CHAPITRE V
Soumaire : Règne de Charles IV. — Les Suédois en Lorraine. — Longue suite de guerres et de dévastations. — Le duc à Mirecourt. — Siège et prise de La Mothe. — Occupation de la Lorraine par l'armée française. — Mort de Charles IV.
C’est le gendre et le neveu du duc Henri, le fils du comte François de Vaudémont et de Christine de Salm, qui prend le nom de Charles IV en lui succédant, après quelques jours d’un règne éphémère de son père sous le nom de François II. L'histoire de son règne agité, si funeste à la Lorraine, traversé par tant de ruses, de tromperies, d’amours iragiques, rehaussé de faits d'armes épiques, où l’on rencontre de captivantes figures, comme celle de la duchesse de Chevreuse, réfugiée à Nancy, et des silhouettes farouches, nous entrainerait trop loin de notre sujet. Nous nous bornerons à retracer de ce récit les incidents qui concernèrent spécialement les Vosges. Ils seront du reste peu nombreux. C’est plutôt en effet hors de ses Etats que le duc Charles IV va assouvir sa passion guerroyante, mais il attirera sur eux la foudre des Français. Néanmoins, la guerre de Trente-Ans, dans laquelle Charles impliqua la Lorraine, par haine de Richelieu et par amitié pour Gaston d'Orléans, ravagea les Vosges et y causa d’affreux malheurs, une ruine presque complète. Maintenant encore le nom des Suédois, alliés de la France, qui vinrent porter le fer et le feu en Lorraine, est en exécration dans les campagnes vosgiennes et lorsqu'on montre des ruines de château fort ou de ville, on ne manque pas d'ajouter : c’est du temps des Suédois.
D’imprudentes menées du duc Charles contrele roi de France ou plutôt contre Richelieu furentsuscitées par la belle duchesse de Chevreuse, doublement lorraine par son origine (elle descendait par sa mère des Lenoncourt) et par son mariage avec le dernier fils du duc de Guise. Elles furent découvertes, grâce à la capture de Montaigu, l’un de ses agents, et Richelieu en conçut un vif ressentiment. Son imposante victoire, en 1628, contre les protestants à La Rochelle rendit Charles IV plus timoré, Mais, peu après, il épousa la querelle du duc
(1) Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par d'Haussonville, tome Ier. — Voir aussi le bel ouvrage de M: Des Robert : Les fuerres de Charles IV en Lorraine.
Gaston d'Orléans avec son frère Louis XIII. Gaston avait circonvenu
Charles Ïv, sans doute en feignant d’être épris de la sœur cadette du duc qui n'avait que 15 ans, Marguerite de Lorraine. Quoiqu'il en soit,
lorsque Gaston, définitivement brouillé avec le roi son frère, voulut chercher un refuge assuré et proche de la France, il le trouva sans peine en Lorraine. Charles y mit toutefois une condition, c’est que
Gaston épouserait sa sœur Marguerite. Gaston consentit à tout et put
alors quitter Besançon où il s’était d'abord réfugié. Il passa par Vesoul
et Lure, el arriva dans les Vosges par Remiremont, et de là à Epinal
(avril 1631). Le duc Charles l’y rejoignit le jour même et toute la
petite cour de Lorraine passa à Epinal les fêtes de Pâques. A la fin
d'avril elle retourna à Nancy, mais pour revenir un mois après à
Epinal. Quelques mois plus tard, le 3 janvier 1632, Gaston d'Orléans
épousait en secret Marguerite de Lorraine, près de laquelle il avait
vécu de douces semaines, à Remiremont, dans l’abbaye même, de novembre 1631 à janvier 1632. En avril suivant, Louis XIII déclarait la
guerre à la Lorraine, pendant que son allié, Gustave-Adolphe, le
fameux roi de Suède, attaquait la Bavière. Tandis que le roi prenait
le Barroiïs, les maréchaux d’Effiat et de La Force s’emparèrent de
Nomeny et de Pont-à-Mousson en juin 4632 ; le 24 juin, leur avant-
garde était à Champigneulles, leur arrière-garde à Frouard en marche
sur Nancy. Charles IV, effrayé, céda, par le traité de Liverdun,
Jametz, Stenay, puis Clermont-en-Argonne, au roi de France.
La paix ne fut pas de longue durée. En août 1633, malgré les efforts réitérés du cardinal de Lorraine pour conjurer la guerre, une nouvelle attaque des Français se formait. Sourdis s'empare de Lunéville, puis investit Nancy, où commandaient le prince de Phalsbourg et le marquis de Mouy. Le cardinal, abandonné par Charles IV qui s'est cantonné dans les montagnes des Vosges, livre, par traité du 6 septembre, Nancy au roi. Mais de Mouy, prévenu en dessous main par un émissaire de Charles IV, Giton, refuse de rendre la ville. Rempli de fureur, Louis XIII lance à la poursuite du duc Charles le maréchal de La Force avec 6,000 hommes, 1,500 chevaux et G pièces de canon. Sous ce torrent, Epinal cède ; Mirecourt fait mine de résister, puis ouvre ses portes à Camprenay; les principaux chefs lorrains Gatinois, Florainville, Louzances, font leur soumission.
Les premiers engagements, en 1633, entre les troupes du duc de Lorraine, allié de l’empereur d'Allemagne, et les Suédois, campés en Alsace, avaient d’abord été couronnés de succès ; les Suédois, contraints de lever le siège d’Haguenau, durent repasser le Rhin. Mais
un fort parti commandé par le rhingrave Otto-Louis continua à lutter et battit les Lorrains à Saint-Hippolyte, près de Ribauvillé. Puis, se mettant à leur poursuite, il entra dans les Vosges par Saint-Dié, se répandit vers Raon-l’Etape et arriva aux portes de Nancy où déjà Louis XII préparait ses forces pour en faire le siège. Charmes ouvrit ses portes au comte de la Suze qui intercepta dès lors toute communication entre Nancy et les Vosges, entre le duc et sa capitale. Charles IV, retranché vers Arches, se voyait abandonné; il sollicita la paix et, dans une entrevue que Louis XIIT lui accorda à Charmes (18 septembre 1633) avec Richelieu, Charles se résigna à signer un acte qui portait cession provisoire de Nancy à la France ; puis il alla alors trouver le roi de France qui l’accueillit bien. Mais le jour même (24 septembre), fort du traité de Charmes, Richelieu faisait évacuer Nancy par les troupes lorraines et le lendemain Anne d’Autriche et l'armée française y faisaient leur entrée, dans une ville silencieuse et morne qui ne sortit de sa torpeur que le surlendemain pour acclamer encore ce duc Charles qui venait cependant de la livrer. L’illustre Callot refusa de graver la prise de Nancy.
Mais Charles n'avait évidemment cédé qu'avec le ferme dessein de rompre le pacte que sa faiblesse l’avait réduit à accepter. Le séjour de Nancy occupé par une garnison française lui pesa bien vite et après un court passage à Lunéville, il alla fixer à Mirecourt la capitale de la Lorraine, avec la duchesse Nicole, sa femme, et la princesse Claude, sa belle-sœur. La cour, ainsi transplantée, n’en fut pas moins brillante et tout l'hiver se passa en fêtes et en réjouissances. Mais comme la haine de Richelieu ne désarmait pas, découragé, le duc Charles laissa ses Etats à son frère le cardinal Nicolas-François de Lorraine, qui venait d’épouser la princesse Claude (16 janvier 1634), et 1l se retira avec sa cavalerie en Alsace et de là à Besançon. Peu après (mars 4634), sa cavalerie, laissée en Alsace sous les ordres de Bassompierre, était battue à Cernay.
Deux places cependant résistaient encore au milieu de l'abandon général : c’étaient Bitche et Lamothe, Antoine de Choiseul, seigneur d’Isches, aidé de son frère le père Eustache, capucin, avec 400 hommes seulement, défendait le château de Lamothe, ce roc audacieux qui dominait de si haut les plateaux de la Lorraine et du Barrois. Pendant cinq mois il tint tète au maréchal de Caumont La Force, campé à Médonville et Vrécourt, et au jeune Turenne, qui débutait dans le métierdes armes. Choiseul ayant été tué le 21 juin par un éclat de bombe, Germainvilliers et Watteville lui succédèrent dans sa résistance achar-
née, assistés de Duboys de Riocour, lieutenant général du bailliage et conseiller d'Etat de Charles IV. Ils ne rendirent la place au vicomte d’Arpajon que sur un ordre formel du duc et, le 26 juillet 1634, quand ils sortirent de la forteresse, enseignes déployées, leur héroïque petite troupe ne comptait guère plus de cent soldats. Brtche, écrasé par les bombes, ses remparts en poussière, avait capitulé devant le maréchal de La Force quelques semaines auparavant. La partie paraissait perdue et la fortune de la Lorraine à jamais compromise. Partout éclatait le triomphe de la France. La duchesse Nicole était allée se réfugier à Fontainebleau, sous la protection de Louis XIII, pendant qu’à Besançon son fougueux époux oubliait dans ses amours avec Béatrix de Cusance et sa fidélité conjugale et sa fidélité à son duché. Le cardinal François et sa femme Claude avaient dû aussi s'enfuir à Florence, au milieu de péripéties romanesques, déjouant la surveillance du roi, luttant de vitesse et d’ingéniosité avec leurs persécu teurs.
Le duc Charles ne resta cependant pas inactif et pour satisfaire son humeur guerrière autant que pour se concilier des appuis, on le vit, lui déjà vainqueur à Prague quelques années auparavant, battre à Nordlingen les armées suédoises de Horn et de Weisner. D’Allemagne, Charles IV poursuit le rhingrave Otto, puis, malgré le lâche abandon de Gaston d'Orléans qui fait sa paix avec Richelieu et délaissesa femme Marguerite, il repart en guerre pour reconquérir son duché. Au printemps de 1635 (février), Charles IV entre dans les Vosges par les cols, entre Colmar et Schlestadt et se concentre entre Remiremont et . Epinal, tandis que Jean de Wert défait à Saint-Dié et à Raon-l’Etape trois détachements français. Il s’'empara de Remiremont « au grand « effroi des dames »; de Rambervillers, de Dieuze, malgré l’armée du maréchal de La Force qui le guettait vers Lunéville et Turenne vers Baccarat. Un des plus grands seigneurs lorrains, Lenoncourt, occupait. presque sans coup férir Saint-\lihiel. L'espoir renaissait dans le cœur du duc. C’est alors que le roi de France dépècha Condé en Lorraine. D'abord, Louis XIII reprit Saint-Mihiel à Lénoncourt qu’il envoya à la Bastille et la garnison aux galères (octobre 1635), mais comme Charles ayant fait sa jonction avec le fameux capitaine de Gallas accourait à marches forcées, Louis revint en France. C’en était fait de l'influence française en Lorraine, si Gallas avait marché, mais il hésita, perdit du temps, fit si bien que Charles IV, dépité, s’en retourna à Besançon, puis de là à Bruxelles.
La campagne de Franche-Comté fut peu heureuse ; Charles secon-
rut, ilest vrai, Dôle assiègé par Condé, mais'il èchoua avec Gallas devant lhéroïque résistance de Rantzau dans Saint-Jean-de Losne. Demeuré seul, après le départ de Gallas pour l'Allemagne, il alla rallumer la guerre en Lorraine et s’empara, en juin 1636, d’Epinal dont il captura le gouverneur La Jonchette, de Remiremont, de Charmes et de plusieurs autres places. En 1638, Gassion reprit Charmes, mais Remiremont résista vaillamment à Turenne; les dames de l’abbaye comblèrent la brêécheetenflammèrent toute la ville par leur exemple. A près 6 jours, Turenne lèva le siège.
Au milieu de ce va et vient incessant des armées, bandes de pillards souvent plus que troupes régulières, le payshaletait, s’épuisait. La France démantelait les fortifications, abattait leschâteaux-forts ; on ne voyait partout que vols, tueries et incendies; chaque parti passait après l’autre, Croates, Suédois, mousquetaires, détruisant ce que le précédent avait laissé debout. Saint-Nicolas-du-Port, en particulier, fut entièrement dévasté. Toutes ces horreurs inspirèrent à Jacques Callot, l’illustre graveur lorrain, une des plus belles œuvres dues à son burin. L’infortunée Lorraine était encore loin cependant de voir le termedesexactions qui ladésolaient, etlessecours qu’envoyaitsaint Vincent de Paule étaient bien insuffisants à pallier ses innombrables maux.
Il y eut cependant. grâce à l’entremise de la duchesse de Chevreuse, devenue pacifique, un semblant de réconciliation, et Charles IV alla méme à Paris, le 7 mars 1641, prêter hommage au roi de France pour la suzeraineté du Barrois. Mais à peine rentré à Bar-le-Duc, le 21 avril, à l’instigation sans doute de Béatrix de Cusance, qu’il avait épousée à Besançon, lorsqu'elle fut devenue veuve du prince de Cantecroix, et qui le poussait à la guerre, Charles protestait contre le traité qu’il avait signé et rentrait eu Lorraine. Il se rendit d’abord à Epinal, le 26 avril, où l’ex-madame de Cantecroix devait le rejoindre, malgré la promesse qu’il avait faite au pape de ne plus la revoir tant que la validité de son mariage n’aurait pas été proclamée. Il déclare au curé d’Epinal, Peltier, qu’il ne peut plus vivre séparé de son épouse, et proteste contre le traité par lequel il avait promis la cession de Nancy à la France. Puis il s’avance dans son duché, pour montrer sa femme à ses sujets. Arrivé devant Nancy dont du Hallier, gouverneur pour la France, lui interdit l’accès, il se rabat sur la Malgrange, où, de Nancy et de toutes les campagnesenvironnantes accoururent, pleines d'enthousiasme, les braves et bonnes populations lorraineg, heureuses d’avoir recouvré leur duc.
Un pareïl accueil, on le conçoit, n’était pas fait pour entretenir
Charles IV dans des sentiments de résignation. Le malheur ne l’avait pas assagi et il songeait avec impatience à rompre le traité qui lui avait été imposé. Tout en épiant l’occasion d’agir, il prenait ses précautions en faisant fortifier La Mothe, Neufchâteau, Epinal, que les dernières guerres avaient quelque peu démantelées. Dès le 28 juillet 1641, il dénonçait le traité du 2 avril et tirait son épée. Richelieu mit aussitôt les Français en campagne avec une rapidité foudroyante. Dès le 13 août, le maréchal de Grancey s'emparait de Bar-le-Duc; le 47 de Pont-à-Mousson; Saint-Mihiel et Gondrecourt se rendaient sans résistance; Neufchâteau capitulait au bout de deux jours de siège, le 20 août; le 22 août, de Grancey, avec du Hallier et l’évêque d'Auxerre, mettait le siège devant Epinal, où commandait le baron d’Iurbache. La ville basse fut bien vite occupée, puis la ville haute, après un premier assaut infructueux. Les défenseursse retirèrent dans le château, puis dans le donjon, lorsque la mine eut ouvert une large brêche. Le 28 août 1641, d'Hurbache capitulait sans conditions. Peu après Châtel, défendu par Watteville, se rendait à Grancey au moment où celui-ci faisait donner l'assaut ; il en fut de même de Mirecourt. À la fin d'octobre 1641, toutes les places de la Lorraine étaient tombées au pouvoir des Français, sauf Dieuze et La Mothe.
Du Hallier eut ordre aussitôt de bloquer La Mothe afin de la contraindre par famine. Mais Charles IV, prévenu, accourut de Thann, en Alsace, passa la Meuse à Bazoilles et mit en déroute les Français près de Liffol-le-Grand. Il ne put toutefois reprendre Neufchâteau et se contenta de ravitailler La Mothe, puis il se retira en Flandre après avoir campé à Delme. Cliquot commandait alors cette importante position et l’on pouvait se fier à lui. Il eut du reste un répit de courte durée, et le siège de La Mothe devait recommencer avant peu et avec des forces considérables qui devaient triompher de la vaillante petite forteresse.
Cependant CharlesIV avait été excommunié par le pape Urbain VIII, pour son mariage avec la princesse de Cantecroix (1642). Il n’en eut cure et ce châtiment ne paralysa en rien sa belliqueuse ardeur. La mort de Richelieu (4 décembre 1642) vint lui rendre l’espérance, d’autant qu’elle fut suivie de bien près, le 14 mai 1643, par celle de Louis XIII.
Mais la victoire de Condé à Rocroi dut faire voir à Charles que son adversaire n’était pas abattu et qu’il n'avait qu'à bien se tenir. En effet, le nouveau gouverneur de Lorraine, le maréchal de la Kerté- Sennetère, un reître avide et dur, chargea du Hallier d’assiéger La
Mothe (décembre 1643). L’intrépide colonel Cliquot commandait toujours la place, assisté de Du Boys de Riocour, des colonels Remion, Aymé et Poivre. Mazarin poussa le siège avec la même ardeur qu’y eût mise Richelieu. Il chargea des approches, un de ses compatriotes, l’ingénieur Magalotti, qui rémplaça du Hallier. Cliquot opposait travaux à travaux et ne cessait de riposter à l’assaillant. Un de ses boulets emporta la tête de Magalotti pendant une attaque. Le maréchal de Villeroy, convaincu qu’une brèche énorme, causée au corps de la place par l’explosion d’une mine qui avait fait sauter un bastion, ferait réfléchir les assiégés, offrit à Cliquot de rendre la ville en dictant lui-même ses conditions. Cette générosité toucha Cliquot, qui, après entente avec ses lieutenants, consentit à capituler, pourvu que la garnison pôt se retirer avec les honneurs de la guerre. Villeroy donna son adhésion et le 2 juillet 4645, Cliquot et sa valeureuse troupe sortaient de La Mothe pour n’y plus rentrer jamais. À peine au pouvoir des Français, la petite place qui avait si longtemps arrèté leur course fat démantelée et rasée; il n’en reste plus qu’un plateau désert qui se dresse sur un rocher isolé, comme un dernier vestige de la valeur des Lorrains. Ce fut un coup sensible pour le duc Charles IV. La Lorraine avait perdu son boulevard et ce n’est pas les succès partiels de son souverain en Allemagne qui pouvaient lui en tenir lieu.
Les désordres de la Fronde retenaient heureusement l’attention de Mazarin en France. Charles IV en voulut profiter, surtout lorsqu'il eut apprisque Condé venait d’être enfermé au-donjon de Vincennes. Précisément on lui avait saisi les villes de Clermont, Stenay, Jametzet Dun pour les donner à Condé; l’occasion lui parut bonne pour les récupérer. Le général en chef de son armée, le comte de Ligniville, envahit la Lorraine. 11 bat à Vincey le général suédois Roze- Worms, et entre en libérateur dans Châtel, Epinal, Mirecourt, Neufchâteau, Commercy et enfin dans Bar-le-Duc (1650). Son armée se dirige sur Nancy, et la Lorraine va bientôt revenir en entier sous l’autorité de son duc. Celui-ci cependant, peu fidèle à ses habitudes, reste immobile à Bruxelles, s’altardant dans de vaines intrigues. Il laisse un temps précieux s’écouler; les Français concentrent leurs forces et Ligniville est battu à Saint-Mihiel; Nancy était secouru par le maréchal de La Ferté, pendant que le contingent lorrain, qui s’était uni à Turenne et aux Espagnols, suecombait à la bataille de Rethel, Comme conséquence, en dépit de Ligniville, Neufchâteau, Bar-le- Duc, Châtel, Epinal, malgré une résistance vigoureuse, retombaient bientôt entre les mains de Mazarin (1651). Sous l’inhabile direction
du cardinal Nicolas-François, toujours régent, l’armée lorraine s'émiettait, et pendant que Charles était retenu captif des Espagnols à Tolède, la régence passait sur la tête de sa première femme, la duchesse Nicole (1655). Son règne dura jusqu’en 1661, où le traité de Vincennes restitua à Charles IV ses états. sous réserve de démolir les fortifications de Nancy.
Il ne faut pas croire cependant que ces cruelles épreuves aient refroidi la bouillante ardeur de Charles IV et éteint son goût pour la guerre et pour les aventures. Déjà, à peine de retour enFr ance après sa longue captivité en Espagne, à peine réconcilié avec son frère le cardinal Nicolas-François, à peine rentré en grâce auprès du roi de France Louis XIV, il avait noué une intrigue d'amour avec la belle Marie Mancini, la nièce de Mazarin, celle que Louis XIV avait un moment aimée et voulu épouser; celle qu’aimait aussi son neveu le prince Charles de Lorraine. Son amour ne se tut que devant un refus dédaigneux de Mazarin qui lui préféra pour la main de sa nièce le connétable Colonna. Ce caprice passé, c’est vers Marguerite d'Orléans, sœur de Mie de Montpensier, que Charles IV tourne ses regards, alors qu’on voulait lui faire épouser la « grande Mademoiselle » ellemème, Mile de Montpensier. Son inclination pour Marguerite d’Orléans était partagée, mais Louis XIV y mit fin en fiançant cette princesse au duc de Toscane. On négocia alors le mariage de Mlle de Montpensier avec le propre neveu de Charles IV, le fils du cardinal Nicolas- François, le prince Charles de Lorraine qui, duc sous le nom de Charles V, devait apporter à la maison de Lorraine une nouvelle et si haute illustration. Mais à ce moment même, Louis XIV faisait commencer la démolition des remparts de Nancy et la « grande Mademoiselle » ne voulut plus dès lors, à cause de cette humiliation, entendre parler de son union avec un prince de Lorraine.
L’infortuné Charles IV, ainsi ballotté à la cour de France, tombant de mortifications sans fin en galanteries sans espoir, ne savait plus quelle conduite tenir. Tantôt son orgueil de prince régnant lui dictait quelque fière attitude ; tantôt, emporté par la passion, il s’abaissait pour la satisfaire à d’inavouables compromis. C’est ainsi qu'irrité du mariage de son neveu, le prince Charles, avec Mlle de Nemours, auquel il avait d’abord acquiescé, avant un voyage qu’il fit à Epinal, il protesta ensuite violemment contre cette union. Maiscirconvenu par M. de Lyonne, qui sut faire jouer chez lui les sentiments de jalousie qu’il éprouvaît vis-à-vis de son neveu, Charles IV consentit enfin au mariage, puis se dégrada au point de signer, à Montmartre, sur la
hauteur qui domine Paris, dans l’abbaye dont sa tante était abbesse, le 6 février 1662, le traité qui donnait la Lorraine à la France, sous cette unique réserve que les princes de Lorraine seraient dorénavant considérés comme princes du sang en France et capables de succéder aux Bourbons. On conçoit la fureur du cardinal Nicolas-François et de son fils Charles à cette humiliante nouvelle ; le prince Charles s'enfuit de la cour de France et adressa de Besançon la plus noble et la plus vaine des protestations. Après quelqu’opposition, le Parlement enregistra le.traité dans un lit de justice tenu le 27 février.
Mais on n'était pas au bout des inconséquences et des variations de Charles IV. Au moment où l’on attendait que Charles régularisât sa situation avec Mme de Cantecroix, il devint subitément épris d’une demoiselle Marianne Pajot, fille de l’apothicaire de Mie de Montpensier et déclara qu'il voulait l’épouser. Déjà les bans étaient publiés, le contrat signé, lorsque Louis XIV fit enfermer Marianne Pajot à l’abbaye de la Ville-l’Evèque. La fureur de Charles fut indescriptible, puis elle tomba et bientôt s’éteignit.
Informé de la douleur que causait parmi ses sujets le traité de Montmartre qui, d’abord, n’avait trouvé en Lorraine que des incrédules, Charles IV prit le parti de rentrer dans ses Etats, où il n’avait fait, depuisle printemps de 1661, que de courtes apparitions (mai 1662).
Il y trouva une résistance de la noblesse qu’il ne soupçonnait pas, et comme c'était l’esprit de la vieille Lorraine qu’elle représentait, la cause de la noblesse fut embrassée par le peuple que le traité de Montmartre avait indigné. C’est inutilement que Charles IV eut recours aux mesures de rigueur et exila quelques seigneurs; il lui fallut céder, surtout en présence des offres que Louis XIV fit aux æigneurs lorrains, offres que ceux-ci repoussèrent du reste avec hauteur.
Abandonné par l'Empereur dont il avait sollicité l'appui, il dut remettre la ville de Marsal aux mains de Louis XIV, comme gage du traité de Montmartre (1er septembre 1663). En retour de cette cession, le roi de France voulut bien renoncer au bénéfice du traité de Montmertre pour s’en tenir aux clauses de celui de Vincennes. Le soir mème de ce nouveau traité, qu’on appelait le traité de Marsal, bien qu’il fut signé à Metz, Louis XIV courait en toute hâte rejoindre Mlle dela Vallière, pendant que Charles IV allait coucher à Pont-à-Mousson. Son retour à Nancy, le 5 septembre 1663, fut accueilli avec enthousiasme et Charles retrouva un peu de son ancienne popularité; aussi témoigna-t-il à la noblesse de Lorraine plus de considération. Seule sa
haine contre son neveu Charles ne désarma pas et il lui ferma l’entrée de la Lorraine. Bientôt il se replongea dans la vie de plaisirs et de fètes qu’il menait à Mirecourt, lorsque l'affaire de Marsal l'avait contraint à la quitter. Il y revint bien vite et Nancy s’emplit du bruit des carrousels, des tournois, des bals, des spectacles que la capitale lorraine ne connaissait plus depuis longtemps.
Mais quelque chose le rappelait dans les Vosges. A l’abbaye de Poussay, près de Mirecourt, il avait rencontré la jeune comtesse Isabelle de Ludres, et son mariage avec elle allait se conclure, lorsque Mme de Cantecroix accourut de Besançon à Mattaincourt pour s’y opposer, avec son fils, le comte de Vaudémont et son gendre le prince de Lillebonne. Tendres prières et supplications demeurèrent inutiles ; les fiançailles eurent lieu et l’union allait se consommer, quand la mère de la jeune Isabelle intervint pour retirer sa fille de Poussay et la reprendre avec elle. Mais le coup avait été trop rude pour Béatrix de Cantecroix ; elle n’eut plus que le temps nécessaire pour voir célébrer son union, légitime cette fois, et expira à Besançon le 5 juin
L’amour du duc pour Mile de Ludres n'était pas évanoui cependant, et lorsqu'il revint à Mirecourt, après le traité de Marsal, chacun pensa que c'était pour donner à la Lorraine une nouvelle duchesse. Telle était peut-être l’intention de Charles IV. Mais son inconstance perpétuelle lui fit vite oublier Isabelle de Ludres, lorsqu'il eut rencontré dans un bal Mlle La Croisette, nièce d’un banquier de Nancy. Mile de Ludres retourna au couvent dès qu’elle s’aperçut de ce nouveau caprice, cédant la place à la nouvelle favorite qui, moins cruelle que ses devancières, vécut deux ans avec le duc. Il fallut les beaux yeux de Mile d’Apremont, une fillette de treize ans, fille d’un seigneur lorrain, pour détrôner La Croisette. Mais Mile de Ludres, forte de la promesse de mariage qu’elle avait obtenue, fut plus sévère pour Mlle d’Apremont que pour les amusements du duc avec Mile La Croisette et forma opposition au projet de mariage. Le duc fit arrêter la chanoinesse qui, en présence des menaces du procureur général Canon, finit par renoncer à son inconstant et frivole fiancé. Le 4 novembre 1665, Mlle d’Apremont devenait duchesse de Lorraine et le lendemain, sous la garde de l’abbesse de Poussay, allait habiter la Malgrange pour n’entrer dans Nancy que chaque soir et avec un amoureux mystère. Ce ne fut que quinze jours après que Charles IV avouait son mariage qui causa plus de regrets que de surprise, et fit faire à la jeune duchesse son entrée solennelle dans sa capitale. |
Ces folies amoureuses n'étaient qu’une trève dans les dissentiments avec la France. De nouvelles imprudences de la part du duc qui avait levé des troupes pour soutenir l'électeur de Mayence indisposèrent vivement Louis XIV ; il exigea que les troupes lorraines passassent à son service sans solde ; Charles céda, sans apaiser pour cela le courroux du roi. Ses soldats, incorporés dans l’armée française, allèrent participer à la conquête de la Flandre par le roi de France (1667) et Louis XIV, la paix faite, ne les rendit point. Charles IV, outré du procédé, s’engagea dans la ligue hollandaise et espagnole contre la France. Mal lui en prit. Aussitôl qu’il eût été avisé de ces dispositions, Louis XIV lui dépècha le colonel de cavalerie Fourille, un homme de coup de main, le même qui avait arrêté jadis le surintendant Fouquet. Celui-ci arriva à Nancy le 23 août 1670, accompagné de l’intendant de Metz, M. de Choisy, il reconnut son terrain pour le guet-apens qu’il méditait, termina rapidement les petites affaires qui avaient særvi de prétexte à l’entrevue, puis repartit. Trois jours après, comme Je duc Charles présidait son conseil, Roussel d’Hurbal, gouverneur de Gondreville, vint l’avertir qu'une troupe de cavaliers en armes gavançait vers Nancy; des bûcherons annonçaient que la forêt de Haye était garnie de nombreux soldats. Charles monta séance tenante à cheval et galopa jusqu’à la chapelle de Bon-Secours. Il n'était que temps ; à ce même moment Fourille arrivait à bride abattue au palais ducal. Du brouillard le matin avait retardé sa course; sans cela il se fat emparé du duc. Fourille bouleversa tout dans le palais, fouilla partout sans trouver le duc. Des soldats de l’armée de Créquy agirent de même à Pont-à-Mousson, où se trouvait alors la jeune duchesse et sans plus de succès.
Pendant ce temps Charles IV avait gagné Mirecourt, après avoir semé ses chevau-légers et ses gardes sur toutcs les routes pour dépister les poursuivants. Par une pluie battante, accompagné seule. ment de six seigneurs et de son fils, il arriva le soir à Mirecourt, après une chevauchée de dix-huit lieues et descendit chez Mme des Piliers « gibier plutôt que chasseur », comme il le lui dit gaiement. Quelques jours après il partit pour Châtel, puis pour Epinal ; il ne fit qu'y donner les ordres de concentration à son armée et se réfugia dans la haute montagne.
Après l’échec de Fourille, Louis XIV avait ordonné au maréchal de Créquy, à la tête de 25,000 hommes, d’envahir la Lorraine. Créquy occupa d’abord Nancy. Deux jours après, il s’empara de Mirecourt, ville sans garnison, et fit aussitôt raser les murailles. Pont-à-Mousson,
assièégé par un de ses lieutenants, eut le même sort. Créquy exécuta impitoyablement les ordres du roi, brûlant les villes si l’on résistait, pendant les bourgeois s’ils s’armaient, les forçant à renverser eux mêmes leurs remparts, confisquant les biens des seigneurs qui se joignaient à l’armée du duc de Lorraine.
Déjà presque toutes les places de Lorraine avaient ouvert leurs portes de gré ou de force; seules dans les Vosges, Epinal et Châtel, enhardies par le voisinage du duc campé à Dounoux, résistaient encore,
‘ainsi que Longwy à l’autre extrémité du pays. C’est sur Epinal que le
maréchal de Créquy dirigea d’abord ses attaques. C’était le dernier boulevard de Charles IV, là où il avait entassé tout ce qui lui restait de sa fidèle noblesse. Le 19 septembre 4670 Créquy cernait la ville ; le 2, il ouvrait la tranchée ; une sortie de la garnison dirigée par le gouverneur, le comte de Tornielle, les anéantit; pendant cinq jours ce ne fut que combats; le quatrième jour une vigoureuse sortie eut lieu. Mais l’indiscipline s’était glissée dans les rangs des troupes lorraines et avec elle le découragement. Les munitions, en outre, étaient presque épuisées. D’autre part Louis XIV, que la courageuse résistance d’Epinal avait profondément irrité, enjoignit à Créquy d'envoyer aux galères tous les miliciens pris les armes à la main. Tornielle pensa qu’il valait mieux capituler afin d'obtenir de meilleures conditions. Mais Créquy fut inflexible et malgré les énergiques déclarations du colonel Boudonville, du colonel des chevau-légers, des Armoises, il exigea que la ville se rendit à discrétion. Il finit par accorder qu'officiers et soldats seraient prisonniers de guerre. Le 28 septembre 1670, le maréchal de Créquy faisait son entrée dans Epinal et occupait le château ; la garnison était emmenée prisonnière à Metz.
Sans perdre une minute, Fourille fut détaché de l’armée de Créquy et le jour mème où Epinal capitulait, il mettait le siège devant Châtel ; le lendemain Créquy l’y rejoignait. Le gouverneur était tou jours le bailli de Beaufort qui avait si vaillamment résisté, en 1641, au maréchal de La Ferté, mais l’âge avait glacé son cœur de soldat et, sans songer à se défendre, le 30 septembre, il rendait Châtel aux Français et se retirait à Bitche avec sa garnison. On l’accusa, non sans fondement, d'avoir vendu la ville que Charles IV lui avait confiée. À la fin de septembre 1670 la mine avait fait sauter toutes les murailles du château de Châtel et celles d’Epinal. Longwy fut occupé presque à la même époque. La Lorraine était de nouveau tombée tout entière aux mains du roi de France.
Le duc errait en fugitif sur cette terre où il avait attiré la désolation
et toutes les horreurs d’une guerre sans pitié. Enfin il réussit à passer en Allemagne avec son gendre, le prince de Lixheim, et deux autres sæigneurs. De là, soutenu par la diète de Ratisbonne et par l’empereur, il entama avec la France, par l’intermédiaire du président Canon, des négociations qui traînèrent en longueur. Les succès foudroyants de Louis XIV en Hollande abattaient le reste d’orgueil de Charles IV et lui enlevaient toute espérance; il se soumit au roi sans conditions (1672). Louis XIV rejeta dédaigneusement son offre. Acculé, Charles IV sentit se réveiller son humeur guerrière; bien qu’il comptât près de 70 ans, il s’unit à Montecuculli et aux autres souverains ou généraux adversaires de la France. Il ne put empêcher la conquête de la Franche-Comté en 1674, mais remporta cependant divers avantages et déploya le même entrain et la même valeur, le mème coup d’æil qu’au temps de sa jeunesse. Digne de se mesurer avec Turenne, il lutta avantageusement contre ce grand capitaine. Avec quatre régiments de cavalerie, il tomba sur les derrières de l’armée de Turenne, à Bénaménil, en pleine Lorraine, y surprit un groupe de gentilshommes angevins commandés par le marquis de Sablé et les mit en complète déroute. Poussant hardiment sa pointe en avant, on le vit s'emparer d'Epinal, puis de Remiremont, échouer devant Rambervillers, et redescendre en Alsace se joindre à ses alliés et se faire battre avec eux à Mulhouse. Turenne avait repris sans difficulté Epinal et Remiremont abandonnés ; Tornielle tint cependant deux jours à Remiremont. L’année suivante (1675), après la mort de Turenne, Charles IV assiégea Trèves; un corps d'armée commandé par le maréchal de Créquy accourut au secours de cette place. Charles, heureux de se trouver face à face avec le conquérant de son duché, se lança impétueusement à sa rencontre, l’assaillit à l’improviste à Consarbrück et lui infligea une défaite mémorable. C’est à grand peine que Créquy s'échappa et put aller s’enfermer dans Trèves. Ces succès avaient ramené l'intérêt sur Charles IV et lui valaient l’estime des alliés. On allait lui confier le commandement suprême des armées impériales, à la place de Montecuculli, lorsqu’après deux jours seulement de maladie, il mourut presque subitement à Alembach, dans la nuit du #8 septembre 1675, entre les bras du comte de Vaudémont, ce fils qu’il avait eu de Béatrix de Cantecroix et qui ne devait pas lui succéder.
Charles IV, dont la vie fut le plus étrange tissu de grandeur, d’aventures et de folies, qui par ses intrigues, son inconstance et son intempérante ardear attira sur son pays des fléaux formidables et l’épuisa;
grand guerrier plutôt que grand homme, bon par boutades, brave comme un Lorrain, vain comme un Espagnol, fourbe comme un Îtalien, dur à lui-même comme aux autres, fut cependant pleuré par ses sujets. C’est peut-être la plus grande figure de l’histoire lorraine que celle de ce preux chevalier, tout aux dames et tout à la guerre, aimable malgré ses vices, et toujours vaincu malgré ses incontestables qualités,