TOME 1V
d’hui à songer à ceux qui les ont précédés dans la vie et qu’ils rejoindront demain. Les anciens buts de pèlerinage autrefois renommés dans le pays n’ont pas été abandonnés pour ceux plus modernes et plus éloignés. Des troupes de pèlerins se rendent tous les ans à Mattaincourt, au tombeau du bienheureux Pierre Fourier, à Notre-Dame de Sion, à Saint-Nicolas-du-Port, à Notre-Dame de la Brosse, près Bains. Ces pèlerinages locaux se font sans bruit, sans ostentation, sous la seule impulsion de la tradition et des sentiments religieux. À Jeuxey, près Epinal, le 28 août, on célèbre la fète de saint Guérin, à laquelle viennent assister un grand nombre de cultivateurs qui prient le saint pour la conservation de leurs bestiaux auxquels ils donnent à manger du pain qu'ils ont fait bénir.
Un autre trait saillant du caractère du Vosgien c’est son amour du travail. Le voyageur qui parcourt la montagne et qui remarque un pré bien entretenu, bien nivelé et irrigué, clos d’une enceinte de pierres, ne se doute pas par quel patient labeur ce résultat a été obtennu. Des roches de granite couvraient une partie du sol, la pente était irrégulière, l’eau s’écoulait torrentueuse ou croupissait stagnante; pas d’autres productions que des joncs et quelques maigres herbes ; le paysan s’est mis à l’œuvre, il s’attaque à la roche dure, la démolit à l’aide du pic et de la mine, les gros morceaux sont vendus pour être taillés et employés dans les constructions, les plus petits donnent des pavés, ceux qui n’ont pas de valeur sont utilisés pour le nivellement du terrain ou placés à sa bordure; puis, d’un coup-d'œil infaillible et sans le secours d’aucun instrument, le propriétaire calcule et dirige la pente des eaux qui vont fertiliser le terrain défriché. Effectué par des mains mercenaires, un tel travail, qui est souvent l'affaire de plusieurs années, serait ruineux, mais le paysan ne regarde pas à sa peine et ne fait pas le compte de ses journées.
Mais dans la montagne, ni dans la plaine, la nature ne suffit au travail de l’homme et beaucoup de nos compatriotes cherchent dans les usines leur gain de chaque jour. Là encore, ils montrent leur amour du travail et leur esprit de conduite. Les grèves sont très rares parmi les ouvriers de fabriques; elles ne se produisent que localement, amenées par des questions spéciales de salaires et de règlements, et en dehors de l’action de meneurs étrangers au pays.
Un gain laborieusement acquis ne se dissipe pas facilement, aussi le Vosgien est-il économe et ménager de son bien; il aime à placer ses économies dans des entreprises locales de la valeur desquelles il puisse se rendre compte par lui-même. Dans ces dernières années,
bien des gens, à la campagne surtout, s'étaient laissé séduire par les belles promesses des prospectus et des lanceurs d’affaires étrangers au pays; mais la leçon reçue a profité et le rentier qui ne veut pas faire emploi de ses fonds en immeubles recherche, malgré la modicité du revenu, des valeurs de tout repos. Les opérations des 5 caisses d'épargne du département et de leurs 23 succursales peuvent nous donner une idée des habitudes d'économie de la population. Au 31 décembre 1884, le nombre des déposants a été de 91 sur 1.000 habitants ; la moyenne par livret étant de 444 fr. 65, alors que la moyenne générale de la France est de 4921 fr. 55. Ces chiffres représentent en nombres ronds, 15 millions et demi de francs à l’avoir de 37,000 déposants. Si le département dépasse la moyenne comme importance du livret, il ne vient qu’au 49° rang si l’on considère le nombre de livrets eu égard à la population. Quant à la caisse nationale d'épargne, le montant des versements, en 1886, s'élève à la somme de 4,653,966 fr. 21, et le nombre des livrets à 4,594. La proportion des sommes versées par {,000 habitants, est de 3,997 fr., et la proportion des livrets pour le même nombre d’habitants est de 11.10, ce qui classe notre département au 8° rang dans la moyenne générale de la France.
Nous compléterons autant qu’il nous est possible la physionomie du Vosgien en ajoutant qu’il a l'habitude de compter sur lui-même plutôt que sur l’aide d’autrui. Ce sentiment est habituel chez tous les habitants de la campagne qui vivent plus ou moins isolés et n’ont pas à leur portée les ressources en tous genres que la civilisation a entassées dans les villes; mais dans certaines parties des Vosges, la dissémination des habitations a encore augmenté cette disposition naturelle. Non-seulement dans la montagne proprement dite, mais dans les Faucilles, dans les cantons de Xertigny, Bains, Plombières, il existe, loin des agglomérations, une quantité de maisons isolées ; à on ne peut compter beaucoup sur l’aide des voisins, il faut bien que chaque famille cherche à se suffire à elle-même; et, non-seulement elle se suffit, mais souvent elle envoie des essaims d'ouvriers au dehors. La sobriété et la dureté au travail du journalier vosgien sont hautement appréciées dans la Franche-Comté, par exemple, qui trouve dans nos compatriotes des faucheurs infatigables et des moissonneurs qu'aucun effort ne peut lasser.
Comme tous les Français, le Vosgien qui a émigré à l’intérieur ou à l'étranger a conservé le culte du foyer natal et il retourne le plus souvent mourir au pays. Mais, en attendant le jour heureux qui le
ramènera au milieu de ses amis d'enfance, quel bonheur pour lui quand il peut recevoir un compatriote et causer longuement avec lui du village ou de la petite ville, dont on a toujours présent au cœur le cher souvenir!
Grâce à ces solides qualités, le Vosgien a su se faire dans la race lorraine un caractère particulier et s’y créer une place des plus honorables. A force de labeur il est même parvenu à transformer une partie de son pays ; celle qui semblait devoir rester ingrate et déshéritée, vouée à la misère et à la chétive existence, est devenue en peu de temps la plus riche. Là où la terre a manqué, l’homme s'est trouvé pour tout créer ; il a su profiter des cours d’eaux si nombreux dans la montagne, il a bâti des usines, et grâce à son activité, les vallées humides de Plainfaing, de Saulxures, de Granges, etc., sont devenues des villages peuplés, riches et éclairés. Tous les jours s’accomplit une conquête de ce genre et tous les jours c’est quelque population besoigneuse que des hommes d'intelligence et d'activité arrachent ainsi à la misère et rachètent par l’industrie et le travail. A ee combat pacifique ne manqueront pas de sitôt les soldats, et l'on ne peut que s’en féliciter dans l’intérèt du pays comme de la France: qu’une pareille énergie s’éveille partout et l’on sera étonné de tout ce que notre patrie y gagnerait en ressort et y trouverait de profit.