CHAPITRE III
SowmMarRE : Le duc René II et Charles-le-Téméraire. — Varin Doron à Bruyères. — Reprise d'Epinal. — Bataille de Nancy,
Avec le duc René II commence la période brillante du duché de Lorraine, attachante parfois comme un roman, palpitante comme une tragédie, grandiose comme une épopée. Les derniers jours où le pauvre petit duché se débat sans cesse contre son puissant et avide voisin, le roi de France, les ruses, les généreuses révoltes, tout cela forme un ensemble animé, saisissant, varié, où les tableaux les plus terribles succèdent aux scènes riantes et aux épisodes fertiles en intrigues diplomatiques. Nous n’en pourrons tracer qu'un rapide résumé (1). |
Tout au début du règne surgissent les grandes figures de Charlesle-Téméraire et de Varin Doron, cet humble paysan de Bruyères qui délivra son pays, comme, il y avait un demi-siècle, Jeanne Darc avait sauvé la France, comme peu d’années auparavant Jeanne-Hachette l'avait fait sur les murs de Beauvais.
On pense bien que les incessants combats entre les armées lorraines et bourguignonnes ne faisaient qu’exciter les esprits et devaient engendrer tôt ou tard une lutte de plus vastes proportions. L’avènement au trône ducal d’un jeune prince inexpérimenté, tel que René, parut à l’ambitieux duc de Bourgogne, Charles, l’occasion favorable pour se saisir de ce pays de Lorraine qu’il convoitait depuis si longtemps et où il ne possédait que quelques villes enclavées dans le réseau serré des places de Lorraine. Il feignit d’abord de l’amitié pour le duc René, conclut avec lui un traité d'alliance, dont il profita pour glisser dans les places des gouverneurs de son choix. Mais René ne fut pas long à s’apercevoir du piège où il était tombé et se retourna du côté du roi de France. Louis XI l’accueillit avec empressement, mais, en maître fourbe qu'il était, lui laissa croire qu’il lui promettait son appui effectif contre le duc de Bourgogne. Fort de ce puissant concours et de promesses identiques de l’empereur d’Allemagne, Frédéric IV, et des princes ses voisins, René déclara incontinent la guerre à Charles-le-Téméraire (1475). Après quelques suc-
(t) Voir le bel ouvrage de M. d'Haussonville : Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, 4 volumes in-#.
— 964 — cès, des revers considérables vinrent accabler René. Un des corps d'armée lorrains fut placé à Epinal sous les ordres du comte de Vaudémont et dut défendre le passage de la Moselle contre l’armée bourguignonne, forte de 50,000 hommes, qui s’avançait avec le duc Charles à sa tête. Le duc René eût pu tenir tête à cette redoutable armée s’il avait reçu de Louis XI les secours qu'on lui avait promis, mais le roi de France fit la sourde oreille et, sans refuser positivement, n’accorda au duc de Lorraine que de faibles subsides. Il fallut que René affronta presque à lui seul le choc bourguignon. C’est de Flandre que partit Charles et c’est par Briey qu’il pénétra en Lorraine ; il descendit aussitôt dans les plaines qui avoisinent la Haute-Moselle, s'empara de Mirecourt sans résistance; de Charmes, après une vigoureuse résistance de la garnison qu'il eut la cruauté de faire pendre en entier, pour venger un petit échec subi à Rugney, de Dompaire et de Châtel. Il lui fallut neuf jours pour contraindre Epinal, que défendaient des compagnies gasconnes, lorraines et allemandes. Charles-le-Téméraire fit dans Epinal une entrée solennelle, entouré de tous ses seigneurs, de toute son armée et exigea des habitants le serment de fidélité.
Bientôt tout céda devant lui, l’armée de René était en pleine retraite; les petites places fortes que l’on avait décidé d’évacuer ne l’étaient point et immobilisaient une garnison insuffisante pour les protéger, mais dont la présence à l’armée en rase campagne eut été des plus utiles. Aussi toutes ces villes se rendirent sans ombre de résistance : Neufchâteau, Châtenois, Bulgnéville, Darney, Arches, Remiremont. Saint-Dié se soumit, et moyennant rançon évita le pillage et l’occupation. Seules, les villes de Bruyères et de Raon-l’Etape tinrent tête aux envahisseurs. Leur courage leur coûta cher, d’ailleurs; leur sort était fatal, et après une valeureuse résistance elles durent capituler et leur impitoyable vainqueur les livra à un complet pillage. Enfin, en novembre de la mème année 1475, Nancy ouvrait ses portes aux Bourguignons. La Lorraine entière était conquise, et Charles fixait à Nancy la nouvelle capitale de ses états qui s’étendaient dès lors des confins de la Hollande aux environs de Lyon, et dont la Lorraine formait à peu près le centre.
L'occupation de la Lorraine par les Bourguignons n’alla pas toutefois sans encombre, et le pays n’était pas aussi soumis qu’il en avait l'air. Bruyères fut des premiers à secouer le joug étranger. « Un gros bonhomme » comme le dépeint la Chronique de Lorraine, qui demeurait en face de l’église de Bruyères, avait remarqué que les Bour-
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guignons se rendaient à la messe à une certaine heure et qu’à ce moment leur défaut de vigilance les livrait à un coup de main habilement préparé. Ce gros bonhomme était Varin Doron. Sans hésiter, il courut à Strasbourg, où le duc René s'était réfugié, parvint à le joindre, lui peignit la situation, et sut si bien le convaincre de la possibilité de reconquérir son duché que René lui confia, sous les ordres du capitaine Harnexaire, une compagnie de lansquenets allemands qu'il avait à sa solde. En deux jours, ils franchirent la distance qui sépare Bruyères de Strasbourg et se dissimulèrent dans un bois voisin. Quand minuit sonna, Doron les introduisit dans sa maison, et le lendemain, lorsque les Bourguignons furent en prières, Harnexaire les entoura et, par intimidation et menaces, il les obligea à se rendre ainsi que ceux qui étaient enfermés dans le château. La troupe se répandit ensuite aux environs, et en peu de temps Saint-Dié, Arches, Remiremont et tout le terrain avoisinant furent débarrassés des Bourguignons et rentrèrent dans l’obéissance du duc René. Celui-ci, en reconnaissance, anoblit le bon bourgeois de Bruyères et le nomma à perpétuité sergent des prévôtés d’Arches et de Bruyères (1476). La même année, les Bourguignons tentèrent de reprendre Bruyères. Mais la garnison et les habitants, soutenus par les villageois de Laveline, repoussérent leurs attaques. René anoblit toute la population de Laveline pour son patriotique dévouement. Il y a encore aujourd’hui des descendants des gentilshommes de Laveline.
À la même époque, des compagnies lorraines venues de Vézelise surprirent, à Poussay, la garnison bourguignonne de Mirecourt et, après l’avoir battue et décimée, la jetèrent dans le Madon; quelques débris purent regagner Mirecourt et s’y renfermer.
Leur position à Mirecourt était, du reste, si aventurée dans un milieu hostile et pressée vivement par les Lorrains, que le gouverneur d'Epinal pour les Bourguignons, Amet, reçut l’ordre de dégager Mirecourt. Un capitaine nommé Hugo fut chargé de l'opération. Mais lorsqu'il arriva sous les murs d’Epinal avec les partisans bourguignons, il en trouva les portes fermées, et les bourgeois spinaliens, tourmentés déjà par la famine, obtinrent du gouverneur que ces troupes n'entreraient pas à Epinal et qu’elles se borneraient à occuper les faubourgs d’Ambrail et de Rualménil. Par humanité, cependant, les habitants d’Epinal leur portèrent des vivres. Mais tandis que, pleins de quiétude, les Bourguignons séjournaient là, le capitaine Harnexaire, qui battait l’estrade aux environs, rassembla en toute hâte une troupe de cavaliers et, la nuit venue, fondit à coups de canon sur le
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faubourg d’Ambrail et égorgea tous les ennemis qui s'y trouvaient, Les autres troupes, des Anglais pour la majeure partie, s’enfuirent du faubourg de Rualménil et allèrent chercher asile à Nancy, près du gouverneur bourguignon en Lorraine, le comte de Bièvre.
Quelques jours après, des troupes lorraines s’avancèrent vers Chätel, vers Charmes, vers Bayon, et livrèrent de petits combats. Dans un de ces combats, près de Socourt, les gens de Châtel tuèrent quelques hommes aux Lorrains et emmenèrent des prisonniers. À cette nouvelle, Collignon, de Ville-sur-Illon, baïlli des Vosges, marcha contre Bayon, qu’il enleva d’assaut (août 1476) et battit les Bourguignons jusque sous les murs de Châtel, dont les murailles l’arrétèrent.
Ces incessantes alertes fatiguaient l’armée bourguignonne et rendaient l'espoir aux Lorrains. D'autre part, Louis XI, effrayé des agrandissements de Charles-le-Téméraire, s'apercevait de la faute qu’il avait commise en ne soutenant pas efficacement le duc René. Heureusement pour lui que Charles, emporté par sa fureur guerrière, était allé batailler contre les Suisses et qu’il venait de subir à Granson et à Morat deux désastres d'où son armée sortait bien amoindrie et découragée. Enfin René sortait de son apathie ou plutôt de l’abattement produit par la défaite et rêvait de reprendre son duché. L'espoir renaissait à la vue des exploits de Varin Doron et d'Harnexaire. Mieux avisé, Louis XI, qui poursuivait avec une inflexible tenacité le plan de ses prédécesseurs pour créer l’unité fran çaise, créait contre Charles le-Téméraire une ligue dans laquelle entraient les Suisses, tout fiers de leurs récents succès, et allait aider Fené à reconquérirses Etats. Enhardis par les bruitsqui circulaient, les habitants d’Epinal voulurent, eux aussi, chasser leur garnison. René, prévenu à Strasbourg du dessein des bourgeois spinaliens, réunit une petite armée de gentilshommes et de fantassins que la ville de Sirasbourg mit à sa disposition. 1] remonta la vallée de la Bruche, traversa les Vosges et, par Rambervillers, se dirigea sur Epinal. Pendant ce temps le bâtard de Vaudémont marchait également sur Epinal. Il était arrivé en avant de Golbey quand ses éclaireurs lui amenèrent un messager de Charles-le-Téméraire qui allait annoncer aux Spinaliens la prochaine visite du duc Charles. Il jeta le courrier à la Moselle et, sans perdre une minute, Vaudémont chercha à faire sa jonction avec René. Après avoir traversé la Moselle au Saut-le-Cerf, Vaudémont rencontra René sur la côte Saint-Michel. Les deux troupes continuèrent leur marche sur Epinal, s’avançant en bel ordre, trompettes et tambourins en tête. Dès qu'elle fut en vue des remparts, la
garnison bourguignonne vit bien qu’elle ne pouvait tenir; le gouverneur alla offrir à René les clefs de la ville et le 8 septembre 1476, à la date qu’il avait assignée, René IT fit son entrée dans Epinal avec une grande pompe militaire, au son des cloches et du canon du château. Sommé de se rendre, le commandant du château ne se fit pas prier : René II se conduisit en adversaire généreux et laissa les Bourguignons libres de partir avec leurs bagages, en conservant toutefois leurs chefs comme ôtages. Au milieu des transports de joie, il reçut le serment de fidélité des bourgeois d'Epinal, serment que ces braves gens avaient si bien tenu par avance, sous la domination bourguignonne. Le duc René les remercia avec effusion; puis, heureux d’avoir remis le pied dans son duché, il s’occupa de reprendre le reste. Il retourna à Strasbourg pour préparer une tenta üve de ce côté,
Moins d’un mois après il avait groupé ses forces et marchait sur Nancy. Dès le mois d'octobre 1476, Nancy lui ouvrait ses portes. Mais Charles-le-Téméraire, averti de ces faciles succès, accourait à marches forcées. Sans attendie d’être remis du double échec que lui avaient infligé les Suisses, il avait ramassé en hâte ce qu’il avait pu trouver de ses soldats et au moment où René reconquérait sa capitale la présence de Charles était déjà signalée à Neufchâteau. Pendant qu’il y séjournait, plusieurs de ses cavaliers furent faits prisonniers grâce à un stratagème du bâtard de Bulgnéville, qui les aîtira dans cette ville. Mais bien que pressé de venger cet affront, Charles poursuivit sa marche sur Nancy, où il arriva le 25 octobre. L'armée du duc René semblait s'être évaporée. Le duc, en effet, était allé quérir des renforts et il avait réparti ses troupes dans différentes garnisons : Epinal, Mirecourt, Bruyères, que commandait toujours le vaillant Harnexaire, Saint-Dié, Remiremont, Arches. Ces troupes ne restèrent pas inactives ; Vautrin de Wisches, qui commandait à Epinal, faisait de fréquentes sorties aux environs et eut de nombreuses rencontres avec les troupes bourguignonnes. Celles-ci étant venues piller jusque sous les murs d’Epinal, Vautrin dirigea une expédition contre Fontenoy-le-Château, où il défit complètement l’ennemi.
Cependant Nancy tenait toujours, encouragée dans sa résistance par les messages du duc René, qui annonçait son arrivée prochaine à la tête des Suisses. Un de ses courriers, Suffren de Baschi, fut pris et pendu par Charles-le-Téméraire. René riposta en ordonnant de tuer sans pitié tous les prisonniers bourguignons; ce qui s'exécuta auœitôt à Epinal. Cette mesure inspira la terreur aux troupes de
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Bourgogne. Tandis que les Suisses s’avançaient, les lroupes lorraines se rassemblaient et convergeaient vers la plaine, entre Varangéville et Saint-Nicolas-du-Port, et au jour dit elles défilaient devant le duc René (4 janvier 4477), heureux de montrer sa puissance aux Suisses, ses nouveaux alliés.
Le lendemain 5 janvier, devait voir se lever pour la Lorraine l'aurore de la délivrance. La neige tombait à gros flocons ; il faisait froid, les ruisseaux étaient gelés. Les troupes du duc marchèrent réso. lument contre le camp bourguignon qui s’étendait devant Nancy. Revêtues de la double croix de Lorraine, leurs colonnes s’avançaient pleinesde confiance. La rencontre fut courte et terrible. Dans la mèlée, le sire de Beaumont, châtelain de Saint-Dié, se trouva face à face avec le duc de Bourgogne. D'un coup de lance il le renversa de cheval, puis, le duc s'étant relevé, il le frappa au bras et à la cuisse, et comme Charles se débattait encore, le vaillant guerrier lorrain, d’un seul coup de son épée, lui fendit le crâne. Ainsi périt, à l’âge de 38 ans, Charles-le-Téméraire, digne du surnom que lui donne l'his toire, digne de la triste fin qu’il rencontra. Avec lui périt le duché de Bourgogne, et par sa mort resplendit pour de longues années le duché de Lorraine. Son cadavre, horriblement mutilé, ne fut retrouvé que plusieurs jours après, à demi enfoui dans un étang glacé, couvert de cadavres amoncelés.
Le règne de René IT, René-le-Victorieux, ne fut plus troublé par les guerres pendant les trente années de règne qu’il eut encore. Ce qu’on ignore généralement, c’est que ce fut par lui et dans les Vosges, à Saint-Dié, que le Nouveau-Monde, récemment découvert par Christophe Colomb, reçut le nom d'Amérique. Une lettre du Florentin Améric Vespuce (Amerigo Vespuci), adressée au duc René et imprimée à Saint-Dié en 1507, lui donne pour la première fois ce nom que l'usage a consacré.