‹ Le départ de l'île d'ElbeChapitre 9 sur 14 · III. — Fouchéf Le Tourneur, Pons de Verdun» Thibau · texte numérisé non relu

III. — Fouchéf Le Tourneur, Pons de Verdun» Thibau

deau, Lavallette, Maret.

lY. — Eugène et le duc d'Orléans.

y. — Entrevue de Fouché et de Maret.

YI. — Les femmes : Mmes Le Tourneur^ Lefebvre-Des-

noëttes, Maret, de Souza» la reine Hortense, Mme Ha-

melin.

Au mois de mars 1815, Napoléon disait au comte Mole qu'il n'avait pas d'intelligences dans. les endroits qu'il traversa de Cannes à Paris.

Mais il n'était pas de ces hommes qui s'aventurent sur un terrain sans l'avoir reconnu et étudié. Il devait, pour rentrer à Paris, passer par Grenoble et par Lyon, et dans ces deux villes, il avait, quoi qu'il ait prétendu, des intelligences.

Ne reçut-il pas à Porto-Ferrajo la visite d'un Grenoblois, le riche gantier Dumoulin, qui lui .offrit sa fortune personnelle et l'assura du dévouement absolu des Dauphinois ^ ?

Quant à Lyon, ne comptait-il pas sur les habitants qui n'avaient jamais cessé de lui montrer leur affection et qu'il aivait toujours mis, disait-il, au premier rang dans son estime? Les Lyonnais n'avaient-ils pas, lorsque le comte d'Artois visita leur ville au mois d'octobre, exprimé leur mécontentement et tenu des propos que l'entourage de Monsieur jugea fort déplacés? Bondy n'était plus préfet du Rhône. Mais il avait gardé de l'influence et promis à Napoléon l'aide la plus efficace. 11 protégeait, à ce qu'on rapporte, deux comités bonapartistes, formés, l'un aux Brotteaux, et l'autre à la Croix-Rousse. Aussi fut-il nommé préfet do la Seine dès le début des Cent jours. Dans une lettre que les Bourbons interceptèrent, une intime amie lui écrit alors qu'il peut espérer de grandes récompenses pour tout ce qu'il a fait en faveur de l'Empereur.

Restait Paris. Mais là, une foule considérable s'agitait soit en secret soit publiquement pour rappeler et ramener Napoléon. Dans toutes les administrations et dans tous les ministères il avait des adhérents.

i. Voir les volumes suivants.

92 LE DÉPABT DE L'XLK D'ELBE

Le 20 mars, à la direction générale des pos* tes, ne vit-on pas la plupart des chefs de bureau et des employés do tout grade enchantés d'apprendre l'arrivée de TEmpereur, convaincus qu'ils ne reverraient plus les Bourbons et croyant que ce règne do onze mois n'était qu'ufi mauvais rêve de quelques heures ?

Lorsque, de l'île d'Elbe, Pons demandait au receveur de l'administration des mines Scitivaux s'il devait verser dans la caisse de l'Empereur les fonds de la Légion d'honneur qui possédait les mines de Rio, le receveur lui répondait que la question était facile à régler puisque Napoléon, selon toute apparence, arriverait bientôt à Paris 1

Unjour^ dans un accès de mauvaise humeur, Pons avait écrit à l'ancien gouverneur de l'île et son ami, le général Dalesme, que le berger, c'est-à-dire Napoléon, ne ménageait pas les vieux moutons, c'est-à-dire Pons lui-même, et que les vieux moutons finiraient par quitter le troupeau. Ce ne fut pas Dalesme qui lui répondit. Ce fut un employé de la direction de la police, bon napoléoniste. Il avait lu la lettre de Pons et, charitablement, de façon très inattendue, il engageait le correspondant de Dalesme à ne plus confier ses griefs à la poste et à ne plus se plaindre du héros !

Napoléon savait que nombre de bonapartistes et de jacobins avaient ourdi contre les Bourbons une grande conspiration.

Un maréchal trempait dans ce complot :

non pas Ney , comme certains l'ont dit ; on n'osa révéler à Ney un pareil secret et on ne lui fit que des demi-confidences ; il était trop vif, trop fougueux, et il haïssait Napoléon plus encore que les Bourbons.

Mais Davout se déclarait prêt ; Davout, le seul de tous les maréchaux que les Bourbons avaient persécuté ; Davout que le roi avait refusé de recevoir et de rappeler au service ; Davout, renvoyé de Paris et exilé dans son château de Savigny-sur-Orge ; Davout, accusé d'avoir commis à Hambourg des actes arbitraires qui jetaient de l'odieux sur le nom français ; Davout qui, lorsqu'arriva la nou-^ velle du débarquement, se sentait si compromis qu'il alla demander refuge à un ami dévoué, Pasquier, chirurgien en chef adjoint des Invalides.

Outre Davout, des généraux, Drouet d'Erlon, les deux Lallomand, Exelmans, Flahaut, Fressinet, Girard, Sebastiani> Sa vary» d'autres «ncore promirent leur concours.

Prouet d'Erlon commandait à Lille la 16® division militaire et^ de là il pouvait aisément faire un coup de main sur Paris. C'était un fervent napoléoniste. L'Empereur l'avait loué, récompensé ; il le regardait comme un bon chef d'état-major. « Vous êtes de ceux, lui avait- il dit, qu'on n'oublie pas, et si je vous emploie malgré vos blessures, c'est que vous aurez le temps de vous reposer quand vous serez maréchal. »

Lefebvre-Desnoëttes, un des plus intrépides cavaliers delà Grande Armée, blessé d'un coup de baïonnette le 30 janvier 1814 en chargeant à Brienne, était sous la première Restauration colonel des chasseurs royaux de France qui tenaient garnison à Saumur. Mais il allait souvent à Paris, et la police bourbonniste le dénonçait comme un des généraux les plus dévoués à Napoléon, comme un de ceux qui, à Fontainebleau, se prononcèrent pour lui jusqu'au dernier moment avec le plus de fanatisme. N'était-il pas Pun des préférés de PEmpereur qui lui donna Phôtel de la rue Chantereine lorsqu'il épousa Lavinie RoUier, fille d'une Bcnielli et petite-cousine de Letizia?

Les deux Lallemand, tous deux maréchaux de camp, tous deux barons de l'Empire, étaient employés, l'un, François-Antoine, à Laon où il commandait la subdivision militaire de l'Aisne, Pautre Dominique, à La Fère où il

apurait les comptes de ]'artillerie delà garde. Ils voulaient rappeler TEmpereur, et Dominique disait ouvertement dans les salons de La Fère que Farmée n'attendait que l'occasion de lâcher le roi. Hais Napoléon estimait particulièrement l'aîné des Lallemand, François-Antoine, qui lui semblait un homme animé du feu sacré, capable de combinaisons, propre à conduire une entreprise hasardeuse et qui joignait l'adresse à la résolution, comme en témoignait sa négociation à Saint- Jean d'Acre avec Sidney Smith.

Exelmans, jadis aide de camp de Murât, avait mérité les éloges de l'Empereur qui lui disait : « On ne peut être plus brave que vous». C'était, à la fin de 1814, le plus remuant des généraux. Il ne cessait pas de voir ses camarades, de leur faire visite, d'aller de l'un à l'autre, et il mettait la police de la Restauration sur les dents. Son procès le rendit plus prudent. Mais jusqu'au débarquement de Napoléon il servit la cause du bonapartisme et au mois d'avril il recommandait à d'Hastrel et à Davout pour le grade de chef d'escadron le capitaine Sencier en assurant que ce bravo et bon officier avait sous le gouvernement des Bourbons donné des marques de dévouement à l'Empereur et déployé le zèle la plus actif dans plusieurs missions très scabreuses et fort dangereuses.

Flahaut avait été le favori de Napoléon qui vantait son esprit, sa bravoure, son élégance, son habitude du monde, et qui l'aurait peutêtre nommé grand maréchal du palais, au lieu do Bertrand, après la mort de Duroc; mais, disait TEmpercur, a il est homme à bonnes fortunes et je redoute les intrigues de sa mère M"® de Souza ». Conseiller et ami d'Exelmans,Flahaut avait, croyait-on, soufflé ses propos, excité sa résistance, et Soult aurait pris contre le jeune et brillant général des mesures de discipline s'il n'avait craint de déplaire à Talleyrand *. Mais, en dépit de Soult, Flahaut eut dres rapports avec Napoléon. Il informa Pexilé de Porto-Ferrajo que La Bédoyère, colonel du V de ligne, avait, déclaré dans le salon de la reine Hortcnso qu'il se tournerait vers l'Empereur : c'est pourquoi, lorsqu'il eut débarqué, l'Empereur demandait partout où était le 7* de ligne.

Fressinet n'avait, écrit Beugnot, ni considération ni influence. Mais il était un des plus ardents bonapartistes : il soutenait, par exemple, que la France devait ravoir la Belgique et que ce ne seraient pas les Bourbons qui sauraient la reprendre.

Girard — le glorieux blessé de Lûtzen et

1. Oïl sait que Flahaut était le fils de Talleyrand et qu'il fut le père de Ifornj.

qui mourut à Ligny — ne cachait pas sa colère contre l'insolence de l'émigration triomphante. Le lendemain du jour où le ministre Ferrand déclarait que les émigrés seuls avaient suivi la ligne droite, le brave général disait à l'un des questeurs do la Chambre :

« Quoi! vous avez souflfert qu'un méchant boiteux vînt insulter la nation et l'armée en assurant que les émigrés ont suivi la ligne droite I Ne deviez-vous pas le jeter à bas de la tribune t x>

Sebastiani avait alors pour Napoléon le même attachement qu'au 18 brumaire. Aussi, les pamphlétaires royalistes disaient-ils de lui qu'il cachait sous les formes les plus agréables l'âme la plus noire du monde et qu'il n'avait que deux qualités : d'être Corse et parent do Bonaparte.

Savary n'inspirait pas confiance aux conspirateurs, et de méchants bruits couraient sur lui : on n'oubliait pas son passé ; on le voyait entretenir des relations avec la cour ; ni Maret ni Fouché no pouvaient le souffrir. Mais Vixp de ses afSdés, le docteur Renoult, noua des intelligences avec l'île d'Elbe. Une lettre que Savary écrivait pendant les Cent Jours en faveur deRenoult, témoigne de cotte mission.

Il a prétendu que la lettre était fausse, bien qu'elle soit de son écriture, parce qu'elle ne cite pas la guerre d'Egypte comme un des tî-

98 LK BÉrART Di L'ILE D'ELBE

ires du docteur, et il afQrma que, si la pièce était de lui, il n'aurait pas omis une circonstance semblable. Or^ la lettre dont nous avons l'original, mentionne la guerre d'Egypte ; l'argument de Savar j est donc nul et ses relations elboises sont prouvées. « J'avais nommé, dit-il, le docteur Renoult médecin des prisons d'£ta t. Il a été renvoyé, et c'est lui qui, dans l'année qui vient de s'écouler, a été le colporteur et l'entremetteur entre Tîle d'Elbe et nous. Il est connu au ministère et fera bien ce que l'on demandera de lui. Il a fait la guerre d'Italie, d'Egypte et de Pologne * »•

Aux militaires se joignirent des civils, surtout des régicidesé Vainement un article inséré dans la Charte sur les instances de Merlin de Douai interdisait la recherche des opinions et votes d'autrefois. Vexés, outragés, menacés, les régicides se réunirent, non seulement pour se défendre contre leur ennemi, mais pour l'attaquer et le renverser. La lutte était vive.

1. Et ce Renoult est sans doute le messager que Savary reconnaît avoir dépêché vers la fin de février ft l'île d*Elbe, le messager qui devait mettre Napoléon en garde contre Foucbé et qui, lorsqu'il apprit le débarquement da l^mpereur, revint aussitôt à Paris,

La faction des votants, comme on l'appelait»

répondait aux journaux royalistes par des |

pamphlets et des lettres qui paraissaient dans les gazettes étrangères. Elle assurait que les votants seuls pouvaient conjurer la crise, et de fidèles serviteurs du roi croyaient même qu'il fallait recourir à elle pour sauver la France.

Son chef était Fouché, le plus habile des votants et le plus audacieux, Fouché, toujours remuant, turbulent, hanté par l'idée do faire parler de lui, Fouché qui désirait àprement le pouvoir et qui préparait sa rentrée dans le futur gouvernement, accueillant des gens de tous les partis, révolutionnaires, bonapartistes, royalistes, et les recevant cordialement avec un air de mystère.

Toutefois Fouché avait des vues particuliè* res.

Il ne voulait ni des Bourbons ni de Napoléon.

Dans ses conversations intimes il qualifiait les princes d'imbéciles, de crétins, de misera* blés, et appelait Louis XYIII un lâche, un )iypocrite dont l'âme était aussi pourrie que les jambes.

Quant à Napoléon, pour le désarmer à jamais, il lui écrivit à la fin d'avril 1814 et lui conseilla de passer l'Atlantique. L'Empereur, disait Fouché, ne cessait pas d'alarmer les esprits; on s'imaginait que sur son rocher de l'tle d'Elbe il gardait toutes ses prétentions et

quo de là/comme d'un point d'appui, il cherchait encore à soulever le monde; il devait donc aller aux Etats-Unis et recommencer sa vie au milieu d'un pays neuf qui oserait Padmiror sans le craindre; il prouverait aux Américains que, s'il était né parmi eux, il aurait senti, pensé, voté, comme eux et préféré leurs libertés à toutes les dominations de la terre.

Mais le même jour le fourbe envoyait cette lettre au comte d'Artois : il assurait qu'il désirait rendre un dernier service à TEmpereur, à cet Empereur qui avait excité la pitié généreuse de ses vainqueurs; qu'il désirait éloigner ce Napoléon qui, à l'île d'Elbe, était pour l'Italie, pour la France, pour l'Europe ce que le Vésuve était pour Naples.

Ainsi Fouché faisait coup double. Il persuaderait peut-être TEmpereur, et, an tout cas, il ne l'irritait pas puisqu'il vantait son génie et lui reprochait seulement d'inspirer aux gouvernements inquiétude et soupçon. En outre, il donnait aux Bourbons un excellent avis eU un témoignage de son dévouement K

Les Bourbons n'appelèrent pas Fouché aux

1. Certains ont même cru que Foaché avait. écrit cette lettre à l'instigation des Bonrbons. Foaché espérait jouer un tour à Napoléon : si l'Empereur se rendait aux États- Unis, les Anglais pouvaient, durant la traversée, s'emparer de lui.

LE DÉPART DE L ILE •D*£LBK . ... iOl

affaires. Il conspira contre eux» Von pour' établir la République — il était duc et sou-, haitait de mourir duc, — non pour restaurer Napoléon — il le redoutait et il se souvenait, sans reconnaître qu'elles étaient méritées, des cruelles disgrâces dont l'Empereur Tavait frappé — , mais pour constituer une régence dont il serait le membre principal. Il comptait sur Metternicb : il lui avait écrit que le roi de Rome, se présentant à la frontière, serait porté en triomphe jusqu'aux Tuileries.

Fort de l'alliance autrichienne, Fouché pensait n'avoir rien à craindre de l'Europe.

Le Tourneur, Pons de Verdun, Thibaudeau, Lavallette, Maret, tramaient avec Fouché le renversement de Louis XVIII.

Le Tourneur, l'ancien membre du Directoire, destitué en 1814 de sa place de conseiller à la Cour des comptes, maudissait les Bourbons et avait des intelligences dans l'armée.

Pons de Verdun, devenu avocat général à la cour de cassation, était de ceux qui, tout en servant Napoléon, le traitaient d'ambitieux et de despote. Mais les Bourbons le mirent à la retraite. 11 se laissa sans peine enrôler par Thibaudeau. Pons de Verdun avait d'utiles relations dans la magistrature et poète aimable autant que patriote solide, il égayait

:, : ; riil^' • . : lx péi>art de l*ile d'klbë

la politique, selon le mot de Thibaudeau, par des épigrammes.

Thibaudeau n'avait pas à se louer de TEmpereur. Mais il croyait fermement que la Restauration n'était qu'une contre-révolution et qu'elle n'épargnerait pas les régicides comme lui. D'autre part, il envisageait la République comme une folie. Il fut donc l'adversaire le plus ardent, le plus emporté des Bourbons: l'Ëmpeçeur seul, disait-il, était capable de les remplacer, l'Empereur seul était capable de maintenir Tunité nationale.

Lavallette a déclaré par deux fois, dans une conversation particulière et dans son procès, que Napoléon n'avait reçu de lui qu'une seule lettre. Or il dit, la première fois, que cette lettre, écrite à l'occasion du nouvel an, fut expédiée à Lyon au directeur de la poste qui la fit passer par une occasion^ et la seconde fois, qu'elle date de la fin de novembre et qu'un voyageur la mit à la poste dans un bureau de province. Il semble peu croyable que Lavallette, cet ami, ce confident, ce séide de Napoléon n'ait écrit qu'une lettre, et une lettre insignifiante, à l'île d'Elbe. Mais luimême nous apprend qu'il envoya par Pentremise d'Eugène à Tile d'Elbe une somme de huit cent mille francs que l'Empereur lui avait laissée, et qu'il s'entendait avec Drouet d'Erlon, Lefebvre-Desnôettes et les Lallemand pour

LK DÉPART DE L'ILB D'KLBE 103

restaurer Napoléon qui serait, pensait-il, un souverain sincèrement constitutionnel. Il engageait M"^ de Staël qui demeurait dans sa maison, à ne pas s'éloigner et il l'assurait que, si elle se déclarait pour l'Empereur, elle obtiendrait sûrement les deux millions qu'elle réclamait depuis longtemps et que Necker avait prêtés jadis à Louis XVI. Du reste, s'il parlait peu et s'il se contentait d'écouler, Lavallelte avait l'air et l'attitude d'un profond conspirateur ; il poussait de gros soupirs ; il pressait fortement les mains aux bonapartis* tes ; Tbibaudeau affirme qu'il joua dans le complot un rôle important.

Maret, très déGant, se gardait de confier quoi que ce fût à la poste. Mais Fleury de Chaboulon vint à l'ile d'Elbe, au nom de Ma^ ret, exposer l'état des choses à Napoléon, lui dire que la chance tournait, qu'il pouvait de nouveau s'offrir aux Français pour les gouverner. Et qui ne devine que Maret, l'ancien ministre des affaires étrangères, l'intime confident de Napoléon, exerçait une grande influence sur les conspirateurs ?

Les adversaires de la Restauration étaient donc divisés en deux camps : les uns voulaient

Bonaparte, les autres ne le voulaient pas.

Ceux qui ne voulaient pas Bonaparte, c'étaient Fouché et, à ce que croyait Fouché, quelques généraux. Ils avaient de longue date dressé leur plan. Les troupes leur semblaient sûres; elle tenaient garnison dans les places du Nord ; entraînées par Drouet d'Erlon, elles entreraient sans obstacle à Paris et auraient facilement raison de la noblesse qui défendait le roi ; les Bourbons seraient enlevés ; trois chaises de poste, prêtes à la barrière, les conduiraient à Calais et de là ils regagneraient l'Angleterre.

Le prince Eugène serait régent pour le compte du petit Napoléon. Mais Eugène n'avait pas assez de hardiesse pour risquer l'aventure et vainement — dès le mois de juillet — où lui représenta qu'il n'aurait qu'à se laisser faire, qu'à paraître au milieu des généraux dans la cour des Tuileries, et qu'à dire oui lorsqu'il serait proclamé régent : il répondit qu'il ne voulait se mêler de rien.

Alors on se tourna vers le duc d'Orléans, le futur Louis -Philippe.

S'il n'était pas populaire, du moins il inspirait au peuple et à l'armée plus de sympathie que les Bourbons.

Il s'était réconcilié sans doute avec ses cousins de la branche aînée; il avait épousé une Bourbon de Naples; il avait projeté de

servir en Espagne contre Napoléon ; il avait rejoint à Paris Louis XVIII qui lui rendit ses domaines.

Mais il était fils d'un régicide. Il avait donné dans la Révolution et combattu à Valmy, à Jemappes. Au retour des Bourbons, il revêtait Puniforme de général de division, de même que les lieutenants de Napoléon, tandis que le comte d*Artois, comiYie s'il voulait montrer sa haine pour l'armée, prenait le costume de garde national, et que le duc d'Angoulême paraissait en petit habit anglais avec un chapeau à la Wellington. Dès 1796 Mallet du Pan écrivait qu'il avait des partisans, qu'il rallierait aisément les nouveaux riches et les acquéreurs des biens nationaux. En 1797 Kilmaine le croyait propre à devenir le chef de la République. En 1799 Sieyès négociait avec ses agents par l'entremise de Talleyrand pour opposer au roi des émigrés le roi des révolutionnaires. Nombre de prétendus républicains balançaient en 1800 entre lui et le duc d'Enghien. Berthier avouait en 1804 qu'il était d^ toute la famille le seul en état de régner.

Ginguené le jugeait médiocre, mais plus digne du trône que les Bourbons. Un diplomate prussien, le comte Grote, trouvait à la fin do février 1815 qu'il était généralement estimé, que la majorité de la nation souhaitait son avènement, et qu'il accepterait la couronne

106 LE DÉPART DE L'iLE D'KLBB

si l'on exerçait sur lui une douce violence* Fouché même, fort de la formule qu'il avait imaginée, pour lui^ malgré lui^ sans lui^ pen^ sait à se servir, le cas échéant, de Louis-Philippe d'Orléans!

Le duc écouta complaisamment les offres des conspirateurs : selon le mot de Chateaubriand, il conspirait, non de fait, mais de consentement, et, comme Eugène, il manqua d'audace. On prétend même qu'il dénonça au roi les propositions qu'il avait reçues et que le roi qui ne l'aimait pas, lui conseilla de voyager. Il se rendit en Angleterre et, lorsqu'il revint, il n'eut la confiance d'aucun parti. ^ C'est un homme, disait le duc de Berry, qui manque de franchise et de loyauté, qui n'a aucun genre d'élévation, qui ambitionne la liste civile, et non la couronne )).

Il fallait pourtant que les ennemis des Bour* bons, bonapartistes ou non, agissent do concert.

Une entrevue eut lieu chez Thibaudeau, de minuit à cinq heures du matin, entre Maret et Fouché. Les deux hommes ne s'entendirent pas.

Napoléon, disait Fouché, n'était pas corrigé

LE DÉPART DE L*ILB D'SLBE 107

de son ambition, et il ne pourrait résister aux puissances qui se ligueraient contre lui. Puisqu'il avait abdiqué la couronne à Fontainebleau, mieux valait proclamer Napoléon II. Sans nul doute Metternich favoriserait l'établissement d'une régence.

Maret répliqua que Parmée et le peuple ne connaissaient pas le roi de Rome ; que Napo* léon ne consentirait jamais à l'établissement dfune régence; qu'il était seul capable de renverser Louis XVIII, de rallier la nation, d'imprimer aux étrangers le respect et la crainte.

Les deux personnages se séparèrent sans s'être accordés sur le successeur des Bourbons, et après s'être promis de les détrôner. Maret voulait les garder en otages. <i Non, répondit Fouché sur un ton léger et avec un sourire»

nous les expédierons dans la bagarre et l'on dira que c'est un grand malheur ; au besoin, on trouvera deux coupables qui seront guillotinés pour avoir commis l'attentat, x)

Mais évidemment. Napoléon l'emportait et il fallait en revenir à lui.

« Bonaparte ou les Bourbons, telle est la seule alternative possible », écrivait Lafayette.

« Je n'aime point Napoléon, disait le général Girard, mais on ne nous laisse pas le choix : les Bourbons ne veulent plus de l'armée; et, s'ils restent, ils nous chasseront tous.

quoique^ au premier instant^ nous nous soyons franchement donnés à eux. i»

Déjà, dans leur impatience, des partisans exailés de Napoléon, entre autres le lieutenant général Chastel et le maréchal de camp Berton, formaient un comité qui préparait le retour de l'Empereur, et Chastel, désigné par ses camarades, allait se rendre à Pile d'Elbe pour annoncer au grand exilé que le moment de reparaître était venu. Mais le lendemain du jour où Chastel se mit en route, la Franco apprenait que Napoléon avait débarqué au golfe Juan.

Fouché dut s'avouer que le bonapartisme ou, comme il l'appelait, la faction de l'île d'Elbe, gagnait de plus en plus du terrain^ que Napoléon était et serait l'unique point de ralliement. 11 accepta l'Empereur pour le culbuter plus tard, car il le regardait comme usé et désormais incapable de tenir le pre^ mier rôle.

Quelques femmes entrèrent dans la conspiration. Elles étaient franchement bonapartistes et, lorsque Napoléon revint, lorsqu'il s'entretint avec elles, il fut étonné, dit-il luimême, et de leur intelligence et de leur chaud

dévouement pour sa cause. C'étaient, entre autres. M™® Le Tourneur, M"* Lefebvre-Desnôeltes, M™* Maret, M™« de Souza, la, reine Hortense, M"® Ilamelin, et elles déployèrent dans cette lutte contre les Bourbons tout ce que leur sexe peut avoir de ruse et d'humeur vindicative. Elles embauchèrent dos colonels et des généraux. Elles s'attendrirent sur le destin de Napoléon ; elles souhaitèrent hautement son retour ; elles accablèrent de leurs sarcasmes et les voltigeurs de Louis XIV et la duchesse d'Ângouléme, et les vieilles douairiè^ res de la cour, leur laideur, leur air empesé^ leur mine gothique.

M"« Le Tourneur, énergique et agissante, fit, comme son mari, de la propagande contre le nouveau régime.

La générale Lefebvre-Desnoëttes était plus ardente que M"® Le Tourneur, efun espion royaliste assure que le plus^ mauvais esprit régnait dans son salon, qu'on y parlait des Bourbons en termes injurieux, qu'on y prédisait le débarquement de Bonaparte, que la dame tenait les propos les plus libres sur la famille royale.

M°*^ Maret était la plus batailleuse de toutes : très belle, très ambitieuse et fière, jalouse

110 LE DÉPART DE L'iLB D'ELBE

de toutes les supériorités, avide de toutes les distinctions, souhaitant que son mari fût prince comme Talleyrand, aimant à briller et à représenter, accueillant volontiers les étrangers, élégante, coquette, dépensant pour sa toilette plus de cinquante mille francs par an, vive d'ailleurs et passionnée. La première fois qu'elle revint des Tuileries, elle semblait enchantée de Louis XVIII et trouvait la cour du roi plus digne que celle de PEmpereur.

Mais Maret ne fut pas confirmé duc, et le pèro de M™« Maret, M. Lejéas, quoiqu'il eût été sénateur, se vit exclu de la pairie parce que, jadis homme d'affaires d'un duc, il ne pouvait siéger avec les ducs. Elle s'irrita. Les Bourbons, comme on disait, la faisaient descendre en grade. La rage au cœur, elle sanglotait, criait: « Ah! les infâmes! je ne serai donc plus que comtesse! » Aux deux bals que donna le duc de Berry pendant l'hiver, elle ne dansa pas, et malgré les soins, les avances du prince et de ses aides de camp, elle montra, rapporte une de ses contemporaines, une humeur mas-^ sacrante. Elle recruta contre les Bourbons, et à certains jours de jeunes officiers venaient recevoir ses inspirations, mettre leur épée à ses pieds. Elle attirait chez elle les royalistes pour surprendre leurs secrets, et ils lui reprochèrent plus tard de les avoir séduits par ses airs doucereux, et notamment d'avoir fas-

ciné le duc de Gramont qu'elle appelait moqueusement son entonnoir et qui lui révélait les intrigues du palais. Aussi, à son retour, Napoléon remercia M™® Maret, la félicita d'avoir été a un bon chef de file. x> Toutefois elle fut mécontente et elle ne cacha pas son mécontentement : son mari ne redevint pas ministre des affaires étrangères. Elle alla trouver PEmpereur et Tacciisa d'ingratitude en fort bons termes, avec verve et une sorte d'éloquence, a Je ne sais, racontait-il ensuite, où elle prit tout ce qu'elle me dit. »

M°^® de Sotiza se désolait de voir son fils Flahaut « sous la remise. »^L'ambition du jeune homme était pourtant satisfaite; il avait, depuis la fin do 1813, le grade de lieutenant général. Mais une fois par mois il allait se mettre inutilement sur le passage de Louis XYIII, tandis que sous Vex^ les généraux venaient chaque, dimanche, après la messe « conter leurs affaires » à Napoléon.

M*** de Souza s'emporta. L'entourage du roi, disait- elle, était incapable; il tenait à l'écart les gens de mérite, ceux dont la conduite avait été noble et courageuse; il faisait un crime à Flahaut d'avoir été aide de camp de PEmpe* reur, comme si cette place n'était pas le prix de la bravoure, comme si Flahaut n'avait pas rempli son devoir militaire, son devoir de

Français! Elle aussi animait donc et stimulait Tesprit bonapartiste.

J^a reine Hortense qui se nommait alors la duchesse de Saint-Leu> paraissait ne penser qu'à ses propres affaires. Elle plaidait contre son mari qui lui r'éclamait ses enfants et elle tâchait d'obtenir du tsar Alexandre une principauté pour son frère Eugène.

Il semblait même qu'elle fît quelque effort pour plaire au gouvernement de la Restauration. Elle eut avec Louis XVIII quelques entretiens et elle déclarait qu*au moins sous les Bourbons on avait la paix, qu'on était tranquille, qu'on pouvait jouir de ce qu'on avait et qu'un roi est bien à plaindre quand il doit contenter une foule de gens qui ne savent ce qu'ils veulent.

Mais elle connaissait les conspirateurs, les invitait, les écoutait de bon cœur, et ils tinrent chez elle plusieurs concilial)ules. Un révolutionnaire qui s'était par deux fois hasardé dans le salon d'Hortense, y trouvait de la réserve, de la discrétion, le ton de la bonne compagnie, et y trouvait aussi un petit air factieux, comme une odeur de sédition.

Ilortense disait, par exemple, que l'exaltation des émigrés faisait perdre à Louis XVIII bien des serviteurs et que le nouveau régime ne voulait apprécier les hommes que par leurs

LE DÉPART DB L'iLK D'ELBE 113

ancêtres, « Cela, ajoutait-ollo, ne devait pas durer ; Napoléon reviendra sans obstacle, et les fautes des Bourbons ramèneront l'Empereur comme ses fautes ont ramené les Bourbons. »

Son ami le plus cher n'était-il pas ce beau Klahaut qui détestait hautement la royaulé ?

Ne croyait-elle pas naïvement qu'elle avait quelque influence sur le tsar Alexandre et ne priait-elle pas ce souverain, au nom de certaines « personnes sages » — Caulainçourt et Fouché — d'engager Napoléon dont le retour était sûr, à se montrer moins absolu ?

N'envoyait- elle pas à Vienne, * au prince Eugène, des renseignements politiques ? Au mois de février, Eugène ne recevait-il pas, adroitement encastré dans une boîte, un bil* let de sa sœur qui l'avertissait que les troupes étaient prêtes à se révolter ; que le parti bonapartiste» voulant tenir tête au parti d'Orléans, projetait de « donner une grande place » à Eugène ; mais que la police était prévenue et qu'un agent se rendait à Vienne pour « suivre cette intrigue » ?

Après le retour de Napoléon, n'écrivait-elle pas et à Eugène et à Marie-Louise : à Eugène qu'un enthousiasme indicible avait accueilli Napoléon et qu'elle comptait revoir bientôt

son frère ; à Marie-Louise, que l'impératrico des Français devait rejoindre l'Empereur et rentrer à Paris avec Eugène comme compagnon et comme guide ?

M°** Ilamelin appelait de ses vœux le retour de Napoléon. Est-il exact qu'elle ait envoyé à Fontainebleau un courrier qui vint le 20 mars informer l'Empereur du départ de Louis XVIII et de l'abandon des Tuileries?

Mais elle disait alors que les Bourbons a caponnaient » et qu'à Paris l'attitude est tout. Napoléon, rentré à Paris, voulut la voir pour la remercier de son dévouement. Il la reçut, la pria de correspondre avec lui, et durant les Cent jours il lui donna mille francs par mois pour des notes qu'elle remettait à Lavallette et qui, sous une forme originale, renfermaient de bons conseils. C'est ainsi qu'elle proposait d'armer le peuple qui s'agitait sous les fenêtres de l'Elysée. Durant l'année 1816 elle portait en sautoir un double napoléon en or et montrait f!.'is cesse une violette qu'elle avait cueillie à 1 1 Malmaison ainsi qu'un morceau de la cocarde que Napoléon avait au chapeau à la bataille de Waterloo.

Tel était le Paris bonapartiste des deux premiers mois de 1815. Le général Van Dedem de Gelder, regagnant la Hollande, son pays na-

tal» avait la conviction du prochain débarquement de Napoléon : <x De toute évidence»

disait-il le 14 février» TEmpereur est attendu. D

Page 1