CARACTÈRE GÉNÉRAL DES HABITANTS
Quelle que soit l’origine ethnique de nos compatriotes, il est certain que le climat, le sol, le milieu dans lequel ont vécu de nombreuses générations ont du exercer une grande influence sur l’esprit des habitants des Vosges et en déterminer la caractéristique dominante. Obligé pour vivre de lutter contre l’âpreté du climat, la rudesse de la terre, le Vosgien n’a pu développer chez lui les brillantes qualités de l'imagination. Le département n’a produit que peu de poètes et d’artistes ; les beaux-arts, la poésie, sont un luxe qui ne s’épanouit que là où le nécessaire est depuis longtemps assuré; c'est sur les riants rivages de la Méditerranée, sur les bords fleuris des fleuves du midi et du centre de la France que la poésie éclot spontanément d’un sol fortuné, au milieu de populations favorisées auxquelles les dieux ont donné des loisirs. Mais les Vosgiens ont eu en partage le rude labeur qu’impose un ciel peu clément, et, avant de chanter, il a fallu vivre; au prix de quels travaux et de quels sacrifices ! Moins heureux que leurs concitoyens du Midi, nos robustes paysans des Vosges sont un peuple de fourmis, non de cigales harmonieuses, et leurs artistes et leurs poètes, Claude Gelée, Gilber, ne sont devenus grands que paêce qu’ils les ont quittées et ne leur
appartiennent que de loin; le peintre s’est formé à Rome où il a passé la plus grande partie de sa vie ; le poète qui se place, du reste, bien au-dessous du peintre, appartient à la partie comtoise du département.
Une race qui ne s’est pas fait un nom dans les beaux-arts ou la . littérature proprement dite, pourrait du moins avoir produit des orateurs, car l’éloquence est la fille de la liberté, et les montagnards ont toujours aimé l’indépendance ; nous devons cependant reconnaître cette infériorité momentanée au point de vue de l’éloquence, j'entends la grande éloquence, celle que l'imagination élève et anime, car bien de nos compatriotes ont démontré leur aptitude à discuter les affaires publiques dans les assemblées politiques et, actuellement, plus d’un Vosgien tient vaillamment un rang élevé parmi les hommes qui débattent à la tribune parlementaire les grands intérêts du pays.
En revanche, notre pays a fourni à la Lorraine et à la France des jurisconsultes distingués, des érudits, des hommes d'Etat, des administrateurs habiles, de vaillants chefs d’armées. Ainsi l'imagination a du céder la place à la raison, et d’autres qualités nous ont été accordées en compensation de celles qui nous étaient refusées. Dans leur ensemble, ce sont plutôt des qualités de résistance que d’initiative. Le Vosgien est plus patient qu’audacieux, plus résistant et tenace qu'aventureux ; cependant, quand la culture intellectuelle a développé ses facultés, il sait parfaitement distinguer le but qu'il veut atteindre, combiner ses moyens d’action et poursuivre son entreprise avec vigueur et opiniâtreté. 11 semble que son esprit d'initiative soit à l’état latent et ait besoin pour se développer d'une impulsion extérieure.
Le Vosgien a le caractère gai sans être expansif ; sa bonne humeur vient de sa bonne constitution et de son tempérament robuste ; c’est celle du soldat qui compte sur sa bravoure et marche avec un juvénile entrain au-devant de l’ennemi. Notre compatriote ne prodigue pas sa foi et ses promesses à celui qu’il ne connaît pas. Est-ce de la méfiance ? N'est-ce pas plutôt un sentiment de dignité personnelle et la manière d’agir d’un homme qui, voulant s'engager sérieusement, entend ne s’engager qu’à bon escient ? Tous ceux qui connaissent les Vosgiens s'accordent à reconnaître leur probité, leur droiture et leur loyauté en affaires.
Il n’existe dans le département aucun préjugé, aucune prévention de supériorité à l’égard des habitants des départements voisins ; tous les Français et tous les étrangers amis de la France y sont également
bien accueillis. Mais c'est suriout quand il s’agit d’affirmer son patriotisme en recevant des militaires de passage que le Vosgien est passé maître. Depuis la « bonne Jehanne » jusqu’au maréchal Victor, jusqu’à ces jeunes soldats qui tiennent d’une main si ferme le drapeau de la France dans l’extrème Orient, que de Vosgiens ont passé par l’armée; beaucoup comme engagés volontaires, par pur amour du métier militaire! Le régiment leur laisse des souvenirs impérissables, et il est rare que des paysans ou des ouvriers causent un peu longtemps sans se rappeler à un moment donné leurs années de garnison, leurs jours de combats. Aussi, quelle fête, quand, dans nos villages paisibles et reculés on entend le bruit du tambour et la voix claire du clairon ! Comme on s’empresse autour du régiment qui passe, comme on est heureux si l’on est appelé à le loger et à le garder pour quelque temps. Ce n’est pas pour les Vosges qu'a été faite la loi sur les logements militaires, car tout soldat est un hôte qui apporte la joie au foyer et pour lequel rien n’est trop abondant ou trop bon. Malgré les charges qui pourraient résulter pour les populations des passages de troupes devenus plus fréquents depuis la guerre de 1870, le soldat est resté plus populaire que jamais, et toujours le bien accueilli.
À ce sentiment de dignité personnelle que nous avons signalé plus haut, le Vosgien joint une grande simplicité d’allures et de langage. Il ne cherche pas à en imposer et il ne s’en laisse pas imposer ; se présentant tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, il ne tient pas à être admiré en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas. De là une grande facilité dans les relations sociales, surtout à la campagne, où le riche n’a pas d’autres besoins que le pauvre, vit presque comme lui, travaille autant, avec.cette seule différence qu’il n'attend pas sa subsistance de son gain journalier.
Ces sentiments de sociabilité se manifestent surtout à l’occasion des calamités publiques : qu’un incendie éclate, qu’une inondation menace une vallée, tout le monde porte secours de sa personne et contribue de sa bourse à indemniser les victimes du sinistre. Les souscriptions publiques pour les œuvres patriotiques ou philanthropiques s'organisent avec une facilité dont on a quelquefois même abusé,
Au village, on vient en aide par mille moyens à la famille qu’un malheur a privée de ses ressources; on lui prête des semences, des instruments d’agriculture, on laboure ses terres, et tout cela se fait sans bruit, sans grandes phrases. Les pauvres veuves auxquelles la
mort d’un mari n’a laissé pour toute richesse que des enfants en bas âge, peuvent, grâce à cette corvée amicale, conserver et exploiter leurs terres jusqu’au jour où la petite famille, devenue grande, pourra administrer son bien et se rendre à son tour utile à ceux qui l'ont aidée dans des jours difficiles.
Le Vosgien est bien loin d’être indifférent aux idées religieuses et de rester étranger aux pratiques du culte ; mais là encore se montrent ces qualités de discrétion et de mesure qui sont une des caractéristiques de la race; chez nous, l'habitant des campagnes tient à avoir une belle église, c’est une question d’amour-propre, il va à la messe par raison, par habitude, parce qu'il estime qu’il n’a rien que de sain à y apprendre, parce qu'il faut donner le bon exemple à ses enfants et qu’un peu de religion n’a jamais fait de mal à personne; mais il souffrirait difficilement autour de lui des habitudes dé dévotion outrée ou des pratiques absorbantes; la ménagère peut aller à l’église mais non y rester, et c’est surtout dans nos villages que l’on aime à répéter que travailler c’est prier ; de même, le prêtre est respecté et aimé s’il se montre attaché à ses devoirs et s’il sait comprendre ses paroissiens ; il a affaire à une population dure au travail, de tempérament sage et mesuré, à laquelle il ne faut pas demander les élans d'un mysticisme que, même aux époques de grande ferveur religieuse, on a rarement trouvés chez elle. Ne pourrait-on pas, en effet, faire cette observation piquante que les Saints, chez nous, ne sont pas très nombreux, et qu’à part les élus des temps primitifs, les Romaric et les Goëry, le bienheureux Pierre Fourier est le seul modèle de très grande piété qu’aient produit, dans les Vosges, les temps modernes ? Certes, il y a une excellente moyenne de personnes sincèrement religieuses dans notre département; mais ce n’est pas la patrie des âmes emportées dans une mystique exaltation. Le campagnard vosgien demande aussi à son curé de rester à l’ombre du sanctuaire; il respecte en lui l’homme qui parle de Dieu, de la vertu, du devoir, l’homme qui sait conseiller, consoler et raffermir, mais il ne l’écouterait pas lui parlant politique ou lui indiquant ses votes.
Aux grandes fêtes, les tièdes eux-mêmes vont à l’église, et parmi ces fêtes, il en est une que l’on célèbre dans les Vosges avec une piété grave qui ne le cède en rien à celle du Parisien, pourtant si vantée, lorsqu'il s’agit de pleurer et de visiter les morts. Le deux novembre est pour nos campagnes un véritable jour de deuil : partout, et dès le soir de la Toussaint, les cloches sonnent l'office des morts pendant toute la nuit et se répondent d’un village à l’autre en invitant les vivants d’aujour-