III. — Projets de déportation
lY. — - Projets d'assassinat. — Blot de Ghauvigny et Brus-
lart. — Un avis de Filangieri ft Mme de Staël et à
Joseph. — Boinod à l'île d*Elbe. — - Mesures de sûreté
prises par Napoléon.
Napoléon disait plus tard que, s'il avait eu de l'argent, il aurait à Ttle d'Elbe mené la vie la plus belle et la plus heureuse, la vie de château ; il aurait, dans un palais construit exprès, reçu les grands savants et les plus célèbres artistes de l'Europe.
Mais il n'avait pas d'argent.
Le traité du 11 avril lui conservait le titre d'empereur et lui concédait l'tle d'Elbe en toute souveraineté et propriété. C'est pour-
quoi les décrets commençaient ainsi : « Mar poléon, empereur et souverain de Pile d'Elbe... » Un revenu de deux millions sur le grand livre de France lui était assigné et Talleyrand avait signé le traité au nom do Louis XVllI.
Or, l'Empereur attendit vainement les deux millions de Paris, lesmillions de Paris, comme il disait. Lorsqu'il fit demander par Bertrand au ministre des affaires étrangères le paiement du semestre échu, Talleyrand ne répondit pas. Dès le mois d'avril, dans le trajet de Fontainebleau à Fréjus, les commissaires des alliés, KoUer et Chouvalov, ne prévoyaientils pas que les Bourbons feraient des difficultés pour exécuter le traité et que Napoléon serait fort embarrassé ?
Le tsar fut averti. 11 était alors mécontent de la France, et, à Vienne, le .13 février, il dit brusquement à Talleyrand : « Pourquoi n'exécutez-vous pas le traité du li avril? — Absent de Paris depuis cinq mois, répliqua Talleyrand, j'ignore ce qui a été fait à cet égard. — ' Le traité, répliqua le tsar, n*est pas exécuté et nous devons en réclamer l'exé* cution. C'est pour nous une affaire d'honneur. Nous ne pouvons, d'aucune façon, nous en départir. — •' Sire, remarqua Talleyrand, dans l'état actuel de l'Italie il est dangereux de
fournir des ressources à ceux que nous savons disposés à former des intrigues, x»
L'empereur d'Autriche se joignit au tsar.
Lorsque Pauline Borghèse faisait demander à Metternich si la France paierait à la famille Bonaparte les sommes stipulées par la convention de Fontainebleau, le ministre répondit affirmativement. « Soyez sûr, disait Alexandre à Talleyrand, que l'empereur François est blessé que vous n'ayez pas exécuté le traité. »
Mais Louis XVIII et Talleyrand ne cherchaient qu'à gagner du temps. Ils comptaient sur une imprudence, sur un éclat de Napoléon, et ils pensaient que moins il aurait d'argent^ moins il serait dangereux.
Talleyrand eut même l'idée de faire payer par la Grande-Bretagne les deux millions promis à l'Empereur. Puisque les dédommagements pécuniaires coûtaient si peu à la riche Angleterre, ne pouvait-elle prendre à sa charge la pension du souverain de l'tlc d'Elbe? En revanche, la France consentirait à l'abolition de la traite des nègres.
L'idée parut bonne à Louis XYIII. Il eut une entrevue le 27 février avec Castlereagh qui revenait de Vienne et rentrait en Angleterre. Mais il ne parla pas de la traite des noirs, et, Castlereagh pria simplement Louis XVIII d'exécuter ie traité de Fontainebleau.
Bertrand n'avait donc pas tort do se plain- »dro à Campbell: a Notre budget de la guerre et de la marine, disait-il, s'élève à un million et les contributions do Tile ne dépassent pas quatre cent mille francs. i> Là-dessus le colonel écrivit h Londres que Napoléon resterait tranquille s'il recevait sa rente, mais, que pressé par la pauvreté, ^ il se porterait peutêtre à quelque entreprise extraordinaire.
L'entreprise eut lieu, et lorsque Alexandre l'apprit : « Ma foi, s'écriait-il, Napoléon a raison. Pourquoi veut-on qu'il tienne sa parole puisqu'on ne la tieht pas envers lui ? On ne le paie pas ! »
Les alliés n'avaient pas, sans de sérieuses appréhensions, envoyé Napoléon à Ttle d'Elbe.
Dans la journée du 11 avriM814, Metternich, arrivé de Dijon, se récria lorsque le tsar Alexandre le pria de signer le traité qui faisait Napoléon souverain de l'Elba. Le tsar était vraiment trop généreux et il se payait d'illusions! Napoléon pouvait-il résider si près de ses anciens États? Qui ne connaissait son ca«
4. pressed by poverty, écrit Campbell en propres termes. Napoléon, à Sainte -Hélène, ne disait-il pas : c II fallait que Louis XYIII me payât ma pension »?
ractère ? Alexandre répondit que le christianisme commande de pardonner à ses ennemis et qu'il ne faut pas douter de la parole d'un soldat et d'un souverain. Metternich répliqua que la question importait trop au repos de l'Europe et qu'il voulait prendre auparavant les ordres de l'empereur François II. Le tsar objecta qu'il avait promis, ainsi que le roi de Prusse, do tout terminer dans la soirée même. Entraîné par Schwarzenberg et Castlereagh> Metternich signa la convention. Mais, remarquait-il, « dans moins de deux ans ce traité nous ramènera sur le champ de bataille }>.
Tous ceux qui signèrent avec lui les articles» même les plénipotentiaires de Napoléon, partagèrent son avis ; eux aussi pensaient qu'il était fort imprudent d'installer Napoléon à nie d'Elbe.
Depuis^ souverains, hommes d'Etat, diplomates avaient exprimé de semblables craintes : le grand vaincu n'aurait-il pas un jour l'idée de quitter son nouveau royaume et d' « arriver à Paris comme un trait » ?
Dès le 12 avril, l'empereur d'Autriche souhaitait que son terrible gendre fût a envoyé bien loin », et Napoléon à l'Elba lui semblait trop près de la France et de l'Europe.
<!( On a traité cet homme trop libéralement, écrivait le roi Frédéric de Wurtemberg le i6 avril ; avec deux millions par an et sa
forteresse de Porto-Ferrajo il peut devenir très dangereux et trouver des partisans dans la foule des mécontents ».
Le frère de Castlereagh, sir Charles Stewart, qui représentait l'Angleterre au Congrès de .Vienne, disait qu'un pareil arrangement était un réel malheur et que, de l'Ëlba, Napoléon pourrait troubler encore le repos du monde.
Sidney Smith montrait à un ami la carte de l'Europe et le priait de mesurer l'espace entre l'île d'Elbe et la Provence : « Qu'est-ce que cette distance pour l'homme qui parcourait l'Europe à si grandes et formidables enjambées ? Il peut en quelques heures se retrouver au milieu de ses bataillons I i^
«( Je ne sais pas, s'écriait le prince-régent dans une conversation avec le duc d'Orléans, comment on a été fourrer Napoléon à l'ile d'Elbe I »
M™® de Staël assurait que Bonaparte à l'ile d'Ëlbe était comme une épée suspendue sur le trône des Bourbons et que le placer à trente lieues do ses anciens soldats et comme en leur présence, c'était commettre la plus grande faute.
N'est-il pas périlleux, disait d'André au mois de janvier, de laisser cet homme ce si jprès d'un foyer de passions mal éteintes »1
Aussi de mortels ennemis de Napoléon con-
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çurent-ils le dessein de Tenlever par un coup de main et de le faire disparaître à jamais.
Le 10 décembre, un ardent royaliste écrivait de Genève au marquis de Loménie qu'Adrien de Montmorency devait engager le roi dEspagne — qui n'avait pas signé le traité de Fontainebleau — à envoyer une flottille qui saisirait le a fripon )) et le conduirait à Madrid où justice lui serait faite : parti sûr, parti plus expéditif que toutes les délibérations du Congrès 1
Quelques semaines auparavant, le consul de France à Livourne, l'ancien adjudant commandant Mariotti, dressait un plan semblable. C'était un homme déterminé,- exempt de scrupules, habile à choisir ses espions, cachant sous sa rondeur militaire la Gnesse d'un Corse. Le 28 septembre, il proposait à Talleyrand de faire enlever Napoléon. L'Empereur prenait de grandes précautions, changeait souvent de domicile, et il était fort .malaisé de rien tenter contre lui. Mais on essaierait de gagner à prix d'or le lieutenant Taillade qui commandait VInconstant et vi* vait dans la gône. Lorsque Napoléon allait à l'île de la Pianosa, il couchait à bord du brick : Taillade, au lieu de le mener à la Pianosa, le conduirait à l'île Sainte-Marguerite. Cette ingénieuse idée ne put s'exécuter : Tail-
lade ne se laissa pas séduire, et peut-être ne fut-il l'objet d'aucune séduction.
Les Barbaresques ne seraient-ils pas plus heureux ? Plus d'un enragé royaliste croyait alors qu'ils enlèveraient ce maudit Bonaparte pour lui ravir son argent. Le bruit courut au mois d'août qu'ils avaient assailli l'île d'Elbe, que Bonaparte les avait repoussés, mais qu'ils reviendraient à la charge et cette fois, pour réussir. En réalité, VInconstant avait pris sous sa sauvegarde un convoi napolitain que les pirates pourchassaient, et loin d'attaquer Napoléon, les Barbaresques subissaient son prestige.
Un chébec de Tunis vint un jour mouiller dans la rade de Porto-Longone et, après avoir hissé le drapeau elbois qu'il honora de trois salves d'artillerie et de trois hourras, le capitaine, accompagné de deux renégats, ses interprètes, se rendit à l'intendance sanitaire. Il souhaitait de voir celui qu'il nommait le dieu de la terre. Napoléon, averti, passa sur le port et salua de la main le capitaine qui se prosternait en croisant les bras sur sa poi« trine. Pons avait été chargé de s'entretenir avec l'étranger. « Que pensez-vous de l'Empereur, lui dit-il. — Ses yeux, répondit l'homme, reflètent comme du cristal. )> Il ajouta qu'il serait toujours l'ami de l'Empereur et qu'il ne comprenait pas pourquoi les
Français s'étaient séparés de leur dieu. « Le peuple français, répliqua Pons, aime encore l'Empereur. — Ce ne sont pas les petits qui trahissent, remarqua le reis, ce sont les grands. »
A la suite de cet événement, Napoléon fut convaincu qu'il ne serait pas troublé par la piraterie africaine. « Voilà, dit-il à Pons, une épine de moins dans le pied, et pour nous^ c'est quelque chose. » Les Barbaresques, assurait-il, avaient pris pour la bannière elboise une affection protectrice ; ils la respectaient^ lui témoignaient chaque fois qu'ils la rencontraient leur bonne amitié... Et les royalistes, outrés, prétendirent qu'il voulait se servir des navires tunisiens pour venir débarquer en Provence I
Puisque l'enlèvement était impossible, le Congrès ne pouvait-il, de sa propre autorité, déporter Napoléon dans une contrée lointaine? Le Congrès y pensa, et nombre de diplomates l'encouragèrent, le poussèrent à prononcer cette déportation.
Louis XVIII confiait au mois de juin à Pozzo di Borgo que deux hommes, Bonaparte à l'tle d'Elbe et Murât à Naples> mettaient en danger
la tranquillité de son royaume et qu'il s'efforçait et s'efforcerait autant que possible de les éloigner.
Beugnot souhaitait le 1*' juillet que les puissances, comprenant leur intérêt, missent entre l'Europe et Napoléon la barrière de l'Océan, et les puissances semblèrent comprendre leur intérêt, a Le Congrès, écrit Beugnot le 24 septembre, menace fort Bonaparte et jusque dans son Ile. yo
Les principaux membres du ministère français, Dupont, ministre de la guerre, Montesquiou, ministre de l'intérieur, Talleyrand qui représentait Louis XVIII à Vienne, Jaucourt qui faisait à Paris l'intérim de Talleyrand, étaient d'avis d'envoyer Napoléon sous une autre latitude.
Dupont marquait le 8 octobre à Talleyrand que si la guerre éclatait de nouveau, Napoléon pourrait à l'île d'Elbe réunir des déserteurs italiens et même français et « agiter quelques points du continent ».
Le 13 octobre, Talleyrand mandait de Vienne à Louis XVIII que les puissances montraient l'intention d'éloigner Bonaparte de l'île d'Elbe et qu'il avait proposé de le mettre dans une des Àçores, à cinq cents lieues d'aucune terre. Castlereagh, disait Talleyrand, croyait que les Portugais qui possédaient les Açores se prêteraient à cet arrange-
46 LE DÉPART DE L'iLfi D'ELBE
ment et qu'il n'y aurait à régler que la question d'argent. Louis XVIII répondit à son ministre que Tidée était excellente et qu'il dépasserait la stipulation du 11 avril, c'est-à-dire qu'il donnerait aux Portugais plus de deux millions, si Tune des Âçores devenait la prison de Bonaparte.
Plusieurs semaines s'écoulèrent, et le 7 décembre, Talleyraiid assurait que son opinion « fructifiait ».
Montesquieu et Jaucourt, ses deux coUè.
gués, étaient entièrement dans ses vues. Eux aussi pensaient qu'il fallait reléguer Bonaparte ailleurs qu'à l'île d'Elbe. Un des plus fervents oourbonistes, Pentreprenant et audacieux Hyde de Neuville, était leur émissaire et agent.
Déjà, dans un mémoire du 21 septembre, Hyde avait demandé que le souverain de Pile d'Elbe fût envoyé soit aux États-Unis, soit plutôt dans PAmérique du Sud : aux États- Unis l'Empereur jouirait paisiblement de sa renommée ; dans PAmérique du Sud, il se taillerait un empire. En tout cas, disait Hyde, le Congrès devait — et pouvait facilement — exercer sur Pile d'Elbe la plus rigoureuse surveillance : il n'avait qu'à déclarer que l'Europe voulait en finir avec le brigandage des Etats barbaresques ; la France, faisant la chasse aux pirates, empêcherait par ses croisières l'évasion de Bonaparte.
Ce mémoire valut à son auteur une mission en Italie. Hyde se rendit à Turin, à Florence, à Liyourne. Il représenta, selon ses instructions, au roi de Sardaigne et à l'archiduc Ferdinand d'Autriche Pavantage qu'ils avaient l'un et l'autre à s'unir au roi de France pour réprimer les Barbaresques. Il vit à Livourne Campbell et Mariotti. Il tenta même de s'aboucher à Piombino avec le général Bertrand et lui écrivit — à la fin d'octobre — que le Congrès fixerait bientôt à Napoléon une nouvelle résidence, que 1' « illustre exilé » ne trouverait qu'aux Etats-Unis un asile digne de lui. La lettre de Hyde à Bertrand demeura sans réponse. Il conclut de ce silence nue Na« poléon craignait d'exciter le soupçon et lorsqu'il revint à Paris, il déclara, comme auparavant, qu'il fallait « éloigner Bonaparte de l'Italie ».
A Vienne, la plupart des diplomates pensaient de même. Durant le mois de novembre, on ne parlait que de la déportation du souverain de l'île d'Elbe*
Le 7, le roi de Bavière disait que Napoléon allait être conduit à Sainte-Hélène. « Au moment où je parle, ajoutait-il, la chose doit être faite, et, pour mon compte, j'en suis charmé ; je n'étais pas tranquille tant que je savais ce diable d'homme si près du continent. »
Le 17, Yallaise, ministre des affaires étran-
48 LE DÉPART DE L'ILB D'ELBB
gère du roi de Sardaigne, insinuait à Metternich qu'il faudrait « éloigner » Napoléon et donner Gônes au Piémont ; que Gènes, indépendante, serait toujours en correspondance avec l'île d'Èlbe ; qu'une fois les Génois devenus Sardes et Napoléon ôté de Porto-Ferrajo, la paix régnerait dans l'Italie.
Le 25, Saint-Marsan, l'ambassadeur de Sardaigne, répondait à Vallaise que le Congrès, ne voulant pas de guerre, laisserait Murât sur le trône de Naples, mais « éloignerait » Napoléon.
A la fin de novembre on disait dans les salons de Vienne que Murât faisait de dangereux préparatifs de guerre, qu'il s'entendait avec son beau-frère, qu on ne pouvait laisser Napoléon à l'île d'Elbe, que les Anglais de-' vraient le transporter, le transférer, ironsportiren, transferiren, dans une autre île.
Partout couraient ces bruits de déportation.
Ils se débitaient à Paris.
Déjà le 26 septembre on avait répété dans Paris que Napoléon n'était plus à l'île d'Elbe et que les Anglais l'avaient interné à Malte. Du 1^ au 19 novembre on assurait à la Bourse et on lisait dans la plupart des journaux de la capitale que les alliés, cédant aux vœux de la France comme aux intérêts de l'Europe, avaient résolu de confiner Napoléon dans une , tle de l'océan Pacifique, sans doute à Sainte-
LE. DÉPART Dfi L'ILK D'SLBE 49
Hélène, et que celte résolution continuerait grandement à rétablir le calme et la paix.
Mêmes rumeurs en décembre, en janvier, en février.
Le ministre d'Espagne, Pizarro, annonçait de Berlin le 10 décembre au duc de San Carlos que lo Congrès déciderait bientôt d'annuler rinconcevable convention du il avril et de déporter Napoléon hors d'Europe.
Trois jours plus tard, le 13 décembre, de Vienne, Gentz mandait que ce projet de déporter l'Empereur semblait tombé dans l'oublia mais que certaines puissances ne Pavaient pas abandonné et qu'elles assigneraient prochainement à Napoléon une autre demeure.
Le 17 décembre, le marquis d'Osmond, notre ambassadeur à Turin, relatait que, se- Ion le bruit public, Bonaparte avait été ce enlevé }» de Pîle d'Elbe et conduit à Vienne.
Le 20 et le 22 janvier, Âdye, le capitaine de la Perdrix y écrivait de Porto-Ferrajo qu'il attendait avec une inquiète impatience la dé* cision du Congrès, que les Bertrand étaient plus anxieux que lui, qu'ils craignaient de quitter Ftle d'Elbe pour suivre leur maître en un pays lointain où ils vivraient à jamais «éparés de leurs parents et de leurs amis.
Le 27 janvier et le 6 février, Blacas, le fa* vori de Louis XVIII, dans deux entretiens avec le baron Vincent, ambassadeur d'Àutri*
che, représentait les périls qu'entraînait le séjour de Napoléon à l'île d'Elbe.
A Pétersbourg, au mois de février, Joseph de Maistre jugeait que la « transportatioh »
de Napoléon devenait absolument nécessaire.
N'était-ce pas un homme qu'il « fallait anéantir moralement » ? Pourquoi Pîle d'Elbe, avaitil dit, et pourquoi pas Botany-Bay « qui est sensiblement plus grand et plus commode? * »
A Vienne, pendant la durée du Congrès, Pozzo di Borgo affirmait qu'un grand malheur arriverait si Napoléon n'était au plus vite envoyé dans une contrée moins dangereuse que l'île d'Elbe, et il élevait si haut la voix que lorsque l'Empereur s'échappa, Metternich déclara que les indiscrètes paroles de Pozzo et ses violentes propositions avaient poussé Napoléon aux dernières extrémités.
Pour se défendre, Pozzo dut répliquer que le mal ne pouvait s'éviter, qu'il serait advenu tôt ou tard, que mieux valait qu'il advînt maintenant parce qu'on y remédierait .plus, facilement.
A Londres, ne convenait-on pas que, si Napoléon regimbait, l'opération serait confiée
1. Dès la fin d'avril 1814, un royaliste de Paris, nommé Babey, avait écfit à un ami de Londres, Cornewall : « On devrait bien éloigner Bonaparte de l'île d'£lbe et l'emmener à Botany-Bay ; tant qu'on le saura près, il donnera de l'inquiétude. »
LS DÉPART DE L'ILK D'£LBK 51
à Sidney-Smith qui se faisait fort d'enlever le personnage et de le mettre en lieu sûr ?
A Paris^ après l'évasion, dans un ordre du jour à la garde ^nationale, le général DessoUe n'avouait-il pas que Napoléon tentait un re* tour désespéré parce que le Congrès voulait éloigner davantage le seul homme dont l'intérêt était de troubler le repos de l'Europe?
Napoléon savait que le Congrès projetait de l'envoyer soit aux Açores, soit à Saint-Lucie^ soit à Sainte-Hélène, à cette Saint-Hélène qu'il avait dans sa jeunesse qualifiée de petite ile, à cette Saint-Hélène que Montgaillard, en 1805, lui conseillait de prendre pour ôter aux escadres anglaises un utile refuge» à cette Sainte- Hélène où Windham voulait le déporter si Cadoudal l'avait enlevé. 11 savait tout cela et par les journaux, et par la lettre d'Hyde de Neuville à Bertrand, et par deux Anglais qui vinrent exprès de Vienne à l'île d'Elbe, et par un officier étranger, attaché jadis à sa personne et qui se rendit à Porto- Ferrajo pour lui révéler ce qui se tramait contre lui, et par de discrets avis du prince Eugène. « Il avait, a écrit Davout, un correspondant qui puisait ses informations à bonne source et lui donnait connaissance des plus récentes délibérations du Congrès. y>
Il éclata d'abord, et il déclara publi||uement que, si les alliés voulaient lui mettre la main au collet, il ne se laisserait pas faire : « Ils veulent me déporter ! Qu'ils essaient 1 Je leur ferai payer cher leur tentative. J'ai des vivres pour six mois, des canons, des traves pour me défendre. On aura le spectacle d'une longue et belle résistance à la plus odieuse des violations. Mais je ne crois pas que l'Europe ait envie de se déshonorer en s'armant contre un seul homme qui ne veut pas et qui ne peut plus lui faire de mal. On m'a garanti la souveraineté de Tîle d'Elbe par un traité solennel ; je suis ici chez moi et tant que je n'irai pas chercher querelle à mes voisins, on n'a pas le droit de m'inquiéter ! »
Durant plusieurs jours, Tîle parut être en état do guerre. Les ouvriers des arsenaux réparèrent les affûts et fabriquèrent des caissons. Les artilleurs firent les exercices et la manœuvre du canon. Les forts furent armés et les civils ne purent y entrer. On paya et rasa des maisons trop voisines des remparts.
On acquit deux bâtiments chargés do blé qui venaient de Civita-Vecchia. Dans les premiers jours de février, le trésorier Peyrusse eut ordre de s'établir au fort de l'Etoile et secrètement, par précaution, il s'approvisionna de farine, de pommes de terre, de bœuf salé et de vin.
Mais Napoléon n'ignorait pas qu*il devrait bon gré mal gré se soumettre aux conditions du Congrès. La place de Porto-Ferrajo étaitelle, comme on disait orgueilleusement, un petit Gibraltar ? Les habitants se défendraientils ? La garnison tiendrait-elle contre un bombardement ? Les soldats de la garde n'avouaient^ils pas qu*on n'aurait aucune peine à saisir Napoléon et à l'emmener ? a Toute résistance serait vaine, reconnaissait Napoléon dans une conversation avec Campbell, et je n'aurais qu'à chercher la mort, qu'à tomber les armes à la main . Je me résigne donc à tout ; j'irai même à Sainte-Hélène; qu'on me frappe; voilà ma poitrine. »
Mais depuis lors, son caractère s'altéra ; il eut souvent des accès de mauvaise humeur; sa parole devint plus brève, plus saccadée, plus tranchante.
Il craignait moins la déportation que l'assassinat.
Les Bourbons et leurs séides ne se contentaient pas de souhaiter sa mort et de dire, comme le duc de Fitz-James, qu'ils ne seraient tranquilles que lorsqu'ils verraient à Bonaparte vingt pieds de terre par*dessus la tète.
Un contemporain témoigne que les artisans de la déchéance et les brouillons avaient formé le projet d'assassiner l'Empereur, qu'ils tenaient déjà le meurtrier prêt, mais qu'ils voulaient avoir l'agrément du roi, que Blacas refusa de leur servir d'intermédiaire, qu'un d'eux réussit pourtant à faire la proposition à Louis XVIII qui la rejeta. « Je défends, dit le roi avec indignation, qu'on me parle d'un assassinat; ce serait justifier toutes les calomnies dont nous avons été l'objet ; ne pensons qu'à négocier l'enlèvement. » Mais les meneur^ persistèrent dans leur résolution. N'avaientils pas au mois d'avril chargé Maubreuil de les débarrasser de l'Empereur ?
Un homme, qui se proclamait solidement et extrêmement dévoué au roi, avait reçu du comte d'Artois une mission importante, la mission, comme il s'exprime, d'assurer à l'Europe la paix et aux Bourbons la tranquillité. Cet homme, c'était le colonel comte Chauvigny de Blot.
Simple lieutenant, il avait jadis à la Constituante fait appeler Charles de Lameth par un huissier pour le provoquer. « Je veux, lui avait- il dit, me battre avec un député marquant, le tuer ou qu'il me tue ; Mirabeau ne se bat pas ; c'est vous que j'ai choisi, x» Les militaires de l'assemblée décidèrent que le duel aurait lieu après la session ; il eut lieu
à Londres, et Lamelh reçut un coup d'épée.
Depuis, Blot avait eu des aventures. 11 fut sous l'Empire proviseur de lycée et inspecteur d'académie t En 1814, il se fit adjoindre au lieutenant général Milet-Mureau, commissaire extraordinaire du roi en Corse. Mais, rapporte Napoléon, si Milet-Mureau était un bravo homme, Blot était un misérable, un chouan couvert de crimes. Au mois de juin, il demandait au comte d'Artois le gouvernement de l'île. En revanche, il s'engageait à supprimer Bonaparte : «Pour le bien du monde, disait-il, il faut que ce fléau de l'humanité, ce monstre, n'existe plus. » Il se croyait sûr de deux officiers corses qui auraient noué des intelligences avec leurs camarades restés à l'île d'Elbe et avec des gendarmes mêmes de Bonaparte.
En usant de discrétion, de prudence et d'adresse, grâce à quelques sacrifices et surtout à des promesses d'avancement, il comptait venir à bout de son « grand dessein ».
Les Bourbons promurent Blot maréchal de camp et commandant militaire de l'Ecole militaire de la Flèche, mais non gouverneur de la Corse. Il ne leur parut pas sans doute, malgré ses assurances et ses avances, assez énergique et assez capable.
Le gouverneur delà Corse fut Louis Guérih, chevalier de Bruslart, maréchal de camp depuis 1801, ancien chef de chouans, compagnon
et ami do Frotté, hommo brusque^ rude, et toutefois intelligent et fin. On a dit qu'il avait pour instruction d'exécuter le plan ourdi par Blot et de délivrer les Bourbons de celui qu'il nommait a le voisin ». Les preuves manquent.
Si un aide de camp de Bruslart, Pivet de Boessulan, vint à Porto-Ferrajo, il y fut jeté par la tempête au retour d'un voyage à Livourno, et Lanet, autre aide de camp, affirme que Bruslart, apprenant que les Elbois lui reprochaient de vouloir assassiner ou empoisonner Napoléon, fut vivement affligé de cette accusation. Napoléon lui-même raconte que le mauvais temps avait obligé Boessulan.de relâcher à l'île d'Elbe et d'y demeurer quelques jours ; que le pauvre chouan voyait chaque matin la garde défiler à la parade aux airs de Za Marseillaise et de Veillons au salut de l'Empire; qu'il s'écriait avec douleur que Porto-Ferrajo était une ville terrible où tout rappelait 1793; que lorsqu'on le rembarqua»
il jura de^e plus reveair.
En outre, si Bruslart fut sous le Consulat un des membres les plus actifs et les plus résolus du royalisme militant, il n'était pas de ceux qui recourent à l'emploi d'une machine infernale, il refusait d'être assassin, et, de Paris où il se cachait, il écrivit à Bonaparte, avec autant de franchise que d'impru*
dence» qu'il n*avait pris aucunepart à Patientât de Saint'Réjant, qu'il attaquerait le pr^emier consul de vive force au milieu de son escorte durant le trajet de Paris à la Malmaison et que, s'il ne pouvait l'enlever, il le tuerait dans le combat.
Mais nous savons qu'en 1814, lorsqu'il prit congi^ de la famille royale, le duc de Berry lui jeta ce mot : « Ne trouverez-vous pas le moyen de lui faire donner le coup de pouce? d
Quoi qu'il en soit, la vie de Napoléon fut alors menacée par des royalistes.
Le ministre toscan Fossombroni l'avertit du danger. « Priez l'Empereur, disait Fossom* broni à Pons, de bien se tenir sur ses gardes; votre devoir à vous autres est de veiller sur lui, car on veut le tuer. »
Sûrement, il y eut, comme déclarent dans leur rapport d'avril 1815 les présidents du Conseil d'Etat/ plusieurs assassins isolés qui tentèrent de gagner par le meurtre de Napoléon un salaire promis.
Un Corse, nommé Pompeio, fut soupçonné ; on l'arrêta et on se contenta de le renvoyer.
Un autre Corse, Thomas Ubaldi, manqua d'assassiner Napoléon, et le bruit courut qu'il était payé par Bruslart ; mais, appréhendé au corps, maltraité par la foule, délivré par la garde impériale, il fut, lui aussi, renvoyé.
Deux émissaires, dit-on, eurent ordre de
quitter Paris au mois d'août pour immoler l'Empereur. Mais le général Filangieri ^ qui se rendait alors en Italie, apprit leur prochain départ. Il passa parCoppet et alla voirM"*® de Staël, M°»** de Staël qui repêchait volontiers, comme on sait, ceux qu'elle avait noyés, M°*® de Staël qui s'était éprise de tendresse pour Napoléon et qui, à cet instant, adorait Murât, le nommait un héros et un ami de la liberté. Elle donnait une fête lorsque survint Filangieri. Dès qu'elle sut le projet d'attentat, elle envoya l'un de ses invités, le baron de Frangins, commandant en chef des troupes helvétiques, chez Joseph Bonaparte qui demeurait au château de Prangins, non loin de là, sur les bords du lac de Genève. L'émotion de Joseph fut très vive ; il l'a depuis exprimée dans un passage du poème qu'il composa sur son frère : ^
Mais la haine qui yeille et se traine dans Tombre, Médite contre lui quelque entreprise sombre ; Mais la haine, constante en son activité.
Quand il respire encor, ne peut être assouvie ; On trouble son repos, on menace sa yie, On voudrait TefTacer dn nombre des humains.
Talma qui déjeunait avec Joseph, voulait partir sur-le-champ pour l'île d'Elbe, et M™* do
i. Ce Filangieri que Napoléon appelait c tète de Vésuve 3,
Staël, elle aussi, paraît-il, revendiquait cet honneur. Joseph aima mieux envoyer Boinod, son cher Boinod, le courageux, Pintègre, le stoïque Boinod.
C'était un ancien quartier-mattre trésorier de la légion des Allobroges et commissaire des guerres en 1793 pendant le siège de Tou* Ion. Napoléon le nommait son ami et, de Paris, en 1795, lui mandait les événements. Il emmena Boinod en Italie et en Egypte ; il le qualiflait d'administrateur consommé et probe ; il le prêta au prince Eugène qui le fit intendant général do Parmée italienne et inspecteur en chef aux revues. En 1814, après le désastre, Boinod s'était retiré à Àubonne. Il accepta la mission que Joseph lui confiait.
€ C'en est trop, disait-il à l'aîné des Bonaparte, il y a un Dieu vengeur^ avant un an, je vous ramènerai votre frère à Paris où nous nous reverrons. »
Il se rendit à l'île d'Elbe. Le 12 septembre, il arrivait à Porto-Longone où se trouvait l'Empereur. Un Elbois qui l'accompagnait, le devança, l'annonça : <k Sire, il vient tout exprès pour vous voir et il est le plus vieux de vos amis ; il se nomme Toisot ou Poisot ou Noisot, je ne sais ; mais il est facile à recon^ naître; de ma vie je n'ai vu un homme aussi sourd. — C'est Boinod f », s'écria Napoléon.
Il retint Boinod qui devint ordonnateur en
chef des troupes impériales^ puis inspecteur aux revues de la garde.
Les deux émissaires qui venaient de Paris, abordèrent-ils à Pile d'Elbe ? On Pignore. Napoléon prétendit que Bruslart voulait le faire assiéger dans sa villa de San Martine et par des hommes du bataillon corse et par d'autres Corses qui débarqueraient nuitamment sur une plage de Pile d'Elbe. Il accusa Bruslart d'avoir projeté de Passassiner : <x Nommer Bruslart gouverneur de Corse, disait>il à Campbell, c'est attenter à ma vie; cet homme n'a pas de relations avec la Corse ; il fut tou* jours employé dans la conspiration des Bourbons et évidemment il n'a été choisi que pour me nuire; il a récemment quitté Ajaccio pour Bastia afin d'être plus près de Pile d'Elbe. :» Il accablait Bruslart d'invectives^ l'appelait un sicairede Georges Cadoudal, un misérable, un assassin, un buveur de sang. « Que Bruslart prenne garde, s'écriait-il; s'il me manque, je ne le manquerai pas ; je l'enverrai chercher par mes grenadiers et je le ferai fusiller pour qu'il serve d'exemple aux autres ! D
Il Ordonna que cinq cavaliers de service suivraient désormais sa voiture, fusils et pistolets chargés ; que son premier officier d'ordonnance, Roui, muni de deux pistolets, l'accompagnerait constamment à cheval; que
Roui commanderait ses escortes et^ de concert avec le commandant de gendarmerie^ placerait des gendarmes sur son passage.
Les mesures de sûreté que Napoléon avait prises^ furent bientôt connues. Bruslart mandait à Paris que la surveillance exercée à Porto-Ferrajo était très active, que tout annonçait l'inquiétude, qu'on faisait des rondes nuit et jour, et Bory de Saint-Vincent, dans le Nainjaune, écrivait à la fin de janvier, non sans exagération, que Bonaparte, à qui l'on avait inspiré quelques craintes, ne laissait débarquer aucun étranger.