraient au noble enfant, qu'il n'avait pas soupçonnés, et toutes les sévérités de son jugement se fondaient dans un élan de tendresse pour cet homme malheureux auquel il devait sa vie, son esprit, son cœur. Il eût voulu l'aborder, l'embrasser, lui prodiguer les mots consolateurs. Mais plaindre certaines peines, trop profondes et trop honteuses, c'est les blesser. Le fils pieux sentit cela aussi, et, se retirant vers une autre partie de l'église, bien sûr de ne pas être aperçu, il se prosterna, lui, avec toute la ferveur de sa confiance en Dieu, et, dans une prière passionnée, il demanda que sa difficile démarche réussît, que le calice de la suprême humiliation fut

THÉRÈSE ANDRAULT 32.1

épargfiié à son père, et, s'il était possilbe, qii'il se repentit.

Il quitta Saint-Sulpice dans un état de mystique exaltation qui durait encore à son arrivée, rue de l'Aude. Le remords d'avoir trop tardé iui fit {jravir presque en courant les quatre étages qui menaient au lo(jement de son ancien professeur. Il tira le cordon de la sonnette avec une fébrilité à laquelle Thérèse ne se méprit pas. «Enfin! » soupira-t-elle. Elle s'arrêta de frapper sur les touches de la machine, et, d'un g^este, elle ramassa le paquet de lettres. Comme Fauchon levait la tète dans la direction de la porte, elle les (jlissa dans une g^rande enveloppe préparée à l'avance et placée à sa portée. Cependant, on entendait le visiteur qui parlementait avec Sœur Marceline :

— «Jacques?... « dit Fauchon, qui distingua la voix du jeune homme.

Et, se tournant vers Thérèse :

— « C'est toi qui l'as averti?»

— « Oui, " fit-elle.

— «Toi!... " cria-t-il. Ses deux poing^s frappèrent la table; il se leva, mais pas assez vite. La Sœur Marceline avait eu le temps d'introduire le jeune homme, qu'elle connaissait depuis tant d'années :

— « Monsieur Jacques Saviginan, " disait-

elle. « Je le fais entrer, n'est-ce pas, monsieur l'abbé? ))

A la vue de l'arrivant, Fauchon domina son premier sursaut de colère. Il redevenait maître de lui, par instinct de ne pas se montrer inférieur. Jacques n'était pas seulement le fils de son ennemi. C'était le rival. L'ancien maître avait toujours éprouvé, secrètement, à lég^ard du timide amoureux de Thérèse, cette inconsciente jalousie que l'homme de ving^t ans, même repoussé, inspire à l'homme de quarante, quand ils s'intéressent tous les deux à la même femme. Tant de preuves d'extraordinaire préférence données par la jeune fille avaient endormi ce mauvais sentiment. Il se réveillait. Le fait qu'elle eût, durant son absence, trouvé le moyen de prévenir Jacques, rendait au prêtre misérablement marié la crispation intime de ses pires heures. Les jeunes g^ens avaient donc communiqué? Où? Comment? Que s'étaient-ils dit? Que lui importait d'ailleurs? Nerveux, impatient, il montra sa table chargfée de papiers, et derrière laquelle il restait, pour ne pas tendre la main au visiteur :

— « Il m'est impossible de vous recevoir en ce moment Jacaues. Vous vovez aue je suis occupé. »

— u A écrire Cet article contre mon pèret» fit le jeune homme, enjoijjnant les mains. «Mais, c'est pour cela que je suis venu, pour vous sup-

THERESE ANDRAULT 325

plier de ne pas l'écrire! Vous ne devez pas l'écrire ! . . . "

Tandis qu'il parlait, déclarant ainsi, avec la plus touchante ing^énuité, le motif de sa présence, le buste de Fauchon, penché en avant comme pour s'élancer, le frémissement de ses doigts contractés autour de ces papiers, ses yeux injectés dans sa face vultueuse dénonçaient la soudaine reprise d'une colère voisine de la frénésie. Tourné de nouveau vers Thérèse :

— « Voilà ce que tu voulais, » commençat-il, " empêcher ces articles?.,. Hé bien! tu vas voir. ., )>

Il ricana presque con\'ulsivement, puis s'adressant à Jacques, d'une voix où il y avait du râle :

— « Oui, j'écris sur votre père. Oui, je fais justice. Et rien, entendez-vous, rien ne m'arrêtera dans l'œuvre sainte : confondre l'Égalise du Mensong^e et venger celle de la Vérité. A cette œuvre, j'avais cru pouvoir associer cette malheureuse. 1) — Il montra Thérèse. — " Elle m'a trahi comme vous, comme vous! Et vous êtes venu tout de même. Vous vous êtes dit : « Cet homme » m'a aimé, il m'aime encore. Je l'ai délaissé 1) dans l'heure la plus solennelle de sa vie, quand II il a, pour confondre la calomnie, épousé de- 1) vaut Dieu la sœur de celui qui l'avait affreu- » sèment outragé. Je n'ai pas assisté à son ma- » riage. Je ne lui ai pas écrit. Je l'ai abandonné.

» iMais, je connais son cœur. Il me suffira de » pleuixr. Il pardonnera. . . " Oui, moi, j'ai pardonné. Je vous ai pardonné à vous, Jacques, cet abandon. J'ai pardonné à votre père son perfide article sur Hakeldama. J'ai pardonné à Dominique de m'avoir souffleté. L'homme peut tout pardonner, tout. La Justice ne pardonne pas. Elle n'en a pas le droit. Et ça, " — continua-t-il, en prenant la feuille où il avait commencé d'écrire, et la tendant à Jacques, d'une main qui tremblait, — " c'est la Justice. "

— (i Ce n'est pas la Justice, » répondit passionnément le jeune homme. « Il n'y a pas de Justice quand on ne sait pas tout. Et vous ne savez pas les souffrances, les luttes qu'a pu soutenir celui que vous condamnez, combien il a hésité à l'écrire, cet article que vous qualifiez de perfide. . . Mais si vous saviez ! Si vous saviez ! . . . Vous ne savez pas quelle a été la tentation. Vous ne savez rien. C'est vous pourtant qui m'avez enseigné qu'il ne faut pas jug^er sans savoir. Quand vous me parliez du père Tyrrcl, du père de Malaret, de l'abbé (Jlianut, qu'est-ce que vous me disiez? Que Rome les a condamnés sans savoir. Ah ! mon cher maître, ...» — quelle imploration que l'emploi de ce mot, à cette minute, et combien déchirante! — « pour mon père, je vous jure que vous ne savez pas ! "

— Il C'est vous qui ne savez pas, mon pauvre

THÉRÈSE ANDRAULT 327

enfant, « répondit le dur fanatique. — « J'ai lu les lettres, moi... » — Et plus furieux encore : — a Ne me forcez pas à vous dire de votre père ce que vous ne devez pas entendre . »

A ce moment, et comme Jacques haletait, étouffant de douleur sous la parole trop cruelle de l'autre, Thérèse marcha vers lui, et, dans un cri :

— " Jacques, prends-les, ces lettres, prendsles. Elles sont à ton père. Prends-les. »

Elle tendait, au jeune homme, la {jrande enveloppe où elle avait glissé les papiers tout à l'heure. Il la saisit, tandis que Fauchon s'élançait. Mais Thérèse s'était retournée, face à lui. Jacques eut le temps d'ouvrir son pardessus et de mettre le paquet dans la poche intérieure de son veston, tandis qu'elle disait :

— <i Mais oui. Elles sont à son père, ces lettres. Elles ont été volées. Nous devions les rendre. C'est fait. »

— « Ah! Judas! Judas!... » hurla Fauchon. Dans le paroxysme de sa rage, il écarta Thérèse d'un revers de bras, si brutalement qu'elle tomba. Ce geste fut cause que Jacques, à son tour, se précipita, au lieu de sortir, pour la défendre. Il se plaça entre elle et Fauchon. Celui-ci marcha vers la porte du couloir, la ferma d'un tour de clef, puis, revenant vers Jacques, et résolument :

— "Mes lettres, mes lettres! Vous allez me les rendre ! »

— "Non," dit Jacques.

— a Vous allez me les rendre ! . . . » répéta le forcené. Saisissant les poignets du jeune homme, il les lui tordit avec une vigueur que décuplait la colère. Sous la douleur de cette étreinte, Jacques jeta un cri. Un réflexe tout physique le fit se dégag^er avec une vigueur égale, et donner un coup de poing si violent que l'autre chancela. Dans ce rapide corps à corps, il avait, lui aussi, perdu son sang-froid. Il se tenait maintenant ramassé, campé, dans une attitude de défense. Thérèse, relevée, entendait avec horreur le souffle des deux hommes, prêts à recommencer ce hideux pugilat. Tout à coup Fauchon, qui s'appuyait contre la porte, les yeux aux aguets, regardant son ennemi, tour à tour, et la jeune femme, avisa sur son bureau le revolver que le Compagnon de JSazareth, — le menuisier Dupuy, on se rappelle, — lui avait donné pour rentrer chez lui, le soir de sa conférence, et après l'agression de Dominique. A son retour, il l'avait retrouvé dans la poche de sa soutane et posé là, sans s'en occuper davantage. A quelle idée obéit-il? Dans la folie de sa colère, la pensée du meurtre traversa-t-elle vraiment son esprit égaré? Se sentant le plus faible, vit-il là, simplement, un moyen de terroriser son adversaire, et son intention étaitelle de menacer sans tirer? Il marcha vers la table, et, comme sa main saisissait l'arme. Thérèse jeta

THÉRÈSE ANDRAULT 320

un appel d'épouvante. D'un bond, elle était près de lui, croyant la lui arracher. Les mains de Fauchon et les siennes se nouèrent autour du revolver. Une autre lutte commença, silencieuse et si courte ! Jacques s'avançait pour les séparer, quand une détonation retentit. Le pistolet roula sur le plancher, lâché par les mains qui se le disputaient, et dont l'une venait de presser sur la g^âchette, inconsciemment. Laquelle?. . . Jacques, qui avait encore fait un pas en avant, s'arrêta soudain et chancela. Il pâlit affreusement, et comme s'il se trouvait mal, il se laissa tomber sur une chaise. Sa bouche s'ouvrait, cherchant l'air qui lui manquait. Il dit : » J'étouffe » et, tirant son mouchoir de sa poche, il l'appuya sur ses lèvres. Le mouchoir se colora de sang. De la main gauche, il montra la place où il se sentait atteint. La balle l'avait frappé, presque à bout portant, en pleine poitrine.

La voix de Sœur Marceline interrompit brusquement le silence stupéfié qui avait suivi le coup de feu et la défaillance de Jacques. La Relig^ieuse, occupée à coudre, avait, de sa cuisine, entendu la détonation. Elle accourait, par la salle à mangfer dont la porte n'était pas fermée, en criant :

— " Mais, qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'il

De son fauteuil, Jacques fit un effort pour désig^ner l'autre porte, celle de l'antichambre. Il esquissa, de la main, un geste que Thérèse comprit. Elle tourna la clef au moment même où Sœur Marceline entrait dans la chambre. Le généreux garçon, blessé à mort, pensait aux soupçons possibles. D'une voix encore distincte, mais que le manque de souffle entrecoupait sinistrement, il répondit à la Religieuse :

— « Mais, il n'y a rien, ma Sœur, rien... Ce pistolet. . . " — Il le montrait par terre. — » J'ai

joué avec... En causant... Il était chargé... Je ne savais pas... Alors, il est parti... "

Il commençait, le premier instant passé, à souffrir cruellement de sa blessure. Il g^émit :

— u De l'air. . . J'étouffe. . . )>

Et tombant en svncope, il eut encore la force de dire

— « Mon père ! ... »

— " Sœur Marceline, courez chercher M. 8avigpaan, rue Cassette, " dit Thérèse. » Et nous, étendons-le ici, " ajouta-t-elle, en se tournant vers Fauchon.

A eux deux, ils portèrent le blessé, qu'ils prirent sous les bras, jusqu'au canapé où ils le couchèrent. Avec des précautions qui révélaient l'habitude du dispensaire, elle souleva la tète du jeune homme, toujours évanoui :

— " Un oreiller, vite, et des serviettes, » ditelle encore à Fauchon.

Celui-ci revint, apportant, — quelle rencontre ! — r oreiller sur lequel la pauvre enfant avait elle-même reposé son front affolé, durant la terrible nuit de ses noces. Elle disposa ce coussin de son mieux sous les épaules de Jacques, qui parut reprendre vie, dans cette nouvelle position. Revenu à lui, il dit : « Merci, » à Thérèse qui commençait, avec d'infinies précautions, à ouvrir le veston d'abord, puis le gilet du blessé. Ce gilet ainsi que le plastron de la chemise étaient

maculés de sang^. Continuant sa besogne d'infirmière, elle défit ce plastron et mit à nu la poitrine. Un peu au-dessous du mamelon, un petit orifice apparut, g^rand comme une lentille, d'où un sang noir s'écoulait en s'étalant.

— « Soutenez-le, " dit-elle à Fauchon, qu'elle ne tutoyait plus. « Je vais faire bouillir de l'eau et du coton pour laver la plaie. »

Elle quitta la chambre, tandis que l'ancien maitre et l'ancien élève restaient ainsi, l'un étouffant toujours et ne parlant plus, l'autre, le bras sous l'oreiller, et regardant le blessé, avec une consternation épouvantée. Il pouvait voir, sortie à moitié de la poche du veston, la grande enveloppe qui contenait les lettres autour desquelles s'était engagé leur tragique débat. Du sang en souillait aussi le coin. Qu'il pensait peu, maintenant, à reprendre ces papiers qui avaient fait de lui un meurtrier et dont le seul aspect lui causait une horreur insupportable ! Cependant Thérèse arrivait, tenant, dune main, une casserole, de l'autre un flacon d'eau de Cologne. A mesure qu'elle procédait à ce premier pansement, additionnant l'eau bouillie d'alcool, nettoyant la blessure, y tassant un petit tampon d'ouate, d'après les règles apprises à l'hôpital, son visage prenait une expression de plus en plus anxieuse. Elle s'épouvantait du souffle haletant de Jacques. A peine s'il avait assez de force pour redire ;

L'HOLOCAtTSTE 333'

■ — «Merci... Merci... « et : «De l'air... De l'air. . . »

— « Mon Dieu! >i se dit-elle « Il va mourir. » Et à Fauchon, tout haut :

— -'« Ouvrez la croisée toute g^rande. Gourez chercher un médecin. . . Mais vite. Faites vite. . . «

Elle avait repris sa place sur une petite chaise, auprès du canapé, soutenant de nouveau la tête de l'ag^onisânt, tandis que le prêtre lui obéissait, hagfard, les yeuï fixes, avec dés mouvements de somnambule. Le temps de retirer un fauteuil qui empêchait la croisée de se déployer entièrement, et il était dehors. Thérèse l'entendit qui décrochait hâtivement son chapeau et son manteau suspendus à une patère de l'antichambre, puis qui se précipitait dans l'escalier. Elle était seule avec le blessé, qui continuait à respirer avec tant de peine, les yeux fermés. A une minute, émue d'une pitié inexprimable, elle se pencha sur lui. Ses lèvres effleurèrent ce front brûlant. Les paupières du jeune homme battirent et se relevèrent. Il mit dans un reg^ard toute la passion qui avait si long^temps dévoré son cœur, et il dit, parlant de lui-même, comme s'il était déjà de l'autre côté des jours :

— « Que je t'ai aimée ! »

— « Ne parle pas, » lui dit-elle.

Avec un lingre, elle essuya le sangf que ces quelques mots prononcés trop vivement avaient

mis aux lèvres du mourant. Il lui prit la main et il la gfarda dans la sienne, en la contemplant avec un sourire de demi-délire, comme si cette présence dans cette solitude procurait à son ag^onie une douceur extraordinaire. Elle aussi le contemplait, mais si douloureusement. Autour d'eux, dans ce log^is vide, ré^^nait une telle paix, un, tel silence. Le sifflement des trains en partance à travers le parc voisin de Montsouris leur rappelait seul l'existence d'un univers en dehors d'eux. Pour la première fois, avec un ravissement qui se mêlait aux affres des instants suprêmes, Jacques voyait celle qu'il aimait l'aimer aussi. Car c'était bien une émotion d'amour, — de quel amour, brisé, meurtri, détruit d'avance, désespéré! — que Thérèse sentait s'éveiller en elle pour ce compag^non de son enfance qu'elle avait tant méconnu. Une ineffable fusion de leurs âmes dans cette extrémité de misère lui faisait éprouver, par la pitié, par le reçret, par le remords, un attendrissement qu'elle n'avait jamais connu. Ses lèvres s'étaient de nouveau posées sur ce front si rempli d'elle. « C'est comme un rêve...» disait-il. " Je ne sais plus. Je ne comprends plus. » Et tout d'un coup, se redressant, l'oreille tendue, avec cette hvperacuité des sens qui se développe chez les moribonds :

— J'entends marcher... Mon père... Les lettres. . . tu les lui rendras. . . »

L'IlOI.OCArSTE 335

L'émotion lui donna une nouvelle syncope, et il s'affaissa sur l'oreiller, à la minute même où entrait clans la chambre, non pas Savig^nan, mais le médecin de quartier, ramené par Fauchon. C'était un tout jeune docteur, installé tout à côté, rue d'Alésia, depuis quelques mois. Le prêtre était monté chez lui. au hasard, ayant lu ces mots sur la plaque de la porte : Docteur Magnelin, ancien exteriie des hôpitaux , mardi, jeudi, samedi, de une heure à cinq. On était au samedi et à deux heures. Le médecin n'avait personne et il venait aussitôt, avec l'empressement du chasseur de clientèle. Son compagnon lui avait, durant la route, expliqué le cas lui racontant la version inventée par Jacques. Mag^nelin était trop près encore de ses études pour ne pas comprendre, au premier reg^ard, la gravité de la situation. Elle lui parut si inquiétante que toutes ses facultés d'observateur se concentrèrent autour du malade. Dans cette trag^ique catastrophe, ce fut au moins une chance heureuse : n'ayant rien remarqué des très petit détails qui eussent éveillé ses doutes, il devait, plus tard, corroborer, avec une entière bonnne foi , le récit de l'accident auprès de son collèg^ue de l'état civil. Témoignag^e capital et sans lequel le hideux scandale d'une enquête judiciaire eût sans doute éclaté et mis le comble à la catastrophe.

— «Taisez-vous, monsieur. .. )) dit-il à Jacques

qui rouvrait les yeux et voulait parler, » Je connais toute l'affaire. Vous avez joué avec un revolver que vous ne saviez pas chargée. Le coup est parti, comme vous teniez le canon tourné en dedans. Et voilà ! . . . Il est même inutile de laisser ce joujou par terre, pour qu'il arrive un autre malheur. »

Il ramassa le revolver, oublié sur le parquet, l'examina une seconde, puis le remit sur la table, en hochant la tête :

— « Il est inouï qu'on vende au public oes armes pareilles. C'est étonnant qu'elles ne partent par toutes seules , dès qu'on les touche , fabriquées comme elles sont. »

Le débutant commençait d'être de mauvaise humeur devant la perspective de voir le blessé — le premier auprès duquel il eût été appelé dans le quartier — lui claquer entre les mains, comme ils disent. Le sentiment du devoir professionnel corrigea cette égoïste impression, et il continua, empressé et bourru :

— «Voyons, monsieur, restez étendu... Ne bougez pas. »>

Et, se tournant vers Thérèse et Fauchon :

— « Naturellement, vous n'avez rien ici de ce qu'il faut pour un pansement. Pas de solution stérilisée. . . Cette ouate n'est même pas hydrophile. . . Pas de collodion, pas d'éther... Vous avez bien un cordial, un peu de rhum? Apportez-m'en. . . «

Il enlevait le tampon fuit par Thérèse.

— "Ça, au moins > ça n'est pas trop mal. La plaie a été bien lavée... Vous avez fait du dispensaire, madame? Vous voyez que ça sert à quelque chose. Bon, » dit-il, en débouchant la bouteille que Fauchon apportait, et la respirant :

« C'est du rhum. . . Soutenez le malade, madame, avec des précautions, comme cela, pendant que je lui donne à boire. . . »

Il fit avaler quelques gouttes à Jacques.

— a Maintenant, tenez-le, tous deux, vous, monsieur, et vous, madame, que je regarde par derrière, si la balle n'a pas traversé. "

Quand il eut constaté que la balle était restée dans le poumon, son mécontentement de praticien avide acheva de disparaître pour céder la place à une inquiétude dont la minutie de son examen révéla l'anxiété. Il percuta soigneusement la poitrine. L'oreille collée tantôt à une place, tantôt à une autre, il cherchait à entendre le miirmui*e du poumon et le battement du cœur.

— u Hé bien! » conclut-il en se relevant, «je vais chercher ce qu'il faut. Vous, madame, ne quittez pas le malade, jusqu'à ce que je revienne. Ça ne sera pas long. Il y a un phai*macien à deux pas, rue de la Tombe-Issoire. Vous, monsieur Fauchon, c'est bien votre nom?. . . "

Il s'assit à la table pour écrire quelques mots sur sa carte :

— «... Allez me chercher un chirurgien. Avec ce billet, il viendra. Il n'y en a pas l'après-midi, dans les hôpitaux publics. Vous en trouverez un, dans un hôpital privé, à Bon-Secours ou à Saint- Joseph. C'est l'heure où ils opèrent dans ces maisons... Vous, monsieur, à tout à l'heure, » dit-il à Jacques, avec cette jovialité voulue que les médecins font succéder tout à coup à la gravité sérieuse de leurs consultations, pour rassurer le malade. Procédé naïf qui réussit neuf fois sur dix, tant l'instinct de vivre s'en fait le complice. — " Ça n'est rien. Nous vous tirerons de là. Mais, " — montrant le revolver,.., — a faudrait pas recommencer. »

La porte franchie il changea de voix et dit à Fauchon :

— « Gourez, monsieur. Prenez une auto. Il y a urgence. Une opération serait nécessaire. Sera-t-elle possible? Il faudrait une ouverture immédiate et très large. La faire ici? Comment? Le transporter? Impossible. Il y a une hémorragie interne très abondante. La balle a fait une plaie dans le poumon, que le sang comprime en détendant la plèvre. Le cœur est comprimé aussi. D'après la rapidité des accidents, le péricarde pourrait bien être touché... Ah! c'est grave, très grave!... Enfin! Nous avons le devoir de tout essayer... Ramenez le cliirurgien et tout de suite... »

Fauchon et le médecin n'avaient pas quitté la rue de l'Aude, depuis cinq minutes, que Savignan y arrivait enfin, conduit par Sœur Marceline et accompagné de l'abbé Lartigue. Sa physionomie portait l'empreinte d'une telle angoisse que le concierge de l'immeuble, déjà étonné par tant d'allées et venues, interrogea la Rehgieuse tout bas, pendant que les deux visiteurs s'engageaient dans l'escalier.

- « Qu'est-ce qui se passe donc chez vous, ma Sœur? C'est la police? »

— a La police? Jésus, Marie, Joseph, quelle idée' Le jeune homme de tout à l'heure s'est trouvé un peu fatigué... Ce monsieur, c'est son

père. »

La discipline de discrétion que la laïcisée conservait de son couvent lui dictait cette réponse évasive. Elle eut du moins cet avantage d'empêcher qu'il se propageât aussitôt dans le quartier une de ces légendes de crime, à la suite desquelles l'administration hésite à donner, en cas de mort, un permis immédiat d'inhumer. Ce fut, après la préoccupation professionnelle du médecin, une seconde circonstance favorable, dans le sinistre dénouement vers lequel se précipitait le drame d'amour vécu par Savignan. Une troisième était la présence de Lartigue. Voici comment cet admirable ami se trouvait là, et aussi les événements accomphs, depuis l'instant où

§40 E KÉMON DE MIDI

Jacques avait êurprU son père à Saint*Sulpice debout contre le pilier de la chapelle de Saint- Louis, et pleurant. Il s'en était fallu de bien peu que lé père ne surprît aussi son fils agrenouillé tout près de lui et priant pour lui. Les deux hommes étaient sortis de l'égalise sur les pas Tun de l'autre, littéralement. Tout notre destinée tietit parfois à cette différence de deux minutes entre notre passage à une certaine place et le passage de quelqu'un que nous voudrions, plus tard, au prix de notre vie, avoir rencontré là. Rentré rue Cassette, Savignan avait demandé Jacques, en s'étonnant de son absence. Il s'était dit : « Il est au bureau de la rue Saint-Dominique, sans doute, qui s'occupe de son engagement. Pauvre petit ! » Tout de suite Gélestin lui avait raconté l'étonnante visite de Thérèse Andrault. Cette énigmatique nouvelle avait saisi Savignan. Quoique agité déjà par une terrible tempête intérieure, il avait tremblé pour son fils. Pourquoi la jeune femme était-elle venue? Envoyée par Fauchon, sans doute. A cause de l'article du Germe? C'était probable. Tout en vaquant fiévreusement aux préparatifs de son départ, le père avait tourné et retourné cette hypothèse, d'autres encore. C'est à ce moment qu'il avait vu apparaître Lartigue. On se souvient que le vicaire de Notre* Dame-du-Port était déjà venu, le matin, dès son retour du Poitou. Il voulait savoir si Savignan

I/HOLOCATSTE 341

persévérait dans son projet de rupture. On se souvient aussi qu'il avait rencontré Geneviève et dans quels termes il l'avait interpellée. Elle l'avait entraîné en lui disant :

— il Venez. Il s'agit de Thonneur de Louis, de sa vie peut-être. » Et hardiment, elle lui avait raconté la vérité. — « Voyez mon mari, » avaitelle conclu. " J'ai peur que, dans sa colère, il ne commette, aujourd'hui même, quelque acte irréparable. Dites-lui que vous savez tout. Causez avec lui. Vous serez pour lui Glerraont, Aulnat, Orcival, Soléac, toute l'Auvergne. Peut-être la peur du scandale l'arrêtera-t-elle. »

Lartigue avait couru en effet, chez Galvières, sans le trouver. Dans sa terreur de la catastrophe immédiate, il était venu chez dom Bayle, mettre le vieux moine au courant. Le Bénédictin avait répondu simplement :

— " Ce que je redoutais est arrivé. Il faut, à tout prix, empêcher deux choses. L'une, que Galvières n'introduise son procès dès aujourd'hui; il mettrait son point d honneur à ne plus reculer. L'autre, que cette malheureuse ne parte avec Savignan. Ils y penseront. Ça, chargezvous-en. Il y a le fils. G'est le moyen de retenir le père. Moi, je saurai retenir Galvières, Je lui parlerai députation. Get homme-là, notre député ! G'est dur. Il y va de l'honneur de Savignan. Ah! sa faute nous coûte cher! Mais courez chez lui. »

342 LK DEMOiN DE MIDI

Lartigfue avait obéi. Il était retourné rue Cassette pour trouver son ami au milieu de ses malles, et se heurter, dans ses objurg^ations, à une violence inouïe de répliques. Il avait répliqué lui-même. A la minute où leur discussion était la plus vive, l'entrée de Sœur Marceline et la nouvelle que Jacques s'était blessé chez Fauchon, en maniant un revolver, les avaient arrêtés net. Ils s'étaient précipités ensemble rue de l'Aude, le père, fou d'inquiétude, le prêtre consterné de voir réalisée avec une si effrayante soudaineté la menace qu'il s'acharnait, depuis une demi-heure, à dresser contre la résolution de son ami :

— " Si tu fais cela, tu seras puni dans ton fils. »

Pendant le trajet, la vieille Relig^ieuse leur avait répété le récit de Jacques, cette fable imagfinée dès le premier moment par l'admirable gfarçon, pour sauver 1 honneur de son maître et celui de son père, en coupant court d'avance à toute enquête. Mais les affections profondes ont leur infaillible instinct. Le père avait posé à Sœur Marceline questions sur questions :

— «Jacques était-il venu rue de l'Aude, ces derniers temps?... A quelle date?... Combien de fois?... Depuis le mariage?... Lui avait-elle ouvert la porte?... Quelle physionomie avaitil?... Semblait-il troublé?... L'attcndait-on?...

N'avait-elle entendu aucun bruit de voix avant la détonation?... Était-elle accourue, tout de suite?... Dans quelle position était-il à son entrée? Parterre? Sur un fauteuil? Assis? Étendu?. . . Avec ou sans connaissance?... Parlait-il? Et que disait-il?... »

Cet interrogatoire révélait déjà un doute sur cette version si simple de l'accident attesté par la victime. Mais Savignan savait Famour du jeune homme pour la jeune femme", et la démarche de celle-ci. Pour lui tout était mystère. Une affreuse évidence l'attendait, hélas ! à son entrée dans la chambre où agonisait son fils : celle de la mort écrite sur ce visage. Les paupières mi-closes, la couleur grise du teint, les traits décomposés, les lèvres ouvertes avec effort et qui découvraient les dents serrées, tout annonçait l'approche du dénouement fatal. Quand le père se pencha pour embrasser son enfant, il frémit au contact de la sueur qui glaçait maintenant les tempes. Jacques eut la force d'ouvrir les yeux et de renouveler son héroïque mensonge :

— « Oh! mon papa!... mon cher papal... Je ne savais pas l'arme chargée... Je jouais avec... » Et, apercevant Lartigue : — « Que tu es bon!... Tu m'as amené un prêtre... et celui-là!... Merci...» Puis, avec toute l'énergie dont il était capable : — « Me confesser... je veux me confesser... »

m LE DÉMON DE MIDI

— « Nous allons te laisser, » dit Thérèse.' « N'est-ce pas, monsieur Savignan? »

Le père acquiesça de la tète. Il lui était physiquement impossible d'émettre une parole.

— « Ne lui permettez pas de' se fatiguer, monsieur l'abbé, " dit encore Thérèse à Lartig^ue. « Moins il parlera. . . »

— " C'est moi qui l'interrogerai, » fit Lartigue. » Il me répondra en me serrant la main. »

Savignan et Thérèse passèrent dans la salle à manger, « Et il ne ramène pas le chirurgien! » gémissait-elle, tandis que le père, écroulé sur une chaise, les coudes sur la table et la tête entre ses doigts, essayait de rassembler ses idées, dans l'excès de son accablement. Tout d'un coup, redressé sur sa chaise, et interpellant Thérèse qui restait au fond de la pièce, l'oreille aux aguets, dans la direction du couloir :

— « Thérèse, » dit-il, « pourquoi es-tu venue chercher Jacques, tout à l'heure? Car tu es venue rue Cassette, je le sais. Pourquoi? Il faut me répondre. »

— « Je ne vous répondrai, pas monsieur Savignan. »

— " Je suis le père. J'ai le droit de savoir. Si tu ne réponds pas, je croirai. . . »

— il Que croirez-vous? »

— « Qu'il y a eu crime et non pas accident. Tu ne veux pas cependant que je pense cela,

L'ItOt-OCAllStE Ui

que l'on m'a tué mon fils? Ah! si je le pensais. . . 1)

— « Taisez-vous, " dit-elle, avec un tremblement de tout son corps. Et, suppliante : — « Ne me demandez rien. Je ne peux pas parler. Je ne peux pas. . . »

Et elle se sauva dans l'antichambre où Savigfnan allait la suivre, quand un bruit de pas se fit entendre sur le palier, annonçant l'arrivée de plusieurs personnes. « Fauchon ! » se dit-il, en reconnaissant la voix du prêtre, quoique les nouveaux venus parlassent bas. « Je le ferai bien causer, lui. »

C'était en effet le prêtre révolté qui rentrait, accompagné du chirurg^ien. Ils avaient rencontré en bas le docteur Mag^nelin.

— « Madame, « disait celui-ci à Thérèse, (i nous apportons les objets nécessaires pour les soins immédiats et pour l'opération, si elle est possible. Mais vous savez mes craintes, mon cher maître, » ajouta-t-il en se tournant vers le chirurgien; « sera-t-elle possible? Enfin, vous jugerez? "

— Il Alors, vous l'avez trouvé bien mal? » dit Savignan, qui s'avança. « Je suis le père. "

Le médecin et le chirurgien, un vieil homme maigre, au masque réfléchi et dur, saluèrent aA^ec une gravité qui soulignait encore le pessimisme du diagnostic.

— « Nous ne pouvons pas nous prononcer, » dit le premier, « avant un nouvel examen. Votre fils est si jeune, monsieur. A cet âge la nature a de telles ressources. . . "

— « Oui, mais il faut l'aider, « interrompit le chirurgien avec brusquerie, « et d'après vos renseignements, mon cher confrère, nous n'avons pas de temps à perdre. "

Les deux praticiens entrèrent tout droit dans la chambre du malade, qu'ils purent voir esquissant un signe de croix sous le geste d'absolution du vicaire. Celui-ci s'écarta du lit, pour céder la place au médecin qui s'excusa :

— « Monsieur l'abbé et vous, monsieur, " il s'adressait à Savignan, « il est important pour le malade que vous nous laissiez seuls avec lui. Nous vous prions de vous retirer. Nous gardons madame. " — Il montrait Thérèse. — « Son expérience d'infirmière peut nous servir. Nous vous rappellerons aussitôt que nous aurons pris une décision. "

— a Ton fils est un Saint, " dit Lartigue, en entraînant Savignan. L'excellent homme, d'une sensibilité si délicate sous de rudes dehors, devinait combien ces présences étrangères autour du mourant, la sienne même, surtout celle des médecins, étaient cruelles au père. On voudrait, quand un être cher est en danger de mort, ne plus le quitter d'une seconde, ne pas perdre un seul des

instants comptés où il peut encore nous regarder,' nous entendre, nous connaître. Et ce sont des indifférents qui le soignent. Ils nous écartent et nous rappellent à leur gré. Leur parole, si respectueuse soit-elle de notre douleur, est si peu à notre unisson. Elle nous irrite. Elle nous déchire. Dans son génie des choses du cœur, Lartigue prodiguait à son ami la seule consolation qui adoucisse un peu de pareilles épreuves. Il sentait tout haut, comme lui tout bas :

— » Oui, ') répétait-il, « c'est un Saint. Je n'ai jamais vu plus de foi, plus de pureté, une plus belle âme. "

Ils étaient de nouveau dans la salle à manger où quelqu'un se trouvait assis sur le même siège que SaA'ignan, tout à l'heure. C'était Fauchon, qui ne se leva pas, à l'entrée des deux hommes, qui ne les salua pas. Il était là, immobile, la tète penchée, absorbé, abîmé dans une vision sinistre, celle de son élève chéri frappé à mort, et de sa main, puisqu'il tenait l'arme. Même si la gâchette avait cédé sous la pression des doigts de Thérèse lui disputant le pistolet, c'était lui, le responsable, puisqu'il l'avait pris, ce pistolet. Poussé par quelle aberration? Il s'efforçait de se prouver qu'il n'avait jamais eu la volonté de s'en servir. Pouvait-il dire quelle avait été sa volonté, qu'il en avait eu une seulement, dans cette minute de frénésie? Le malheureux subissait

3i8 LE DÉMON DE MIDI

réireinte du plus affolant des remords, le remords par le doute, quand notre conscience ne nous rend pas un sur témoiçnag^e de notre intention. En même temps, par cet étrangle pouvoir de dédoublement dont s'accompag^nent les commotions profondes de notre personne physique et morale, il entendait, il écoutait les propos échangées à côté de lui entre ce prêtre inconnu, qui portait la soutane, comme lui, la veille, et le père de sa victime, son mortel ennemi d'idées. Dans cette crise suprême, sa haine ne désarmait pas. Il éprouvait, à l'éçard de cet homme dont les lettres avaient été la cause indirecte de cet assassinat, un tel sursaut d'aversion qu'il lui fallait faire appel à tout ce qui lui restait de sens : pour le supporter, dans sa maison. Il écoutait cependant, malgré lui, espérant apprendre, sur l'état actuel de Jacques, la vérité qu'il n'avait pas osé demander à son retour. Savignan et Lartigfue parlaient à mi-voix, comme on fait incons-j ciemment dans une chambre qui avoisine celle d'un malade. Mais la passion dont frémissait le père se manifestait par une intensité d'accent dans l'assourdissement qui donnait un éclat plus tragique encore à ses phrases de colère pronon»cées tout bas :

— « Alors, il ne s'est pas tué? " avait-il ré-l pondu au mot de Lartigrue sur la sainteté de son fils. " D'ailleurs, je le savais bien qu'il ne s'est

L'HOLOCAUSTEl 349

pas tué. Répète-moi tout de même au'il ne s'est pas tué. "

— a Pourquoi me demandes'-tu cela?" fitLartigfue.

— <t Parce que tu sais comment les choses se sont passées, maintenant. S'il a menti, en te racontant cette histoire d'accident, pour sauver Thérèse ou pour sauver celui-ci, » — et il montrait Fauchon, — - « il te l'a dit. Un mot seulement, Vincent. A-t-^il menti? Tu le sais. Répondsmoi. 11

— a Je ne sais rien, » dit le vicaire, « et je ne te répondrai rien. »

— " C'est juste. Tu ne peux pas. Tu l'as confessé... >i — ^ Et discutant avec lui-même, maintenant : — 'I II n'y a que trois hypothèses : Le suicide? Ça non, non, non. L'accident? d'est ce qu'il a raconté. L'assassinat?... » Il hésita, puis, s' approchant de Fauchon, et brusquement : —

" Monsieur, vous avez envoyé Thérèse Andrault chercher mon fils, il y a une heure et demie. Pourquoi? "

F'auchon demeura, un instant, sans répondre. Enfin, secouant la tête et sans regarder sort interlocuteur, sans s'adresser à lui, mais parlant comme lui, à voix basse, il déclara :

— « Je n'ai pas envoyé Thérèse. »

— « Alors elle est venue d'elle-même? Pourquoi? Que s'était-il passé auparavant? »

Et, comme l'autre continuait de garder un farouche silence :

— « Elle non plus n'a pas voulu me dire le motif de sa démarche. Il faut donc qu'il ait été très grave. C'est un secours qu'elle est allée demander à Jacques, et un secours contre vous. Lequel? Je ne sais pas. Mais un secours contre vous. Ça, maintenant, j'en suis sur. »

Il répéta :

— Il Contre vous ! contre vous ! " Et, le saisissant par l'épaule :

— « Misérable ! Vous l'avez assassiné ! . . . »

Au contact de cette main, Fauchon s'était dressé. Il recula d'un pas. Comme réveillé de son hypnose, il regarda Savignan d'abord, puis Lartigue, sur le visage duquel il lut une espèce d'horreur. Le confesseur de Jacques la savait, lui, la vérité. Le mourant la lui avait certainement dite, pour obtenir l'absolution de son mensonge. Oui. Ce prêtre savait que lui, Fauchon, tenait l'arme au moment on était parti le coup mortel. Il le savait et il venait de refuser de le dire au père. Il ne le dirait jamais. Et voici que l'idée de mentir, lui, le prêtre révolté, devant le prêtre fidèle qui saurait qu'il mentait, fut insupportable au renégat. Cela l'humiliait trop. Trop aussi de s'abriter derrière la générosité de Jacques. Et puis, l'outrageante parole de Savignan réveillant en lui l'indignation contre Ihypocrisic de

L'HOLOCArSTE 351

cet homme, il éprouva le besoin de lui rendre coup pour coup, de le frapper à son tour au plus saignant du cœur, et, marchant sur lui :

— " Hé bien? oui. Oui, je tenais l'arme. C'est vrai. Ce n'est pas vrai que j'aie visé, pas vrai que j'aie tiré exprès. Je le sais bien que j'avais pris l'arme, mais pas pour tuer, pas pour tuer. Sur mon salut éternel, je le jure. Thérèse a voulu m'arracher l'arme. C'est alors que le malheur est arrivé. C'a été une fatalité. Si je suis un assassin, c'est malgré moi. Au lieu que vous. . . »

Et, mettant à son tour la main sur l'épaule de Savignan :

— « Ce sont vos lettres, vos infâmes lettres qui sont la cause de tout, vous entendez, de tout. L'assassin de votre fils, c'est vous. . . »

— " Mes lettres?... " balbutia Savignan. Cette allusion directe à l'autre drame de sa vie

l'avait soudain g^lacé.

— « Oui, vos lettres à Mme Calvières " , continua Fauchon, terrible. « Le mari me les avait apportées. Il voulait que je m'en servisse pour une brochure, sans signer. J'ai refusé. Mais j'avais le droit, après votre attaque, à vous, de vous exécuter, et c'est ce que j'allais faire, sous ma sig^nature, dans un journal, avec des passages de vos lettres à l'appui. Thérèse l'a su. Elle savait combien j'aimais Jacques. Elle a pensé que, devant son chagrin, je renoncerais à mon projet.

3r»2 TE DEMON T>E MIDT

Vous demandez le motif de sa démarche? Le voilà. Elle est allée chercher Jacques. Il est venu. Elle avait vos lettres qu'elle copiait sur sa machine. Elle les lui a données. J'ai voulu les reprendre. Nous avons lutté. J'ai vu cette arme sur mon bureau. Je l'ai saisie, pour lui faire peUr. Je vous répète que Thérèse a voulu me l'arracher et que le coup est parti, par hasard. Vous save^ tout, maintenant. Vous voyez bien que le grand coupable, dans cette mort, c'est vous, c'est vous, d

A mesure que Pauchon s'avançait., lui jetant à la face l'affreuse révélation, c'était à Savig-nan de reculer jusqu'à ce qu'il rencontrât le mur auquel il s'appuya, en tremblant» prêt à défaillir. Une même émotion terrassait Lartigue qui, lui non plus, ne trouvait pas un motj pas un geste pour arrêter l'accusateur. Un appel de Thérèse, qui ouvrit la porte d'une main affolée, interrompit cette lamentable scène.

— «Venez... » disait-elle, d'une voix d'épouvante. «Il veut vous voir tous, tous, avant... »

Elle n'acheva pas. L'odeur répandue dans la chambre annonçait que le médecin venait de faire au malade une piqûre d éther. Il lui tenait le poig^net.

Il dit au père, tout bas :

— (i Du couragfe, monsieur! »

Et, tout haut :

— « Le pouls remonte. )>

Auprès de lui, le chirurgien roulait dans une serviette une expectoration sanglante qui était une véritable hémorragie. Le visage de Jacques était si pâle, sa respiration si précipitée que labbé Lartigue se mita genoux et commença de réciter les litanies : Kyrie eleison! Chris le eleison! Kyrie eleison! tandis que l'agonisant se dressait sur son lit, aspirant un peu d'air pour pouvoir parler. Sa connaissance était entière, et la sérénité de la foi chrétienne resplendissait à travers la décomposition toute physique de ses traits. Il murmura dans un halètement : — « Adieu, papa. . . J'offre mon sacrifice . . . pour toi . . . pour ton âme . . . pour que tu te reprennes, pour que tu reviennes... Je l'offre pour elle. . . " Ses yeux regardaient dans la direction de Thérèse. « Pour qu'elle revienne. . . Je l'offre pour vous, mon cher maître, pour que vous reveniez. " Il se tournait vers Fauchon : « Pour vous tous. " Et les ténèbres commençant de le gagner, il dit encore : — « Personne n'est coupable de ma mort... N'accusez personne. 1) Et avec force :

« Mais revenez, revenez tous ! »

Et les grandes ténèbres le gagnant, on l'entendit qui soupirait : « Secundian macjnam misericordiam tuam. » Puis, comme il faisait un immense effort pour respirer, une écume sanguinolente lui vint aux lèvres. De grosses gouttes mouil- T. II. 23

lèrent son pauvre visag^e. Tout à coup il essaya de se relever. Il cherchait de l'air. Il retomba. Ses traits se détendirent, puis ses membres. Il était mort.

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