‹ Le dentiste des damesChapitre 9 sur 37 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

DU SOIN QUE LES JEUNES PERSONNES DE QUINZE A SEIZE ANS DOIVENT AVOIR DE LEUR BOUCHE, JUSQU A CE QU’ELLES SOIENT MARIÉES.

C’est à quinze ou seize ans que les jeunes personnes quittent ordinairement leurs institutrices pour entrer dans le inonde, et sont rendues à leurs familles. C’est à cet âge heureux, où la nature semble les combler de tous ses dons , en de'veloppant en elles toutes les facultés et tous les charmes qui les embellissent à nos yeux, qu’elles s’observent entre elles avec une malignité jalouse, et que leur moindre défaut n’échappe point à leur œil attentif, à leur inspection sévère. Malheur à celle qui offre à la causticité presque inexorable des autres, soit un maintien roide, des

gestes embarrasses , une démarché lourde , des manières trop bourgeoises ; elle est à l’instant l’objet des chuchotemens et des petits sarcasmes qui sont le prélude du triomphe qu’elles s’applaudissent d’avoir cru remporter sur elle. Qu’on ajoute aux défauts naturels qu’elles ont cru remarquer en elle , et qui sont passagèrement, pour la plupart, l’effet d’une timidité qu’on ne peut vaincre; qu’on ajoute, dis-je, à une toilette peu ou mal étudiée, une coiffure sans apprêts , une robe d’un mauvais goût, et mille autres riens qui la font juger sans appel , par le petit aréopage , plus enclin à critiquer qu’à applaudir, et l’on se fera une idée des épreuves par où doit passer une jeune fdle qui débute dans les sociétés. Mais, excitées par l’envie qui , disons-le , est encore plus un vice du beau sexe que du nôtre, ces impitoyables censeurs ne la livrent-ils pas , sans miséricorde, à l’examen des hommes, comme pour les disposer à ne trouver en elle pas un seul des attraits qui pourraient les rendre moins sévères, et les fixer un instant en faveur de la débutante? Mais si quelqu’un s’avise de

faire observer qu’elle a de très belles dents, un sourire agréable, chacune , à la dérobée , jette un coup d’oeil sur la glace, pour s’examiner ellemême et avoir un sujet de comparaison. Le trop fidèle miroir fait reculer de dépit toutes celles dont la bouche maligne, mais garnie de dents jaunes ou gâtées, venait de prononcer anathème. Les caquets ne sont plus animés, ils cessent tout â coup, et les belles dents triomphent. Celles qui sont alors désespérées d’en avoir de vilaines, rougissent, sont confuses, et s’isolent. Eh ! l’éloquent apôtre de la nature , l’immortel et sensible Jean-Jacques , n’a-t-il pas dit : II n’est pas de 'vilaine femme avec de belles dents.

Mais qu’une jeune personne se présente, accompagnée de toutes les grâces; que, sans coquetterie, sa toilette soit élégante et relève l’éclat de sa jeunesse; qu’elle ait un teint de rose, de beaux yeux, un air noble et gracieux, une modestie naïve , elle enchante au premier abord; elle voit, dans tous les regards , l’intérêt, l’admiration que sa présence inspire; la

critique est muette devant elle; ses pareilles, maigre' leur de'pit secret , sont force'es au silence, et conviennent tout bas qu’elle est digne de tous les hommages. Mais, quand on est provoqué par un déluge d’éloges , il est impossible de ne pas répondre aux complimens qu’on reçoit; elle veut sourire, et ses belles lèvres, une fois entr’ouvertes , laissent apercevoir, au lieu de deux rangs de perles , un difforme râtelier de dents longues , couvertes de tartre et mal rangées. Son baleine effarouche la louange : l’envie triomphe à son tour. Les adorateurs , fâchés qu’elle ait ouvert la bouche , voudraient pouvoir retenir les félicitations dont ils se repentent d avoir été prodigues. Elle a des dents affreuses , dit-on tout bas ; quel dommage ! voyez combien elle étale de grâces en dansant ! Mais elle a une bouche que n’ose fixer son cavalier, qui semble vouloir en précipitant ses pas, éviter meme son souille. Elle parle avec justesse et sans afféterie, sans mignardise; mais, hélas! ce qu’elle dit, en sortant d’une bouche en désordre , n’a plus rien de suave et de séduisant. Toute sa personne

avait caj tivé spontanément une assemblée nombreuse. On ne s’empresse plus auprès d’elle ; elle a des dents de buis ou d’ébène , attributs repoussans d’une \ ieillesse prématurée, qui la livrent à elle seule, malgré les autres avantages dont elle pouvait se glorifier et s’enorgueillir, mais qui ne prévalent pas , quoiqu’elle soit au printemps de son âge.

Ovide propose , comme un préservatif contre l’amour, de faire rire la jeune fille qui est mal dentée. Mais l’art ne peut-il donc pas venir à son secours de manière à la préserver de voir employer contre elle cette ruse perfide? Hommes qui voulez plaire, faites aussi que votre bouche ne répugne pas à celle qui a su vous captiver.

Si Chloé dans ses dents vous offre quelques appas ,

Par les vôtres, Daphnis , ne lui répudiiez pas.

Une demoiselle dont la bouche était en très mauvais état, ayant chanté dans une société avec agrément, donna lieu à un mauvais plaisant, dont on demandait l’avis sur la chanson,

de (lire : Elle est jolie , mais Voir n’en vaut rien.

Voilà pourtant, et ne les perdez pas de vue, des tableaux trop vrais de ee dont j'ai eu l'occasion , comme observateur rapide , d’étre témoin oculaire. Celle qui n’a pas le bonheur de re'unir les qualités parfaites qui rendent accomplie , a cependant celui d’avoir de belles dents , une bouche dont l’haleine est aussi pure que le ze'phir ; on oublie tout ce qui lui manque; elle a de belles dents, elle est prëfe'ree , tandis que celle qui ne peut en montrer que de vilaines , malgré tous les autres agrémens quon lui trouve, et qu’elle veut en vain faire valoir , dédaignée , persiflée meme , se voir exposée , dans l’âge où tous les cœurs volent au-devant de la beauté, à la désespérante fatalité de déplaire. Mais ce malheur vient souvent moins de la négligence de l’étre qui l’éprouve , que de celle de sa mère. Oui, c’est un grand malheur de déplaire lorsqu’on réunit tout ce qui peut produire le contraire , car il faut, malgré la fausse austé-

rite d’une pruderie qui , chez certains pareils , n’est que trop frequente, qu’une fille se marie ; et , pour se marier, il faut bien , ayant tout, commencer par plaire et convenir à celui qui de'sire une compagne , une amie.

Voilà ce qu’a écrit à ce sujet une demoiselle de dix-huit ans , en 1784, dans une brochure intitulée : Moyens de plaire.

« Le de'sir déplaire, dit-elle, est en general 1 ambition de toutes les jeunes personnes ; quelquefois on leur en fait un crime : pour moi , plus indulgente pour mon sexe , je trouve que si rien n’est plus naturel que ce désir , aussi rien n’est plus légitime, puisque. nous sommes destinées à faire partie de la société , que nous en sommes le lien le plus nécessaire et le plus doux; pourquoi nous serait-il défendu d’ambitionner une place dans un cœur , qui doit un jour combler nos vœux? La même raison exige que nous distinguions le mérite , et que nous y soyons sensibles. Cette sensibilité produit l’estime, l’amour, qui naît de

ce sentiment, et qui est entretenu par lui , a un principe juste et noble.

« Il j a des personnes d’une sévérité outre'e qui déclament sans cesse contre l’amour , sans lequel elles n’existeraient pas, et qui l’accusent de tous les désordres de l’univers : c’est , selon moi , une grande injustice. L’amour est par lui-même le lien et le charme de la société'; mais il prend la teinte des cœurs qu’il blesse. Dans une âme vertueuse, il donne plus d’énergie aux vertus : il se dénature et se corrompt dans les cœurs vicieux. En un mot , je prétends que l’amour , qui est trop souvent le père de tous les vices , peut et doit devenir le père de toutes les vertus.

« Mais il faut observer que l’amour , pour produire de si grands biens , doit nous être présenté des mains du devoir. Il faut que ce soit lui qui détermine une jeune personne à s’abandonner aux mouvemens naturels qu’elle sent naître dans son cœur, et que Dieu a placés ainsi dans le cœur de tous les hommes ,

pour former et entretenir la société, sans cela , elle court grand risque de se perdre on de s’égarer » .

Revenons à ce que nous disions plus haut : un homme, en faisant le choix d’une épouse, serait humilié, que dans ce choix délicat on ne lui supposât pas de goût et de raison , de prévoyance et île discernement; et, comme il n’est point de vilaines femmes avec de belles dents, et, par conséquent, pas de jolies femmes avec des dents malsaines; la sympathie qui lie les cœurs , ne pouvant naître de ce qui répugne au premier coup d’œil , la beauté , qu’on peut appeler une véritable dot, manquant aux désirs de celui qui la recherche presque exclusivement, et pourrait s’en contenter, en ayant, comme on le voit souvent, une fortune suffisante pour être à l’abri des revers, il est presque toujours impossible que celle qui ne peut prétendre à produire un sentiment durable, compte sur la préférence qui sera indubitablement accordée à une autre , assez heureuse pour réunir tout ce que désire ,

avec raison , un homme difficile. Mouton , dentiste renomme, confirme mes assertions , en disant : « On sait combien la perte ou le mauvais état des dents peut quelquefois nuire à la fortune. Que d’ëtablissemens manques par cette disgrâce ! On voit des personnes qui passent aisément sur quantité' d’autres défauts, dans le choix de leurs domestiques et de tous ceux qui les approchent, extrêmement difficiles sur cet article , par le dégoût qu’on a naturellement d’une bouche en désordre , et la prévention où l’on est qu’elle indique d’autres infirmités » .

On m'objectera que la beauté passe, et que les qualités du cœur et de l’esprit durent toujours; qu’on doit, en y réfléchissant, sagement les préférer. Mais, comment expliquer cet attrait qui décide subitement et entraîne, comme par enchantement, vers un objet accompli , celui qui s’embrase à sa vue ? La vertu a sans doute des charmes puissans ; mais ce qui frappe les yeux et les éblouit , arrive comme un rayon de feu , plus directement à

lame, et la captive, en l'enflammant plus impérieusement que les suppositions les plus brillantes , que la certitude meme de l’existence réelle des qualités morales les plus parfaites et les plus séduisantes. La vertu , cette émanation de la divinité, a besoin que le tabernacle qui la renferme, impose aux yeux qu’on pourrait appeler les vedettes de l’âme. La vue d’un beau temple provoque le respect pour le dieu qu’on y révère. C’est donc son tabernacle qu’il faut continuellement parer, décorer avec un soin scrupuleux et recherché, si l’on désire voir fléchir les genoux devant eux, ou plutôt devant ce qu’ils renferment.

L’homme, cet être privilégié, est de tous les animaux celui dont les dents sont une belle parure. Aucun animal n’a la faculté de sourire comme l’homme , dont les lèvres vermeilles font ressortir la blancheur de ses dents. Le singe , qui est sa caricature , fait des grimaces : il ne sourit point. Si les canines de l’homme étaient ce qu’on appelle dans les animaux carnivores des crochets, elles déborderaient en

se croisant des deux côtés de la bouche, et feraient horriblement grimacer la majestueuse face humaine, qui, dans les admirables mouvemens de ses muscles , exprime si bien tous ceux de l’âme, en peignant toutes les passions qui l’animent. Négliger ses dents, c’est donc ne pas sentir la dignité de son être.

Reprenons notre sujet.

Il est triste, mais il n'est pas ridicule d'avoir les dents mal rangées, parce qu’il est beaucoup de jeunes personnes dont les parens, cruellement sensibles , ont été effarouchés d’une opération de quelques minutes, et ont préféré laisser à de malheureux enfans , victimes de leur lâche résistance, des dents entassées les unes sur les autres, que de consentir à leur voir souffrir une douleur d’un instant. D'autres, plus répréhensibles, y mettent une indifférence dont il n'est plus temps qu’ils se repentent, lorsque tout le monde les accuse et les blâme d'étre les auteurs d’un mal sans remède. Combien n’ai-je pas entendu de jeunes

personnes qui venaient me consulter sur l’état de* leur bouche, dire à leur mère : Ta tendresse pour moi m'a e'tè plus funeste que profitable! O combien doit être douloureux un pareil reproche ! Combien ne doit-il pas occasioner de regrets amers à celles qui se le sont attire par faiblesse ou par insouciance, quand elles auraient pu se l’épargner par une ferme résolution d’un moment!-

Mais en excusant celles qui peuvent rejeter sur leurs parens le tort d avoir les dents mal rangées, nous finirons par dire qu’il est honteux, impardonnable d’avoir des dents chargées de tartre ou d’un limon qu’on prendrait pour un enduit d’oxyde de fer ou de cuivre, et qui exhale une odeur cadavéreuse dont l’odorat le moins susceptible se sent aflfecté.

Il est peu de personnes qui ne sachent très bien quand elles ont les (lents fort sales: aussi les voit-on se pincer les lèvres en parlant , comme si elles craignaient d’avoir justement à rougir de les montrer, et d’être taxées d’une

Tliil Ipiopi reté révoltante. Mais quand elles s’avisent de desserrer le bec , tous les nez se reculent; et, si l’on est forcé de ne pas s’éloigner d’elles, c’est qu’une espèce de pudeur retient dans cette position gênante, et qu’on n’ose pas avouer tout haut que, mettre ainsi les gens à la torture, c’est ne pas plus les respecter que soi-même.

« Celui qui n’a pas soin de ses dents, trahit par cette seule négligence des sentimens ignobles * » .

* Lavater , Essais sur la Physiognomonie.

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