CHAPITRE IX
SOMMAIRE : La Convention. — La Défense nationale. — Réunion de Senones au département. — Le tribunal révolutionnaire: exécutions. — Les représentants en mission dans les Vosges.— Massacre de Saint-Dié. — Belles actions des habitants de Saulœures et de Ramonchamp. — Réunion du canton de Schirmeck aux Vosges.
Les circonstances les plus dramatiques, les plus pressants dangers entouraient le berceau de la Convention; elle devait sortir triomphante de tous les périls et rendre, agrandi et sauvé, l'héritage compromis que lui léguait l’Assemblée Législative.
Réunis à Mirecourt, du 3 au 6 septembre 1792, les électeurs vosgiens nommèrent leurs huit députés à la Convention nationale. Poullain-Grandprey, l’énergique procureur-général-syndic, fut élu le premier, et avec lui, François de Neufchâteau, le seul des députés à la Législative honoré d’une réélection. Furent ensuite élus Hugo, administrateur du département ; Perrin, président du directoire des Vosges ; Noël, procureur-syndic du district de Remiremont ; Julien Souhait, maire de Saint-Dié; Bresson, administrateur du district de Darney ; et Couhey, juge au tribunal de Neufchâteau. Balland, procureur-syndic du district de Bruyères ; Cherrier, ex-constituant, président du tribunal de Neufchâteau, Martin, homme de loi à Moricourt, furent élus suppléants. François de Neufchâteau, n'ayant pas accepté, pour raisons de santé, le mandat de représentant du peuple à la Convention, fut immédiatement remplacé par Balland, premier suppléant. En novembre, les électeurs élurent suppléant Fricot, l’ancien député à la Constituante. Tous les suppléants des Vosges furent appelés successivement à siéger à la Convention.
Les préparatifs militaires ne discontinuaient pas et l'opinion du département, demeurée jusqu'alors des plus modérées, commençait à s’exalter sous les coups répétés de la mauvaise fortune et des accusations
incessantes de trahison. De nombreux prètres et nobles, de nombreux suspects furent incarcérés ; le 21 septembre 1792, à l'heure même où la Convention nationale proclamait la République, les autorités faisaient brûler dans la cour du collège, à Epinal, les anciens titres de noblesse, les titres de propriété des anciens chapitres. La proclamation de la République, qui eut lieu à Epinal le 26 septembre, causa une grande sensation. Fricot, qui venait d’être élu président du département, se rendit à la vieille église paroissiale, précédé de la bannière de la Fédération et suivi d’un long cortège militaire et civil. Puis il lut la formule de serment que tous prètèrent au milieu d’enthousiastes acclamations, Un mois après, une fète patriotique avait lieu au Champ-de-Mars pour célébrer la victoire de Valmy, la conquête de la Savoie et l’héroïque résistance de Lille.
Le 11 novembre 1792, le conseil général du département était entièrement renouvelé et choisissait François de Neufchâteau pour président du directoire. On renouvela également les administrations de districts et les tribunaux.
Mais aux premiers succès de la République avaient répondu de nouveaux revers, rendus plus graves encore par la désertion de Dumouriez. Les Vosges, qui avaient accueilli sans récriminations comme sans enthousiasme l'exécution de Louis XVI, retrouvèrent leur ardeur pour jeter à la frontière d’autres volontaires destinés à renforcer les 15 bataillons des Vosges, dont l’un, le 4, avait été presque complètement détruit à la retraite de Custine, à Francfort. Les représentants du peuple en mission en Alsace, Merlin de Thionville et Reubell, lançaient réquisitions sur réquisitions et le département, accablé, trouvait moyen quand même de faire face à toutes les exigences. Le district de Bruyères se distingua entre tous. Quinze cents nouveaux volontaires s'équiperent et coururent rejoindre leurs devanciers ou plutôt les remplacer, réalisant ainsi le chant sublime de la Marseillaise « qu’ils entreraient dans la carrière, quand leurs « aînés n’y seraient plus. » La trahison de Dumouriez donna lieu à une imposante manifestation, où tous jurèrent « haine implacable € aux tyrans et le maintien jusqu’à la mort de la République, une « et indivisible. »
Aussi, dans la séance du 27 mars 4793, la Convention nationale, sur la motion de Poullain- Grandprey, décrétait-elle que le département des Vosges avait pour la seconde fois « bien mérité de la Patrie. »
La Convention ne laissait pas, du reste, refroidir le zèle patriotique. Les représentants en mission avaient charge de l’entretenir sans cesse
en haleine. Deux d'entre eux, dont un Vosgien, Perrin et Roux (de la Haute-Marne), se trouvaient à Epinal le 26 mars. Quelques jours avant eux, Goupilleau de Montaigu, Michel et le fameux Couthon étaient venus à Senones procéder à la réunion à la France de l’ancienne principauté de Salm, qu’un décret de la Convention, du 2 mars, admettait à faire partie du département des Vosges, où elle formait un dixième district.
Les chances de la guerre étaient toujours fatales à la France; Toulon venait d’être livré aux Anglais, l’armée de Custine battue, Lyon s’insurgeait et la révolte de la Vendée paralysait encore les efforts de la défense nationale. La Convention tint tête à la fois à tous ses ennemis. Sous la direction de Carnot, sous la vigoureuse impulsion du Comité de Salut public, quatorze armées sortirent des entrailles mêmes du pays et volèrent aux frontières opposer à l’envahisseur le rempart de cinq cent mille poitrines.
Les 10 légions de la garde nationale des Vosges furent placées sous les ordres d’un chef unique qui devait être élu par elles ; le 19 mai 1793, à Epinal, Falatieu, colonel de la légion du district de Darney, était investi de ces hautes fonctions.
La chute des Girondins, renversés par les Montagnards, causa quelqu'émoi dans les Vosges, où l'opinion moyenne comptait beaucoup de partisans. Néanmoins, en présence de l'étranger, le département sut rester sourd aux tentatives fédéralistes de plusieurs autres départements. Grâce à Dieudonné, devenu procureur- général -syndic, il repoussa les propositions du conseil général de la Meurthe qui tendaient à rompre l'unité nationale et à détruire la Convention. Sans flagorner cette Assemblée, les Vosges surent lui rester fidèles et concentrer exclusivement leur action pour la défense de ha patrie.
Pendant que toute la jeunesse vosgienne servait avec ardeur aux frontières, le tribunal criminel, transformé en tribunal révolutionpaire, fut appelé à réprimer divers crimes contre-révolutionnaires. Du moins ses condamnations capitales furent peu nombreuses. Neuf victimes seulement, — chiffre encore trop élevé — furent exécutées sur la place de Poussay, à Mirecourt : parmi elles six prêtres insermentés. La guillotine ne fut jamais en permanence dans les Vosges. Le tribunal révolutionnaire de Paris fut moins clément ; il condamna à mort l’ancien lieutenant-général du bailliage d’Epinal, Collinet de la Salle ; un représentant des Vosges à la Convention, Noël, frappé comme ami des Girondins, et un autre prètre vosgien, le curé de Senonges.
C'est à ce moment de fièvre politique et patriotique qu'on fit partout disparaître les signes ou noms qui pouvaient rappeler la royauté, la féodalité ou la superstition. Plusieurs communes des Vosges chan gèrent leurs noms qui rappelaient trop les souvenirs qu'on voulait effacer : Neufchâteau devint Mouzon-Meuse; Saint-Dié, Ormont ; Remiremont, Libremont ; Champ-le-Duc, Champ-sur-Lizerne ; etc. Ce qui restait de titres féodaux fut brûlé en avril 1794, à Mirecourt, au pied de l’arbre de la Liberté.
La Constitution de 1793, connue à Epinal le 11 juillet, fut accueillie avec le cérémonial accoutumé sur l’autel de la Patrie. Le 10 août suivant, une fête de la Fédération eut lieu au Champ-de-Mars et Quinot, président du département, y prononça un discours exalté en faveur de la Montagne. Sur la place des Vosges, il mit le feu à un bûcher qui consuma encore des titres de droits féodaux. Ce n’était plus une fète, mais une démonstration politique.
La situation aux frontières ne s'améliorait pas et le 16 août 1793, la Convention, sur le rapport de Barrère, décréta la levée en masse de tous les citoyens contre l'ennemi. Les représentants Ruamps et Milhaud, qui étaient en Alsace, réclamèrent le concours immédiat du département des Vosges; leur collègue, Guyardin, arrivait en même temps à Epinal (30 août) pour presser l’envoi des réquisitionnaires, A la voix de Guyardin, tous les jeunes gens de 18 à 25 ans, non mariés ou veufs sans enfants, se mettent en marche. Les Vosges, on le pense bien, ne furent pas en retard pour l’accomplissement de ce nouveau sacrifice patriotique.
C’est pourtant le départ de ces jeunes gens qui provoqua dans les Vosges le seul épisode sanglant de la Révolution. Le 1° septembre 1793, les contingents des districts de Saint-Dié et de Senones étaient accourus à Saint-Dié. Excités sans doute par de perfides conseils et aussi par le vin, ils déclarèrent ne pas vouloir marcher à l'ennemi s'ils laissaient derrière eux des nobles suspects et ils se portèrent à l’hôtel-de-ville pour qu’on leur livrât huit nobles emprisonnés à l’évèché. Le maire de Saint-Dié, Bareth, refusa, mais la colère des mutins alla croissant et ils se précipitèrent sur l’évèché pour en arracher les détenus. On put heureusement faire s'enfuir ceux-ci à temps. Les révoltés se vengèrent en pillant l'évèché. Mais l’un des prisonniers, Hugo de Spitzemberg, aneien commandant de la garde nationale de Saint-Dié, fut rattrapé à quelque distance de la ville. La bande, de plus en plus échauffée par le vin et la fureur, se jeta sur lui dès qu’il parut en ville. Malgré les efforts de la municipalité,
de la garde nationale, de l’évêque lui-même, on le traîna par les rues de Saint-Dié, l’accablant de coups et d’outrages, jusqu’à la Croix-de- Périchamp où, fatigués de frapper et de crier, les bourreaux mirent fin au supplice du malheureux Hugo en l’égorgeant. Puis, chargeant son cadavre sanglant sur un chariot, ils le promenèrent en triomphe dans la ville jusqu’à sa maison, qu’ils mirent au pillage. La nuit seule mit fin au carnage.
Mais le lendemain, 2 septembre, la rage des rebelles n’était pas apaisée. Surexcités encore par le vin qu’ils avaient bu en quantité dans les caves d’Hugo, ils dévastèrent la maison où ils avaient pris la veille tous les objets précieux. La maison de l'ex-constituant, Thibault de Menonville, l’un des détenus évadés la veille, fut également livrée au pillage, ainsi que plusieurs autres. Mais la fureur des insurgés allait trouver un nouvel aliment. Un officier des canonniers de la garde nationale, Ribeaucourt, qui leur avait tenu tête la veille, était allé chercher à la rescousse les habitants des villages voisins. Arrêté à Senones, on le ramena enchaîné à Saint-Dié. L'arrivée du contingent du district de Bruyères calma un peu les violences des insurgés. Mais quand, le 3 septembre, une charrette escortée de gendarmes parut, ramenant Ribeaucourt, les rebelles envahissent l'hôtelde-ville, en arrachent Ribeaucourt, le frappent, le blessent et finissent par l’immoler à la même place où Hugo avait expiré l’avant-veille. On ne sait à quelle extrémité les insurgés se seraient encore portés &i la venue du contingent du district de Rambervillers, renforçant celui de Bruyères, n’avail pas permis de les maîtriser. Le représentant Guyardin accourut d’Epinal, mais lorsqu'il parvint à Saint-Dié, tout était fini et les contingents réquisitionnaires étaient descendus en Alsace. ;
D’incessantes demandes de blé, de vin, venaient écraser le département déjà si pauvre. Il y satisfaisait dans la mesure du possible et recevait à cet égard les félicitations du Comité de salut public. Mais il était épuisé et la famine le menagçait à son tour. Les craintes d’invasion ne diminuaient pas et l’arrivée de Saint-Just et de Lebas à Strasbourg n'avait fait que surexciter le sentiment patriotique. La Convention venait de décréter le gouvernement révolutionnaire, supprimant les administrations départementales. Les représentants du peuple, B. Faure et Foussedoire, vinrent dans les Vosges surveiller l'exécution de cette mesure et épurer les autorités.
Le passage du représentant Balthazar Faure dans les Vosges ne fut signalé que par la révocation de plusieurs fonctionnaires suspects.
Arrivé le 25 novembre 1793 à Epinal, après un séjour à Mirecourt, il y resta près d’un mois. C’est pendant son proconsulat que le directoire du département fut dissous, en vertu de la loi sur le gouvernement révolutionnaire. Dubois, dernier procureur-général-syndic, et Quinot, dernier président, cessèrent leurs fonctions, le 29 frimaire, an IT. (19 décembre 1793). La nouvelle administration nommée par Faure s’installait aussitôt ; Dubois en faisait partie.
C’est presque à ce moment (4 brumaire — 25 octobre 1793), que les Vosges donnèrent un bel exemple de civisme qui pour ne pas avoir l’éclat d’une action héroïque sur un champ de bataille, n’en mérite pas moins d'être conservé pieusement et cité aux jeunes générations. Deux voitures de fourrages étaient impatiemment attendues par l’armée du Rhin; les chevaux manquaient pour les trainer. C'est alors que seize citoyens de Saulxures, pères de famille, s'attelèrent à ces voitures, firent 22 lieues, sous une pluie continuelle, par le froid, dans des chemins montueux et après quatre jours de fatigues, atteignirent Colmar où le représentant Hérault de Séchelles et les Jacobins colmariens leur firent un accueil chaleureux. La gra vure popularisa leur exploit et Hérault de Séchelles signala le fait à la Convention qui le fit consigner dans les Annales, et leur vota des remerciements. À quelques mois de là, (ventôse an II — mars 1794) cinq habitants de Ramoncharap se rendirent à Vesoul pour chercher 45 quintaux de froment desti 1és à l’armée, les portèrent à Colmar et revinrent ensuite au pays ayaat fait environ 65 lieues. Comme pour Saulxures l'acte de civisme des gens de Ramonchamp fut inséré dans les Annales de la République.
Après le départ de Faure, le représentant Foussedoire arrivait à Epinal, le 5t janvier 1794. Le rôle de Foussedoire fut encore plus effacé que celui de Faure; il prononça bien quelques destitutions et fit emprisonner quelques suspects, mais rien de plus. C’est pendant son passage dans les Vosges que s’établit le culte de la Raison. Le 8 février, la cathédrale de Saint-Dié était transformée en temple de la Raison ; il en fut de même de l’église d’Epinal., Quant à l’évèque Maudru, déposé de son épiscopat, il était alors prisonnier à Paris; il ne fut libéré qu'après la chute de Robespierre et revint de suite à Saint-Dié.
La fête de l’Etre-Suprème fut célébrée à Epinal avec une certaine pompe, le 20 prairial (8 juin 1794). La victoire de Fleurus donna lieu à une fête toute spontanée autour de l’autel de la Patrie. Quelques jours plus tard, le 44 juillet, la fète de la Fédération se fit conformément au programme adopté, mais sans entrain.
La mort de Robespierre et de ses partisans ne fit pas sensation dans les Vosges. Une adresse élogierse fut envoyée à la Convention pour la féliciter « d’avoir terrassé le tyran. » La vie politique surchauffée depuis deux années dépérissait de langueur ; les séances du club des Jacobins d’Epinal étaient de moins en moins suivies. Le représentant Michaud (du Doubs) qui arriva à Epinal en octobre 1194, galvanisa l'esprit public et le 16 novenbre 1794 il reconstitua sur de nouvelles bases la société des Jacobins. Mais, après son départ, l’indifférence règna de plus belle et le 18 juin 1795 (30 prairial an IIT) Île club des Jacobins d’Epinal rendait son dernier soupir.
La mission du représentant Bailly (143 décembre 1794) ne fut pas plus terrible que les précédentes. Il réintégra en fonctions quelques agents destitués comme suspects, accorda plus de liberté au clergé; avec lui, l’ère révolutionnaire était bien close. La Convention ellemème le constatait en abrogeant le gouvernement révolutionnaire.
Un nouvel accroissement de territoire pour les Vosges se fit à ce moment; Rothau, Schirmeck et sept autres communes qui avaient fait depuis 1790 partie du Bas-Rhin, furent rattachées au département des Vosges et y formèrent un canton du district de Senones. (24 février 1795).
Le directoire des Vosges se reconstitua peu après avec Dieudonné pour procureur-général syndic. L'œuvre de l’administration con:ista uniquement à réparer les brèches de toute nature que la tourmente avait causées. Les routes avaient particulièrement souffert ; on y employa les prisonniers de guerre et elles furent vite en bon état Le bien-être renaissait. L'ordre était partout rétabli. II n’y a guère à noter à cette époque qu’une émeute qui éclata à Luxeuil et à Fougerolles dans la Haute-Saône et que plusieurs gardes nationales des Vosges contribuèrent à comprimer.
La Convention pouvait être fière de l’œuvre immense qu’elle venait d'accomplir en trois années à travers les plus terribles, les plus tragiques événements que l’on puisse voir.