LES COMITÉS DE SURVEILLANCE
On a vu que durant le dernier trimestre de 1793 le Comité de surveillance révolutionnaire avait joué un rôle prépondérant dans l'application du régime de la Terreur.
En 1794, ce rôle s'accrut encore. Les autorités régulières n'ayant pu mener à bonne fin l'anivre de la « régénération populaire », le Comité ne se contenta plus d'être un inspirateur ; il exécuta lui-même ses décisions, et régla souverainement toutes les affaires du département. Les Directoires et les municipalités ne restèrent chargés cpie des questions de pure administration, de telle sorte que nous pourrons sans inconvénient étudier à part, dans le chapitre suivant, leurs vicissitudes depuis le décret du 4 décembre 1793, qui diminua la compétence des Directoires, jusqu'à la réaction thermidorienne, qui brisa l'omnipotence des Comités jacobins.
Avant d'exposer la lutte violente que poursuivit le Comité bruntrutain contre la persistance des traditions rauraciennes, il est bon de sonder l'état d'esprit des habitants du Mont-Terrible, au début de 1794.
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officiels coinino celui (jir.idressîi alors le District de Por- '•<• l'spiit
reidi'iiy nu (loinih' de sûi-eh'' i^éii(''rîdc, a(in de lui annoncer l'envoi d "une assez, gi'ande (juanLilé de dons palrioliques (ii-enle-(juatre paires de souliers, quatre cent sept paires de bas el huit cent vingt-neuf chemises). Une partie de ces articles, disait le rapport, avait été achetée avec le produit des vases précieux < qui servaient à faire les libations de nos druides et à célébrer un culte intolérant» ; les cloches avaient été métamorphosées en canons « qui portaient l'épouvante et la mort dans les rangs des vils satellites des tyrans» ; les femmes et les filles « s'étaient disputé à l'cnvi le plaisir de fournir du vieux linge et une quantité considérable de charpie » (1)...
Il ne faudrait pas non plus tirer des conclusions abusives de l'attitude conciliante de certaines religieuses de Porrentruy (2). Seize Ursulines prêtèrent le serment civique (3) et renoncèrent à leurs pensions « pour fournir aux frais de la guerre » ; elles déclarèrent même à la Convention que « tout ce qu'elles sentaient à son égard était si fort au-dessus de tout ce que le langage des hommes pouvait exprimer, que leur plume, même en se servant des termes les plus énergiques, ne peindrait jamais efficacement les sentiments qui les animaient (4) ! » Mais
(1) District de Porrentruy, Corresp.
(2) Pour les religieuses réfractaires, V. p. il4.
(3) Il ne s'abaissait plus d'ailleurs, comme pour les prêtres, d'adhérer directement à la Constitution civile du clergé.
(4) Heg. duDép., 10 janvier (Copie de la lettre des Ursulines) ; Pro-
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CIIAIMIUF, Vil
cette générosité et cette phraséologie prouvent simplement que les pauvres femmes (jui y souscrivaient voulaient éviter (le j)lus grands maux en aoce[)tant une constitution qui s'imposait. De même si les Hospitalières finirent par prêter elles aussi le serment, et par orner leur bonnet du ruban tricolore, ce Fut pour accomplir le premier de leurs devoirs : soigner les malades, qui affluaient à Porrentruy (1).
En réalité, le sans-culottisme faisait si peu d'adeptes qu' « il était pour ainsi dire impossible de prendre les jurés ailleurs que parmi \es fanatiques (2) ». Au point de vue religieux, en particulier, ses progrès étaient insensibles au point qu'on put entendre tinter l'Angelus en pleine Terreur et que plus d'un citoyen, au sortir du club, entra à l'église pour y égrener son chaj)elet (3) ! Jamais on ne renonça à l'exercice du culte : profitant de la proximité de la frontière, les prêtres réfractaires continuèrent à exercer subrepticement, — sinon officieusement, — leur apostolat, et lorsque leur ministère vint à manquer, on
cès-verbal de la Convontion, 7 février, p. 88, même lettre avec 16 noms de religieuses.
Une Annonciade écrivait le même jour à la Convention : « Délivrée par l'heureuse réunion de ce pays à la généreuse République française des chaînes qui me privaient de la société des hommes, l'abandon de ma pension est un faible témoignage du désir qui m'anime de contribuer par tout ce qui dépend de moi à la consolidation de la sainte liberté » {Beg. du Dép., iO janv.).
(1) Rcg. (h la munie. ^n° 71,13 mars. — Une seule religieuse, vieille et infirme, refusa le serment. On ne l'inquiéta point.
(2) Voir p. 110, note 5.
(3) Lettre d'un avocat de Delémont, 21 décembre 1793,
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nlln h nellel.\y nssistor aux offices, fniro baptiser les enfanls cl IxMiir les fiano(''s(l). Le jXMiple, en un mol, comme Trerivil (lopin ler^janviei* 1791, ne clianii^ea point « l'état d'IirbrUMncnl » ipii lui lendail insn[)portahle non senlo ment riir(''lii>i()n, mais encore tonte atteinte portée an catholicisme romain (2).
La conduite des huit prêtres jureurs n'avait rien d'ailleurs de très édifiant : le curé de Courtedoux inscrivait son nom avec celui de sa servante sur le tableau noir des mariages (3) ; celui de Porrentruy, Andermat, réclamait du district un traitement quadruple sous prétexte qu'il desservait quatre paroisses à la fois... (4). D'autres assermentés l'imitaient, insouciants de la réprobation publique.
Pour se convaincre de ce que nous affirmons sur l'état de l'opinion, il suffit de parcourir les protocoles des assemblées communales de janvier 1794. Dans la seule vallée allemande de la Birse, trois villages (5) refusèrent les lois françaises « attendu qu'on ne leur avait pas tenu la promesse du libre exercice de la religion » et sept autres villages déclarèrent« ne les reconnaître qu'autant qu'elles
(1) Les moines venaient eux-mêmes administrer les malades.
Le département annonça au ministre de l'intérieur, le 20 février, qu'il n'y avait plus dans le Mont-Terrible aucun prêtre « dans le cas d'être déporté » [Police civile, Cultes, n° 25).
(2) Lettre de Copin qui se démet de sa charge de juge de paix {Police civile, Cultes, n'*-25).
(3) Corresp., III, janvier 1794, lettre envoyée de Porrentruy,
(4) Bur. de comptât, n» 26, 2, 5 et 19 juillet 1794.
(5) Alscbwiller, Scluinenbuch et Oberviller
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ne loucheraient pas à la religion, cL qu'on la ferait desservir par des prêtres reconnus par le Siège catlioli<{ue et romain (1). » Même mentalité en Ajoie, ce qui amenait l'agent national de Porrentruy à écrire le 29 janvier au Comité de Salut Public : « 11 serait dangereux d'établir un Comité de surveillance dans chaque commune en conformité de la loi ; les patriotes seraient bientôt victimes de cette surveillance qui ne serait en majorité composée que d'aristocrates (2). » Le district se plaignait, de son côté, que « les aristocrates étoutTassent les patriotes (3) », et le tribunal révolutionnaire déclarait « que le peuple des campagnes, en se réjouissant de ne plus payer la dîme, conservait imperturbablement son goût pour les chapelets (4) ».
Le représentant Bernard, de retour à Porrentruy au début de janvier 1794, avait bien compris la situation. « La majorité des citoyens se regardant comme étrangère aux Français », il avait commencé par suspendre la formation du ti-ibunal criminel (5) et par faire venir de nombreux fonctionnaires des départements voisins (6). Quant aux indigènes jugés assez « purs » pour rester investis d'une fonction publique, ils durent « se rendre à leur poste à
(1) Arch. Nat., F'^IU,
(2) Corresp. de l'ag-ent national.
(3) District de Porrentruy, no 26, 23 janvier 1794.
(4) Lettre du 12 février.
(5) Arrêté de Bernard organisant une Commission révolutionnaire, {Arch. Nat., AF.II, 951, 7 janv. 1794).
(6) Voir plus loin, p. 129.
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peine d'être regardés comme lélVaclaires à l.i loi » ; leur |)remier soin sérail « d'enterrer Ions les signes extérieurs du culte », car les maires et agenis nationaux des communes où Tun de ces signes subsisterait encore a[)rès trois jours, seraient impitoyablement arrêtés (1).
Deux puissants instruments, réformés et perfectionnés, agissant l'un par la propagande, l'autre par la terreur, aideraient du reste le Comité révolutionnaire à mater l'insurrection permanente des consciences : la Société montagnarde et le tribunal révolutionnaire.
Nous savons que depuis le 1 décembre 1793, jour où i^ioséiytisme
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le Comité de Salut Public avait ordonné aux sociétés •"'jntagnardo. populaires de s'épurer elles-mêmes, elles'étaient devenues (( le foyer tout à fait pur et très ardent de la démocratie » (2). La (( Société populaire républicaine et montagnarde » de Porrentruy, séante en l'église des Ursulines, ne faisait point exception. Composée de citoyens « tous trempés au fer chaud du Père Duchene », elle remplissait de son mieux son rôle d'éducatrice du peuple (3). Dans un journal patriotique, » Le montagnard du Mont- Terrible » (4), lu chaque décade par les agents nationaux,
(1) Heg. du Dép., 41 janv.
(2) F. A. Aulard, Hisl. polit, de la Révol. franc. ^ p. 349.
^3) Avant l'épuration ordonnée le 4 décembre, elle avait déjà joint ses délégués à ceux des clubs des départements voisins pour aller régénérer la ville de Strasbourg [Arcli. jVat.^W II, 49, 20 nov. 1793, cité par Taine, Origines, 111, p.î^328).
(4) Nous en possédons quelques exemplaires de février et de mars 1794.
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elle comnienlait ses propres décisions, par exemple la nomination d'une commission de citoyennes chargée de raccommoder les mauvaises chemises... PJle apprenait le moyen d'exlraiie le salpêtre nécessaire aux républicains u pour vivre libres et vaincre >>. Elle glorifiait les mesures généreuses de la Convention envers les nécessiteux, et reproduisait les adresses qu'elle envoyait aux législateurs pour les louei* « d'avoir bien mérité du genre humain » (1). Parfois même, elle entretenait les rauraciens de politique étrangère, et trouvait alors, pour leur inculquer riiorreur des émigrés, des accents tragiques dont cette lettre à Barthélémy donnera une idée : « La nation helvétique, notre amie, notre alliée, notre sœur, notre aînée en Révolution, pourrait-elle un instant relâcher les liens qui nous unissent à elle ?... Apprends donc qu'à Soleure des agents français ont été vexés, injuriés par des monstres que la France a vomis de son sein. Les émigrés y étalent le luxe le plus insolent ;... ils s'y abreuvent de notre sang et de nos larmes... Les hochets de la tyrannie, les cordons et les croix y sont en vénération... Que la Suisse expulse ignominieusement cette horde vagabonde, en attendant le jour oij l'Europe indignée, semblable h la mer en courroux, vomira au loin cette écume impure... C'est dans les antres caverneux des tigres et des panthères qu'ils doivent trouver un asile ; c'est là qu'ils doivent disputer leur pâture aux animaux
(1) Voir en particulier son adresse relative au décret sur les hommes de couleur, Procès-verbal de la Conv., 17 fév. 1704, p. 350.