CHAPITRE X
SoMMarRE : Le Directoire. — La place des Vosges, à Paris. — L'Empire. L'invasion de 1814. — La Restauration.
L'élection des députés des Vosges aux deux nouvelles Assemblées, le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq-Cents, inaugura le gouvernement du Directoire. On sait qu’en sus des députés du département, les Vosges avaient à élire un tiers supplémentaire d’anciens
conventionnels qui devaient entrer dans la composition des Assemblées. L'élection se fit à Epinal le 11 octobre 1795. Poullain-Grandprey, Perrin, Fricot, Balland, Bresson, Souhait, conventionnels sortants, furent réélus ; on leur adjoignit Dieudonné Dubois, l’ex-procureurgénéral syndic, et Lepaige, l’ex-président du tribunal criminel. Quant à la liste supplémentaire des conventionnels, les électeurs portèrent leurs choix sur les membres les plus modérés de la Convention : Cambacérés, Merlin de Douai, Boissy d’Anglas, Mollevaut, Lanjuinais, Barras, Siéyés, Bailly, Cherrier, Lesage, Henry Larivière, Génissieu, Carnot, Baudin et Couhey.
Le même corps électoral élut les cinq administrateurs du département, parmi lesquels Dieudonné ; il élut aussi les 22 juges du tribunal civil du département. François de Neufchâteau était nommé commissaire du directoire près l’administration départementale et occupa ces fonctions jusqu’en 1797 où il les quitta pour devenir ministre de l'Intérieur, puis directeur de la République.
Les élections de l’an V (9 avril 1797) envoyèrent siéger pour les Vosges au Conseil des Cinq-Cents, Poullain-Grandprey, membre sortant des Anciens, et François Haxo; sur le refus de ce dernier, Delpierre jeune, l’ancien membre de la Législative, fut élu. En l'an VI, Perrin fut réélu membre du Conseil des Anciens. Richard (Nicolas-François-Joseph) président du tribunal criminel et Panichot, furent élus députés au Conseil des Cinq-Cents. Enfin, les élections de l'an VII firent entrer au Conseil des Cinq-Cents, Delpierre aîné, et à celui des Anciens, Dieudonné. |
Le coup d’Elat du 48 brumaire an VIII (8 novembre 1799) fut accueilli avec faveur dans les Vosges, comme dans toute la France. Le Consulat de Bonaparte commençait. Avec lui, le département des Vosges vit s’implanter une nouvelle administration. Il reçut à Epinal un préfet, Desgouttes, ancien commissaire de Genève près la République française ; il eut Nicolas Welche pour secrétaire général ; les 10 districts se fondirent en 5 arrondissements qui eurent chacun à leur tête un sous-préfet, sauf l’arrondissement chef-lieu dévolu au préfet. Les municipalités furent modifiées. Une nouvelle organisation
judiciaire supplanta l’ancienne ; on vit un tribunal civil par arrondissement, avec tribunal criminel pour le département et tribunal d’appel à Nancy. Ces changements s'accomplirent sans la moindre résistance. Le département des Vosges cessa d’être une personnalité politique et désormais n’est plus qu'une unité muette dans la main du premier Consul qui va bientôt devenir Empereur.
Avant d’abdiquer cependant son existence politique, le département des Vosges mérite, par un bel acte de dévouement patriotique, la première place entre tous les départements français et le droit d'inscrire son nom sur une des places de Paris. A la veille de la campagne de Marengo, Bonaparte, faisant à la France un puissant appel d'hommes et d'argent, décidait qu’un concours était ouvert entre tous les départements pour savoir celui qui aurait payé la plus forte partie de ses contributions et fourni le plus promptement son contingent. Celui qui obtiendrait le premier rang aurait bien mérité de la patrie et donnerait son nom à la principale place de Paris, (17 mars 1800). Ce fut le département des Vosges qui sortit vainqueur de ce patriotique tournois; son nom fut donné solennellement à la place Royale (21 septembre 1800) et pour la troisième fois, depuis moins de dix années, le département des Vosges avait « bien mérité de la patrie. »
L’épopée impériale se déroula loin des Vosges et si le département y participa par l’envoi de ses conscrits, son territoire ne fut témoin d'aucun des mille faits d’armes de cette époque. Tandis que plusieurs de ses enfants, comme le maréchal Victor, duc de Bellune, les deux généraux Buquet, s’illustraient sur les champs de bataille, que d’autres de ses fils, le général Roussel, le général Marion, le général Salme versaient leur sang et mouraient pour la France, l’un en Prusse, l’autre en Russie, un autre en Espagne, le département des Vosges se consolait de l’anéantissement des libertés publiques par les incessants progrès de son industrie. Les Te Deum que l’on chantait aux victoires impériales, plusieurs visites de l’impératrice Joséphine à Plombières, le passage rapide d’un général aux broderies étincelantes, ou de quelques grognards de la Grande Armée, l’internement à Epinal et Saint-Dié des prisonniers de guerre espagnols, c’est tout ce que connut le département des Vosges des splendeurs napoléoniennes. Î avait vu, par le Concordat de 1804, supprimer son évéché de Saint- Dié; c’est la seule faveur qu'il obtint de Napoléon. Il apprécia du moins les bienfaits de la paix avec les deux préfets qui, sous l’Empire, succédèrent à Desgouttes. Le premier fut Lefaucheux que les Vosges élurent au Corps législatif; l’autre fut l’ancien conventionnel Himbert, baronisé par Napoléon et qui avait cousu à son nom la particule de Flégny. Himbert était encore en fonction en 1814 quand les horreurs de la guerre firent leur réapparition dans les Vosges. Ce n’est qu’aux jours de détresse, au lendemain des sanglantes défaites de Leipzig, que les légions de Napoléon viennent fouler le s0l
vosgien et que l’on songe à évoquer le patriotisme endormi de ces vaillantes populations. Déjà une partie de sa garde nationale mobilisée avait formé la 17° cohorte et fut incorporée au 139+ de ligne qui fit les dernières guerres de l'Empire.
C'est à la fin de décembre 1813, que les armées alliées passèrent le Rhin à la poursuite de Napoléon. Celui-ci avait confié la défense des Vosges à un Vosgien, le maréchal Victor, mais il ne lui laissait que des forces insuffisantes pour un aussi vaste terrain. Aussi Victor dut-il se concentrer en arrière des cols qui donnent entrée dans les Vosges. Il plaça à Baccarat son infanterie et la division de cuirassiers du général Milhaud; à Raon-l’Etape, l'infanterie du général Duhesme et la division de cavalerie légère du général Piré avec de l’artillerie à cheval. Le général Lhéritier, avec une division de dragons, couvrait Saint-Dié; le général baron Cassagne, commandant la subdivision des Vosges, occupait Epinal avec quelque infanterie et de la cavalerie. C’est du Haut-Rhin, par le col de Bussang, que les armées alliées pénétrèrent d’abord dans les Vosges en suivant la vallée de la Moselle. Les Cosaques de l’hetman Platow éclairaient la marche ; derrière eux venait le corps d'armée wurtembergeoïis sous les ordre du prince royal de Wurtemberg, tandis que le corps bavarois du général de Wrède prenait le col de Schirmeck et la vallée de la Fave pour arriver directement sur Saint-Dié.
Une troupe de 120 partisans conduite par un patriote, Nicolas Wolff, arrêta les progrès de l’invasion à Rothau (6 janvier 1814) que venaient d’évacuer les derniers dragons du maréchal Victor. Avec sa poignée d'hommes, il arrêta tout un jour les Bavarois qui remontaient la vallée de la Bruche et leur tua beaucoup de monde. Furieux de la résistance, les alliés donnèrent l'ordre d’incendier tous les villages du Ban-de-la-Roche; ce ne fut que grâce aux démarches du pasteur Oberlin auprès de Schwarzemberg que cet ordre sauvage ne fut pas exécuté.
On était du reste dans une ignorance absolue de la marche de l’ennemi; dans la nuit de Noël, on l'avait cru déjà aux portes d'Epinal et la panique s'était emparé des fidèles qui assistaient à la messe de minuit. Ce n’est que le 4 janvier 1814 qu’un détachement de cavalerie, lancé en pointe par le général Cassagne, trouva le contact avec l’avant-garde ennemie, aux environs de Rupt. Le petit cscadron français, après avoir vainement sabré, fut fait prisonnier ; le général Cassagne en conclut qu'il n’était que temps d’évacuer Epinal s’il ne voulait pas y être pris comme dans une souricière et il en partit
immédiatement. Deux jours après, le 7 janvier, la tête de colonne des Cosaques entrait dans Epinal par la route de Remiremont ; le gros de la colonne survint peu après, traversa Epinal et alla camper sur le plateau de la Madeleine, à l’extrémité du faubourg de Nancy.
Le lendemain, les Cosaques allaient continuer leur marche lorsqu'ils furent asaillis brusquement, le 9 janvier, par les généraux Rousseau et Duvignau avec une brigade d’infanterie et quelque cavalerie. Les Cosaques reculèrent, mais les chasseurs à cheval du colonel Faudoas les traquèrent jusqu’à l'entrée d’Epinal et les forcèrent à s’enfuir précipitamment. Dès le {1 janvier, les Cosaques revenaient, appuyés par tout le corps d'armée wurtembergeois. Les Français battirent aussitôt en retraite dans la direction de Nancy, mais à Igney ils trouvèrent un parti de Cosaques qui voulaient leur couper la retraite. Un vif combat s’engagea à la suite duquel les Français parvinrent à se frayer un passage, après avoir causé quelque dommage à l'ennemi. Le soir même, le prince de Wurtemberg eut la plaisante idée de faire le siège du château d’Epinal démantelé depuis 1670. On le vit à la tête de ses braves Wurtembergeois donner sérieusement l’assaut à cette forteresse imaginaire et il put à loisir s’y couronner de faciles lauriers. Le préfet Himbert de Flégny, le secrétaire général Welche, le maire d’Epinal, de Launoy et d’autres notabilités furent faits prisonniers et emmenés en Allemagne. Châtel et Charmes furent occupés en même temps. Le même jour également, le général Lhéritier refoula les avant-postes bavaroïs jusqu’à Sainte-Marguerite, mais le général de Wrède survint avec le gros des Bavarois, repoussa sans peine les dragons, puis attaqua Saint-Dié que défendait la division Duhesme. La brigade du général bavarois Deroy obligea le général Duhesme à repasser la Meurthe avec de grosses pertes, et pénétra dans Saint-Dié; le général Deroy fut grièvement blessé pendant ce combat. Le colonel Treuberg qui lui succéda repoussa les Français de Saint-Dié et tandis que le général Duhesme opérait sa retraite par Saint-Michel, sur Rambervillers où il fut recueilli par la division de
dragons du général de Briche, les Bavarois lanctrent des avant-gar-
des dans la direction de Raon-l’Etape et dans celle de Bruyères. La
cavalerie de Briche bouscula en avant de Rambervillers des nuées de
Gosaques, que le capitaine de gendarmerie Dardenne avait déjà, à Ay-
doilles, avec quelques cuirassiers et des paysans armés de faux, cul-
buté dans la matinée. Mais la retraite du général Duhesme le con-
traignit à se replier. L'approche des Wurtembergeois sur son flanc
droit le décida à reculer jusque Nancy où il rencontra l’appui du ma-