AUX FEMMES ÂGÉES
Il y a trois périodes pour tout ce qui est , et tout ce qui respire sur la terre : le commencement, le milieu et la fin.
Pour tout ce qui respire, le commencement se compose de la naissance; le milieu, de la vie ; la fin , de la mort. La vie se compose de quatre âges : Le n fan ce, la jeunesse, Page viril , ce qui est Page de la force chez les deux sexes, et la vieillesse. Il y a plusieurs gradations dans ces quatre âges qui sont, l’adolescence, la puberté, la maturité, le déclin, la caducité, la décrépitude. Chaque sexe est soumis aux diverses infirmités qui sont le triste apanage de
noire être , ce qui fait dire it un poète philosophe :
« C’esl au prix des douleurs qu’on paye l’existence ».
L’enfant souffre quand les dents lui viennent; l’adolescent, lorsqu’il arrive à l’ époque des dents de remplacement; l’homme fait, lorsqu’il commence à les perdre; le vieillard et tous, en les perdant. Ainsi, la nature, aussi rapide , aussi active dans ses créations que dans ses destructions , est perpétuellement occupée à produire et à détruire. C’est donc une allégorie fausse, que celle dans laquelle les peintres représentent le Temps sous la figure d’un vieillard tenant une faux à la main, quand, ni jeune, ni vieux, le Temps, toujours nouveau, sème et moissonne à la fois.
Un ancien adage dit : Debetur puero revercnlia. On doit du respect à l’enfant ? sans doute parce qu’il est faible et qu’il a besoin du secours d’autrui ; parce qu’il périrait si on l’abandonnait à lui-même; parce que sa dé-
bile existence , à celte époque où il entre dans le cercle e'troil de la vie, ressemble à la décrépi tude qui doit le ramener aux inlirmilés par lesquelles il débute dans ce monde , d’où elles le feront sortir en dispersant tout ce qui est matière.
On ne s’avise jamais de ridiculiser l’in firme et chancelante enfance; elle n’est point en butte aux plaisanteries niaises ou amères, aux sarcasmes outrageans, au rire sardonien. Les nourrices, les bonnes d’enfant, les sevreuses, comme par un égal instinct, les mères surtout s’acquittent avec plaisir des soins, souvent repoussans, qu’exigent ces petits êtres qui, à leur tour, serviront également ceux qui leur devront la vie, cette vie composée, presque sans lacunes, de soucis, de contrariétés, d’espérances, de traverses, de dépendances, d’ennuis, de dégoûts, de peu de jouissances, et de douleurs.
Outre le respect que I on doit à l’enfance, il faut encore avoir pour elle beaucoup de
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patience, de tolérance, de complaisance de tous les instans. L’enfant est un petit sauvage difficile à apprivoiser. Mais si tous ces égards sont dus à l’enfance, qui ne les obtient que par sa faiblesse intéressante et les espérances lointaines qu’elle offre en échange des soins assidus qu’on lui prodigue, combien ne doiton pas de vénération, de soins respectueux à la vieillesse, trop dédaignée de nos jours*? On pardonne à l’enfant ses caprices, ses colères ; les infirmités de son âge ne rebutent ni ne dégoûtent ; on entoure son berceau de fleurs; on l’accable d’offrandes; on remplit ses petites mains de bonbons et de joujoux; on n’en reçoit pour récompense que des larmes, mais on le couvre de baisers.
* Lorsqu’un vieillard paraissait dans les spectacles a Athènes , tout le monde se levait spontanément en signe de respect. Combien de jeunes gens dans ce siècle auraient grand besoin d’aller à une pareille école , car on dirait , en les voyant si peu respecter les vieillards, qu’ils semblent croire ne devoir le devenir jamais! C’est pour cela , peut-être, qu’il en est tant qui font tout cc qu’il faut pour ne pas parvenir à une belle et saine vieillesse.
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Une jeune lille , qui n’est encore qu’un bouton de rose, est l’objet de la prédilection de ses pareils. On l’idolâtre : son père et sa mère ne la contemplent jamais assez ; leurs cœurs palpitent lorsqu’ils pressent contre leur sein cette innocente créature , dont les moindres caresses leur promettent des jouissances délicieuses , alors que leurs fils , entraînés par l’amour de la gloire, ou l’attrait de toute autre vocation, ne leur ont laissé, en quittant la maison paternelle , que cette fille pour toute consolation de leurs vieux jours.
Pourquoi donc , par une indéfinissable bizarrerie, sommes-nous assez insensibles, assez ingrats, pour dédaigner, ridiculiser les vieillards, les vieilles femmes, plus encore les vieilles 1 il les , et avoir même pour ces dernières une sorte d’aversion ? Ce sexe , auquel nous devons tant , ne mérite-t-il pas à tout âge notre déférence? Ces vieilles qui, trop souvent, sont l’objet des injustes mépris, non-seulement des bouillies , mais des autres femmes, n’ont-elles rien fait, pendant leur longue carrière, pour
être traitées avec plus de ménagemens , et se voir entourées de plus de considération , que l’esprit de frivolité' qui domine dans les sociétés, que l’e'goïsme et l’ingratitude presque universels, ne leur en accordent?
Voyez cette mère courbée sous le poids des ans, dont les rides ve'n érables se comptent par le nombre de ses enfans et de ses petitsenfans ; que ne lui doit-on pas? Partout où elle paraît n'a -t- elle pas droit aux prévenances, aux attentions , à la préséance? Saurait-on jamais la payer assez de tout ce qu’elle a fait , de ce qu’elle a souffert, pour élever une famille nombreuse? Faudra-t-il parce que de longs travaux, des chagrins, des souffiances, des maladies et Page, lui ont fait perdre les agrémens qui , avant qu’elle fut devenue mère , attiraient sur elle tous les regards, elle soit délaissée, livrée à elle-même, et reléguée loin du monde, dans la solitude, quand, par son expérience, souvent sou esprit et ses vertus , elle a tant de quoi faire oublier quel est bien loin du printemps de
sa vie , que l’inexorable main du temps a change' sa blonde ou brune chevelure en cheveux argentes, que son costume d’un demisiècle est proscrit par la mode , et surtout que sa bouche , jadis vermeille , aujourd’hui décolorée , est presque dégarnie de ses dents ?
Oh ! combien , au lieu d’être à charge , ne doit pas être précieuse l’existence d’une grande maman dans une famille pour laquelle il est rare qu’elle n’ait pas consacré ses plus beaux jours , usé sa vie laborieuse, souvent dans les angoisses, les peines et les ennuis ! Quand la tombe fatale la réclame , honte à ceux qui ne sauraient la regretter , ni la pleurer ! car l’habitude de la voir attentive, de jouir de sa présence, de ses soins, de l’entendre raconter ce qui s’est passé sous ses yeux , ce qu’elle a su prévoir pour les siens et sa postérité, doit laisser un grand vide dans la maison dont elle est la respectable doyenne , et dans le cœur de ses enfans dont elle était le meilleur guide.
Voyez cette vieille tille qui n’a pu se marier faute de fortune ou de beauté, deux
choses absolument indépendantes de nous; vous la trouvez revêche, caqueteuse, atrabilaire, médisante, me'contente de tout, hargneuse et caustique. Vous riez de sa perruque rajeunissante, de ses falbalas antiques, de ses yeux caves, de ses joues ride'es, de sa mâchoire allongée , démeublée ; vous craignez plus , dites -vous, sa langue que ses dents, parce qu’elle n’en a plus que quelques unes. Mais vous , qui semblez vous appesantir sur des defauts inséparables de la vieillesse qui vous talonne à votre tour; vous qui ne parlez d’elle que pour la peindre en traits hideux, pourquoi verser sur elle le ridicule à pleine main? Vous ne songez donc pas que si elle est restée fille , c’est qu’elle a préféré le célibat qui excite votre malignité déplacée , afin peut-être de ne pas abandonner un père dont elle a su consoler les vieux ans, et pour lequel elle a su remplacer tout ce qu’il avait perdu? Elle est vieille; elle a été condamnée par le sort , comme vous le serez peut-être , à demeurer lille ; mais son cœur n’a-t-il pas souffert du long veuvage qu’elle
s est imposée? Elle a, cpioi qu’on en dise, des vertus cjue bien d’autres n’auraient pas le courage de pratiquer.
Vous, jeunes et sémillantes étourdies, pensez donc sérieusement que chaque pas aussi vous mène à la vieillesse. Ne serez-vous pas alors contentes qu’on use envers vous de cette indulgence que vous semblez ignorer , et qu’on doit aux défauts que donnent les années , défauts qui naissent presque toujours des contrariétés , du dépit, des privations humiliantes qu’on éprouve en l’absence des égards qu’on attend de ses semblables; dont la désolante malignité, l’accablante injustice, le froid dédain , donnent de l’humeur et la continuelle envie de s’en venger. Il n’est donc pas étonnant que des vieilles filles , telles que celles que je viens de peindre, soient vindicatives , même méchantes , inexorables, comme on l’a été envers elles , dès qu’elles ont cessé d’être jeunes.
Si I aile de I amour, au printemps de votre âge» Caresse mollement votre joli visage,
Où folâtrent les ris , où brille le plaisir ,
Le temps sur vous , bientôt , viendra s’appesantir , Rt de sa main de fer sillonner son ouvrage.
Alors on vous verra, retenez ce présage,
A votre tour , jeune et tendre Zelmir ,
Méchante par dépit , vous irriter , gémir ,
De n’avoir plus rien en partage.
Femmes, qui avez à vous plaindre des rigueurs de l’âge , que n’ai-je à ma disposition la fontaine de Jouvence, je vous inviterais toutes à venir vous y rajeunir. Mais mon art ne peut que vous empêcher de paraître moins âgées : c’est beaucoup ; je vous offre des ressources qui sont seules en mon pouvoir.
On voit des femmes âgées avoir plutôt encore de bonnes dents que de belles. Elles doivent être extrêmement jalouses de les conserver jusqu’à la lin de leurs jours ; car c’est le dernier ornement dont elles puissent se glorifier. Ce n’est jamais impunément , poulies dents qui restent à cinquante ou soixante ans, qu’elles éprouvent le moindre choc. Les sucs nourriciers n’ayant plus cette vigueur que
leur donne la jeunesse , il faut donc supplée, i, cette insuffisance par les soins quotidiens que demande l’entretien de sa bouche. Quant , après avoir eu des richesses, il reste encore quelques perles, pourquoi les laisser ternir , ou se dégrader entièrement. « La propreté , vertu de tous les iiges , ne doit-elle pas nous inviter, quand la vieillesse nous courbe, nous Hde , nous dessèche , et nous mine en détail ,
,, fai,e usage fréquemment des moyens de voiler au moins , au profit de l’amour-propre, les torts qu’elle nous fait ? »
Je vois souvent des femmes de soixante ans, auxquelles il ne reste que quatre ou six dents à chaque mâchoire , et qui semblent n’y plus tenir, soit parce que le regret d’avoir perdu les autres leur donne de l’insouciance pour celles qui leur sont restées fidèles, soit parce que la crainte de les ébranler en y touchant, de les perdre , leur ôte l’envie de les entretenir. Cependant, elles pourraient, à la rigueur , les conserver ; il est vrai que souvent on pourrait croire qu’un dur mastic enveloppe
CCS tristes reliques , et qu’il ne forme, par son amalgame avec elles , qu’une ou deux seules dents de toutes , tant elles sont chargées d’un tartre épais qui contribue à leur prochaine destruction.
« Abdal - Samud , oncle de deux premiers califes de la maison des Abbassides , a vécu fort long-temps , et n’est mort qu’en l’an i85 de l’égire , sous le califat de Ilaroan. On dit
de lui qu’il ne perdit jamais une dent, parce que ses deux mâchoires , tant la supérieure que l’inférieure, étaient chacune d’une seule pièce » .
L’expérience prouve que les dents de cet homme étaient enveloppés d’une masse de tartre , et que , dans ces climats , comme dans les noires, il y a des gens qui se doutent à peine qu’ils ont des dents , ce qui , comme on le voit, leur en procure une surabondance effrayante.
Je me rappelle qu’un grand seigneur de
Cordoue, en Espagne, pendant mon séjour en ce pays avant sa révolution , vint tout exprès à Madrid pour se faire faire une opération qu’il croyait devoir être très douloureuse. La seule dent qui lui restait de la mâchoire inférieure, était une canine enduite à la longue d’un tartre très épais, et tellement devenue volumineuse par les couches successives qui s y étaient agglomérées, que les médecins, étonnés de cette monstruosité, l’adressèrent chez moi pour en connaître îi fond la cause. En voyant cette espèce de défense d’hippopotame , qui ne paraissait pas faite pour appartenir à une mâchoire d’homme , je fus vraiment stupéfait , car c’était une nouveauté pour moi , comme c’en avait été une pour les docteurs qu’on avait consultés. Après l’avoir bien examinée, je vis que cette curiosité n’était qu’un triple enduit de tartre très solide, dont la seule dent qui restait était entourée, et j’en fis aisément l’extraction. Croira-t-on qu’elle pesait deux onces et demi , et qu’elle obstruait les deux tiers de l’ouverture de la bouche, comme une
petite tour restée seule au milieu des ruines d’un vieux castel.
Géraudly, chirurgien - dentiste du duc d’Orléans, en 1 7 3 7 , rapporte dans son Art de conserver les dents,, page i35, un fait à peu près semblable. « J’ai vu , dit-il , une personne à qui le tartre ou tuf était devenu d’une grosseur si démesurée, qu’il s’était joint d’une mâchoire à l’autre et empêchait le mouvement de la mâchoire inférieure. Il ne restait qu’une petite ouverture pour passer le bouillon ou quelque autre chose, afin de nourrir le malade , etc. »
J’ai eu souvent l’occasion de voir des vieillards dont la langue était excoriée par le frottement perpétuel de dents tellement usées , qu’elles présentent des aspérités quelquefois aussi tranchantes que des petits morceaux de verre cassé. Il suffirait de les limer pour donner à la langue son état naturel , en la débarrassant de ces voisines incommodes. Il faut qu’011 se persuade bien que cette opération ,
toute simple qu elle paraisse, est de la plus grave importance. Une dame que j’ai connue est morte d’un ulcère à la langue , occasione' par une irritation continuelle , causée par une aspérité d’une grosse molaire cariée , qu’elle eut l’entêtement de ne pas vouloir se laisser limer, malgré mes instances, les représentations de son médecin et de sa famille.