IV. — Visites des Français
De rtle d'Elbe, Napoléon tourne donc les yeux vers la France et non vers l'Italie.
Voilà pourquoi il avait opté pour l'île d'Elbe, et non pour la Corse.
La Corse» c'était pourtant sa patrie : il ne parlait d'elle. qu'avec la plus vive émotion; il assurait que l'odeur de la terre corse, cette odeur aromatique qui s'exhale des plantes et des arbustes de la montagne, lui causait une sorte d'enivrement, qu'il n'avait nulle part
retrouvé cette odeur, qu'elle eût sufû, s'il avait fermé les yeux, pour lui faire deviner le sol du pays natal. Retiré dans l'île de Corse, comme dans une imposante forteresse, il aurait bravé toute surprise, tout enlèvement, et c'est là qu'il projetait de fuir après Waterloo ; c'est là qu'il comptait trouver un asile s'il ne pouvait, en mars 1815, atteindre le rivage de Provence. Pourquoi donc avait-il à Fontainebleau dédaigné la Corse? Parce qu'aller en Corse, c'était flnir où il avait commencé; c'était revenir au gîte pour y mourir ; c'était se terrer et s'enterrer. En Corse, il aurait pris goût à la vie de roitelet ; il eût marié Drouot à une cousine Paravicini dont il vantait la dot, 300.000 francs en oliviers I II préféra l'île d'Elbe: de là, il épiait les Bourbons; de là, il observait cette France qu'il ne désespérait pas de reprendre et de gouverner.
Déjà, au mois d'avril, à Fontainebleau, dans un entretien avec le général comte Gérard, il lâchait ce mot: « Je reviendrai plus tôt qu'on ne pense ï>.
Déjà, le 24 avril, le commissaire russe Chouvalov qui l'accompagna jusqu'à Fréjus, écrivait qu'il ne renonçait pas à ses projets, qu'il pensait être au bout de quelque temps redemandé par les Français, qu'il avait des partisans qui travaillaient pour lui.
Déjà, sur le pont de Vindompté qui le por-
tait à Tile d'Elbe, il disait que Bourbons et bourbonistes se livraient à la joie parce qu'ils retrouvaient leurs châteaux et leurs terres, mais que, s'ils mécontentaient le peuple, ils seraient chassés avant six mois.
Huit jours après avoir touché le sol elbois, il exprimait la même idée: « Que les alliés regagnent la frontière, et les Français ne se tieadront pas tranquilles; je ne leur donne pas six mois de patience. »
Devant Campbell et le général atitrichien KoUer, il tenait de semblables pcopos : les Bourbons ne convenaient pas au pays ; ils n'avaient' pour eux que quelques perruques, quelques personnages sans influence qui leur feraient par leurs ridicules prétentions plus de mal que de bien; ils auraient ^û prendre la France, telle qu'il la leur laissait, avec ses institutions et ses habitudes nationales, au lieu de l'affubler de vieux vêtements qui n'étaient plus à sa taille. «( Qu'éclate une tempête révolutionnaire, s*écriait l'Empereur, Louis XYIII ira retrouver ses amis les ennemis I »
Il avait la conviction que le comte d'Artois perdrait son frère. Sans doute, remarquait-il, « le roi est éclairé et il a de l'esprit, plus d'esprit que Louis XVI; il n'a qu'à changer les draps et à se mettre dans mon lit : je le lui ^i fait assez beau. Mais il aurait dû rêve-
nir le premier ou, mieux encore, revenir seul. Le comte d'Artois gâtera tout, t^
Il croit donc qu^il a des chances de ressaisir TEmpirc, et il suit d'un regard attentif les événements de France.
Il lit le Moniteur ; il lit le Journal des dé^ bats ; il ^ des correspondants qui le tiennent au courant ; il reçoit même des bulletins politiques du pamphlétaire Levs^is Goldsmith qui depuis longtemps était son agent secret et qui devait, en 1817, le renseigner sur le cabinet des Tuileries et lui dire franchement que sa carrière était finie.
Il sait tout ou à peu près tout.
Il sait le mot de Louis XVIII : « Après Dieu, c*est au prince régnant d'Angleterre que je dois ma couronne », et il dit qu' « il n'y a plus de sang français dans les Bourbons », il dit qu'une nation se déshonore lorsqu'elle obéit au prince qu'impose un ennemi victorieux ; que Charles VII, rentrant à Paris et renversant le trône éphémère do Henri V, reconnaissait tenir sa couronne de la vaillance de ses troupes et non d'un prince régent d'Angleterre: lui, Napoléon, ne veut tout devoir qu'au peuple et aux braves de l'armée.
Il sait le mot de Lamarque au duc de Berry vantant le repos dont jouissait la France: « Vous appelez repos une halte dans la boue i^, et il dit à ce propos: « C'est, en effet, l'histoire du règne des Bourbons », comme il dit de la décoration du Lys: « La France de la Restauration est à la France de TEmpire ce qu'est Tordre du Lys à Tordre de la Légion d'honneur ».
Il sait que Ney a conseillé do confier à la garde impériale la défense du roi, et, lorsqu'il reverra le maréchal, il lui dira: « Je n'ignore pas ce que vous avez dit au roi ; s'il avait suivi votre conseil, je n'aurais pas remis le pied sur le sol français. »
Il sait que le comte Mole, ce Mole dont il faisait si grand cas, a été négligé et presque repoussé par les Bourbons. « C'était pourtant» dit-il, Thomme qu*il leur fallait ; ils devaient le rechercher ; nul ne leur aurait été plus utile ; et ils le mettent à TécartI Ils sont dans une fausse voie. » "^
Il sait que Masséna, né à Nice, a eu be* soin de lettres de naturalisation, a dû subir l'humiliation de les recevoir contre-scellées par le chancelier Dambray, et il s'indigne:
<i Ces gens-là ont perdu la tète! La bataille de Zurich et la défense de Gènes n'avaientelles pas naturalisé le prince d'Ëssling? » et, dans une de ses proclamations du 1^' mars 1815,
il s'écrie que les Bourbons ont insulté l'enfant chéri de la Victoire.
Il sait ce qu'il nomme le fait de Grosbois.
La terre de Grosbois avait appartenu jadis au comte de Provence, depuis Louis XVIII ; Barras l'avait achetée, puis vendue à Moreau qui, à son tour, l'avait vendue au gouvernement, et Napoléon l'avait donnée à Berthier.
En 1814, les gazettes royalistes répandirent le bruit que Berthier, refusant de garder un domaine mal acquis, avait remis ses titres de propriété à Louis XVIII qui les lui avait généreusement rendus; c'était montrer que la vente des biens nationaux n'avait rien d'irrévocable. « Voilà, dit Napoléon, une prétendue présentation de titres et de papiers qui sera vivement sentie; ce fait de Grosbois alarmera beaucoup et les paysans le sauront par cœur ».
Lorsqu'il apprend que le curé de Saint-Roch, l'abbé Marduel, n'a pas voulu recevoir le corps de M**® Raucourt et que le peuple s'est ameuté, « le coup est décisif, ditil, on peut tout tenter désormais contre ces gens-là ».
Il se souvient qu'en 1802, l'abbé Marduel avait pareillement refusé la sépulture religieuse à une danseuse de l'Opéra, M**® Chameroy, et que le premier consul Bonaparte avait alors, dans un article de journal, accusé de déraison le curé de Saint-Roch.
LE DÉPART BB L*ILB D'BLBE 81
Quand il lit le récit de la fête donnée au roi par la municipalité parisienne, il appelle Bertrand et lui montre la liste des dames que Louis XYIII a invitées et désignées : <c Elles sont cinquante-deux» et le roi n*a nommé que quatre femmes qui soient de la Révolution.
Encore, l'une est Madame Dupont, femme do son ministre de la guerre, et l'autre, Madame Berthier, femme de son capitaine des gardes ^ Il n'y a donc que des femmes de nobles et aucune des officiers de l'armée. C'est un commencement de révolution; tontes les vanités sont blessées, et il n'y a pas une femme exclue qui ne fasse partager son mécontentement à son mari. Les Bourbons ne peuvent plus se soutenir, d
Il lit les péripéties de l'affaire Exelmans.
Accusé d'avoir offert ses services à Murât, blâmé par Dupont, mis en non activité par Soult et exilé à Bar-le-Duc, le général Exolmans refuse de quitter Paris; puis, lorsque Soult veut le faire arrêter, il s'échappe, il pétitionne, il émeut Topinion ; renvoyé par Soult devant un Conseil de guerre, il n'a garde de fuir ou de récuser un tribunal présidé par son ami Drouet d'Erlon, et il est ac-
i. Il erat alors que la maréchale Ney n'était pas iavi* tée; elle Pétait, mais elle n'alla pas à la fête parce qu'elle «e trouvait à la campagne lorsque l'invitation du roi lui parvint.
quitté. « Eh bien, s'écrie Napoléon, pareille chose ne serait pas advenue sous mon règne; quand l'autorité du maître est méconnue, tout est fini ».
Il lit le discours du comte Ferrand et le fameux mot sur les émigrés qui suivaient la ligne droite sans jamais en dévier tandis que les autres parcouraient les phases de la Révolution pour arriver au même point. « Lorsque j'ai vu, dit-il depuis, ce qu'on écrivait sur l'armée, sur les biens nationaux, sur la ligne droite et la ligne courbe, J'ai pensé : la France est à moi I »
Il lit le mémoire de Davout au roi, ce mémoire où le maréchal cite les instructions do l'Empereur qui prescrivent de fortifier Hambourg et d'imposer à la ville une grosse contribution: « Mes lettres, dit Napoléon en riant, auront bien servi au prince d'Eckmûhl », et il pense déjà que, s*il revient en France, Davout sera le seul des maréchaux qui puisse prendre le ministère de la guerre parce que les Bourbons l'ont frappé d'une injuste disgrâce»
Il lit les Observations de son ancien ministre Gandin qui justifie dans cet écrit non seulement son administration personnelle, mais le régime impérial.
Il lit la Charte, cette Charte que Louis XVIII a datée de la dix-neuvième année de son régne et il s'écrie : « Que les Bourbons retour-
nont donc d'où ils viennent; là ils régneront s'ils le veulent^ comme ils prétendent avoir régné depuis dix-neuf ans! »
Il lit le Mémoire adressé par Carnot au roi, et sans doute il a des mouvements d'impatience lorsque Carnot lui reproche sa tyrannie, lui reproche d'être resté sourd au langage de la vérité, et d'avoir entrepris dans les der- 4)ières années de son règne des expéditions déloyales et extravagantes. Mais Carnot écrit que les Bourbons ont profondément blessé cet amour de la gloire que Napoléon avait exalté chez les Français. Carnot écrit que Napoléon imposa par son caractère jusqu'au dernier moment, que dans sa détresse il traitait encore d'égal à égal avec les alliés et que le désespoir seul 6t abandonner ses aigles. Carnot écrit que le nouveau gouvernement a produit l'inquiétude et la défiance, que Jés trois quarts et demi de la nation se sont détachés de la cause du roi, qu'une poignée de transfuges ne saurait prévaloir contre une immense population imbue d'idées libérales. Et Napoléon accueille avec confiance et avec joie ces assertions de Carnot.
Il lit Y Allemagne de M"*« de Staël, qu'il n'avait que feuilletée, et à son retour, lorsqu'il abolit la censure, il déclare que les censeurs lui ont fait prohiber un livre où pas une pensée n'était à reprendre.
II lit tous les pamphlets en français et en italien qui paraissent contre lui; il les reçoit régulièrement par la voie de Livourne, et à dîner ou pendant la promenade il dit gaîment à Bertrand et à Drouot : « On vient de me révéler que j'ai empoisonné ou assassiné tel ou tel homme, battu ou violé telle ou telle femme. » Ces libelles, au lieu de lui nuire, ne le servent-ils pas ? Non seulement ils augmentent en France le nombre de ses partisans et accroissent leur zèle; mais ils trompent le gouvernement qui s'imagine que Napoléon est universellement exécré ; ils l'endorment dans une fausse sécurité ; ils lui font croire qu'il n*a rien à craindre de l'Empereur, qu'il n'a aucune précaution à prendre.
Quoi d'étonnant que Napoléon dise un jour à Campbell avec une franchise qui déconcerto le colonel anglais : « Louis XVIII et ses ministres ont méconnu le caractère national, les Français ressentent vivement leur humiliation présente et ils m'appellent » ?