‹ Le départ de l'île d'ElbeChapitre 10 sur 14 · VI. Rôle de Bertrand et de Drouot · texte numérisé non relu

VI. Rôle de Bertrand et de Drouot

VII. — Plan de débarquement. — Ne pas descendre à Toulon ; aborder au golfe Juan et marcher sur Grenoble.

Un Français disait au mois d'août 1814 que Napoléon avait entièrement oublié son passé politique.

Pourtant, quelques personnes croyaient qu'il n'avait pas changé de nature^ que sa tranquillité était feinte, qu'il finirait par laisser tomber le masque.

La princesse Thérèse de Saxe, sœur de l'empereur François, assurait que le lion de file d'Elbe semblait soumis, mais qu'un beau

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jour il se réveillerait pour bondir vers ritalio.

L^ Anglais MuUingen écrivait que dans le lion, tout est à craindre, même le sommeil ; que le sommeil de Napoléon ne pouvait être que trompeur ; qu'il fallait l'observer de très près pour lui ôter non seulement la volonté, mais la possibilité de nuire ^

Beugnot jugeait que les Bonaparte ne pourraient jamais se vouer à une silencieuse retraite et que tout les poussait à « renoue)* leur épouvantable roman X) ; que Napoléon était le plus fourbe des mortels ; qu'on le surveillait en vain; qu'il avait. épuisé toutes les finesses du métier et battu trop longtemps les routes de la police pour se laisser prendre.

D'André s'étonnait que Thomme le plus remuant de son siècle eût renoncé à tous les hasards de l'avenir. Selon d'André, l'exilé de rtle d'Elbe simulait l'indifférence; il avait durant quinze ans asservi l'Europe par ses ruses ; maintenaùt encore, il pensait sérieusement à jouer un rôle.

1. Cette comparaison du lion qui dort était alors courante. Des médailles circulaient qui représentaient un Uon sommeillaBi«^ avec cette légende : « Le réveil sera terrible >. En janvier 1813, Napoléon ne criait-il pas aux Anglais : c Les moments de votre joie sont passés ; nous sommes au réveil; le lion a sommeillé, et vous l'avez cru mort! » Le 3 novembre 1794, aux Jacobins, BiUaud- Varenne ne disait-il pas : « Le lion n'est pas mort quand il sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ei^nemis >?

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Pozzo di Borgo déclarait que Napoléon ne se résoudrait jamais à n'être rien, qu'il cherchait sûrement à maintenir ses rapports avec le continent, qu'il avait des communications ininterrompues avec Murât et tous les membres de sa famille. ^

Et Pozzo di Borgo, d'André, Beugnot, Mul* lingen, la princesse Thérèse avaient raison.

Napoléon possédait cette qualité essentielle qu'il louait chez Cromwell, la dissimulation. Ne disait-il pas que Machiavel est le seul livre qu'on puisse lire avec profit, et dès le Consulat ne se piquait-il pas de coudre la peau du renard à celle du lion ?

Aussi ne s'est-il alors compromis personnellement d'aucune fagon, et nul de ses messages secrets n'a été intercepté, nulle de ses intimes démarches éventée. Pozzo di Borgo avouait à la fin de 1814 que Napoléon se conduisait supérieurement, qu'on n'avait pas un reproche à lui faire, qu'on tâchait vainement de le prendre en faute et de saisir sa correspondance, qu'il n'écrivait qu'à sa femme ; encbre ses lettres étaient-elles insignifiantes . il mandait qu'il se portait bien ; il désirait avoir sur son fils les plus petits détails ; de politique, pas un mot.

Jusqu'au bout, il sut duper Campbell, ce Campbell que Pons nomme pourtant un maître renard. L'Anglais s'était persuadé que FEm-

pereur ne pensait plus qii^à mener une existence paisible. Sans doute Napoléon semblait, par intervalles, ronger son frein ; il se plaignait de vivre loin du^monde^ loin de toute société intéressante, et il fatiguai iCampbell de ses doléances. Mais par là même il le rassurait et l'endormait. « Le grand homme, disait le colonel, est bien triste et bien ennuyeux. 7^ Et, au fait, ajoutait Campbell, était-ce un grand homme ? N'était-ce pas simplement un homme de talent — et de talent moyen — qui avait eu beaucoup de chance ?

Napoléon déconcertait^ déroutait Campbell.

Ce n'était plus, aux yeux du commissaire britannique, un homme de guerre ni un homme d'Etat ; c'était tantôt un avare, tantôt un agité.

Par moments, il se prenait à économiser, à lésiner, et il réduisait les traitements, diminuait les dépenses, renvoyait les domestiques, substituait l'huile à la bougie et le vin du pays au chambertin, rognait sur le blanchissage, prescrivait pour tout ordinaire des saucisses et des lentilles. — Ce qui faisait dire qu'il n'avait plus qu'à se rendre en personne au marché avec son cuisinier et qu'il tenait de sa mèreLetizia qui gardait au milieu des pompes impériales la mesquine parcimonie d'une bourgeoise d'Ajaccio.

A d'autres instants ii déployait cette activité enragée que Barras marquait en 1793 ail siège do Toulon chez le chef de bataillon Bonaparte. Il embellissait Porto-Ferrajo et remplaçait les escaliers par des rues carrossables; il faisait faire des routes au dehors, et les calèches s'engageaient dans les chemins où ne passaient auparavant que des ânes et des petits chevaux. 11 bâtissait et meublait des palais ou plutôt des maisons de campagne, des pavillons dans les plus beaux endroits. L'île d'Elbe n'était plus du tout, comme il l'avait d'abord baptisée, Tîle de repos. Lui-même semblait être le mouvement perpétuel. Comme jadis, comme naguère, son imagination enflammée forgeait projet sur projet. C'est ainsi qu'il voulait coûte que coûte assurer aux Elbois leur provision annuelle do blé, et un jour il affirmait à son chambellan Traditi qu'il ferait produire au maigre terroir de San-Martino cinq cents sacs do grains ; Traditi ne put s'empêcher de s'écrier : « Ah 1 celle-là, elle est forte I » O questa è grossa 1

Campbell crut donc, de même que tous les Anglais qui venaient à Porto-Ferrajo, * quo

i. Il paraît que la liste de ces visiteurs britanniques ne comprend que soixante et un noms. Un des plus curieux témoignages anglais sur Napoléon à Tile d'Rlbe est celui des officiers qui vinrent de Livourne le 19 septembre. Ils ne pouvaient croire qu'ils avalent devant eux the great Napoléon, Certes, il avait les yeux vifs et très

Napoléoir pensait plutôt à s'installer qu'àls'en aller. Il s'arrangeait, disait-on, comme s'il comptait rester dans Tîle» et toutes ses entreprises, toutes ses opérations, écrit Pons, étaient empreintes de stabilité. Lorsqu'il recevait des lettres de France qui proposaient des moyens de retour, ne répondait-il pas à haute voix que « cela n'avait pas le sens commun » ? ^N'assurait-il pas à ses visiteurs qu'il n'était plus de ce monde, qu'il se résignait à son sort, que le soldat de fortune revenait à son point de départ ? Sur une colonne de sa résidence de Sah-Martino n'avait-il pas fait peindre ces trois mots : Ubicwnque felix Napoleoy (<e Napoléon partout heureux » ?

L'homme inamusable avait l'air de s'amuser et il aurait pu prononcer le mot do Talleyrand à Saint-Cloud : « L'empereur entend que l'on s'amuse. »

Il transformait en théâtre l'église de Saint- François qui servait de magasin militaire : ce théâtre, acquis par une société qui s'intitulait

expressifs; son regard et sa voix inspiraient le respect; son sourire mettait les gens à l'aise et leur donnait conflance; tout en lui indiquait un grand talent. Mais cet homme au gros ventre et aux grosses cuisses, à l'air gauche et emprunté, à la tournure disgracieuse et trôs peu guerrière, était-ce bien celui qui faisait trembler les empereurs et les rois? Sa personne avait-elle quelque chose d'héroïque? Qui ne l'aurait pris pour un prêtre habile et rusé? Cf. A. Cbuqubt, Vannée 1814, p. 400-405.

l'Académie dos fortunés, fut achevé en trois mois» et son rideau de scène montrait l'Empereur sous la figure d'ÂpoUon banni du ciel et réfugié chez Admète dont il gardait les troupeaux et instruisait les bergers.

Il assistait souvent aux représentations et il vint à un bal masqué où Pauline, plus jolie, plus gracieuse, plus piquante que jamais, parut travestie en Napolitaine et tourna toutes les tètes.

Le mercredi des cendres, 8 février, civils et militaires enterrèrent Carnaval. La^garde impériale, avec la jeunesse du pays magnifiquement costumée, fit les honneurs du convoi funèbre. Le chef de bataillon Malet menait le cortège; monté sur le cheval blanc de l'Empereur, habillé en sultan, couvert des riches cachemires de Pauline, il marchait superbe et fier. A côlé de lui, sur une haridelle, Schultz, capitaine des lanciers polonais» très maigre et haut de cinq pieds neuf pouces, figurait en don Quichotte. Qui pensait, au milieu do ces burlesques divertissements, que moins do trois semaines plus tard aurait lieu le branle-bas du départ?

Même durant les jours où se préparait son évasion, Napoléon semblait ne s'occuper que de sa petite souveraineté. Il ordonnait le 16 février d'établir le budget de l'année nouvelle. Le 19, il ouvrait aux ponts et chaussées

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un crédit de 40.000 francs pour quatre mois et il réglait sa villégiature de Tété : aller à Marciana vers la rai-juin et commencer en avril les travaux d'installation et de réparation, agrandir son cabinet de travail, mettre la cuisine dans une baraque en bois, trouver des maisons pour les domestiques, pour une garde de cinquante hommes, pour l'écurie.

Le 21 il examinait en détail une maisonnette démontable qu'il projetait d'acheter. Le 22, il organisait l'exploitation directe des salines par l'Etat et prescrivait l'adjudication d'une route qui longerait la mer jusqu'à Porto-Longone. Pouvait-on croire qu'il s'en irait quatre jours après et pour ne plus revenir ?

Des gazetiers, convaincus qu'il no pensait plus qu'à vivre dans la retraite, n'annonçaientils pas qu'il souhaitait d'échanger son petit Etat contre des terres en Ecosse; ^ qu'il avait fait cette proposition au gouvernement britannique ; qu'il aimait la patrie des bardes et qu'à l'exemple d'Ossian, il chanterait son nouvel asile sur le sommet des montagnes et la tête dans les nuages ?

1. Le 18 jaillet 1315, Metternich écrit que Napoléon aura sans doute pour prison le fort George, en Ecosse, dans le comté d'inverness, et au mois d'avril 1814, lorsque l'Empereur choisissait File d'Elbe, Castlereagh, dit-il, lui faisait proposer l'Angleterre pour asile, et c employait sou éloquence, sa subtilité pour l'y déterminer >.

Gomme si Napoléon n'était pas encore Napoléon, l'homme qui, selon le mot du poète> s'agite impatient dans d'étroites limites f Ce n'est pas à TEcosse qu'il aspire, et il ne peut rester dans cette Elba qu'il traite de bicoque. Deux ans plus tard, à Sainte-Hélène, il regrettera de n'avoir pas fait de l'île d'Elbe un nouveau Gibraltar et l'entrepôt du commerce américain dans la Méditerranée. Aujourd'hui, à l'île d'Elbe, il ne regrette que la France et ne rêve que de la France. Ni la fréquence des communications de l'ile avec l'Italie, ni l'animation de Porto-Ferrajo où tant de bateaux entrent et sortent, ni les promenades, ni les excursions, les séjours à Porto-Longone, au cap Stella, à Rio, à Marciana et au plateau du Monte-Giove, ni les travaux de toute sorte qu'il entreprend, rien n'arrache Napoléon à la pensée de son Empire. Il croit entendre l'armée et la nation qui l'appellent, et dans quelques semaines, dans quelques jours, il répondra et aux Français et aux soldats :

« Dans mon exil, j'ai entendu votre voix, entendu vos plaintes et vos vœux I »

Et les Bourbons ne semblaient pjis s'inquié-

ter do cet homme dont la tête n'avait jamais cessé de fermenter I *

Vainement M™* de Staël disait : « Il n'y a qu'une affaire, c'est l'tle d'Elbe ; tout le reste n'est que niaiserie. ti>

Vainement Beugnot répétait au roi que Bonaparte ne pourrait se tenir en repos et qu'il fallait par des moyens efficaces l'empêcher d'être dangereux.

Vainement Hyde de Neuville pronostiquait, lorsqu'il revint d'Italie au milieu de novembre, que l'Empereur tenterait prochainement quelque chose : pour un peu, on aurait qualifié Hyde d'aventurier.

Vainement Fouché, consulté par d'André qui succédait à Beugnot dans la direction de la police, l'exhortait à surveiller Ttle d'Elbe : D'André savait-il combien de navires parcouraient nuit et jour la partie de la Méditerranée qui sépare l'île d'Elbe du continent? D'André savait-il s'il y avait des soldats sur la côte et combien d'entre eux étaient prêts à tirer sur quiconque voudrait opérer un débarquement clandestin ? D'André savait-il si les troupes feraient feu sur le père La Violette ?

1. Le 26 décembre 1789, le commandant d'Ajaccio, La *Ferandi6re, écrivait au ministre de la guerre que le jeune lieutenant d'artillerie Napoléon Bonaparte serait bien mieux à son corps, « car il fermente sans cesse! • (Cf. A. Cm> 12UIT, La jeunesse de Napoléon, II, p. 101.) Narbonne ne <comparait-il pas la tête de PKmpereur k un Tolcan t

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D*André — comme Beugnot — n'avait pas les pouvoirs étendus qu'avait autrefois Fouché, et d'André — comme Beugnot — vit s'opposer à ses agents la police du comte d'Artois^ la police du pavillon Marsan, faite par de vrais et purs bourbonistes^ par des gens bien nés qui se piquaient de voir plus clair que la police du royaume. Ces ultras se moquaient joyeusement de ceux qui voyaient Napoléon partout et qu'ils nommaient des trembleurs.

Mais le roi et les ministres ?

Le roi restait inerte : quel roi fut jamais moins pressé que Louis XVIII, et Blacas ne Pavai t-il pas persuadé que la nation Tidolâtrait ?

Quant aux ministres, ils demeuraient sourds & tous les avis. Ils répondaient que Bonaparte n'avait jamais eu ni confident ni ami et quo> s'il débarquait, il n'aurait avec lui qu'un millier d'hommes dont la plupart déserteraient aussitôt. « Rien, ajoutaient-ils, n'était plus politique que là sécurité, cette noble sécurité que le gouvernement affichait ; c'était un grand moyen de force. Qui supposait que Bonaparte pourrait un jour rentrer en France, supposait l'impossible. Eh quoi, ^e Bonaparte^ il ne tombera pas des nues 1 Nous serons toujours prévenus. Qu'est-ce que cet orage que vous annoncez ? Une invisible intrigue. Après tout, une' échauffourée ne serait-elle pas bien-

faisante ? i> Et l'un d'eux disait en so frottant les mains : « Tant mieux. On prendra Bonaparte et tout finira t » ^

Or, attendre et laisser venir est une facile et périlleuse maxime. En réalité^ un gouvernement îi'est jamais surpris. Dos gens sages et perspicaces l'avertissent toujours des dangers. Mais ces dangers semblent si loin! Ce sont de noirs nuages à l'autre bout du ciel et peutêtre ne crèveront-ils pas. Ils crèvent néanmoins, ils fondent sur le malheureux qui les prévoyait, qui les voyait, et qui, paresseusement, n'a pas voulu so donner la peine de s'abriter contre eux.

Pourtant le ministère de la rîiarine s'était ému.

11 fallait recueillir des preuves de la « trahison i> de Bonaparte et montrer aux puissances étrangères qu'il violait les traités, qu'il cherchait à troubler la paix de l'Europe.

On envoya donc un brick et une goélette dans les parages de l'île d'Elbe. Les deux bâ-

1. Ce fat le mot de Guillanme de Humboldt, lorsqu'il apprit l'évasion ; c Le coup fait par Napoléon est un bonheur pour tout le monde, puisqu'on pourra maintenant le traiter comme il le mérite, j

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iimonts devaient surveiller les forbans, arrêter les déserteurs et par §uite, visiter les navires français, héler les vaisseaux étrangers. Mais' cette croisière n'obtint aucun renseignement. Une nouvelle croisière fut établie sur les côtes de Corse : elle comprenait une corvette, un brick, deux goélettes, deux felouques, et elle arrêta des bateaux de pêche enlevés et montés par des militaires qui se rendaient de Corse à Ptle d'Elbe. Mince résultat 1 II importait moins de saisir ces fugitifs que de savoir qui provoquait leur fuite. Mais on ne découvrit rien.

Vers la un de novembre, sur le conseil d*Hyde de Neuville, deux frégates, la Melpomène et Ja Fleur-de-lys, |furent armées à Toulon sous le prétexte d'épier les corsaires barbaresques.-'En réalité, leur mission était de voir si les troupes do Napoléon n'étaient pas à bord des bateaux algériens, tunisiens ou autres, et de suivre ces bâtiments jusqu'au port ou à la côte où ils voudraient débarquer leur monde, puisque aucun motif ne justifiait une expédition elboise sur le continent. La Melpomène et la Fleur-de-lys croisèrent pout la première fois le I" janvier en vue de l'île d'Elbe, et Napoléon s'inquiéta vivement. Il crut sans doute qu'elles venaient l'enlever au nom du Congrès, et il dépêcha des gens qui fouillèrent avec soin le bord de la mer et ob-

seWèrent de près les frégates. Il sut bientôt qu'il n'avait rien à craindre. C'était des navires de la marine royale, et, à moins qu'ils ne fussent en danger de périr corps et biens, ils ne devaient pas relâcher à Tîle d'Elbe pour ne pas exposer le pavillon du roi et ses équipages au contact du pavillon de l'Empereur et do la garde impériale.

Mais la surveillance devenait plus active, et qu'aurait dit Napoléon s'il avait su que Beugnot et Jaucourt avaient mis le 10 février un brick à la disposition du consul de Livourne ? Ce brick queMariotti avait demandé depuis six mois, établirait dans les parages de Livourne une croisière d'observation selon les ordres et les indications particulières du consul. C'était le Zéphyr, commandé par le lieutenant de vaisseau Andrieu, et ce fut un bonheur pour Napoléon que ce Zéphyr ^ chargé de débarquer en Corse une centaine de soldats et d'y porter des fonds instamment réclamés par Bruslart, n'arriva qu'au soir du 28 février en rade de Livourne, après avoir, durant la traversée, à la hauteur de Capraja, rencontré V Inconstant et l'Empereur fugitif. « Que n'est-il arrivé deux jours plus tôt à Livourne, s'écriait Mariotti, je lui aurais donné de telles instructions que Ylnconstant aurait été pris ou coulé bas avec sa cargaison I y>

Toutefois» s'il partait à la 6n de février et s'il profitait de la longueur des nuits» Napoléon ne désespérait pas d'échapper à la croisière française aussi bien qu'à la corvette anglaise la Perdrix, et dès qu'il aurait abordé le sol français, sa marche serait aisée.

Comme en 1804, il pouvait dire : «J'ai le peuple et l'armée pour moi », le peuple qui perdait sous les Bourbons tous ses droits acquis depuis vingt-cinq ans et l'armée que ces mêmes Bourbons attaquaient dans sa gloire.

Il comptait sur les ouvriers et sur les paysans qui n'avaient sous son règne souffert que âh la conscription et qui souffraient maintenant, plus que le reste du peuple, de l'arrogance de la noblesse ; ces gens de métiers, ces hommes de la campagne ne l'accueilleraient-ils pas comme un libérateur et, selon l'expression bib^i |ue, ne le porteraient-ils pas sur les mains?

Il comptait sur celte armée qui connaissait les véritables auteurs de ses revers et gardait le sentiment de sa supériorité, sur cette armée qui n'aurait pas été vaincue sans la défection de Marmont. Est-ce qu'elle appartenait aux Bourbons, cette armée ? N'était-elle pas unio

à Napoléon par Tindestruclible lien de la victoire et du malheur ? N'avait-elle pas dans l'âme, comme disait un de ses colonels/ une corde qui vibrait au cri de Vioe V Empereur ? Avec les Bourbons, que pouvait-elle attraper» sinon des injures et des coups ?

Il comptait sur la cohorte sacrée de Tîle d'Elbe. Plusieurs de ses soldats avaient regagné la France pour rentrer dans leurs vieux régiments parce qu'ils craignaient de succomber, malgré leur vingt et trente années de service, au mal du pays, à la maladie des consefits. Mais la plupart de ces vétérans ne voulaient pas abandonner leur Empereur, et, tout en grognant tandis qu'ils cultivaient le jardin do leur caserne, tout en disant qu'ils n'étaient pas venus à l'îlo d'Elbe pour être pionniers, ils espéraient que leur séjour ne serait pas dé trop longue durée et que l'Empereur ne mangerait pas des légumes qu'ils semaient.

Napoléon avait augmenté silencieusement cette petite troupe. Il mettait à la suite de la garde les ofGciers qui s'offraient à lui et lorsqu'il leur disait qu'il était pauvre, beaucoup se contentaient d'un traitement de trente francs par mois. Il envoyait en Italie et en Corse des racoleurs chargés de ramasser des hommes sains, robustes et « propres à un coup de main ». Quelques uns des embaucheurs et des embauchés furent arrêtés et emprisonnés en

Toscane. Lo recrutement sembla cesser. Il continua pourtant, et dans les mois de janvier et do février plusiers Italiens vinrent à Porto- Ferrajo pour s^enrôlcr. *

Lorsqu'il partit, Napoléon avait donc un millier d'hommes dont les deux tiers sûrs et éprouvés. Quelle bravoure, quel dévouement chez ses grenadiers ! N'étaient-ils pas plus estimables que les gens qu'il avait enrichis? Combien ressemblaient au grenadier Vraincourt qui disait en regardant sa cocarde elboise que les abeilles dont elle était semée, piqueraient un jour! Avec de tels soldats ne pouvait-on pas faire le- tour du monde ? Ne suffirait-il pas à leurs bonnets à poils de se montrer ? Ils rappelaient tant de souvenirs t Quelques semaines plus tard, lorsque Napoléon passait en revue aux Tuileries ce bataillon de Pile d'Elbe,

1. Napoléon faisait dire qu'il ne désirait prendre à son service que des Français» des Polonais et des Corses. Mais H prit surtout des Italiens. Tous les embaucheurs arrêtés sortirent de prison dans les premieirs jours de 1815, à l'exception du quartier-maître Quilici et du livournais Imbrico qui ne furent relâcbés qu'au mois de juin 1815. Quilici avait avait été dans sa mission accompagné- par le petit- fils d'un ancien ordonnateur de la marine en Corse, Paul du Tillet qui, comme 11 dit, préférait à une épaulette dans les gardes du corps un mousquet de flanqueur sur les rocbers de l'ile d'Elbe (sous-ofûcier aa 1er régiment dans la jeune garde, nommé sous-lieutenant au sortir de Compiègne par l'Empereur, ce Paul du Tillet fut'blessé à Waterloo).

«c quelles bètes, remarquait-il, que ces Bourbons qui ne voulaient pas se servir de pareil* les gensl »

Enfin, il n'était pas senza danaro. Il avait fait de grosses économies et vendu, par exemple, pour cent mille écus les vieux canons de fer et ustensiles qui ne servaient pas à la défense de TElba. Il possédait, de son aveu, quinze cent mille francs, et même davantage.

Quoiqu'on ait assuré le contraire, il fut encouragé dans son dessein par ses deux compagnons intimes, par Bertrand et Drouot. Ne nous apprend- il pas qu'après plusieurs mois de séjour à Ttle d'Elbe, Bertrand et Drouot voulaient « s'en aller »? Ne nous dit-il pas que tous deux lui conseillaient de gagner à sa cause d'influents royalistes et qu'il n'écouta pas leurs avis ? S'il avait pour lui la masse populaire, pourquoi s'occuper des royalistes, et s'il l'avait contre lui, à quoi servaient, pour lutter contre Topinion nationale, quelques hommes de plus ?

Dès le 16 juillet, dans une lettre à un ami de Bordeaux, Bertrand laissait entrevoir que Napoléon comptait revenir en France ou

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du moins que son intention n'était pas de rester toujours à l'île d'Elbe. 11 a raconté qu'à Porto-Ferrajo Napoléon et ses entours furent d'abord malheureux; qu'on avait quitté le plus beau trône du monde pour tomber dans une toute petite île ; puis qu'au mois de septembre on avait reçu de bonnes nouvelles et qu'on s'était repris à espérer. Evidemment il espérait rentrer au pays. Mais de sombres jours suivirent ; Bertrand et sa femme eurent des accès do tristesse; à certains instants, le général avouait que la situation morale ne pouvait être pire, qu'il regrettait la France comme l'enfant qui perd sa mère ou comme l'amant qui perd sa maîtresse, qu'il ne se soutenait que par l'attente des jours meilleurs. Qui ne comprend qu'il approuva les desseins de Napoléon et qu'il les secondait avec le dévouement le plus absolu ? Il était le secrétaire intime de son souverain, et c'est lui qui, dans une note de janvier — un instant soustraite et copiée par un espion — écrit qu'il faut parler à Torlonia et à Bartolucci, ramasser tout l'argent possible, envoyer* un émissaire à Naples, trouver un nouveau moyen de recevoir les lettres. La guerre civile lui faisait peur ; Napoléon le rassura et, un soir, lui frappant sur l'épaule^ (X ne vous chagrinez pas, lui dit-il, nous irons & Paris sans tirer un coup de fusil d.

Quant' à Drouot, il n'a pas détourné Napoléon de l'entreprise. Au contraire, il fut — tels sont les termes exprès de TEmpereur — un des plus chauds pour le retour en France.

A la vérité, après Waterloo et lorsqu'il comparut devant le conseil de guerre, il assura qu'il avait protesté contre le départ, qu'il avait dit à des amis — et il les nomme, le commissaire des guerres Lacour, le trésorier Peyrusse, la femme du fourrier Deschamps, et Pauline Borghèse — : a Si Ton m'en croyait, nous serions restés; je n'étais pas d'avis de cette expédition; c'est contre mon opinion que l'Empereur s'éloigne; il commet unp sottise et nous regretterons l'île d*Elbe. x> Napoléon, lui-même, témoigne Drouot, aurait, le 27 février, sur le pont de V Inconstant^ prononcé ces mots: « Si j'avais voulu croire le Sage, — et du doigt l'Empereur montrait Drouot — je ne serais pas parti ^ »

Drouot fit sans doute quelques objections»

et par suite, il put dire plus tard qu'il avait combattu le projet de départ.

Mais rappelons-nous qu*il s'était à l'île d'Elbe

i. Pareillement, Drouot dit à son procès que Napoléon ne lui révéla son dessein que sept ou huit jours avant le départ : l'Empereur dut certainement le mettre dans le seicret bien plus tôt; il fallait plus de huit jours pour calculer et peser tontes les chances de l'expédition.

épris d'une demoinello Henriette Vantini, fîUe d'un chambellan de TEmpereur et, selon Pons, le plus beau choix que Ton pût faire dans le pays. Il avait demandé la main de la jeune fille, et Napoléon, croyant au prochain mariage, promettait à Drouot, outre sa solde> un très beau logement aii fort de l'Etoile avec 250 francs par mois pour sa maison. Or»

à rinstant des accordailles, Drouot se retira parce que sa mère lui défendait d'épouser une Italienne. Après cet éclat, Drouot n'était-il pas aise de quitter Tile?

Il aida Napoléon de tout son pouvoir dans les préparatifs du départ. On ne peut croire qu'il ait rédigé, comme Napoléon Taffirme, la proclamation de la garde impériale aux généraux, officiers et soldats de l'armée. Mais, en sa qualité d'aide-major général, il a signé la pièce, et il Ta sûrement approuvée d'un bout à l'autre, excepté sur un point : il pria Napoléon — qui s'y refusa — de ne pas citer dans la proclamation le nom de l'émigré Yioménil, parce que Vioménil, comme lui, était Lorrain.

Au reste, c'est grâce à Drouot que la correspondance de Paris avec l'île d'Elbe passait par les mains d'Evain et de sa sœur. Drouot connaissait intimement la famille Evain et il se rappelait avec émotion les heures qu'il passait à Paris dans cet aimable Cercle ; il était, comme il disait, le véritable et meilleur

ami d'Evain ; durant les dernières campagnes de l'Empire, notamment en 1813, il ne cessa pas de donner aux Evain des nouvelles de la guerre, et c'étaient les Evain qui lui envoyaient en Allemagne les menues choses dont il avait besoin.

Bertrand et Drouot n'ont donc pas dissuadé Napoléon, et ils fixèrent avec lui l'endroit où il fallait débarquer.

Ils n'étaient pas d'abord du même avis que l'Empereur qui voulait atterrir à Fréjus ou au golfe Juan. Tous deux conseillaient à Napoléon de descendre à Toulon où l'esprit semblait bon et de gagner Marseille où Masséna commandait la 7® division militaire.

Napoléon ne les écouta pas. A Toulon, il n'eût imposé ni respect ni crainte. On aurait remarqué qu'il n'avait qu'un brick et qu'une poignée d'hommes. Et pouvait-il compter sur Masséna ? Il lisait récemment une lettre du maréchal. « Vous êtes heureux, écrivait Masséna à Pons, de pouvoir vivre tranquille 1 »

Et de cette phrase. Napoléon concluait que Masséna avait des sujets de mécontentement.

>Mais, si |e prince d'Essling aimait toujours le drapeau tricolore sous lequel il avait com-

battu durant plus de vingt années, c'était un personnage prudent et avisé qui ne faisait rien à la légère ; il ne se prononcerait donc pas sur-le-champ et plus tard, en effet, il avouait qu'il ne savait pas ce qui serait arrivé si Napoléon avait débarqué à Toulon :

a il a manœuvré, disait l'Empereur, pour so mettre bien avec le vainqueur, quel que fût ce vainqueur. »

Telles furent les objections de TEmpercur à Bertrand et à Drouot. Une autre plus puissante, c'est qu'il ne pouvait sans danger traverser la Provence. Cette contrée était antibonapartiste. Naguère, lorsqu'il prenait le chemin de Pîle d'Elbe, n'avait-il pas dû tourner Avignon par les remparts et changer de chevaux hors de la ville ? Les gens d'Orgon no Pavaient-ils pas supplicié en effigie? N'avait-il pas vu le 25 avril 1814, à l'entrée do ce village, un mannequin tout ensanglanté et qui le représentait pendu à la .

potence? Lorsqu'il relaya, la foule n'avait-elle pas menacé de le décapiter et de le mettre en pièces? Si les portières do la voiture n'avaient pas été fermées à clef, aurait-il pu échapper à cette populace furieuse? Au sortir d'Orgon, ne s'était-il pas déguisé en courrier? Avant d'entrer à Aix, n'avait-il pas revêtu l'uniforme de général autrichien? Dans uno auberge à une lieue d'Aix, à la Calade, Phô-

telière, une jeune et jolie femme qui ne le reconnut pas^ n'avait-elle pas montré le plus grand acharnement contre lui ? (l Elle aurait, assmrait-il, bu mon sang »^ et elle disait hautement qu'il fallait, pour que Napoléon no revint pas, soit le luer sur4e-Q.hamp soit le noyer lorsqu'il serait sur mer. Los gens qui venaient de France à Tîle d'Elbe, n'affirmaient-ils pas que toutes les villes où se jetterait l'Empereur se lèveraient pour lui, mais qu'une seule^ Marseille, ferait exception ; que Marseille, toujours passionnée et toujours excessive» croyait obtenir après le renversement de l'Empire la franchise de son port; que le plus mauvais esprit y régnait ; que c'étaient toujours ces Marseillais qui, au mois d'avril 1814, foulaient aux pieds le drapeau tricolore et brisaient la statue de Napoléon? Un bonapartiste n'affirmait-il pas qu'il lui semblait qu'à Marseille un lys surgissait de chaque pavé ?

Do là, chez PEmpereur, alors et plus tard encore, des éclats de colère contre la Provence. <i Quels affreux excès, s'écriait-il, la Provence a commis 1 Elle s*est déshonorée, et cela ne m'étonne pas; elle ne m'a jamais fourni de bataillon qui fût brave. Les Provençaux ne sont bons qu'à faire du tapage ; le Gascon est bavard et courageux, le Provençal est bavard et lâche ! d

Napoléon ne voulait donc pas traverser la Provence: « Dans notre marche, disait-il, il n'y a qu'elle à craindre. » *

Non : il descendrait soit au golfe Juan soit à Fréjus. Avant de partir pour Pile d'Elbe, il conCait à Pauline que, s'il revenait, il tenterait encore la fortune à Fréjus, que cet endroit lui avait déjà été favorable.

Mais, réflexion faite, il préférait le golfe Juan qu'il regardait comme la meilleure rade des côtes de Provence. Il aborderait sans obstacle à une plage déserte, située à l'extrémité de la 7* division militaire et à cinquante et une lieues de ce Marseille où résidait le douteux Masséna. Il débarquerait sans brûler une amorce, et par Grasse, Digne et Gap, marcherait sur Grenoble. N'avait-il pas à Grenoble de chauds adhérents? N'était-ce pas la forteresse la plus voisine, un ferme et solide point d'appui? Ne fallait-il pas, avant de rien faire, gagner un grand chef-lieu ? Bertrand et Drouot se rendirent à cet avis. Ils crurent môme, avec Napoléon, qu'on pourrait, dès le premier pas, tout près du golfe Juan, emporter Antibes par un coup de main.

1. Le colonel Plon« alors à La F6re« disait au mois de m.9iTB 1815, à la nouYcUe du débarquement» que Napoléon serait sûrement arrêté, qu'il ne trouyerait pas de partK sans en Provence, qu'il ayait failli l'année d'avant ê^re assassiné dans le Midi,

Au reste, à la veille de son dépari, Napoléon sait quels sont ses partisans dans les départements où il doit passer. Â Grenoble, on verra, sur la cheminée de sa chambre d'auberge, un exemplaire de VAlmanach du cornmerce^ doré sur tranche. La couverture du volume a été arrachée pour qu'il soit plus maniable. Tous les fonctionnaires y figurent^ et des piqûres d'épingle, faites à côté de leurs noms, indiquent leur opinion ; selon le nombre des trous, ils sont ou dévoués ou hostiles.

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