III. — Rapports avec Murât
Tout le monde croyait alors que Napoléon passerait en Italie, s'il s'échappait de son tle.
Le peuple italien, disait-on, était exaspéré contre les Autrichiens et prêt à suivre le premier qui lèverait le drapeau do l'indépendance. Napoléon verrait donc les mécontents et les officiers réformés accourir en foule autour de lui. Il aurait plus de partisans que le prince Eugène qui passait pour faible, dédaigneux et avare; il rallierait même plus de
monde que Murai qui ne comptait d'adhérents • que dans le royaume de Naples^ et d'ailleurs Murât lui céderait volontiers le commandement suprême. N'était-il pas le héros de 1796, le vainqueur de Lodi, l'homme prédestiné qui devait délivrer les Italiens du joug étranger et faire d'eux une nation ?
Que de dévouement lui témoignaient Gènes et la Rivière de Gènes ! Tous les équipages génois s'annonçaient par des cris de joie et des vivats lorsqu'ils abordaient à l'île d'Elbe. Pas un bateau de la Rivière qui ne consentit à prendre à son bord quiconque voulait aller à l'île d'Elbe même sans papiers et sans permis^ sion des autorités locales. Pas un navire elbois à qui les habitants ne fissent fête pendant sa relâche sur un point de la Rivière.
Au mois d'août, des bandes armées parcouraient l'Italie septentrionale en prenant pour mot d'ordre Vive Napoléon.
Au mois de septembre, à Porto-Ferrajo, la garde disait qu'elle partirait avant l'hiver pour la Lombardie ou la Toscane et que Napoléon serait roi d'Italie.
Deux émissaires, Ettori et Louis. Cevoni, arrivés de l'île d'Elbe le 13 novembre à Livourne, assuraient le lendemain soir, à souper, dans un faubourg, que Napoléon paraîtrait bientôt en Italie à la tête de ses gardes, que plus de 50.000 Italiens étaient prêts à le sui-
vre, quo des milliers de militaires français se joindraient à lui.
La conspiration dontPavocat Lattuada était l'àme et que le général GIfflenga dénonça le 6 novembre, n'avait-elle pas pour but d'offrir la couronne d'Italie soit à Murât soit plutôt à « celui qui viendrait du dehors », c'est-à dire à Napoléon?
Un ancien lieutenant dans les troupes du vice-roi, Antonio Litta, n'affirmait-il pas le 2 décembre^ dans une conversation avec l'Empereur, que Milan adorait Napoléon, que la plupart des Italiens étaient dévoués de cœur et d'àme à la cause bonapartiste?
Gomme Litta, des Milanais — dont l'avocat Casatti — ne se rendaient-ils pas à l'Ile d'Elbe pour faire à l'Empereur des propositions au nom des patriotes italiens et lui déclarer qu'ils paieraient tous les frais de l'expédition ?
Des députés de Bologne ne venaient-ils pas demander les ordres de celui qui, à leurs yeux, était encore roi d'Italie, et l'assurer, que, s'ils secouaient le joug autrichien, ils n'agiraient que pour lui ?
Durant tout le mois de décembre les officiers de la garde impériale disaient dans les rues de Porto-Ferrajo : <k quand nous serons à Mi-* lan », et dans les premiers* jours de février, l'un d'eux informait le commandant de Gaëte que VInconstant partirait pour Naples dans
quelques jours et porterait des troupes : <i( Jo serai de cette brigade, ajoutait l'officier, et peut-être aurai-je le bonheur de revoir Gaëte et nos amis. »
Jusqu'au dernier moment, la plupart des gens de Porto-Ferrajo, Elbois et Français, crurent que la garde joindrait l'armée de Murât, et au mois de février, le trésorier de l'Empereur, voyant certains préparatifs, voyant des voiles napolitaines qui se montraient dans le canal de Piombino et des signaux qui s'échangeaient, pensait que Napoléon irait s'unir au roi Joachim.
Nombre d'officiers français et de bonapartistes rêvaient même que Murât irait restaurer Napoléon. Comme si, s'écriait moqueusement un, royaliste, ces Napolitains qu'on n'avait pu décider en 1814 à passer le Pô, pourraient jamais, quel que fût leur amour du pillage, entreprendre une expédition en France!
De même les Anglais,^ Burghersh, sir Charles Stewart, Wellington.
Burghersh écrivait que les officiers autri- 'Chiens et les ministres du grand-duc de Toscane étaient convaincus du danger que le voisinage do Napoléon faisait courir au repos "de l'Italie.
Sir Charles Stewart remarquait — le 7 avril — que Pltalie^était près de l'île d'Elbe; que
l'Italie, où Bonaparte avait exercé Tinfluence et le pouvoir, aimerait mieux vivre unie sous la main d'un glorieux despote que dans la division et le morcellement; que Napoléon serait aidé par les amis d'Eugène et par Murât. Wellington croyait dans les premiers joura de 1815 que Napoléon ne quitterait l'île d'Elbe, s'il la quittait, que pour régner sur la péninsule d'Italie et y régnef seul sans la partager avec Murât.
De même les Français.
Dès le 7 avril, trois membres du gouvernement provisoire de France, Talleyrand, Dalberg et Jaucourt, trouvaient que « le point de l'île- d'Elbe amenait des discussions » et que a la situation morale de l'Italie ne paraissait pas admettre cet établissement ».
A la fin de juillet, Beugnot exprimait l'avis que Bonaparte chercherait d'abord à -nouer des intrigues en Italie pour les étendre ensuite au delà des Alpes.
Hyde de JNeuville disait au mois de novembre que Napoléon débarquerait à Gênes ou dans les environs de Gènes; qu'il ne parlait que de Gênes; que son brick VInconstant allait et venait entre Gênes et Porto-Perrajo : de Gènes, Napoléon irait s'unir à Murât et s'emparer du royaume d'Italie qui servirait aux nouvelles combinaisons de sa politique*
Blacas déclarait à la fin de décembre au commissaire autrichien, comte de Bombelles, que PItalie ne serait jamais sujette de PAutriche, ni Louis XVIII tranquille sur son trône tant que Murât offrirait un asile à tous les mécontents et pourrait en quarante-huit heures mettre Napoléon à leur tôte.
Jules dePolignaCy envoyé à Rome en mission confidentielle, notait au mois de janvier que Napoléon ne pensait pas à rentrer en France, qu'il tournait toutes ses vues vers la péninsule, qu'une révolution éclaterait au mois de mars en Italie et commencerait par l'envahissement des Ëtats pontificaux et l'occupation de Rome.
Dans les derniers jours de décembre et les premiers jours de janvier, Bruslart jugeait que c'était une imprudence de s'endormir, que Bonaparte avait des projets, qu'il tâchait d'augmenter le nombre de ses partisans en Italie pour y exciter quelque mouvement, qu'il y envoyait des émissaires, que, s'il s'échappait, il « débuterait par ce pays », qu'il « réunirait ses intérêts avec ceux de Murât ».
D'André qui, dans ses rapports du mois de janvier et de février à Louis XVIII, mêlait le plaisant au sérieux, ne se bornait pas à insinuer que, si Marie-Louise venait à Parme, Bonaparte pouvait nuitamment débarquer sur la côte italienne, rejoindre sa femme par des chemins écartés, et reparaître à Porto-Ferrajo
six jours après « ce rapprochement qui multiplierait les fruits d'une aussi bizarre parenté». Il assurait au roi qu'une secrète intelligence entre Bonaparte et Murât n'était plus douteuse, que Bonaparte aborderait d'un moment à l'autre en Italie, que nulle croisière ne l'arrêterait dans l'étroit canal de Piombino et que, descendant de nuit sans être aperçu et sans courir de risque sur les côtes plates et accessibles de la Toscane, il se jetterait facilement dans les Maremmes où il n'y avait pas de troupes.
Ne savait-on pas à Paris chez les militaires de tout rang et jusque dans les casernes que Bonaparte et Murât opéraient de concert ? No disait-on pas à Paris, le 1®' janvier, que Napoléon allait se mettre à la tête de l'armée napolitaine; le 8 février, qu'il était sorti de l'île d'Elbe pour rejoindre Murât soit à Naples soit sous les murs de Rome; le 3 mars, qu'il s'était éloigné dans un canot, comme s'il allait se promener, pour accoster un bâtiment napolitain qui l'attendait ?
Chateaubriand n'écrit-il pas plus tard que Bonaparte était trop près de ses conquêtes, trop près de ses belles esclaves, de Venise, de Rome et de Naples, pour résister à l'irrésistible tentation ?
Or, Napoléon ne pensait pas du tout à jouer un rôle en Italie.
Il n'ignorait pas rattachement que les Piémontais^ les Milanais, les Génois lui témoignaient, et il assurait une fois que, s'il paraissait en Italie, la guerre civile ne serait pas à craindre, parce que la péninsule ne formait qu'un parti, le parti napoléonien, et a ce parti, ajoutait-il fièrement^ est pour moi ».
Mais il avait nettement refusé de diriger ce parti. Il conseillait aux Bolonais.de rester tranquilles et d'amasser des fusils jusqu'à ce que vînt l'occasion. Il dissuadait même les Italiens de toute entreprise : l'Autriche, selon lui, les écraserait puisqu'ils n'avaient ni armée ni armes ni places fortes; leurs conspirations ne feraient que river leur chaîne et ruiner leur cause; ils ne pourraient jamais rien sans l'appui de la France et ils devaient attendre que le gouvernement de la France eût changé.
Au fond, il jugeait sévèrement les Italiens, les nommait intrigants, faux, doubles, brouillons, mauvais sujets, toujours mécontents.
N'en savait-il pas plus dans son petit doigt qu'ils n'en savaient dans toutes leurs tètes
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réunies? Il ne croyait même pas que les Italiens fussent amis des Français, et dans une lettre de 1810 à Eugène, il écrivait que les l^rançais passaient a vant^out, que, s'il perdait une grande bataille, deux millions d*hommes de la vieille France accourraient sous ses drapeaux, mais que l'Italie, son royaume d'Italie, lâcherait pied.
S'il regardait l'Italie comme le plus beau pays de la terre, ne disaitil pas au général Koller, dans le trajet de Fontainebleau à Fréjus, qu'elle n'avait ni argent ni soldats? Il était d'avis que, lorsqu'on a régné sur la France, on ne doit pas régner ailleurs, et il a prononcé ce mot qu'on ne connaît pas assez :
<( J'aime les Italiens ; mais j'aime encore plus la France, ma patrie. »
Il laisse donc l'Italie à Murât : <c A vous, roi de Naples! », tel fut son adieu -le soir du 5 décembre 1812 à son beau-frère lorsqu'il lui remit le commandement de l'armée.
En 1815, c'est au roi de Naples à prendre en main la cause de l'Italie. Quant à lui, s'il rentre en scène, comme il s'exprime, ce sera, et ce ne sera que pour l'intérêt et avec le levier de la France. Le 5 mars 1815, à Gap, il sut que les habitants lui avaient supposé l'intention de descendre dans le Piémont par le mont Genèvre, et il s'écria: a Quelle extravagance ils me prêtaient là! d
Il a dit plus tard qu^il gardait un vif ressentiment de la conduite de Murât en 1814 et qu'il avait refusé toute communication avec le roi de Naples pendant son séjour à Pile d'Elbe.
Sur ce point comme sur tant d'autres points, il a déguisé la vérité. Certes, il en voulait à Murât, et le lendemain de son arrivée à Ttle d'Elbe, il parlait du roi de Naples avec mépris, assurait qu'il ne pardonnerait jamais à cet homme-là. Néanmoins, un rapprochement eut lieu entre les deux souverains, et il fut ménagé sans nul doute par Pauline Borghèse, par celle que Beugnot nomme la plus souple et la plus conciliante de toutes les Bonaparte.
Dans les premiers jours de septembre, Murât écrivit à Napoléon une lettre très aimable :
« Elle est fort tendre, jugea Napoléon, et il paraît que les affaires de France et d'Italie montent la tête au roi de Naples. »
Une correspondance s'engagea. Les lettres de Pile d'Elbe étaient portées par des barques particulières à Piombino et de là à Livourne chez un chaud bonapartiste, Bartolucci, < qui les adressait à Rome au banquier Torlonia qui les adressait à Naples.
1. Un Bartolucci, de Livt>iirne, snit Napoléon & Paris et reçoit nne gratification de 2.000 francs.
Murai fit mille protestations de dévouement.
Le 26 décembre, il mandait à Pauline qu'il savait PEmpereur toujours irrité et souvent injuste^ mais qu'il avait été et qu'il serait constamment l'ami et le plus reconnaissant élève de Napoléon^ et le lendemain, dans une lettre personnelle à Napoléon, il l'informait de la santé de l'Impératrice et du roi de Rome, lui jurait que son attachement était invariable, que Naples respectait fort le pavillon elbois et le voyait avec plaisir.
Les deux hommes finirent par faire assaut d'amitiés et de coquetteries. A l'île d'Elbe, lorsqu'un officier se présentait pour offrir ses services, Drouot lui répondait : « Allez à Naples; qui sert le roi de Naples, sert l'Empereur. » Les émissaires qui venaient de Porto- Ferrajo ou, ainsi qu'on disait volontiers en Italie, de che;s Vautre, se rendaient à Naples avec un passeport qui les qualifiait de négociants, et à Naples, comme s'ils partaient de cette ville, le ministère leur donnait un nouveau passeport à leur nom. Les officiers de l'île d'Elbe recevaient de Murât l'accueil le plus flatteur. Il les questionnait sur la santé de Napoléon, sur ses occupations> sur le nombre et la qualité de ses troupes. Le lieutenant Taillade remarquait un jour que l'Empereur n'avait au plus que 1.500 hommes : « Eh bien> répliqua Murât, c'est le noyau de 500.000. i^
On a même prétendu qu'un traité d'alliance offensive et défensive existait entre les deux beaux-frères : Napoléon, remonté sur son trône, aurait cédé l'île d'Elbe à Joachim, et Pons rapporte qu'il eut entre les mains une lettre où le roi de Naples exposait les clauses de cet arrangement.
Ce qu'on sait de certain, c'est que Colonna, chambellan et cavalier d'honneur de Madame Mère, fut à la fin de février envoyé à Naples K II devait dire de vive voix à Murât que Napoléon 9 résolu d'aller à Paris et de chasser les Bourbons, oubliait les torts de Murât et le prenait sous sa protection. Sitôt que Joachim saurait le débarquement de l'Empereur, il affirmerait à Vienne ses intentions pacifiques. Il placerait toutefois son armée sur ses frontières'pour obliger l'Autriche par une diversion importante à se tourner qontre les Napolitains si elle voulait envahir la France. Colonna était, en outre, autorisé à signer un traité de garantie qui tirerait Joachim d'int]uiétude, et même un traité d'alliance offensive et défensive qui s'exécuterait dans le cas où les ^puissances étrangères refuseraient de maintenir la paix.
i. il arriva à Naples, non pas le i*' mars, le jour même du débarquement au golfe Juan — comme a dit l'Empereur — mais le 4 mars au soir et il gagna sur le champ le palais royal où il annonça le départ de Napoléon.
Tous cos manèges n'échappaient pas aux alliés.
(n Je sais^ disait Metternich à la fin de novembre, que Bonaparte se remue. »
Le cardinal Pacca accusait Murât d' « emboîter le pas à Tarchimandrite de Ttle d'Elbe» et le comparait au louveteau que son tempérament pousse à marcher sur les traces du vieux loup.
Les journaux royalistes de Paris, comme le Journal des débats et la Quotidienne, annonçaient que la correspondance entre Naples et l'île d'Elbe était très active.
Aussi peu à peu la France et l'Angleterre s'affermissaient dans la résolution de se défaire à la fois de Napoléon et de Murât.
Louis XVIII écrivait le 10 décembre à Talleyrand que Bonaparte n'avait guère d'autre ressource qu'en Italie par le moyen de Murât et que, par i^uite, il fallait détruire Carthage^ détruire Murât.
Blacas déclarait le 6 février, dans un entretien avec le baron de Vincent, qu'on devait en finir avec Murât, qu'autrement l'homme de File d'Elbe paraîtrait en Italie pour y provoquer une dangereuse explosion.
Wellington assurait que, Murât délogé, Bonaparte ne serait pas redoutable dans son île d'Elbe.