ÉPILOGUE
osé monter. Elle était rentrée, attendant un mot qui n était pas venu. Elle avait écrit une lettre à Savig^nanet l'avait fait porter, en priant que l'on attendît la réponse. Le messag^er était revenu. On lui avait dit : « Il n'y a pas de réponse. « Le lendemain matin, qui était la veille des obsèques, elle était de nouveau allée rue Cassette, et cette fois, jusqu'à l'appartement. Célestin lui avait ouvert. Visiblement, il hésitait à prendre sa carte. Il l'avait prise pourtant. Il avait reparu, tenant une enveloppe fermée, sans adresse, qu'elle avait ouverte aussitôt, les mains tremblantes, pour en tirer une feuille de papier sur laquelle étaient tracées ces lignes : i'- Mon fils est mort. C'est nous qui l'avons tué. Par pitié, » ces mots étaient soulig^nés deux fois, « ne cherchez pas à me revoir. » Elle était partie de la rue Cassette, avec ce billet, le lisant, le relisant, obsédée, affolée, se répétant cette phrase : « C'est nous qui l'avons tué, » pressentant la vérité, ne la découvrant pas. Elle savait le numéro de la maison où l'abbé Lartiçue était descendu, rue Férou. Elle y avait passé. Le prêtre était chez lui. Il lui avait eppris le détail des faits. Elle en avait aussitôt compris le retentissement dans le cœur de l'homme qu'elle aimait, ce cœur qu'elle disputait, depuis le renouveau de leur passion, à des remords d'idées. Le reprendrait-elle jamais à ce remords-là? Elle s'était dit que non, en le voyant
qui marchait derrière le cercueil drapé de blanc, d'un pas si vaincu, si las, et elle était rentrée tout droit du cimetière à son hôtel, d'où elle n'était plus sortie.
Oui, il y avait dix jours qu'elle vivait dans cet appartement de passage, ne descendant même plus pour ses repas, — ils lui étaient servis dans son petit salon, — allant et venant indéfiniment, comme une bête en cage, entre cette pièce et cette chambre. La rumeur de la rue lui arrivait d'en bas, indistincte, indifférente. C'était le bruit de la vie qui continuait autour de sa détresse. Par la fenêtre, elle voyait le jardin des Tuileries et les cimes de ses arbres dénudés, profilées sur le ciel d'hiver. Au delà, c'était le quai, la Seine, plus loin, Saint-Sulpice, la maison de la rue Cassette où Savignan respirait, souffrait, et elle n'allait pas à lui. Il ne venait pas à elle. Il l'aimait. Il ne pouvait pas avoir cessé de l'aimer. Et c'était fini ! fini ! fini ! . . . Elle s'asseyait. Elle lui écrivait, le matin, le soir, à toute heure du jour, une page, une autre. Elle les déchirait, elle les envoyait, au hasard de son impression, sachant bien qu'il en serait de toutes ses lettres comme de la première, et qu'il n'y avait pas de réponse. Et cependant elle attendait... Quoi? Que Jacques se relevât d'entre les morts? Que le père oubliât ce fils tué à cause d'eux et qu'il se rejetât dans cet amour, auquel
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s'associait maintenant pour toujours cette affreuse imagée? Elle ne savait pas ce qu'elle attendait. Mais elle attendait, tressaillant, chaque fois que la femme de chambre ou quelque domestique de l'hôtel frappait à la porte. Et puis ce n'était rien. Aussi quel saisissement, lorsqu'au commencement de l'après-midi de ce dixième jour, — comme elle les comptait, ces jours! — le garçon d'étag^e vint lui présenter, sur un plateau, une carte de visite, en disant :
— « Ce monsieur insiste pour parler à Madame, tout de suite. "
Elle prit cette carte et elle lut : « L'abbé Vinlent Lartigue, vicaire à Notre-Dayne-du-Poi^t, Clermont-Ferrand . v
— <i Enfin!... " pensa- t-elle , et, tout haut : — « Faites monter. »
Son camr battait à coups si redoublés qu'il lui faisait mal. Elle dut s'asseoir; ses jambes se dérobaient sous elle. Une sinistre hypothèse surgit tout d'un coup dans sa pensée, qui la fit se relever et courir au-devant de l'abbé Lartigue, dès que la porte lui eut été ouverte :
— " Il n'est pas malade? Il n'est pas mort? »
— « Non, madame, " répondit le vicaire. « Il vit et il vivra. "
Et, afin d'indiquer à cette femme éperdue de douleur et d'amour, qu'il ne venait pas, lui prêtre, se prêter à un débat de passion ;
— « Il peut encore faire trop de bien, par son beau talent, et trop efficacement servir l'Église, pour ne pas vouloir vivre, malgré le coup terrible que vous savez. »
Dans ces derniers mots, passa une sévérité qui s'adoucit aussitôt.
« — D'ailleurs, madame, ce n'est pas de lui que je viens vous parler. C'est de vous. Je suis chargé d'un message grave. Je vous suis envoyé par votre mari . "
Geneviève releva la tète, dans un mouvement de fierté blessée. L'amoureuse suppliante de tout à l'heure disparut . Son interlocuteur n'avait plus , devant lui, qu'une femme, altière et méprisante, qui répondait, les sourcils froncés, la bouche hautaine :
— "J'ai prévenu M. Galvières, quand je suis partie, que j'acceptais d'avance ses conditions. Je devais lui faire savoir le nom de mon avocat. Je n'ai choisi personne encore. Il est trop naturel que, depuis ces derniers jours, j'aie eu l'esprit ailleurs. Je vais réparer cet oubli et m'enquérir de quelqu'un. Puisqu'il vous a pris comme ambassadeur, monsieur l'abbé, vous pouvez lui dire que je m'en tiens à notre dernier entretien. Il était convenu que tout ce qui nous concerne, lui et moi, passerait par des gens d'affaires. Il avait parlé d'un procès. Que ne s'est-il tenu à cette idée ! «