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CHAPITRE VI

Sommarns !: Charles V,, ses talents; sa mort. — Léopold I”; sa cour à Lunétille; évacuation de la Lorraine par les Français. — François IIT; la maison ducale de Lorraine monte sur le trône d'Autriche.

C'est d’une armée lorraine, ou plutôt des débris d’une armée, et non d’un duché qu'hérita Charles V. Neveu jalousé par Charles IV, il vit cependant sans efforts se retirer devant lui le fils de Charles IV, le comte de Vaudémont. Charles V était alors un jeune prince de 32 ans, de belle mine, de bonnes manières, sage et laborieux « petite taille, gros bon sens » et qui avait déjà donné des preuves incontestables de son coup d'œil militaire. C’est bien l’homme qu'il fallait à la Lorraine pour la relever de ses ruines et lui rendre en Europe son - prestige ai fortement ébranlé. Dépouillé par la France de son patrimojne, Charles V était l’adversaire indiqué de Louis XIV. Aussi est-ce à lui que l’empereur Léopold confia le commandement en chef des armées impériales, Le nouveau généralissime comptait déjà à son actif plusieurs faits d’armes qui désignaient en lui un vrai capitaine, sage, prudent et valeureux, À vingt ans, le 5 août 1664, il décidait la déroute des Turcs à la bataille du Saint-Gothard par une charge quatre fois répétée avec une vigueur sans pareille et qui lui valut les applaudissements de toute l’armée. Concurrent deux fois évincé à la couronne de Pologne, en 1668 et en 1673, le duc Charles avait été le rival malheureux de Koributh et de Sobieski, dont le premier lui avait enlevé plus que le royaume de Pologne, mais encore une fiancée qu'il aimait, l'archiduchesse Eléonore d'Autriche. Depuis, se consolant plus facilement da ce double échec que de la perte de sa hienaimée, Charles V avait combatiu dans l’armée impériale contre la France, On l'avait vu vaincu et dangereusement blessé à la bataille de Sénef à la tête de la cavalerie autrichienne, balancer la fortune contre les bandes aguerries de Louis XTV. Plus récemment, sous les ordres de Montecuculli, il avait lutté nan sans succès contre Turenne, et sa jeune réputation s’étendait déjà au Join. A peine investi du

commandement suprème des Impériaux, il battit l’illustre maréchal de Luxembourg, s’empara de Philipsbourg (1676) et allait pénétrer en Lorraine lorsqu’on le rappela en Allemagne. Là, Créquy l’y vainquit à Fribourg et en plusieurs rencontres (4677). Mais s’il ne rencontra pas la victoire dans cette nouvelle campagne, il y conquit ce qu’il estimait le plus grand des biens, la main de l’archiduchesse Eléonore, veuve du roi Michel Koributh, que l’empereur Léopold lui accorda enfin en 1678.

La paix de Nimègus (1679), où il fut traité par les ambassadeurs français avec un sans-façon que rien n’excusait et où Louis XIV lui fit faire des offres de restitution dérisoires, lui laissa du moins le temps de goûter en paix la douceur d’une union si longtemps attendue et qui fut pour les deux époux le couronnement d’une tendresse réciproque vraiment touchante.

La paix, d’ailleurs, ne devait pas être de longue durée. Lorsque les Musulmans, menaçant la chrétienté tout entière, vinrent assiéger Vienne, c’est le duc Charles V, aidé de Jean Sobieski, qui dans une mémorable victoire, préservèrent le monde du joug des Barbares. La bataille de Vienne (42 septembre 1683) arrêta net le flot de l’islamisme que Mehemet-Pacba, à la tête d'une innombrable armés, lançait à l'assaut de la civilisation.

En 1689, lorsque la guerre reprit avec une nouvelle force contre la France, Charles V déploya ses talents militaires avec tant d’à-propos que cette campagne le mit au premier rang des hommes de guerre de son temps. S’il ne put empêcher Louvois de faire ravager le Palaünat, 11 délogea les Français de leurs derniers boulevards en Allemagne : Mayence, défendu par le maréchal d’Huxelles, et que Chare les V emporta en personne, le 8 septembre 1689, après sept semaines de siège, et Bonn qui se rendit à lui le 12 octobre, L’astre de Louis XIV pilissait et le duc de Lorraine pouvait espérer un retour prochain de la fortune qui lui rendrait ses états, lorsqu'une mort soudaine l’enleva, le 17 avril 1690, à Welz, près de Lints. Sa mort fut accueillie avec consternation, mème par ses ennemis, Ce prince, qui méritait tant de gloire et de bonheur, eut una destinée courte et cruelle ; il mourut sans avoir pu revoir sa terre natala et recouvrer sea états.

Mais par son mariage avec una archiduchesse d'Autriche il avait

assuré la grandeur future de sa maison.

Sa noble veuve, Eléonore, exerça nominalement la régence de la Lorraine, jusqu'à la majorité de son fils Léopold qui n'avait que onze ans. La Lorraine, qui avait appris le cœur palpitant d’espérance les

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triomphes de son duc, haletait toujours sous la domination française, devenue de plus en plus impopulaire. Pressurée par le rude Louvois et par des intendants rapaces, la Lorraine succombait sous le poids. Pour en juger, il n’y a qu’à citer ce fait qu’en novembre 1690, Epinal, qui ne comptait plus alors que 300 habitants, avait, logées chez l’habitant, 3 compagnies de cuirassiers, presque un soldat par homme. Epinal protesta; mais Louvois ne répondit à sa plainte que par l'envoi d’une plus nombreuse garnison. Aussi la Lorraine était-elle impatiente du joug et accueillait-elle avec une joie mal dissimulée Îles nouvelles de délivrance prochaine qui lui parvenaient.

Ce ne fut pourtant qu'en 1697, par le traité de Ryswick (30 octobre) que le duc de Lorraine rentra en possession de son duché et que l’infortunée province vit cesser l'occupation étrangère. La duchesse Eléonore, comme si elle n’avait attendu que cet heureux événement, mourut subitement à Insprück, le 17 décembre 1697.

Léopold Ier n’avait encore que 18 ans; né en exil dans le Tyrol, de santé débile, il ignorait, bien qu'élevé par un ecclésiatique lorrain, Le Bègue, doyen du chapitre de Saint-Dié, il ignoraïit le pays qu’il était appelé à gouverner ; mais les sages conseils laissés par sa mère lui servirent utilement de guide à cette occasion. C'était d’ailleurs un prince intelligent et brave qui avait déjà fait ses preuves contre les Turcs et en Allemagne, malgré son jeune âge, pendant les dernières campagnes. Il envoya d’abord, comme gouverneur de la Lorraine, son précepteur, un homme de premier mérite, le comte de Carlingford, d'origine irlandaise, qui avait servi comme capitaine sous Charles V(),

Au printemps de 1698, le duc Léopold lui-mème entra dans ses états. Après une réception solennelle que lui fit à Strasbourg le maréchal d'Huxelles, au nom du roi de France, le duc arriva le 144 mai à Lunéville, non sans une certaine magnificence. Il se fixa d’abord dans cette ville, ne voulant pas voir Nancy avant que les Français l’eussent complètement évacuée. On lui sut gré de cette fierté patriotique et de l’aimable accueil qu’il fit à tous les Lorrains. C’est de Lunéville qu’il data toutes les ordonnances qui créaient une nouvelle administration. La Lorraine fut divisée en 17 bailliages ; il conserva la cour souveraine de Lorraine, la cour des Comptes, et prit quatre secrétaires d'Etat, parmi lesquels Le Bègue et Canon, que nous avons déjà vu paraître au cours de ce récit. Léonard Bourcier fut son pro-

(1) Le comte Taaffe, actuellement premier ministre de l'empire d’Autriche- Hongrie est un descendant du comte de Carlingford. (Juin 1888),

cureur général. À la tête de sa maison militaire on vit les Beauvau, les Choiseul, les Lenoncourt et autres grands noms de la noblesse lorraine.

Sa principale, son unique tâche fut de rendre la paix, la sécurité, le bien-ètre à ses sujets. Léopold s’y employa de toutes ses forces et y parvint assez rapidement à l’aide de mesures libérales assez hardies pour l’époque. Peu après, en octobre 4698, son mariage avec la nièce de Louis XIV, Elisabeth-Charlotte, fille du duc d'Orléans et de cette princesse palatine qui fut à la cour du grand roi un esprit si libre et si fier, fut célébré par procuration et avec faste à Fontainebleau. Il vint jusqu’à Vitry-le-Français au-devant de sa jeune épouse qu’il avait choisie digne de lui. Le 95 octobre, le mariage était renouvelé à Bar, et les deux souverains firent dès lors à travers leur duché une marche triomphale au milieu des populations enthousiastes, heureuses de renaître à Pespoir avec ces deux beaux jeunes gens. L'entrée à Nancy fat splendide, les fêtes populaires réellement touchantes. Heureux de l’accueil de son peuple, le jeune duc s’appliqua à rétablir les anciennes traditions de Lorraine; il voulut aussi faire revenir à Nancy (1700) les cendres de Charles V, le glorieux adversaire de Louis XIV.

Sa situation entre le roi de France et l’empereur d’Allemagne était des plus délicates. Louis XIV convoitait toujours la Lorraine; c'était visible, malgré l’accueil affable qu’il faisait à Léopold, surtout lorsque celui-ci alla lui rendre hommage pour le Barrois. Les tentatives de Louis XIV ne tardèrent pas à se manifester. Dès le mois de mai 1700, M. de Callières, envoyé secret du roi de France, vint offrir à Léopold, en échange de la Lorraine, Milan et son duché. Après bien des perplexités, non sans regrets, Léopold céda à la force, aux menaces, et le 16 juin 1700 signait le traité que lui soumit M. de Torcy et par lequel il abandonnait à la France ses états.

La reprise de la guerre à cause de la succession d’Espagne contraignit Léopold à retourner à Lunéville (4e décembre 1702), les troupes françaises ayant de nouveau occupé Nancy. Léopold, malgré les conseils contraires, se tint muet à Lunéville, refusant de pactiser avec l'Empereur contre la France et ne voulant pas aider Louis XIV dans ss entreprises. Un jour vint pourtant où Louis XIV, vaincu à Ramillies et à Turin, sollicita sa médiation (4707). Mais les propositions de Léopold au nouvel empereur d’Allemagne, son cousin Joseph Ier, ne furent pas écoutées. Léopold, qui ne s’était mêlé qu’à regret de la négociation, se confina dès lors dans Lunéville, où il faisait élever, per Boffrand, un superbe palais, et créait dans cette petite ville un

centre de plaisirs parfois licencieux, de fètes et d'élégances. Le due, qui avait espéré conserver son duché et mème l'agrandir, en présence des désastres de Louis XIV, vit son espoir déçu par le traité d’Utrecht (1713). Léopold ne put que rentrer dans Nancy, découragé, fatigué, et la mort de Louis XIV (31 août 1715) ne parvint pas à lui rendre l'espérance d'annuler l’acte de cession auquel il avait consenti.

Le reste de son règne n’est qu’une longue histoire d'essais infruc tueux pour trouver un appui contre la France, La mort de deux de ses fils qu’il voulait marier avec Marie-Thérèse d'Autriche, la fille aînée de l’empereur Charles VI, le refus par la France de la main d’une de ses filles pour Louis XV, le mariage de ca roi avec la princesse Marie Leczinska, fille d'un maréchal de Pologne qui devait en être le roi, sont autant d'échecs infligés à sa politique. Un seul rayon de succès illumine cette époque de tristesse et d'abattement. C’est lorsque le cardinal Fleury accorda à Léopold la neutralité perpétuelle de la Lorraine (1728). Ce succès diplomatique fut accueilli par les Lorrains avec de vifs transports de joie. Presque en mème temps, François, autre fils de Léopold, était fiancé à l’archiduchesse d'Autriche, comme ses aînés, Louis et Clément, l'avaient été, mais plus heureux qu'eux, il put conclure plus tard cette brillante union (12 février 4736). Comme l’empereur Charles VI était sans postérité, devenir l’époux de Marie-Thérèse était pour le jeune prince de Lorraine la certitude de succéder aux Habsbourg sur le trône impérial. Léopold survécut peu à ce double bonheur qu’il avait préparé et dont il ne put voir l’entière conclusion; il mourut à 50 ans, le 27 mars 1729, Son nom est resté populaire en Lorraine par sa bonté et ses vertus,

François III venait d'atteindre sa vingt-unième annés; il était alors en Allemagne où son père l'avait envoyé à l’âge de 14 ans. Plus Autrichien que Lorrain, il était froid et hautain comme un Habsbourg, frivole et léger comme un Viennois. C’est avec ennui, presque maussade, qu’il arriva en Lorraine, en novembre 1729. Il parut aux yeux des Lorrains plutôt en maître malgré lui qu’en souverain. On eût dit qu'il tenait à ne pas laisser de regrets aux cœurs lorrains, afin qu’'après une sage transition, ils pussent entrer de plein gré dans la grande famille française, sans jeter sur le passé un regard de fier regret. Le jeune duc, comme tous ses prédécesseurs, alla à Versailles rendre hommage au roi da France pour le Barrois (4739), Il le fit sans cérémonie, d'un air guindé, malgré la courtoisie de Louis XV, qui abrégea pour lui les formalités de l'étiquette, Aussitôt rentré à Lunéville, il reprit ses habitudes de vie froide et silencieuse, Luné-

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