‹ Le dentiste des damesChapitre 10 sur 37 · AUX FEMMES MARIÉES · texte numérisé non relu

AUX FEMMES MARIÉES

Après vous avoir recommandé, Mesdames , le soin de votre bouche, étant fdles, je vous invite , étant devenues femmes , à prendre encore bien plus de précautions : je dis bien plus , parce que , si étant filles vous avez désiré attirer sur vous l’attention, et surtout rencontrer et fixer un ami pour la vie , qui fût orgueilleux d’unir ses destinées aux vôtres ; autant vous avez cherché à faire naître dans son cœur ces senti mens délicieux qui font le bonheur de deux êtres rapprochés par les convenances , autant vous devez mettre de soin à les entretenir, par celui que vous prendrez de vous-mêmes; car de quelques qualités, de quelques talens , de quelques vertus que soit

douée celle qu’un homme a choisie pour être la compagne de sa vie, il faut encore qu’elle sache alimenter et conserver son attachement par tout ce que son extérieur peut offrir d’agréable. Les beautés du corps ne sont que le vernis de celles de l’âme , et quand quelque chose de fastidieux affecte les sens , et produit des dégoûts journaliers , il est bien rare que le prix qu’on attache aux qualités du cœur , ne diminue pas en proportion de celui qu’on met aussi aux agrémens corporels. Cela est si vrai qu’on voit tous les jours de jolies femmes faites pour plaire et trouver des partis avantageux , être , en quelque sorte , dédaignées par cela seul qu’elles avaient une bouche auprès de laquelle toutes les affections expiraient.

Plus charmante cent fois que la hère opulence , La propreté ravit mon cœur sans violence.

Il n’est pas rare d’entendre dire à des femmes mariées, avec un ton d’indifférence affligeant: Maintenant, que j’ai des enfans, et que les

soins de mon ménagé m’occupent tout entière, qu’ai-je besoin de chercher à plaire? c’était bon quand j’étais fille. Mais ce n’est pas exclusivement de plaire qu’il faut qu’une mère de famille s’occupe : ce serait une chose fort ridicule ; mais c’est de ne pas déplaire , ou plutôt , c’est de s’appliquer à entretenir , dans toute sa pureté , le sentiment primitif qu’elle a su inspirer lorsqu’elle a contracté l’engagement sacré d’étre unie pour la vie à celui qu’elle a su captiver.

On m’objectera , sans doute , qu’il faudrait que le sentiment d’attachement qui doit lier deux époux jusqu’à la fin de leurs jours, fut bien peu solide, s’il ne tenait qu’à des dents plus ou moins belles. Je conçois aussi que , malgré les soins qu’une femme prendrait de l’entretien de sa bouche , elle pourrait être assez malheureuse pour avoir de très vilaines dents, et qu’il serait très affligeant pour elle que ce seul motif pût attirer et diminuer l’affection de son mari. Mais je prie d’observer que je ue parle que dans la supposition d’une

négligence impardonnable qui peut produire , sinon l’antipathie, mais peut-être du dégoût et par suite du refroidissement de la part d’un homme dont la femme, faute de soins, perdrait une portion des charmes qui l’avaient décidé puissamment à s’unir à elle.

Qu’une femme soigneuse de sa personne ne puisse pas se garantir de la perte de ce qui la rendrait plus inte'ressante et plus précieuse aux yeux de son mari , et que le dégoût, de la part de celui-ci, résulte de cette perte, c’est un malheur 5 mais du moins, en l’éprouvant, elle peut se dire : Ce n’est pas ma faute. Au contraire, si celle qui n’a rien fait pour rendre durable cette tendresse exquise qui naît de la réunion des vertus aux charmes extérieurs , voit insensiblement diminuer, à sa honte, ces attentions qui indiquent une constance affectueuse , ces prévenances si douces de tous les instans , et qui naissent du plaisir pur qu’on éprouve en fixant un objet aimé , qu’elle s’en prenne à elle - même ; car chercher à plaire est d’abord une preuve qu’on aime

ceux qu’on veut attacher à sa personne.

L’indiflerence pour soi - même, le désordre , l’imprévoyance, la malpropreté, vice hideux qui dégrade tout être qui en est entaché, annoncent un cœur sec , point aimant, un esprit étroit , de la bassesse et des goûts ignobles; on dirait même une froideur insultante qui éloigne les hommes , parce qu’elle les rebute, les fatigue et les attriste. S’il était possible de les changer et de leur ôter jusqu’aux sensations naturelles qui les font s’écarter ou se rapprocher de ce qu’ils recherchent, certes, il n'y aurait aucun risque à courir , en ne se souciant point de leur plaire. Mais ils sont ainsi faits, et je m’entends mieux à redresser une dent difforme que leurs travers.

Les hommes , que la censure corrige rarement, sont tous, plus ou moins comme ces sultans qui jettent toujours le mouchoir à la plus belle , ou à celle qui leur convient le plus. C’est à la femme qui a su devenir la favorite , à savoir aussi les garantir long-temps des préférences qui peuvent lui nuire et l’af-

iliger. Quand une femme cesse de plaire et vous fait repentir du choix qu’on a fait d’elle ( il faut être vrai ) , c’est presque toujours sa faute, à moins qu’elle n’ait un de ces bourrus farouches, irascibles et mêcontens d’eux-mêmes comme de tout ce qui les entoure. Alors toute félicité' disparaît autour d’elle ; l’ennui , la tristesse , l’infortune même lui succèdent, et son ménage n’est plus qu’un tombeau dans lequel elle se trouve ensevelie vivante.

Cependant re'pétons avec le poète célèbre , pour celles qui sont dignes de tous nos hommages :

« Le ciel a fait les femmes Pour adoucir nos chagrins , nos humeurs ,

Pour nous calmer et nous rendre meilleurs».

Mais, où m’emporte, en tenant la plume, le désir bien excusable de m’écarter de mon sujet pour me livrer au plaisir de tracer quelques vérités utiles 1 II faut y revenir.

Les dents étant le plus bel ornement de la bouche, qu’une femme n’ouvre habituelle-

ment que pour dire une foule de choses, ou de riens aimables qui flattent plus que lous les discours de nos plus éloquens rhéteurs , il faut donc, d’abord pour elle-même, ensuite poulies autres , qu’elle soigne, chaque jour , ce dont elle fait un si agréable usage ; car les plus jolies choses proférées par une bouche que l’odorat devine ayant que l’oreille les entende , perdent de leur valeur, comme les fleurs que flétrit le moindre souille empoisonné , n’arrivent à vous chargées, pour ainsi dire, que de particules d’air putride , qui fatiguent Inattention et donnent des nausées à la place de sensations délicieuses.

Certainement une femme mariée, dont les dents mal entretenues répugnent à la vue, et font qu’on prendrait pour une grimace chaque sourire qui lui échappe , risque de causer de la répugnance à l’homme qui voudrait l’entourer de toute sa tendresse.

« La plu* aimable femme est tristement changée,

Quand son ris nous découvre une dent mal rangée.

La longueur en révolte, ainsi que la noirceur,

Et chaque homme en devient l’implacable censeur.

Qu’elle ne s’en prenne donc qu’à elle-même , si , malgré les prévenances réitérées de sa part , celui qu’elle avait su charmer , lui échappe , pour aller porter ailleurs ses soins , ses affections ou ses hommages ; qu’elle apprenne que le dégoût amène l’indifférence, d’où naît , trop souvent, l’infidélité. Ainsi les choses graves , dans ce monde , se rattachent aux choses minutieuses en apparence. Femmes mariées, tâchez donc, je vous le recommande, de conserver vos dents belles , ou du moins de les entretenir propres , puisqu’il peut arriver qu’il résulte pour vous , en négligeant des précautions très faciles , des chagrins cuisans qu il est aisé d éviter, et qu’une seule visite tous les ans , d’un dentiste habile , peut vous épargner. D’ailleurs , si vous avez des filles , ne devez- vous pas être en tout, leur plus parfait modèle ? Soyez sûres (pie si elles vous voient négliger votre bouche, elles croiront ne devoir attacher aucun prix au soin de la leur , et vous imiteront dans votre insouciance, comme elles s’empresseront de vous copier , si elles vous voient faire le plus

grand cas Je vos dents et de leur propreté.

Mais tâchons de réfuter el de détruire un vieux préjugé.

Il n’est pas rare d’entendre dire à presque toutes les femmes mariées auxquelles il manque des dents , qu’elles les ont perdues pendant leurs grossesses^ et qu’à chaque enfant qu’elles ont eu , elles ont payé d’une ou de plusieurs dents, le douloureux avantage de devenir mère.

Ce malheur a sa source dans le fatal préjugé, qui fait croire qu’une femme enceinte ne doit jamais faire toucher à ses dents ; tandis qu’au contraire, c’est précisément dans cet état qu’il faudrait apporter les soins les plus scrupuleux, les plus minutieux meme à les conserver , à les nettoyer avec une brosse et un peu d’eau tiède, toutes les fois qu’une femme enceinte est obligée de vomir.

Les sucs de l’estomac, quoique joints aux

substances alimentaires , ont une action destructive sur les dents. a Ojeunes épousés! vous qui payez si souvent , par des vomissemens , les doux avantages de la maternité, ne négligez pas de laver promptement votre bouche après cette crise, si vous voulez conserver vos dents. Autrement, une ou plusieurs d’elles, d'une texture plus délicate, seront particulièrement affectées de carie ; ensuite viendront les douleurs , qui , quoiqu'elles puissent tenir à une autre cause , vous forceront pour votre santé à en faire le sacrifice. L’abondance de ces eaux qui inondent votre bouche, n’en exige pas moins les ablutions fréquentes ; elle contribueront à empêcher que vos dents n’en perdent leur brillant. Plus d’une fois aussi , vous avez accusé le lait de les rendre jaunes pendant le temps que vous nourrissiez ; cette remarque qui n’a pas échappé à un célèbre médecin de Paris, Lorry, dans son Traité sur les Maladies de la Peau , doit aussi vous engager à veiller sur la propreté de votre bouche , et à ne pas laisser séjourner le tartre sur vos dents pendant l’allaitement. 11 fau-

drait , de plus , les faire visiter par un dentiste, au moins tous les mois pour vérifier s’il ne se forme pas un point de carie sur quelque dent qui se perdrait en peu de jours.

Pourquoi les femmes doivent-elles moins négliger leurs dents dans l’état de grossesse , que dans aucun autre temps? C’est que nécessairement, dans cette situation forcée quoique naturelle, toutela machine étant en travail pour la formation et le développement d’un nouvel être , tous les organes sont continuellement en action. Alors l’organe dentaire étant un de ceux qui sont les plus susceptibles des diverses impressions, qui agissent alternativement ou simultanément sur toutes les parties du corps, il n’est pas étonnant que les femmes enceintes , qui doivent éprouver dans cet état des elTcls tout contraires à leurs dispositions habituelles , soient exposées à des dérangemens fréquens , à des infirmités passagères, dont la bouche surtout est moins exempte que le reste. Le sang devenant plus abondant porte partoul, avec violence, les humeurs qu’il charrie plus

impétueusement que dans un autre temps ; et , de meme qu’il survient des taches à la peau , des rousseurs , de même les gencives et les dents doivent plus ou moins être affectées : le limon , s'il y a déjà disposition , sera plus abondant, plus corrosif, les caries plus fréquentes , ainsi que les douleurs qui en proviennent.

Si une femme qui a souffert des douleurs de dents , pendant ses grosseses , a eu six ou sept enfans, comme cela se voit communément; si, par négligence ou toute autre cause , elle a perdu , à chaque enfant , une dent , quelquefois deux ; si enfin, ce qui peut arriver , elle a, tous les ans, un enfant jusqu’à quarante ans, il ne sera pas étonnant qu’elle ait la bouche tout-à-fait dégarnie , et qu’elle paraisse beaucoup plus âgée qu’elle ne l’est effectivement. Sera-t-il temps alors de se repentir d’avoir si peu songé à se garantir de cette irréparable privation, à l’âge où les femmes ordinairement parvenues à tout le développement de leurs facultés morales et physiques ,

— Vol

devraient jouir et ell e lières d’une existence corroborée par les dépenses <|ue la nature , toujours active et libérale, a laites en leur donnant cette fécondité merveilleuse qui , provoquant en leur faveur les plus respectueux sentimens , les a rendues moins timides, plus confiantes, plus libres, plus vigoureuses, sans que, néanmoins, elles perdent rien de cette pureté qui commande à la fois la vénération

et l’<

amoui

En effet , remarque-t-on chez les vieilles filles , cette mâle fermeté qui distingue presqu’en général les femmes, mères d’un ou de plusieurs en fa 11s ; cet aplomb qui leur donne plus d’importance, en en faisant, pour ainsi dire, une classe à part dans le monde; cette franchise, cette raison qui les caractérisent et qui embellissent leur conversation; cet ordre qui règne autour d’elles, cette surveillance attentive, cette prudence qui règlent toutes leurs actions? C’est que les vieilles lilles, 11’ayant pas eu l’avantage de jouer le beau rôle de mère , pour lequel la nature les avait formées,

et de devenir ainsi plus dignes des hommages et de la tendresse de l’homme, voient rarement changer pour elles les jonquilles de la langueur en roses de la santé, qui fortifie l’âme, lui donne de la noblesse, de l’élévation et de l’énergie.

On ne saurait donc trop recommander aux femmes mariées , d’avoir, pendant le cours de leur grossesse, le plus grand soin de leur bouche , pour se ménager les pures jouissances que procure une longue santé , récompense précieuse , à laquelle ne peuvent pas toujours prétendre celles qui n’ont point connu le mariage et les maux qu’il en coûte pour être mères.

Ce sera , sans doute , faire plaisir à mes lecteurs que de citer à la lin de ce chapitre , qu’il m’a fallu traiter un peu sérieusement, une lettre très plaisante , et la requête en vers qui l’accompagne. On va voir, dans cette in« génieuse allégorie , quel prix la beauté a su attacher dans tous les temps, à la conservation d’une dent, et combien elle en met à la

remplacer promptement, quand elle a le malheur de la perdre.

Un homme d’esprit e'crit à une de ses amies : « Mais vraiment, madame, je vous suis bien oblige ! il faut que j’apprenne par la gazette de Cjthère ce que j’apprendrais de vousméme avec plus de plaisir » .

« Le capitaine d’une jolie barque, que la tempête a jetée sur nos côtes, nous a informes des différentes choses relatives au gouvernement des îles où Vénus règne en souveraine ; et surtout que cette déesse, qui commence à devenir âgée, a perdu une de ses dents, par aventure. C’est pourquoi, sur le rapport qu’on lui a fait, qu’il vous en était venue une depuis voire grossesse , elle vous a présenté requête pour la demander. Le capitaine de ce petit navire nous a même donné, fort poliment, copie de cette requête, et la voici : vous la lirez, s’il est possible qu’elle ne vous soit pas encore parv enue » .

Requête de Vénus à madame à qui il a poussé

une dent depuis quelle est grosse.

A l’aimable *** dont l’esprit gracieux Est aussi brillant que ses yeux :

Supplie avec instance , et sur un bon augure , Vénus , dame de Cypre , Amathonte , Paphos, Cythère et d’autres lieux, tant îles que châteaux , Mère d’Amour, le roi de toute la nature :

Disant que l’autre jour, ayant imprudemment Voulu casser une noisette ,

Une des dents , hélas ! trop fragile ornement ,

Que sa bouche vermeille , appétissante et nette , Conservait précieusement ,

Se brisa malheureusement.

Dont les Grâces en deuil soupirent sur l’herbette , Et, l’œil en pleurs incessamment,

Déchirent, de dépit, leur blanche collerette.

Son Adonis , accablé de tourmens ,

Fait taire sa douce musette ,

Dont il jouait pour elle à tout moment,

Et la laisse aujourd’hui llotter négligemment.

L’Amour , en proie à ses alarmes , Abandonne au hasard son carquois et ses armes

Les jeux volent nonchalamment ;

Les l is sont sérieux ; le plaisir tristement Se promène étonné de répandre des larmes.

Vénus enfin , Vénus donnerait tous ses charmes Pour recouvrer cet agrément.

Les Camérons , les Carmelines ,

Réparateurs de perles fines ,

Des belles bouches de Paphos ,

Ont voulu de sa dent rajuster les morceaux.

Le mastic , le fil d’or , des essences divines ,

Tout leur art n’a rien opéré ;

Mais un jeune zéphir , son messager fidèle ,

Lui vint joyeusement apporter pour nouvelle, Pendant qu’à ses chagrins son cœur était livré,

Que l’effort de l’hymen, qui doit vous rendre mère, Vous a fait pousser une dent.

Dont , illustre * **, vous n’avez pas affaire ,

Ayant en bon état le nombre compétent.

Ce considéré , qu’il vous plaise A la suppliante accorder

Cette dent qui lui manque, et qu’à vous demander L’engage sa douleur qu’aucun secours n’apaise.

Llle, V émis, promet aussi de vous céder Sa ceinture en attraits féconde,

Que la noble Pallas, pour vous en faire don .

Lui déroba q uand vous vîntes au monde.

Au surplus son fils Cupidon ,

Si de vos tendres feux , c’est un fils qui doit naître , Jure sur son carquois , et s’oblige aujourd’hui ,

De partager son empire avec lui.

Mais si c’est une fille à qui vous donniez l’être , Comme elle vous ressemblera ,

Vénus qui, tout au plus , prétend vous être égale , Alors , au lieu d’une rivale ,

En aura deux qu’elle protégera ,

Et qu’à jamais elle aimera.

Fait dans les bosquets de Paphos ,

Sur un tapis de fleurs , le matin jour sixième Du mois du dieu vaillant qui forme les héros ,

L’an mil sept cent trente-neuvième.

« Comme il ne faut pas mettre les dieux de mauvaise humeur, autant qu’on peut, j’ose joindre mes prières à celles de Venus ».

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