‹ Le dentiste des damesChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

CONSEILS AUX FEMMES QUI ONT LHABITUDE DE SE VETIR TROP LÉGÈREMENT, ET SONT ASSERVIES AUX CAPRICES DE LA MODE.

En écrivant en faveur de l’humanité, si souvent inattentive aux préceptes de ceux qui consacrent leurs veilles à la servir, il est presque impossible , lorsqu’on est obligé d’entrer jusque dans les moindres détails, de ne pas paraître , en quelque sorte, vétilleux aux jeux de ceux qui ne savent pas vous rendre justice , ou apprécier jusqu a la plus mince observation, si elle doit être de quelque utilité pour la santé. Mais qu’importent à celui qui veut atteindre à son but, les frondeurs et les sots, pourvu que sa tâche se remplisse avec succès ,

et ([ne l’approbation îles gens sense's soit la récompense de ses efforts ?

Je sais bien que ceux qui trouveront minutieux les soins que je recommande à toutes les personnes jalouses d’avoir une belle bouche, de s’affranchir des maux qu’entraîne l’insouciance sur cette partie , vont dire : Mais, pour les dents qu’est-il besoin de tant de précautions? Ne peut-on pas, sans assujet-

tissement, en avoir comme beaucoup d’autres, de belles et de bonnes? Mais parce qu’il y a des gens qui parviennent jusqu’à l’âge le plus avancé, sans avoir eu d’infirmité, croit-on qu’il importe peu de se prémunir contre tout ce qui les occasione? Si, à quatre-vingts ans , ce vieillard a conservé toutes ses dents , sans jamais avoir eu recours aux préservatifs des douleurs qui pouvaient affecter ces organes, parce que, comme on en voit plusieurs, il ne portait pas en lui le germe des maladies qui exigent des soins particuliers pour la bouche ; faudra-t-il se croire assez privilégié de la nature pour arriver jusqu’à la plus grande vieil-

lesse, sans avoir besoin ou du médecin ou du dentiste ?

Il y a une remarque très sérieuse et très importante à faire sur la négligence qu’on met à soigner ses dents ; c’est que sur cent personnes réunies au hasard, on en trouvera quatre-vingt-dix-neuf qui, faute de prévoyance et de soin, perdent , ou ont perdu leurs dents. Il y a des vérités qui ne cessent pas de l’être, quoiqu’on puisse les regarder comme exagérées. Ceci me conduit naturellement h combattre un préjugé presque partout adopté par l’insouciance ou la paresse , honteuse d’avoir une sorte d’aversion ou d’éloignement pour ceux dont l’art utile pourrait les préserver de bien des maux. On croit et l’on répète sans cesse que, sans avoir recours jamais aux dentistes, les gens de la campagne ont généralement de belles et bonnes dents. Je soutiens et j’adirme, d’après des observations très multipliées, dans mes voyages et chez les villageois, qu’ils sont plus ou moins victimes de l’abandon dans lequel ils sont élevés sous ce

rapport ; qu'il y eu a qui , faute cle savoir meme à qui s’adresser , sont exposes à des tourmens perpe'tuels occasione's par le très mauvais état de leur bouche, et que , livre's à des espèces de maréchaux, quand il s’agit de se faire extraire les dents qui les font souffrir , ils sont quelquefois tellement martyrisés par d’ignorans maladroits , qu’il aurait mieux valu pour eux savoir supporter avec une courageuse résignation les cruels accès de la douleur, que de se voir souvent casser la mâchoire et d’étre estropiés pour la vie. Dira-t-on qu’il n’y a pas quelques contrées en France , notamment l’ancienne Picardie, l’ancien Gâtinais, où il est rare de voir, surtout les femmes, avec < [uelques dents de reste , depuis l’âge de dix-sept jusqu’à vingt-cinq ans? Quelles que soient les eausesqui influentsurcette infirmité, attribuée aux eaux ou à l’air, j’ai la preuve certaine que beaucoup de personnes de ces pays , qui m’ont été envoyées, et auxquelles j’ai enlevé, avec la lime, les parties cariées de leurs dents, ont été préservées de leur perte, malgré la cause à laquelle on semble l’attribuer. Eli bien

que ccs personnes eussent négligé d’avoir recours à l’art , elles augmenteraient le nombre d’édentés qui habitent ces lieux, soumis, diton, à de malignes influences. Quand vos dents réclament des soins et sont en mauvais état, quelque région que vous habitiez, vous n’avez pas d’excuse à faire valoir en faveur de votre insouciance 5 il faut y remédier, ou je n’ai plus rien à vous dire , si votre goût est de ne les pas conserver.

Si je me permets d’examiner jusqu’à quel point la mode de se parer avec des costumes trop légers, adoptés par les femmes du siècle, influe sur la santé et particulièrement sur les dents, ne dois-je pas courir le risque d’ètre trouvé par elles un censeur trop rigide? Il faut cependant qu’elles me permettent de leur faire observer qu’avant moi des hommes plus instruits, mais sagement sévères , excités, guidés par une longue expérience, ont déclamé fortement contre la dangereuse folie de se vêtir trop légèrement et se sont, en cela, montrés les amis ardens de la santé des femmes impru-

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dentos entraînées par l'usage et l’exemple, qui, dans la saison des bals surtout, préfèrent courir le risque d’attraper un rhume, des maux de gorge, une douleur de dents cruelle, une fluxion de poitrine, la mort enfin, au plaisir passager et frivole de montrer que la nature a été prodigue envers elles de ses plus riches faveurs. O combien elles auraient soin de se mieux couvrir, si elles savaient à quoi elles s’exposent! Que de jeunes personnes moissonnées à la fleur de leur âge pour être sorties en sueur d’un bal où elles avaient charme tous les yeux ! Soit qu’elles s’en retournent à pied , soit qu’elles montent dans une voiture , ce qui est plus pernicieux, le froid qui les saisit devient mortel. C’est dans une fête qu’elles ont été trouver une fin prématurée; c’est l’indiscret désir de plaire ou la crainte d’être ridiculisées , pour avoir pris la précaution de ne pas s’exposer presque nues comme les autres à des suites funestes, qui les conduit au tombeau et met dans le deuil une famille dont elles faisaient les délices. Quel tableau élira vaut De'sessarts, médecin de l’en-

fa n ce cl delà jeunesse, n’a-t-il pas fait sut les inconvéniens <jui résultent de cet usage, pour la sanie' des femmes. «Comment pourraisje, dit-il, effacer de ma mémoire cette jeune personne qui, brillant de toutes les grâces et de la force de la jeunesse, jouissant, à six heures du soir, de la plus brillante saute, est entraînée sous le costume de la presque nudité dans une de ces lûtes que l’on pourrait comparer, avec raison, aux saturnales des domains ; et rentre à onze heures, saisie du froid , la gorge sèche , la poitrine oppressée, déchirée par une toux violente ci perdant bientôt la raison ; en proie au feu dévorant de la fièvre, ne recevant de notre art, qu’elle implore, de légers soulagemens que pour expier dans les longues souffrances de la phthisie et dans une fin prématurée la crainte de paraître ridicule *.

Que de médecins, que de dentistes seraient moins occupés sans cette funeste fantaisie

Résultats des observations faites dans plusieurs départe mens, sur les maladies qui ont régné pendant les six premiers mois rie l’an viii.

cl imiter, clans nos climats dont la température est si variée et si capricieuse, ces femmes élégantes de la Grèce cpii, placées sous un ciel moins changeant et plus chaud, n’avaient point à redouter ces tristes inconve'niens.

Il n’est pas rare de voir dans plusieurs parties de la France, notamment à Paris, trois saisons dans un jour, beau le matin, delà pluie à midi , du froid le soir. Il faut donc jeter plus souvent les yeux sur le thermomètre que sur le miroir, cle peur de s’exposer à cette intempérie. Le sexe le plus délicat, le plus faible, le plus en butte aux diverses influences de l’air, ne devrait-il pas se dire , qu’être soigneux de se préserver des maux qui le dégradent ou le font succomber , c’est employer le plus sûr moyen cleplaire aux hommes raisonnables, qui doivent être plus sensibles à la perte d’une belle fleur, qu’à la privation des sensations cju’ils pourraient éprouver en contemplant ses plus vives couleurs, en respirant ses parfums.

Sans doute , et vous ne le savez que trop , il est impossible à ceux dont vous desirez vous faire admirer , de re'sister au charme que fait éprouver la vue d’un sein d’albâtre qui palpite sous une gaze légère , ou de beaux bras arrondis par l’amour, ou d’une taille voluptueuse. 3Iais que sont les jouissances des yeux , quand , en obtenant l’avantage de pouvoir préserver des femmes imprudentes d’accidens funestes, qu’elles ne redoutent pas assez , on s’en procure de plus douces et de plus durables? Je dois donc préférer vous donner d’util es préceptes qui rentrent dans le domaine de mon art, â tout ce que, jeune encore, je pourrais, comme tant d’autres, éprouver de plaisir par les aimables et fréquentes imprudences que je me serais interdit de blâmer, et que, pour votre conservation , je dois ici combattre.

N’allez pas croire cependant que je vous recommande de reprendre les vieux usages; car je sais qu’on risque trop , en voulant et en crovant, pouvoir ramener aux coutumes suran-

nées, ceux qui tiennent opiniâtrement à des nouveautés ge'ne'raleinent adopte'es. Je ne m’aviserai donc pas, crainte de prêter à rire ou de faire ameuter et bourdonner contre moi le nombreux essaim de femmes partisantes de l’élégance admise aujourd’hui , d’après l’êlan donne' par nos savans artistes, auteurs de statues et de tableaux, conçus, exécutes d’après les plus beaux modèles de l’antiquité', de vous conseiller d’imiter dans vos toilettes nos bonnes et prudentes grand’mères; car, autant on a de raison pour vous reprocher d’avoir des vêtemens trop légers , autant on en avait pour trouver ridicule qu’elles en eussent de trop lourds. Mais elles bravaient les toux violentes, les fièvres, les fluxions, les catarrhes , les rhumatismes, les phthisiespulmonaires, etc.

Elles faisaient, malgré les triples matelas,

Qui servaient de rempart à leurs chastes appas,

De robustes enfans à face rubiconde ,

Orgueil de la maman, hère d’être féconde,

Et d’avoir des poupons comme elle , forts et gras. Sur le crâne ou portait la calotte piquée ;

De laine , la poitrine était aussi flanquée.

t ii pipon rembourre de coton du levant. ,

Kit automne, en hiver, servait de paravent.

Pour être chaudement , et de peur de la bise ,

Le printemps, l’été même , on le portait souvent.

Mais, aujourd’hui l’on n’a, quoiqu’on glose ou qu’on dise , Qu’une gaze , un linon par-dessus la chemise ;

Un peu moins, on n’aurait tout juste que la peau. L’amour en sourirait , s’il ôtait son bandeau.

Mais, de nos grand’mamans , revenons à la guise ; L’Amandine couvrait le bras rond le plus beau ;

Et de peau de mouton la chaussure fourrée ,

Garantissait les pieds des rigueurs de Borce.

On avait la dent bonne , on digérait fort bien ,

On dormait encor mieux , et l’on ne souffrait rien Des maux que la migraine, aujourd’hui très fréquente , Fait endurer souvent à la femme élégante ,

Qui , pour faire admirer ses amoureux contours , Proscrivit les jupons , les poches , les atours.

Des gambades, des sauts, la valse fatigante ,

Au grave menuet , à sa marche glissante,

Ont été préférés au profit du plaisir.

Mais , après l’allemande , on souffre , on est martyr ,

On se plaint, et trop lard, quand on est alitée;

A vingt ans on est vieille , ou l'on est édentée.

On était encor fraîche à quarante ans et plus ,

On avait la santé , des grâces, des vertus.

Nous en voyons encore : ce serait injustice De n’en pas convenir. Mais , soit dit sans malice , Mesdames, avouez que pour vous la santé Est moins que le plaisir et que la vanité.

Que pour montrer un sein , des bras, un dos d’albâtre , Il vous importe peu qu’un rhume opiniâtre Electrise vos traits, déchire vos poumons.

Ou dirait que pour vous il n’est pas de saisons ,

Que celle de charmer. Ah ! si vous voidez plaire ,

Je vais vous indiquer chose facile à faire ;

Pour contenter nos yeux , dévoilez vos appas ;

Mais après, couvrez-les, et ne vous tuez pas.

V ousne me trouverez pas tropsèvère, quand, au risque de vous voir froncer le sourcil, en lisant ces vérités nécessaires et utiles, j’ai cru devoir ne pas les omettre dans un ouvrage qui vous est consacré? Dansez, ce plaisir est bien innocent : amusez-vous ; mais avant tout soyez assez amies de vous-mêmes pour mettre, par-dessus vos légers habits de bal , une ample douillette , ou toute autre enveloppe, pour aller dans des lieux chauds où vous devez indispensablement transpirer beaucoup , et vous mettre en sueur si vous y dansez ; mais surtout quand vous en

sortirez. On ne saurait trop répété r qu’une grande partie des maux, qui affligent l’humanité , vient d’une transpiration subitement arrêtée. Ne dansez pas outre mesure, mais |>ar intervalles; et, avant de vous disposer à sortir, prenez de l’eau chaude et du sucre, ou un peu de vin pur. Reposez-vous , et enveloppez-vous bien , surtout la gorge et les bras. x\.insi, sans beaucoup d’assujettissemens et de soins, vous préviendrez une foule d’aceidens qui sont suivis de repentirs, et que tout l’art des médecins ne peut souvent pallier. Un simple schall ne suffit pas , quelque ample qu’il soit ; car il ne couvre faiblement que les épaulés ; la tête aussi doit être l’objet de vos soins. C’est pour vos dents que je vous recommande expresse'ment de la couvrir après avoir eu chaud, afin que l’influence du froid, quand vous croyez pouvoir sortir la tête nue sans danger, ne vous donne une plus forte leçon que le dentiste qui veut vous mettre en garde contre cet ennemi perfide , dont 1 âpreté semble vouloir punir ceux qui osent le braver.

La nature a donne aux femmes un ornement dont elle semble avoir été plus avare pour les hommes auxquels, à la vérité, elle a donné la barbe. On a vu des femmes pouvoir se faire un large manteau de leurs cheveux. Pourquoi se dépouillent -elles de cet heureux voile avec si peu de regrets ? Que de douleur de dents occasion ées par les coiffures à la Titus, à la Caracalla? Cette couverture naturelle, de même que la plume des oiseaux , en exhalant une substance grasse et huileuse, est une sorte d’onction qui repousse l’humidité. La privation des cheveux peut donc la ramener? Alors des maladies fluxionnaires en sont la suite dans beaucoup de cas : les jeux mêmes peuvent en souffrir. La mâchoire éprouve des serremens , et les dents en deviennent malades et douloureuses.

Détru isez donc le moins que vous pourrez votre belle chevelure. Les couper près de la tête, c’est contrarier les vœux de la nature qui vous a donné à la fois une belle parure et un préservatif. Que de surdités, que de maux de

gorge, de faiblesse de vue, de douleurs de mâchoire et d’oreilles , d’engorgemeus des glandes, n’ont pas produits la coupe inconsidérée des cheveux et les caprices de la mode !

C’est avec grande raison qu’on a toujours prescrit de se laver souvent les mains , rarement les pieds, jamais la teie. Cependant, combien de personnes prétendent dégraisser leurs cheveux aveedes immersions d’eau chaude, ou meme plus souvent d’eau froide. Ce moyen est sans doute facile et expéditif ; mais comme il est impossible de s’essuyer assez bien les cheveux pour en absorber tout-à-fait l’humidité , il en résulte qu’elle se communique au cerveau , que la transpiration est supprimée , et qu’il n’est pas rare de voir , après l’usage fréquent de ce bain , les oreilles suppurer , les yeux larmoyer, du suintement de nez , des fluxions.

« Dans quelques pensions la loi y assujettit toutes les têtes , c’est un moyen de les netloyer, qu’on y trouve aussi facile qu’expéditif.

On se plaint ensuite de ce que les enfans ont des douleurs de dents, et de ce que , fréquemment , il faut leur en ôter. Loin d'en chercher la cause ailleurs , on n’en doit accuser , dans beaucoup de cas , que cet acte de propreté. Voyez ces enfans avec leur tête qui ne sèche presque jamais : leur visage pâle ne connaîtra pas les riches couleurs de l’adolescence , et le sourire de l’enfance fera promptement place aux rides de la vieillesse *» .

* Duval , Dentiste de la Jeunesse.

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