‹ Le départ de l'île d'ElbeChapitre 11 sur 14 · II. — Une citation de Racine · texte numérisé non relu

II. — Une citation de Racine

III. — Annonce d'un complot ourdi par Fouché^ — Ren» geignement fourni par le Journal des Débats sur l'imminente clôture du Congrès.

IV, — Combinaisons politiques.

Napoléon a dit plus tard que vingt-quatre heures avant le départ de sa flottille, Bertrand et Drouot étaient seuls à savoir son secret. Pourtant, dès la fin de 1814, dans Porto- Ferrajo, d'autres devinaient qu'il irait bientôt renverser Louis XVIII.

Le 1®' novembre, une jeune dame intrigante, M™^ de Berlue, maîtresse du capitaine Mompez, quittait Ptle d'Elbe et, le mois suivant, elle rapportait dans Paris que Napoléon avait le dessein de reparaître sur le

continent. « Tous ses officiers, assurait-ello> espèrent revenir prochainement en France, et ils m'ont dit : vous nous y devancez do quelques jours seulement. »

Le 30 novembre, Pespion de Mariotti — cet habile et incomparable espion qui se donnait à Porto-Ferrajo comme marchand d'huiles — boit avec deux soldats, et ces soldats se vantent de replacer l'Empereur sur le trône dès que leurs amis de France seront prêts.

Le 8 décembre, le commissaire des guerres Yauthier confie au marchand d'huiles que Napoléon ne restera plus longtemps à Tilo d'Elbe, qu'il fera la révolution en France où son parti est très nombreux, qu'il verra s'unir aux bonapartistes les républicains qui no peuvent souffrir sur le trône ces Bourbons qu'ils ont condamnés.

Le 27 décembre, un avocat français établi récemment à Porto-Ferrajo déclare au marchand d'huiles que les Bourbons ne peuvent plus régner, qu'ils ont fait perdre à la France les deux tiers de son éclat, que Napoléon est seul capable de la gouverner.

Au. mois de janvier — écrit encore le marchand d'huiles — les principaux personnages de l'île disent que sous peu il y aura du nouveau, et ils se parlent à demi voix, se montrent bien plus discrets que de coutume: « Il faut qu'il se trame quoique chose. »

II arrive môme que Napoléon se décèle et se trahit parfois. Son secret lui échappe en certaines circonstances.

Une fois, à la fln de novembre, au cercle, il dit à Drouot : « £h bien, général, si l'on quittait l'île pendant le carnaval? Qu'en pensez-vous? Serait-ce trop tôt? — Votre Majesté, répliqua Drouot, sait cela mieux que moi. »

Une autre fois, il entend un grenadier qui s*écrie : « On no s'amuse pas ici. — Tu as tort, remarque Napoléon, il faut pî^endre le temps comme il vient. » Et, après lui avoir mis trois pièces d'or dans la main, il s'éloigne en chantonnant : Ça ne durera pas toujours ^

Des soldats lui demandent un congé. « Mes amis, répond-il, un peu de patierice, nous nous en irons ensemble. j>

Un jour — quel dommage que Pons n'ait pas indiqué la date exacte! — il pria l'administrateur des mines de lui faire un rapport sur les moyens d'organiser une flottille expéditionnaire. N'était-ce pas dire qu'il voulait partir ? Aussi, non sans hardiesse, le bonhomme Pons inséra ces mots dans son tra-

1. Se souvenait-il qu'en 1801 — le 22 mal — lorsqu'il montait en voiture pour aller au spectacle, un particulier à qui la police donna vainement la cbasae* avait, tout près de lui et tout haut« pour le narguer, chanté Ça ne durera pas toujours f

vail : <( Si le ciel conduisait Votre Majesté à de nouvelles destinées^ nous débarquerions sans doute sur un rivage ami. » L'Empereur laissa passer la phrase^ mais Pons eut ordre de garder un silence absolu sur le mémoire <juMl avait rédigé.

L'arrivée de Fleury de Chaboulon no hâta pas^ comme on l'a souvent prétendu, le départ de l'Empereur.

Riche et jeune encore — il avait alors trente six ans — intelligeat, souple, un ppu léger, très orgueilleux, Fleury de Chaboulon désirait parvenir le plus tôt possible, aux plushaats emplois. Sous-chef à la liquidation de la dette publique, auditeur près le Conseil d^état et Tadministration des domaines, il fut nommé sous-préfet à Château-Salins, dans le département de la Meurthe dont Riouffe était préfet, au. mois de janvier 1811. Dès Tannée 1812, il sollicitait une préfecture! En 1813, il fit par quatre fois la même demande et»

lorsqu'il brigua la succession de Riouffe, niort du typhus à la fin do novembre, il s'engagea, s'il était promu, à p^yer une pension de six mille francs à la veuve de son préfet I Chassé de Château-Salins en 1814 par l'invasion et voulant à tout prix se signaler, il court au quartier général de l'Empereur ; il obtient des missions particulières; ou l'ap-

pelle le sous-préfet ambulant et il assure que Ncy le qualifiait <( Pintrépide sous-préfet ». Le 5 mars, par un décret daté do Fismes, il est sous-préfet provisoire à Reims. Il exhorte aussitôt les Rémois à se lever en masse et le surlendemain il les félicite publiquement de leur énergie ; il fait empoigner le traître Rougeville qui, le soir même, est fusillé ; quand les Russes s'emparent de la ville, il se cache comme Corbineau, et, comme Corbineau il, reparaît lorsque Napoléon rentre dans^Reims.

Il avaitjdéjà Pordre de la Réunion ; l'Empereur lui donne la croix de la Légion d'honneur.

L'abdication de Napoléon ne trouble pas, ne déconcerte pas notre Fleury qui revient tranquillement reprendre possession de l'arrondissement do Château-Salins. Mais dès la première semaine d'avril il redemande une préfecture. Il flatte les Bourbons. Le défenseur de Reims déclare qu'à Château-Salins il s'est gardé de faire une résistance opiniâtre, aussi fatale qu'inutile, et qu'il a même, de son chef, renvoyé un corps le cavalerie française. Il signe « le chevalier do Fleury » — il veut dire par là qu'il est chevalier de l'ordre de la Réunion et il ne parle pas de la Légion d'honneur. — Il jure qu'il a, avec empressement, avec enthousiasme, embrassé la cause do Louis XVIII; il invoque les liens de famille et d'amitié qui l'unissent au marquis d'Ara-

gon; il sait, écrit il, que le comte d'Artois et son auguste frère n'ont que des sentiments généreux, qu'ils ne laisseront pas sans récompense les services rendus à l'Etat à quelque époque que ce puisse être. Est-ce que son âge, sa fortune et son dévouement ne lui vaudront pas une place de maître des requêtes ou de préfet?

C'est du mois d'octobre 1814 que date sa dernière supplique. Il n'eut rien ; il dut quitter la sous-préfecture de Château-Salins, et il ne fut nommé ni maître des requêtes ni préfet. Pensait-il que les Bourbons ignoraient les proclamation^ où il sommait les Rémois de s'armer au son du tocsin pour sauver l'Empire et punir les « cruautés inouïes » des alliés?

Fleùry n'était donc pas, comme a dit Napoléon, froissé dans son opinion et ses sentiments par les événements de France lorsqu'il se rendit à l'île d'Elbe. Il souhaitait de se venger des Bourbons parce qu'ils l'avaient repoussé, parce qu'ils s'étaient joués de lui — ce sont ses propres expressions — il espérait que Napoléon restauré le comblerait de faveurs, et peut-être, ainsi que Las Cases plus tard, croyait-il immortaliser son nom en l'associant par ce voyage aux destins du grand homme. *

i. On sait comment il abandonna Napoléon après Wa* terloo. Il rapporte dans ses Mémoires qu'il partit pour

iïS LE DÉPART D£ L*1LE I>'£LBE

Avant de quitter Paris, il alla voirOavout et Maret. Le maréchal le reçut froidement et comme s*il craignait de se compromettre; mais il remarqua que le moment était venu de penser au retour. Maret lui fit bon accueil. Fleury demandait s'il devait engager TEmperour à rentrer en France, ce Vous direz à TEfnpereur, repondit Maret, que je n'ose prendre sur moi de juger sil doit rentrer.

La question est si importante I Mais il y a un fait incontestable : le gouvernement actuel se perd dans Fesprit du peuple et des troupes :

il ne pourra lutter longtemps contre l'animadvemon générale; le mécontentement «st au comble. Vous ajouterez que TEmperour est l'objet des regrets et des vœux de l'armée et dé la nation. A lui de décider dans sa sagesse ce qu'il doit entreprendre ».

Le Voyage do Fleury fut long, péiiible.

Il ne savait pas l'italien et lorsqu'on lui criait ferma, fermai « arrête », il s'imaginait qu'on lui disait « ferme » et.il courait plus fort. Il

111e d'Elbe avec le désir paâfiionné 'de revoir Ifapoléon : « Si j'avais pu lui parler et mourir à ses pieds, je ne regretterais point la vie! >. A la fin du mois de juin 1815 il dit à TEmpe^eur qu'il' tie pouvait délaisser sa vieHle ihêre aveugle, et que ses'frôreft avaient été tués au clramp d'honneur. Remarquons en passant et pour faire juger à quel point il est véridique» qu'il n'avait eu qu'un frère : dans une lettre que nous possédons^ il écrit: c mon frdre •Ifùi^é a été 'tué à l'atmée ».

L£ DÉPART D£ LILE D'£LB£ 149«^

tomba malade. EnQn, par Milan et par Pontre* moli, par des chemins de traverse couverts^ de neige il atteignit le petit port de Lerici^ près de la Spezia. Ce fut là qu'il s'embarqua sur un bateau de contrebandiers. Mais, non .

sans périls et sans transes, il dut passer par Livourne. Le 12 février, sous un habit de matelot, il abordait à Porto-Ferrajo*;

Arrêté sur le champ par ordre de Cam-»

broîine, mené à Bertrand, introduit chez TËmpereur, il répéta les paroles de Maret qu'il avait : apprises par cœur, et dans deux audiences, il exposa l'état des choses. Auparavant, pour prouver qu'il méritait toute conflanco, il avait' cité plusieurs circonstances qui n'étaient con-: nues que de TEmpereur et de Maret.

Mais, à l'entendre, Fleury aurait révélé à Napoléon ce qui se passait en France^ et, par unvif et touchant tableau des affaires, chaiigé-

1. Fleury arrive en février, mais il n'indiqqe pas lo jour. Napoléon dit c au commencement de février » et Pons, c vers la fin i. La date du 22 février, donnée par. Vaulabelle, par Maillefer, par Pellet (peut-être parce que Fleury serait entré le 22 mars au cabinet de l'Empereur) est inadmissible. L'espion de Mariotti, le mai'Çhaud d'hui* les, rapporte le 18 février qu'un personnage distingué, en habit de marin, est. arrivé sur une felouque de Lerict c quelques jou^s i^upa^avaut. D'autre partie L^badie écri^ qu'un matelot» c.gr^/id personnage déguisé >, est arrivé un dimanche de février; or, le 12 était un dimanche. Enfin, lorsque» FIev;:yjdé^arqua, la corvette anglaise , se trouvait 4au8. le port, et du IQ a\i 24 février, elle n'y était pas.

les résolutions do l'Empereur qui se serait écrié : oc Brave jeune homme, vous avez l'âme française; vous êtes le premier qui m'avez fait connaître la situation, et sans vous j'aurais ignoré que l'heure de mon retour avait sonné; sans vous, on m'aurait laissé ici à remuer la terre de mon jardin. Eh bien, je partirai I )» Fleury conclut donc que la révolution du 20 mars 1815 fut, non pas l'effet d'une conspiration, mais l'ouvrage inouï de deux hommes, Maret et lui. Il se félicite du personnage extraordinaire qu'il a joué, de l'attitude qu'il eut alors et qui fut la plus imposante du monde; il se regarde comme l'instrument des décrets du destin, comme l'arbitre du -sort des nations.

Qui ne sent que Fleury a singulièrement enflé son petit rôle, et Napoléon eut- il tort, lorsqu'il lut le récit de notre sous-préfet, d'y trouver beaucoup de verbiage, de lieux communs, de hors-d'œuvre, et aussi beaucoup de présomption ?

Mais le récit de Fleury ne devait paraître qu'en 1819. A l'île d'Elbe, au mois de février 181S, l'émissaire de Maret semblait plein de sens et plein de zèle. Il entrait dans les plus grands détails ; il n'était étranger à aucune question; il n'ignorait l'opinion d'aucun des personnages les plus notables; il avait tout vu; il apportait non seulement son

propre témoignage, non seulomdnt le témoignage de ^laret et de Davout, mais le témoignage d'une foule d'autres. Après avoir entendu Fleury, Napoléon ne doutait plus du sentiment des Français et — ce point n'est pas du tout à négliger — il fut renseigné sur la conspiration qui se proposait pour but l'avè- Qcment du duc d'Orléans.

Toutefois l'Empereur se hâta de renvoyer Fleury. Il lui avait confié qu'il partirait bientôt et il craignait l'indiscrétion du jeune homme : il lui promit donc de l'attacher à sa personne et lui ordonna de se rendre en France par Naples et Rome. Une fois à Paris> Fleury attendrait le moment du débarquement de l'Empereur : sitôt qu'il le connaîtrait, il se mettrait en campagne pour avertir les bonapartistes les plus marquants de se cacher et de ne pas se laisser arrêter par les Bourbons *.

Quelques jours après le départ de Fleury,

10 19 février, arrivait à Porto-Ferrajo un étrange personnage qui se nommait Charles Albert et qui se disait négociant de Marseille.

11 fut présenté au grand maréchal ainsi qu'à l'Empereur, et il passa son temps au café du Bon Goût en compagnie des officiers et du marchand d'huiles. « Louis XVIII, disait-il, est

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