DES DENTS ARTIFICIELLES
Tous ceux qui tirent les dents ne sont pas toujours assez habiles pour 1 es bien extraire , car il se présenté, à chaque instant, des difliculte's nombreuses et nouvelles que la science meme n’a pu prévoir, que Inexpérience n’a jamais rencontrées et qui embarrassent souvent le praticien le plus exerce. Aussi ne voyons-nous que trop de personnes qui ont à se plaindre de la cruelle maladresse de ceux auxquels elles se sont malheureusement confiées. (Voyez mon Mémoire dans le Journal de Médecine , de juillet 181O. ) Que de graves accidens n’en résulte-t-il pas ! 11 est donc bien important de s’adresser , autant qu’on le peut, à un homme instruit, au lieu
de s’abandonner entre les mains du premier venu , et d’avoir à craindre de s’exposer à de plus grands maux que celui dont on desire se debarrasser. Sans doute il est beau de savoir bien opérer, de savoir bien extraire les dents, et mieux encore de savoir employer les moyens de lès conserver toutes les lois qu’il est possible. Mais tout cela ne suffit pas pour constituer le vrai dentiste qui doit être familiarisé avec toutes les parties de son art et les connaître parfaitement. Il en est une aussi qui demande principalement beaucoup d’intelligence, d’habitude, d’adresse et de tact, parce qu’il faut inventer, combiner les proportions , assortir, ajuster, polir et fixer avec la dextérité, et la perfection qu’on doit attendre d’un excellent mécanicien. Il s’agit des dents artificielles .
Pour bien mettre les dents , il faut en avoir fait, en avoir manqué des milliers; c’est l’écueil du dentiste ; c’est ce qui fait sa renommée , ou l’empêche d’obtenir une réputation , car il faut qu’il sache et qu’il ait la bonne foi de dire, sans être jamais guidé par un vil in-
térêt, s’il est dangereux ou avantageux de remplacer une ou plusieurs dents par des dents artificielles, parce qu’il est des cas où il est nuisible d’en mettre, comme il en est beaucoup où il est extrêmement necessaire d’en placer, pour aider puissamment à la conservation de celles qui restent.
Celui qui ne sait qu’ôter les dents, c’est-àdire d 'tmii'C , n’est pas dentiste. Celui qui sait et préféré les conserver, celui qui en sait faire, cl, qui plus est , sait bien les mettre , c’est-àdire sait corriger , remplacer, imiter la nature; enfin , créer, tirer pour ainsi dire, la vie delà mort, est dentiste, et un homme habile.
Un ancien praticien disait : « Puisque l ien ne \ ieillit plus que le défaut des dents, surtout au-devant de la bouche, de quelle ressource est pour nous l’art qui, tantôt nous remet dans notre état naturel, et tantôt semble reculer la vieillesse ! »
Malgré tous ces avantages présentés , préconisés dans les écrits des sa vans, il n’est pas
étonnant que beaucoup de personnes montrent de la répugnance à faire remplacer les dents qui leur manquent par des dents artificielles. Comment cela ne serait-il pas ? N’en tendentelles pas dire à la plupart de celles qui s’en sont fait mettre, qu’elles tombaient à chaque instant; que c’est d’un trop gênant assujettissement, d’être journellement entre les mains de son dentiste; qu’elles changent de couleur et qu’en peu de jours elles deviennent très noires; qu’on peut les avaler sans s’en douter ; qu’elles occasionent la chute de celles auxquelles on les assujettit; qu’elles donnent des fluxions ou mauvaise odeur à la bouche ; qu’il est impossible , lorsqu’il manque plusieurs dents , de les remplacer de sorte que tout le monde ne puisse s’en apercevoir, que ces dents étaient quelquefois si mal placées , qu’elles empêchaient plutôt la mastication qu’elle ne la facilitaient. Toutes ces absurdités ne suffisentelles pas pour détourner beaucoup de personnes d’avoir même l’envie de faire réparer le mal causé par quelque accident ou les injures de l’âge; pour effrayer ceux qui perdent
leurs dents, n’importe comment, et les éloigner à jamais de l’intention de se faire remeubler la bouche?
11 faut convenir et avouer avec peine que, par malheur, on s’adresse souvent à des ignora ns, comme il y en a beaucoup, qui se mêlent effronte'mcnt de ce qu’ils 11e connaissent pas, et ont l’audace de travailler, sans avoir la moindre notion d’un art dont ils sont la honte, sans avoir acquis le droit d’opérer, ({lie tout honnête homme instruit s’empresse d’obtenir avant de se hasarder à exercer la profession de dentiste. Cet art diflicile et très étendu, parce qu’il se rattache principalement à la connaissance de toutes les maladies de la bouche que quinze années d’observations constantes suffisent à peine pour bien traiter , et dans lesquelles on rencontre tous les jours les opérations les {dus délicates et des obstacles imprévus, que le plus expert renonce à vaincre, encore plus à brusquer, en tentant une expérience , dans la crainte de compromettre sa réputation , qui lui est plus pré-
cieuse cjuc tout le lucre provenant d’un travail hasarde' et même dangereux.
L’ignorant ne voit, ne connaît point d’obstacles : aussi, que de sots en tout genre font fortune, parce que, ne prévoyant aucuns dangers, ils marchent hardiment dans la roule. L’honnête homme qui réunit la probité aux lumières, hésite, par prudence et non par timidité, en se disant : Dans le doute, abstienstoi.
L’ignorant auquel le hasard peut communément vous livrer, pour faire des opérations nécessaires dans une bouche déparée, à laquelle on peut rendre son premier éclat , ou du moins une partie, peut y causer des dégâts irréparables. Le vrai savoir seul peut imiter, surpasser la nature; l’ignorance , en voulant la seconder, la tue; en voulant la copier, la défigure, la rend hideuse; et, au lieu de louanges , elle ne recueille que blâme et que mépris.
Quand les ignorans trouvent l’occasion de
s’enrichir, peu leur importe le mal qu’ils vont faire, ou qu’ils ont fait; ils ont ce qu’ils convoitent; ils ont de l’or, ce qui vaut mieux pour eux que la plus solide et la plus honorable réputation. Ils jouissent en se disant :
« L or change en demi-dieux des hommes inconnus , Et dix mille louis l'ont autant de vertus.
Aujourd’hui que l’art du dentiste ne s’étale plus sur les tréteaux de Thespis, qu’il est porté à un grand degré de perfection, et qu’on peut aisément distinguer le charlatan , le jongleur, du véritable et bon praticien, est-il tlonc si difficile de s’adresser à un dentiste bien famé , surtout à Paris , où les honnêtes gens instruits se sont heureusement ligués dès long-temps contre tous les empiriques, que la sagesse de tout gouvernement doit proscrire partout où ils seraient tentés défaire des
dupes ; sagesse qui , un état précieux d’embrasser? D’ail le
chaque jour, ennoblirait qu’on rougissait autrefois urs, ne voit-on pasaujour-
cl’liui dans tonies les grandes viiies, autant d’hommes distingues qu i l’honorent , qu’il en est dans la capitale? Tous les souverains de l’Europe ne montrent-ils pas l’estime qu’ils ont pour un dentiste expert en le titrant, en le pensionnant, en le décorant, afin de l’attacher dune manière stable à leurs personnes, parce qu’ils savent bien qu’ayant des dents comme les autres hommes , et sujets, comme eux, à la douleur, ils ont besoin de faire entretenir leur bouche, et de se préserver des maux aigus qui pourraient troubler quelquefois leurs travaux importans et leurs jouissances? Si j’ai fait mention de ce moderne usage , autrefois ignoré dans les cours qui , maintenant , savent fixer utilement près d’elles des hommes de mérite dans ce genre , qu’ elles eussent naguère dédaignés, c’est, qu’entretenant une correspondance assez suivie avec la plupart de ces confrères , honorablement privilégiés , j’apprends par eux chaque jour, avec une orgueilleuse satisfaction , de quel degré de considération on a senti la nécessité de les investir, connue pour lutter avec plus de succès contre
le Iriste préjuge qui semble encore les poursuivre sans distinction , et l’anéantir, en faisant approuver par l’opinion , le choix qu’on a (ail d’eux. C'est ainsi qu’on a su leur donner une émulation noble et généreuse, qui contribue efficacement à les rendre dignes des égards de la grandeur qui les accueille et les récompense, sans qu’actuel lemeut elle ait à craindre de compromettre sa dignité, en appelant près d’elle des hommes qu’elle entoure de sa confiance et d’honneurs. Pourquoi les étrangers , les curieux de tous les pays qui viennent à Paris, et ceux memes qui en sont habitans , se laissent-ils éblouir par l'exposition permanente de dents postiches, de râteliers complets , isolés , ou adroitement ajustés à des masques de cire qui semblent, en souriant aux passans , les inviter à entrer chez cette espèce detableliersqui , plutôt sculpteurs d’os et d ivoire , que dentistes, leur ajusteront, comme ils l’entendront , de beaux peignes très finis dans la bouche? Car, n’en déplaise à ces merveilleux fabricateurs de dénis bien enchâssées dans des gencives colorées ave»
art, elles sont toutes faites comme dans le moule. Leurs dimensions uniformes , régulières , comme si elles étaient faites pour la meme mâchoire , sont si éloignées de celles que produit la nature , qu'elles ne sauraient supporter le coup d’œil sévère du connaisseur.
Si le fameux Curtius, dont le salon était rempli de ligures de cire de sa façon et de portraits qu’il montrait sur les boulevarts , revenait au monde , ne serait-il pas tenté de croire qu’il a autant de rivaux dans tous les coins de Paris, qu’il y a de soi-disant dentistes, dont les uns, après avoir extirpé les durillons de vos pieds, vous nettoieront très proprement la bouche, en se servant, sans doute, pour travailler à ces deux extrémités, de la même trousse d’instrumens.
À la vue de certaines enseignes, qu’on prendrait plutôt pour celles de quelques chétifs spectacles de pantins, que pour celles de <|uel(|u’un qui s’annonce comme faisant des opérations chirurgicales; en voyant le même
personnage tout à la lois se disant coupeur clc cors et dentiste, figurer dans une caricature grotesque qui tapisse la porte des corps-degarde et les carrefours, paraîtrait-il moins bizarre de voir au-dessus de la porte d’un parfumeur : Un tel, parfumeur et serrurier ? fous ces afficheurs ne méritent pas plus de confiance que d’indulgence. Le talent qui se révolté contre eux ne saurait encourir le risque de passer, en les signalant , pour être mû par l’envie. Faudra-t-il, quand les funestes entreprises de l’ignorance empêchent qu’on le distingue et qu’il n’obtienne ni confiance , ni estime , faudra-t-il qu’il n’ose élever la voix contre ces appâts multipliéset tendus sans cesse à la crédulité, lorsque c’est encore plus pour 1 humanité trop aisément séduite qu’il parle, que pour l’honneur de l’art? Ces étalages de dents faits pour augmenter le nombre des dupes, annoncent-ils la parfaite connaissance de la forme exacte et naturelle de la mâchoire , et même des dents? Tous ceux qui voient une poupée qui leur sourit en leur montrant des dents d ivoire arlislement rangées en apparence ,
admirent, s’extasient, prennent l’adresse de l’homme sans pareil qui a fait un chef-d’œuvre unique, et se gardent bien d’aller, quand ils en ont besoin , chez l’homme modeste qui opère bien et ne s’affiche pas ; et s’ils s’en repentent, il n’est plus temps d’y avoir recours.
J’invite , à ce sujet, plusieurs de mes confrères, très distingues d’ailleurs par leurs talens , et qui , pour les afficher et les faire valoir, n’ont pas besoin d’enseignes dans lesquelles on reconnaît cette vieille teinte de charlatanisme qui leur sied si peu , parce qu’ils ne cherchent point à fasciner les yeux ; je les invite, dis-je, à faire disparaître ces énormes molaires de bois peintes en rouge , qui ressemblent plutôt, avec leurs trois ou quatre racines gigantesques, à des sellettes ou des tabourets qu’à des dents , et qui éloignent au lieu d’attirer ceux qui ont besoin d’avoir recours à notre ministère : car on ne peut disconvenir qu’un tel étalage n’ait quelque chose de ridicule et de repoussant.
L’homme par excellence , Sabatier , d illustre mémoire, que regretteront long-temps ceux qui 1 ont connu et su apprécier, disait, à l’occasion des dents artificielles . « Ce n’est pas au milieu des cadres dores , ni dans les mâchoires de cire qu’il faut les juger , c’est dans les bouches humaines. Tout homme peut, avec un modèle, sculpter une dent; mais il appartient à très peu de gens de les bien poser, et de bien leur faire faire leurs fonctions. » Il disait aussi qu’un bon dentiste était un homme bien précieux à la société.
Il est fort étonnant que , dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, un art, dont le but est de conserver l’organe le plus nécessaire à la mastication et à la digestion , à rendre la voix belle et sonore , à maintenir l’état sain de la bouche, l’haleine douce et agréable, à prévenir celte foule de maladies de poitrine, trop souvent causées par des dents cariées , dont les exhalaisons putrides sont
constamment respirées et absorbées par les poumons : en (in , que l’ornement le plus précieux des hommes et du beau sexe , soit encore livré à l’impéritie , et plongé dans un oubli mortel , qui s’oppose aux progrès de cette partie intéressante de la santé humaine. Il est temps de retirer un art si précieux de l’ignorance et de l’oubli ; il est temps de dévoiler et de détailler avec précision les procédés les plus salutaires à la conservation des dents et de la bouche ; il est temps , enfin , que les hommes instruits, qui réclament nos .soins, puissent distinguer les chirurgiens honnêtes , qui , avec principes et probité , obtiennent dans leur pratique des succès marquans, de ces nombreux ignorans qui mutilent les bouches les mieux organisées , altèrent ou abîment les dents , les remplacent par des procédés dangereux qui achèvent de détruire celles qui pourraient servir encore longtemps.
Tout le monde a des dents sujettes à tous
les ineonvéuicns qui y sont attachas : Qui que ce soit ne peut doue dire qu’il n’aura jamais besoin de dentiste. Quand elles naissent , on ne peut , sans risque , se passer des secours de son art ; quand on veut les conserver, il faut y recourir; quand on doit les perdre, on en a plus besoin que jamais, parce qu’elles font souffrir , et que la douleur est un implacable tyran. Il faut donc fermement se de'cider à lui résister , à la vaincre, et bannir surtout la crainte, qui ne doit avoir lieu, quand on est oblige' d’avoir recours à un dentiste , que lorsqu’on s’adresse à un ignorant , ce qui est facile à éviter.
Un habile dentiste est tout à la fois le réparateur et le conservateur des dents. Si une pièce artificielle est bien faite et bien fixée par de légères branches à ressort et non des ligamens de soie, elle ne tombe jamais, ou cela est très rare; et si cet accident arrive, c’est presque toujours la faute de celui qui l’attache lui-mème ; car il y a beaucoup de
personnes qui désirent les mettre et les ôter à volonté. La seule sujétion , lorsqu’une pièce est bien faite et bien ajustée , comme je 1 ai dit plus haut, c’est d’en avoir soin comme de ses propres dents et de voir son dentiste une ou deux fois par an.
Quand on n’emploie que de bons matériaux pour fabriquer des dents artificielles, et que les personnes auxquelles on en met aiment la propreté, elles ne doivent changer de couleur qu’après trois ouquatre ans ; encore ne serait-ce qu’en cas de maladie pendant ce laps de temps , car les malades ne veulent ou ne peuvent s’assujettir à laver fréquemment leur bouche, ou ceux qui les entourent négligent de leur recommander ce soin, plus nécessaire que lorsque l’on est en bonne santé. Si , au contraire , le sujet est sain , ses dents restent bien plus longtemps sans changer de couleur; et quand même une pièce de dents se détacherait en mangeant, il est impossible de l’avaler sans s’en apercevoir. Les dents artificielles , l’expé-
riencc me le prouve , conservent plutôt celles auxquelles ou les attache, quelles ne les font tomber, parce qu’elles leur servent de point d’appui 5 et, d’après des procédés ingénieux, on a vu souvent des dents prêtes a toinbei , redevenir fermes par la présence dune pièce artificielle qui avait été bien placée. Jamais, si l’on a soin de les nettoyer tous les jours , elles ne donnent mauvaise odeur à la bouche. Beaucoup de gens , naturellement malpropres, prouvent qu’il n’est pas besoin d’avoir des dents artificielles, pour avoir une baleine insupportable. Quand un artiste habile a bien trouvé la nuance de l’émail des dents de la personne à laquelle il en faut une ou plusieurs , il est impossible à l’œil le plus exercé et le plus lin , de s’apercevoir qu’elle a de fausses dents .
* Au moment où j'écris , nous possédons la plus telle collection de dents incorruptibles que l’on puisse voir; mais que de temps il a fallu pour arriver à un degré de perfection tel que nous obtenons toutes les nuances si admirablement variées
de la nature !
Ce résultat , |e dois le dire, est le fruit de recherches péni-
Comme rien n’est si naturel à voir qu’une bouche garnie, et qu’on est toujours plus frappe' des difformités d’autrui que des agrémcns , la vue est tout d’un coup familiarisée avec un objet qui est à sa place ; et, plus l’art se rapproche de la nature , moins les yeux sont prompts à le découvrir.
Les Anciens , nos maîtres en tant de genres, n’ont par connu l’art heureux de réparer la perte des dents naturelles par l’application des fausses dents. Le peu de notions qu’il nous ont transmises fait penser qu’il n’a été , ni fort répandu , ni fort célèbre dans leur temps. Que dirait Cicéron , qui attribue , dans son ouvrage sur la nature des dieux , l’origine de l’extraction d’une dent, à Esculape, s’il
blés et de nombreux essais , dont le mérite revient en grande partie à mon lils , reçu à la Faculté de Médecine de Paris , et qui , depuis cinq ans, toujours à mes côtés, a dignement profité de mes conseils et de ma longue expérience. Aussi , ce jeune homme, que la nature a si heureusement partagé, chez lequel la maturité de la raison a devancé l’àge , est il placé au premier rang parmi nos praticiens les plus habiles.
voyait de nos jours un dentiste égaler, surpasser la nature en reproduisant les dents qui manquent? En effet , comme le dit ingénieument un écrivain , en parlant de cette invention , ou plutôt de celte perfection moderne dans la confection des dents artificielles :
« Est-il l ien de plus beau qu’une bouche tou jours saine, ornée de belles et bonnes dents toujours fraîches et jamais gâtées? Rien déplus précieux à la santé , et de plus favorable aux forces? Enfin, dans l’âge avancé, n’est-on pas encore heureux de remplacer de vieilles dents cariées, par de belles et bonnes dents artificielles , qui , bien exécutées et solidement ajustées , rendent exactement les memes services que les dents naturelles de l’âge moyen, à tel point qu’on peut dire avec raison que les productions de l’art sont, à tous égards , plus parfaites et plus belles que celles même de la nature » .
Mais terminons.
xV quoi servirait tout ce que je viens de dire,
en me renfermant dans un cercle étroit, alin de ne point fatiguer le genre de lecteurs auxquels je me suis adressé , si je n’ai pas eu l’avantage de les convaincre que l’art peut et doit seconder la nature ; que l’insouciance est plus leur ennemie que les maux memes qui en sont le triste cortège 5 que résister au langage de la vérité et de l’expérience , c’est se condamner au rôle stupide de la brute, indocile à la main qui veut la guider et la soulager? Quelqu’un a dit :
« La paresse pour l’homme est presque le bonheur».
Il est trop vrai que l’apathie , le volontaire engourdissement dans lequel se complaisent une foule de gens , une inaction constante et monotone, sont une sorte de félicité pour les individus sans âme et sans énergie. Ne pourrait-on pas dire avec bien plus de raison :
u La paresse, de l’homme , éloigna le bonheur ».
Que de choses ne pourrait-on pas entasser en preuves de cette vérité ! On néglige ses
ior» —
affaires , ses interets ; on n’aime pas l’occupation , le travail ; on ne peut s’appliquer à l’étude; l’esprit reste inculte et sans ornement. Il y» des êtres vivans qui vraiment sont des espèces de végétaux.
Comment , doué de raison , peut-on négliger l’enveloppe de son âme , cette émanation divine qui semble nous assimiler au grand être , en nous rapprochant de son essence ? Rien devrait -il fixer plus notre attention, exiger plus de soins assidus? Ce reproche n’appartient pas heureusement à tout le monde, car on a grand soin de sa chevelure , de ses ongles , de ses mains , de ses pieds ; mais on songe à peine à ceux que réclame journellement la bouche.
On voit étinceler les diamans et briller les pierres précieuses au cou , aux bras d’une femme qui , très orgueilleuse de cette parure, ne rougit pas que chacune de scs dents soit un morceau d’ardoise. Des doiets de
telle autre jaillissent des étincelles que l’œil à peine peut fixer; les rubis, les émeraudes ,
les coraux , les saphirs , les turquoises , les opales , forment sur son front un riche diadème, tandis que deux demi - cercles de tartre jaune ornent sa bouche... Quel contraste entre le peigne d’or surmonte de perles qui relient ses cheveux et les deux rangs de
gencives livides servant de sertissures à des
dents qui vacillent à chaque mouvement de la langue ! On songe à enrichir le joaillier dont le brillant mais inutile ouvraee donne une
grande importance; à peine sait-on la demeure du dentiste
Malgré tous les livres, malgré toutes les leçons que donnent les infirmités qui proviennent de la négligence pour la bouche, les indomptables préjugés multiplient les victimes, et le mal se propage plus promptement que la vérité. Remarquez qu’un très grand nombre de personnes courent chez le dentiste lorsqu’elles y sont forcées par la douleur , beaucoup plus qu’elles n’y sont conduites par le désir de la prévenir et de faire conserver leurs dents.
I n (les plus grands amis de l’humanité , Tissot, qu’il suffit de nommer pour donner une ide'e de toutes les vertus du médecin philanthrope, s’exprime ainsi : « On peut dire des maux de dents ce que j’ai dit des rhumes; les malades et les médecins les négligent quelquefois beaucoup trop, ou les laissent s’invétérer, et ils ont les suites les plus tristes, » La douleur continuelle et l’insomnie détruisent la santé, produisent souvent la fièvre, et, en affaiblissant le genre nerveux, jettent souvent dans les vapeurs et les convulsions. Les dents se gâtent totalement; et, outre le désagrément qui en est la première suite, le malade, réduit à ne vivre que de soupe et de bouillie, a moins d’avaler sans mâcher, ruine son estomac à force d’indigestion ; et l’on voit souvent des personnes que quelques violons maux de dents changent au point de les rendre méconnaissables, et qui ne se remettent jamais parfaitement. 11 est donc extrêmement important, dès que les maux de dents reviennent fréquemment, d’en rechercher attentivement la cause, et de la combattre avant que la santé
soit altérée et que les dents soient gâtées au point qu’on ne puisse plus espérer de guérison sans les perdre. L’on ne fait quelquefois pas assez d’attention aux maux qui ne menacent pas la vie; ils ne sont cependant pas moins à craindre que ceux qui ne tuent pas, mais qui font vivre misérablement.
Voyez ce vieux cre'sus qui veut encore imiter Adonis, et qui néglige plus sa mâchoire que de brillantes futilités : n’esl-il pas chaque jour à la veille de perdre les dernières racines qu’il a laissé tomber en dissolution dans une bouche qu’il n’ouvre que pour épouvanter les ris et les plaisirs? Je plains beaucoup ce ci-devant jeune homme, s’il est gastronome; car, comme le dit l’aimable Désaugiers:
Une houclie est indispensable Pour manger sa part d’un repas ;
Mais mâcher est un préalable ,
Quand les morceaux ne fondent pas.
Le nez respire et la main touche De Cornus les dons succulens ;
Mais à quoi bon ouvrir la bouche ,
Si par malheur elle est sans dents.
Voyez cotte duègne qui déclame contre ce qu’elle appelle les arracheurs de dents , qui n’ont point coopère' à la chute des siennes, et qui desserre à peine ses lèvres de peur qu'on n’aperçoive qu’elles cachent des clous de girofle , dont le parfum indique assez qu’ils ne sont pas tirés des îles Moluques.
Voyez ce discoureur assommant qui vous parle sous le nez en lançant de petits jets de salive sur la ligure étonnée de ses trop bénévoles auditeurs.
Voyez cet orateur profane ou sacré, suant pour se faire entendre, et dont la voix s’étouffe entre des monticules de tartre, se retirer sans avoir produit d’autre effet que du bruit et que de faire bailler son auditoire.
Ils ont tous négligé leur bouche — O préjugés !...
L’anecdote suivante peut compléter ce tableau.
Quelqu’un disait de feu monsieur son cher père , d’illustre et rayonnante mémoire , et mort à plus de quatre-vingt-dix ans, qu’il ne s’était jamais fait nettoyer la bouche.
Une personne qui avait long-temps vécu près du bon homme , répondit : « Mais aussi , pendant quarante ans, à quelle distance respectueuse et calculée n avais-je pas l’attention de me mettre, lorsque le défunt daignait m’adresser la parole? »
On ferait un livre de citations plus bizarres les unes que les autres. Mais que de livres enfouis dans la poussière , quoique faits pour instruire des hommes et les guider pour leurs plus chers intérêts! Combien de bons ouvrages sur la santé, ignorés du vulgaire !
Quel dommage pour tous les gens qui laissent aller leur être au gré des caprices du temps, et dont l’haleine est redoutable à certains diptères , qu’ils n’aient pas du moins reçu de la nature l’avantage d’avoir comme le
caïiuan, crocodile (le Saint-Domingue, sous la mâchoire inferieure, au niveau perpendiculaire de l’œil , dans les rides de la peau, une glande renfermant du musc! Ils seraient sine-
ment un peu plus supportables *.
* M. C. Descum lil/,.
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