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TOME IV

Pierrot, curé d’Epinal, célébra la messe, La cérémonie terminée, toutes les députations, auxquelles s'étaient joints le régiment de dragons en garnison à Epinal et toute la garde nationale de la ville, prétèrent avec une solennité religieuse le serment civique d’être fidèles à la Constitution et de la défendre contre toutes les attaques. Les chanoinesses du chapitre offrirent aux délégations des bannières brodées et le soir, dans la ville illuminée spontanément, un bal brillant auquel prit part toute la population, sans distinction de classes, clôtura la fête,

Ce n’est que le 4er juin 1790 que les électeurs des Vosges se réunirent à Epinal pour organiser définitivement le département et son administration. Les électeurs décidèrent d’abord, par 311 voix contre 427, qu'Epinal serait le chef-lieu des Vosges ; Mirecourt eut le tribunal comme consolation et Saint-Dié garda l'évêché.

Puis on procéda au choix des administrateurs. Poullain de Grand prey, maire de Bulgnéville, fut élu procureur -général-syndic du département, poste équivalent par bien des points à celui de préfet dans l’administration actuelle, C’était un esprit distingué, un caractère ferme, et tout dévoué aux idées nouvelles. On élut ensuite les 36 membres qui devaient former le Conseil général du département. Les mêmes choix modérés et judicieux furent faits par les électeurs vosgiens. Parmi les élus, on remarque les noms d’Haxo, Lepaige, Hugo, Fachot, Derazey, Fournier, Dieudonné, Dagobert Vosgien et François de Neufchâteau, qui devaient acquérir par la suite une certaine notoriété.

Quinze jours après, les électeurs élisaient les procureurs-syndics et les conseils de districts. Parmi les procureurs-syndics (ou sous-préfets) élus, on peut citer les noms de Bresson à Darney, Carant à Lamarche, Delpierre à Mirecourt, Noël à Remiremont, Panichot à Neufchâteau, et François Haxo à Saint-Dié.

Les tribunaux de district et les juges de paix ne furent élus qu’en octobre et furent choisis dans les mêmes conditions de sage expérience et d’esprit réformateur. François de Neufchâteau et D. Dubois étaient élus juges de paix ; de Cherrier, président du tribunal de Neufchäteau.

Mais avant ces dernières élections, le département des Vosges avait été définitivement créé et vivait de sa vie propre. Le 1° juillet 1790, le Conseil général s'était en effet réuni à Epinal, dans la salle du bailliage, et avait ainsi commencé l'existence effective du département des Vosges. Il avait élu pour président .Dagobert Vosgien, qui

devait être également président du directoire du département; il l'emportait par le bénéfice de l’âge, à égalité de suffrages, sur François de Neufchâteau, qui professait avec plus de hardiesse les idées nouvelles. Il démissionna du reste peu de temps après et fut remplacé par Bastien, de Damblain. On lui donna pour administrateurs du directoire son concurrent François de Neufchâteau, qui refusa, puis Nicolas Fournier, Lepaige, Rapin, Deguerre, Collard, Dieudonné, Hugo et Quinot. Christophe Denis fut nommé secrétaire-général. Le département était pourvu de tous ses rouages et pouvait fonctionner. Le 44 juillet, une seconde édition de la fête de la Fédération se célébrait à Epinal, au Champ-de-Mars; le 95 juillet, on alla pompeusement à la rencontre des fédérés vosgiens qui avaient été à Paris, d’où ils rapportaient la bannière offerte aux Vosges par la ville de Paris.

Quelques troubles, vite réprimés, eurent lieu aux environs de Dompaire, mais sans importance. C'était à ce moment qu'éclatait à Nancy l'insurrection des régiments suisses, qui fit couler le sang dans l'excapitale de la Lorraine. Les Vosges ne furent pas atteintes par cette révolte; on captura seulement sur leur territoire une quarantaine de Suisses qui s’enfuyaient et qu’on renvoya à Nancy. Quelques difficultés partielles surgirent, telles que le refus de la commune de Passavant d’appartenir aux Vosges et les prétentions de plusieurs communes de choisir leurs curés ou d'empêcher la vente des biens natiomaux. La prudente administration du directoire départemental termina pacfiquement tous ces incidents. |

Une question plus délicate se présenta ensuite : la dissolution des diverses congrégations qu’avait ordonnée l’Assemblée Constituante. On eut assez facilement raison du chapitre d’Epinal. Mais les champinesses de Remiremont, fortes de l'appui de toute la ville, tinrent tête avec résolution à la loi. On sait combien avait été douce et bienfaisante leur administration ; elles avaient mérité le respect et l'affecton de toute la ville de Remiremont. Aussi l’émoi fut grd à l’annonce de leur disparition prochaine. D’éloquentes protestations furent rédigées et se couvrirent promptement de signatures. Le conseil général ne pouvait cependant tolérer cette infraction à la loi, et il désigna trois de ses membres, Fleurant, Pettelot et Nicolas Haxo, pour assister le procureur-général-syndic, Poullain-Grandprey, dans l'exécution de la loi. Le 7 décembre 1790, les commissaires obtinrent la neutralité de la garde nationale et de la municipalité, puis ils se rendirent à l’église du chapitre. Après une véhémente protestation d l'abbesse, Mme de Monspey, les chanoinesses se retirèrent, laissant

les commissaires dresser l'inventaire et prendre possession de leur église et du couvent.

Avec l’année 1791, s’ouvrit l’ère des clubs ou sociétés populaires des amis de la Constitution qui se fondèrent un peu partout, à l’imitation du club des Jacobins à Paris. Chaque ville des Vosges fut bientôt dotée d’un club. Mais aucun d'eux n’exerça une grande influence et leur rôle fut peu apparent dans les événements révolutionnaires.

La constitution civile du clergé, votée par l’Assemblée Constituante, vint susciter dans tous les départements les premiers obstacles graves qu'’ait rencontrés la Révolution. L'évèque de Saint-Dié, Chaumont de la Galaisière, donna le signal de la résistance et fut assez généralement suivi par son clergé qui, cependant; l’estimait peu et ne l’aimait guère. Un nombre considérable de prètres prêta néanmoins le serment prescrit par la constitution civile. Quant aux ecclésiastiques qui tentèrent une opposition violente, le directoire réprima leurs écarts. Le 4°r mars 1791, il fallut procéder à l'élection de l’évêque des Vosges, en remplacement de la Galaisière, qui avait refusé le serment et émigré. Sur le refus de l’abbé Demenge, curé d’Escles, Maudru, curé d’Aydoilles, prêtre vertueux et libéral, fut élu à Epinal ; le 31 mars, il fit son entrée dans sa ville épiscopale. Les biens des abbayes, les livres et meubles qui s’y trouvaient, étaient mis successivement en vente sans opposition et trouvaient facilement des acquéreurs. Quelques couvents furent cependant épargnés et consacrés à des services publics.

On organisa alors la gendarmerie du département et le service des ponts et chaussées. Sur ces entrefaites, la nouvelle de la fuite du roi Louis XVI parvint à Epinal et y causa une indicible émotion (23 juin . 1791). Le soir même on apprit l'arrestation de la famille royale à Varennes-en-Argonne et tout s’apaisa. Un Te Beum fut chanté à Saint-Dié, dans la cathédrale et la ville fut illuminée pour célébrer l’heureuse issue de l'événement. Mais les esprits restèrent aigris et soupçonneux vis-à-vis du roi.

Aussi la Fédération du 14 juillet 1791 passa-t-elle presque inaperçue, bien différente d’entrain de celle de l'année précédente, bien différente surtcut de la grande Fédération des Vosges du 7 mars 1790. La situation se tendait du reste de plus en plus et de toutes parts on se préparait à la guerre. Trois députés, le général Custine, Chasset et Régnier, en mission pour inspecter les frontières de l'Est, arrivaient le 23 juillet à Epinal où le Conseil général leur fit une réceptien

solennelle. Au retour de leur tournée, ils rendirent un compte très favorable de l’esprit des populations des Vosges et de la qualité des gardes nationaux.

Les préparatifs belliqueux continuaient toujours. Le lieutenantgénéral Wittinghoff et les maréchaux-de-camp de Franc et Paignat narent inspecter les Vosges et organiser les bataillons de volontaires pris dans la garde nationale dont l’Assemblée constituante avait ordonné la création. Quatre bataillons furent organisés du même coup dans les Vosges, en août 1791. Le 4er bataillon se forma à Neufchâteau; le 2° à Epinal; le 3° à Rambervillers où il élut pour chef Nicolas Haxo, commandant de la garde nationale de Saint-Dié, l’une des plus pures gloires militaires et civiques de la Révolution; le 4° à Mirecourt. Comme le nombre des volontaires avait dépassé les prévisions, on put, quelques semaines après, constituer un 5° bataillon vosgien qui se forma à Epinal. Au mois d’octobre, les 4 premiers bataillons étaient achemihés sur l'Alsace, où ils firent partie de l’avantgarde de l’armée.

C'est au milieu de ces préoccupations patriotiques que l’on célébra par un Te Deum la promulgation de la nouvelle Constitution (16 septembre 1791); le dimanche 25, eut lieu la proclamation solennelle de cette Constitution dans toutes les villes et communes des Vosges, au milieu d’une joie sans mélange que devaient suivre bientôt les plus amères déceptions.

Au même moment, les électeurs des Vosges réunis à Epinal élisaient les députés à l’Assemblée Législative qui allait succéder à la Constituante. Après une messe du Saint-Esprit, célébrée par l’évêque Maudru, Mengin, ex-maire de Saint-Dié; Carant, procureur-syndic du district de Lamarche ; André, notaire au Thillot; Dieudonné, administrateur du département; Delpierre jeune, homme de loi à Valfroicourt ; Marant, négociant à Bulgnéville; Donat Vosgien, maire d'Epinal; et François de Neufchâteau, furent élus députés à la Législative. Ils partirent aussitôt pour Paris accomplir leur mandat (aoûtseptembre 1791).

Le même corps électoral élut Lepaige, président du tribunal criminel des Vosges, et Nicolas Fournier, accusateur public; il renouvela également la moitié des membres du conseil général ; presque lus les membres sortants furent réélus ; parmi les nouveaux membres, il convient de citer Perrin, homme de loi à Epinal, Dieudonné, Dubois, ex-maires de Saint-Dié, et Fricot, ex-constituant. Perrin fut élu président du directoire du département.

On sait combien fut agité et éphémère le règne de l’Assemblée Législative. Le 29 avril 4792, sur l'autel de la Patrie, resté debout au Champ-de-Mars, le colonel Cléver, commandant de la garde nationale d’Epinal, proclama la France en état de guerre contre les tyrans. Des salves d'artillerie, le son des cloches ajoutaient un caractère grave à cette cérémonie qui surexcita les esprits.

Les nouvelles des premières défaites tombant coup sur coup ne fi-

rent que raviver le sentiment patriotique. Le 14 juillet, on proclama « la Patrie en danger » ; le conseil général se déclara en permanence et là, en présence de la bannière de la Fédération, on renouvela le serment constitutionnel, en jurant de « périr plutôt que de survivre à la liberté du pays ». Cet appareil guerrier enflamma tous les courages. Les dons patriotiques affluèrent vers l'autel de la Patrie ainsi que les enrôlements volontaires. Une loi de l’Assemblée nationale décréta la formation dans les Vosges de 8 nouveaux bataillons de volontaires et fixa leur effectif À 6,400 hommes. Ce contingent fut de beaucoup dépassé. À Remiremont, à Bruyères, à Saint-Dié, dans les districts de la montagne surtout, l'élan patriotique fut universel, l'enthousiasme admirable. Dès les premiers jours d’août 1792, les bataïllons s’organisèrent ; le 6° se forma à Rambervillers avec les contingents des districts de Bruyères et de Rambervillers ; le 7° à Mirecourt ; le 8 à Remiremont ; le 9° à Darney ; le 10° à Epinal ; le 11e à Saint-Dié ; le 1% à Neufchâteau; le 13° à Remiremont où il élut pour commandant en second le bouillant Humbert, le futur général de l’armée de Hoche. Quinze mille Vosgiens partirent ainsi pour combattre l’invasion. Aussitôt formés, ils rejoignirent les armées du Rhin et de la Moselle.

L'Assemblée nationale reconnut dignement la généreuse conduite des Vosges. Elle vota, sur la proposition de François de Neufchâteau, que « le département des Vosges a bien mérité de la Patrie. »

L’assimilation de la Lorraine à la France était bien désormais un . fait accompli; les Lorrains ne se souvenaient plus que c’étaient les descendants de leurs anciens ducs qui guidaiïent contre la France les armées autrichiennes. La nouvelle de l'insurrection victorieuse du 10 août et de la déchéance de Louis XVI, ne souleva dans les Vosges aucune protestation. On était tout aux dangers de la patrie; les bruits du théâtre de la guerre n’étaient pas des plus favorables. Verdun et Longwy venaient de capituler. On se crut à la veille de l’invasion et Poullain-Grandprey fit jurer par toutes les autorités « de mourir pour la patrie et la Constitution », L’émotion patriotique était à son comble ;

toutes les fibres surexcitées. C’est aux inquiétudes, aux défiances de cette terrible époque qu’il faut attribuer l’arrestation à la Chapelleaux-Bois d’un cavalier inconnu qu’on reconnut plus tard être le capitaine des Aïx, aide-de-camp du général Victor Broglie, le futur général Desaix. Il fut relâché, mais après six semaines de détention à Epinal.

Cependant, l’Assemblée Législative avait terminé sa tâche. Après avoir déposé le roi, déchaîné sur la France la guerre étrangère, elle n'était pas de taille à soutenir la lutte et céda la place à la Convention.

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