‹ Le département du Mont-TerribleChapitre 19 sur 42 · RÉVOLTE LATENTE CONTRE LA DOMINATION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

RÉVOLTE LATENTE CONTRE LA DOMINATION FRANÇAISE

(septembre 1794-octobre 1795).

Ni la législation coercitive concernant les denrées, ni la situation misérable faite aux rauraciens par la conscription, n'avaient cessé avec la Terreur; on peut même dire qu'elles s'étaient aggravées, de telle sorte que les ruines nouvelles accumulées dans le Département avaient dû rendre bien vaines, aux yeux de la masse du peuple, les réparations de Thermidor.

Des hivers rigoureux, des étés trop secs, des G:elées tar- Accroissement

" ^ ^ do, la misère

dives et des orages dévastateurs avaient accru la disette publique.

autant que l'abandon forcé de la terre, et des mesures extrêmes semblaient nécessaires pour mettre au moins un peu d'égalité dans le dénûment. Certains expédients, comme celui d'exiger des fermiers qu'ils payassent en nature leurs impôts et leurs anciens canons, n'avaient abouti à rien : les intéressés avaient invoqué l'abolition de la féodalité pour conserver leurs laitages et leurs pièces de bétail. La loi du (( maximum » n'avait point facilité la vente des denrées, soit à cause de l'inertie complaisante des

autorités municipales, soit à cause des fraudes et des dissimulations. Les règlements sur les marchés publics étaient restés lettre morte. Au milieu du chaos général, comment aurait-on pu d'ailleurs assurer l'exécution de mesures aussi contraires à la nature des choses ? Réglementa- L'administration départementale ne renonça pas ce-

tion inquisito- .

riaie : son pendant à réaliser 1 impossible, et les mois qui suivirent impuissance.

Thermidor coïncidèrent justement avec un redoublement d'arrêtés inquisiloriaux. Le 4 septembre 1794, les négociants en grains durent déclarer à leurs municipalités, sous peine de confiscation, les quantités et qualités de grains achetés et vendus, ainsi que le lieu et le jour de Tachât et de la vente ; les municipalités en rendraient compte, chaque décade, aux procureurs-syndics des districts. Des commissions spéciales furent alors créées pour recenser les provisions que renfermaient les greniers, dénombrer les têtes de bétail (1), et dégager ainsi les responsabilités officielles. Armés d'inventaires plus ou moins exacts et partiaux, les administrateurs ne reculèrent devant aucune contrainte, allant jusqu'à ordonner aux communes d'apporter dans les quarante huit heures au marché de la ville une quantité de grains proportionnelle à leurs ressources présumées, sous peine de voir la force armée procédera l'opération (2).

(1) Dans le District de Delémont, ce recensement donna le total suivant : 823 chevaux ; 206 poulains ; 3.087 bœufs ; 3.292 vaches ; 1.587 veaux ; 333 génisses [Police civile, 21, 28 sept.).

(2) Arrêté du District de Porrentruy du 11 novembre. — Bonfol,

SITUATION î:CONOMI(,)rK, MlLlTAinK KT FtKMr.lKUSE 1G9

Va) 179."), nK^inc nprrs rrpnrnlion de Hnilly, la si! nation iK^ s';nnrli()ia point. Le T) février, le District de Porrenii'uy nvail drcidéque tout grain serait envoyé aux Halles jusqu'à ce ([u'elles fussent approvisionnées pour deux mois ; cjue les maires, officiers municipaux et agents nationaux qui refuseraient d'exéculer intégralement cet ordre, seraient tenus en état d'arrestation jusqu'à ce que leurs communes eussent versé le contingent exigé (1). L'excès de rigueur de ces menaces, — autant que le dénOment réel des habitants, — les ayant rendues absolument stériles, les nouvelles autorités y renoncèrent, et se bornèrent à acheter des grains hors du Département à l'aide d'un emprunt forcé qui produisit 200.000 livres. Le résultat fut le suivant : le 20 avril, le Directoire annonça que sur les 5,000 boisseaux de blé qu'il avait pu se procurer, 2.000 étaient déjà consommés ; que dorénavant il ne serait plus possible d'en acheter dans les pays voisins (où il revenait du reste à 120 livres le boisseau) ; que par conséquent ce serait aux cultivateurs aisés à subvenir aux besoins de leurs frères malheureux.

On retrouvait donc la liberté... de mourir de misère, car les rauraciens étaient plus incapables que jamais de se passer de secours étrangers. Le District de Porrentruy ayant ordonné, le 13 mars, la réquisition des sons pour nourrir les chevaux des infirmeries militaires, la muni-

par exemple, devait fournir « 200 boisseaux de beau blé et 100 boisseaux de boig-e ».

(1) Approv. des marchés, n° 19.

cipalité s'y refusa, vu que les meuniers mélangeaient le son à la farine, et que les pauvres gens suppliaient (1) qu'on leur distribuât le peu qui en restait ! Nous ne savons si on fit jeûner les chevaux, mais on ne put en tous cas laisser périr d'inanition les centaines de prisonniers autrichiens qui vinrent alors augmenter le nombre des bouches à nourrir. Pour comble de malheur, la récolte ne fournit à peu près que le tiers des grains et légumes nécessaires à la subsistance du Mont-Terrible (2).

Tandis que la disette, ou l'élévation constante du prix de toutes choses (3) multipliait le nombre des indigents, la Commission des secours publics n'envoya même point au Département les fonds nécessaires au paiement des pensions nationales (4), et prodigua des trésors de sen-

(1) Beg. de la Munie, n° 7i .

(2) Pour les 19.000 habitants du District de Porrentruy, — le plus fertile, — on récolta 37.000 quintaux de grains, alors qu'il en eût fallu 96.000 pour nourrir ses 19.000 habitants.

Voici quelques autres chiffres en quintaux du tableau de recensement : épeautre ; 31.814 ; orge, 2.058 ; méteil, 2.790 ; blé, 401 ; lentilles, 31 ; pois, 154 ; pommes de terre, 22.740 [Police civile^ u° 52, 22 août 1795).

(3) En 1795, le prix de la livre de viande monta ainsi sûr le marché de Porrentruy : janvier, 2 fr. 50 ; février, 3 fr. 00 ; mars, 4 fr. 50 ; avril, 6 fr. 00 ; mai, 8 fr. 50 ; fin mai, 10 fr. 00 [Appr. des marchés, n» 19).

(4) Le 14 avril 179G, alors que ces pensions s'élevaient à 59.000 fr. par semestre, le Département n'avait reçu de la Commission que 18.120 livres {Bur. de comptai)., n° 26).

Les vieux serviteurs du prince, malgré les promesses qu'on leur avait faites, n'avaient à peu près rien obtenu : « Ces vieillards ont supporté les horreurs de la plus affreuse indigence, — avait écrit le Département au ministre des finances le 23 décembre 1794 ; ils

SITUATION kconomivll;, milhaiiu-: kt hkligiklse 171

sihilih' (loni rllo ne rompril point Fironie : a Faites bénir la C-onvenlion, — ('criN it-cllc an Dislrict In 1 1 avril 17% en Texhorlant i\ céléhrer dii^ncmcnt la Fôtc tin Malheur, — faites bénir la Convention j)ar les paisibles habitants (les eanipaij;nes ; recueillez les larmes précieuses cpie vous ferez couler : c'est le plus beau tribut que nous puissions offrir aux représentants du peuple (1) ! »

Si on ne leur avait demandé que ce cruel tribut ! Mais Af^gravation

(les cliargfs

la misère grandissante n'avait point arrêté le cours des militaires, réquisitions. En avril 1795, le District de Porrentruy dut fournira lui seul 30.000 quintaux de foin, autant de paille et 5.000 sacs d'avoine ; sur les tableaux suivants de répartition, la Convention inscrivit le Mont-Terrible pour des sommes sans rapport avec ses ressources ; les réquisitions de chevaux et voitures, en particulier, devinrent écrasantes : le 2 juin, le Département eut à réunir d'un coup soixante charriots à quatre chevaux pour le transport des vivres militaires ; en septembre, il y eut à la fois 127 de ces attelages en service dans le district de Delémont, ce qui amena les administrateurs à écrire au Comité de Salut Public : « La plupart des cultivateurs préfèrent vendre leurs bestiaux, plutôt que de les occuper

ont été réduits à prendre la besace pour mendier leur pain, — ou, ne pouvant sortir à cause de leur caducité, ont éprouvé toutes les horreurs de la famine. )>

Avant la Révolution, les 49 pensionnés du prince qui vivaient encore recevaient 11.721 livres par an, plus 1.14G boisseaux de froment, 708 d'epeautre et 220 mesures de vin {Ibid., Reg . de corresp.].

(1) Ibid.

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à des réquisitions qui les ruinent et les empochent de cultiver leurs fonds (1). »

Le tribut du sang, lui aussi, achevait d'éj)uiser les forces vives de la population. A Tarmée, le bataillon du Mont-Terrible, amalgamé à la 48<' demi-brigade d'infanterie, conquérait le premier rang pour la désertion (2) ; dans le pays, on échappait à la conscription par tous les moyens, en se cachant, en passant la frontière, et surtout en se faisant délivrer un certificat de maladie par quelque officier de santé. Le 27 mai 1795, Merlin de Thionville, en mission à l'armée du Rhin, s'en plaignit avec indignation au Département, et décida que tous les jeunes gens exemptés seraient visités de nouveau parle chirurgien en chef de Strasbourg ou ses délégués ; la gendarmerie arrêterait dans la décade tout conscrit qui ne présenterait pas de papiers en règle (3). Mais cela ne fit que donner à l'émigration une effrayante extension ; le 25 août, parmi les 10.000 habitants du district de Porrentruy, trois cents jeunes gens avaient abandonné leurs foyers, et compromis non seulement la levée militaire,

(1) District de Delémont, Reg. du Bureau de la guerre, 2 septembre 1795,

(2) « Etat et signalement des individus qui ont lâchement abandonné les drapeaux. ..)\ Parmi les bataillons signalés sur ce tableau, seuls ceux de la Marne, du Var et des Bouches du-Hhône (267) ont un nombre plus fort de déserteurs.

Le 29 novembre 1795, le général Méquillet écrivait encore au département du Mont-Terrible de faire rejoindre une quarantaine d'hommes de son bataillon qui s'étaient enfuis {Police milit., n°» 3 et 30).

(3) 76ic/., n° 9.

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mais oncore Icsiirgcnls irnvauxdc la campapjne. « Laissez siii* SCS champs avides, — s'ccria le Dislricl dans un ra[>poii désespère au Comité de Salut I^ublic, — cette jeunesse peu propre aux travaux guerriers, qui ne sait cl ne veut manier que le soc de la charrue, la hache et la fauix. » Vaincu, à la (in, par ces raisons, le (Comité « coidia à la sagesse et au patriotisme des administrateurs^ le soin de prendre à cet égard (sauf pour les villes), le parti le plus utile à la République (1) ».

L'horreur des « travaux guerriers » avait également rendu infructueux les efforts du Département pour organiser la garde nationale. Au mois de juin, tout citoyen de 18 à 60 ans, non désigné pour la conscription, avait reçu Tordre de se procurer un uniforme, et de se rendre au jour fixé dans T « Allée des Soupirs », — au pied du vieux château, — où Ton procéderait à l'inspection. A Porrentruy, quelques dizaines de souffreteux s'étaient conformés à l'arrêté ; dans les villages, l'abstention avait été générale, le bruit s'étant répandu que le but de l'opération était de « faire marcher aux frontières » (2).

En somme, jusqu'au Directoire, en dehors de l'ouver- ïjf'tour ù la

•* ^ ' tolérance reli-

tare des prisons, la seule satisfaction réelle qui soulagea fànce\ la^pol'opinion publique, fut le retour (retour provisoire et sans gouvernoment cesse contrecarré) à la tolérance religieuse. L^épuration

(1) Arrêté sip^né de Cambacérès, Merlin et Daunou {Police milil., n 3, 25 août et 18 sept. 1795).

(2) Plaintes du procureur-syndic du district au Département Police milil. ^ n^ 22, 14 juillet).

central.

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post-thermidorienne mil lin à la vente des églises, au travail scandaleux des experts chargés de décider si les tableaux sacrés seraient brûlés, aliénés, envoyés au Muséum de Paris, ou cédés à la Société dramatique de Porrcntruy (1). Un certain nombre de « vrais > prêtres, comme l'abbé de Rosé, qui se déguisa en fashionable, vinrent administrer les sacrements et reprendre l'évangélisation de leurs paroisses. A Delémont, on enleva de l'Eglise l'image de la Raison, et Tagent national Pajot écrivit lui-même au curé de Mervelier qu' « il le verrait avec plaisir diriger les habitants de la ville » et répondre à l'appel de la majorité des -fidèles ; Pajot ajoutait bien qu'il (( était entièrement soumis à la puissance et à la volonté de l'Etre suprême (2) w, mais l'emploi de ce terme à la mode n'impliquait nullement qu'il voulait favoriser une autre religion que le catholicisme romain.

Les autorités du Mont-Terrible furent pourtant bien obligées de compter avec la politique du gouvernement central, qui était loin encore d'être favorable à la restauration du culte traditionnel. En vain, le même Pajot avait-il protesté contre la conduite « arbitraire » du « bureau de surveillance sur les frontières de la Suisse», qui réclamait l'expulsion des insermentés ; en vain avaitil invoqué en ces termes énergiques l'intérêt supérieuj*

(1) Mémoires de Nicol, p. 83. — Police civile, n" 27, 25 février.

(2) Arch. Nat., F «c JH, 1, 25 mars 1795.

(3) Observ. de Pajot sur les pièces qu'il envoie au Comité de Législ., 8 et 19 avril 1795, Arch. Nul., F ^c m \^

sniATiox KcoNOMiori:, miliiaiiu- kt i!i:i.i(:ii:rsF-: 175

(le la I lr|)uMi(jiic : « Jo ne soullVirai pas qu'une autorité, non seulenu'iil inutile, mais dangereuse, occasionne des soulèvements dans ce district où les habitants simples et rem[)lis de [)réiugés ont besoin (Tune messe pour être paisibles et attaches à la Républi([ue. Trop souvent on s'est servi du prétexte du bien public, de l'amour de la liberté, pouv exciter des troubles en voulant trop s'occuper des opinions religieuses et des cultes. Aujourd'hui que les habitants d'Alschwiller ont une messe qu'ils ixUixieni goiirmander en Suisse à la faveur des passages, ils crient : Vive la République ! Cà ira ! » Les administrateurs durent malgré tout adopter des mesures qui répugnaient à leurs secrets sentiments.

Le 7 avril, l'ambassadeur Barthélémy avait écrit au District de Porrentruy d'inviter les réfractaires à s'éloigner « par motif de sécurité publique (1) ». La municipalité rédigea en conséquence, le surlendemain, une proclamation ambiguë, dénotant un état d'esprit bien suggestif : « Accomplir le culte ne doit point troubler l'ordre civil... Tout exercice du culte doit être soumis à l'autorité souveraine et législative... C'est le seul moyen de le rendre agréable à Dieu. » Plus positif, le District réclama les clefs des églises, ordonna de dresser l'inventaire de leur mobilier et de le faire vendre aux enchères. — Voilà du moins ce que contenaient les arrêtés officiels. En fait, ils restèrent lettre morte, et ceux même qui les signaient

(1) Arch. Nat., AF III, 82.

favorisaient officieusernenl l'exercice de la religion persécutée : témoin la décision du Conseil général (1) du 29 juin, qui fit droit aux réclamations des citoyens en ordonnant que l'église Saint-Pierre fût « ouverte et rendue à la commune pour y exercer son culte, ...après que la municipalité y aurait opéré les réparations nécessaires ». Les prêtres constitutionnels ne jouissant d'aucune espèce de crédit (2), on voit ce que signifiait une semblable mesure.

Les retours violents de persécution religieuse qui marquèrent les dernières années du siècle perpétuèrent d'ailleurs dans le Mont-Terrible la situation très précaire du culte et des prêtres catholiques. A Porrentruy, ils eurent de fougueux adversaires, comme le capitaine d'artillerie Neigre, — futur baron de l'Empire, directeur général des parcs d'artillerie de la Grande-Armée, et pair de la Monarchie de Juillet (3), alors commandant la place de Porrentruy, — qui pria le procureur général-syndic, le 12 septembre 1795, « de lui faire chasser tous ces gueux (les prêtres), s'il ne souhaitait pas qu'il se formât une nouvelle Vendée ». Menacé de dénonciations, le Département avertit lui-même les municipalités d'avoir à chasser les réfractaires sous peine de recevoir une garnison (4), et

(1) Du Conseil général de la commune de Porrentruy.

(2) Nicol écrivait, le 20 avril 1795, que c'étaient « les plus hostiles à la religion chrétienne »> [Mémoires, p. 86).

(3) Né à la Fère en 1774, général de division le 25 novembre 1813, pair en 1832, mort en 1847.

(4) Police civile, Cultes^ 12 sept.

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dul exécuter le décret du ^f) octobre, — rendu in extremis par In (^onvenlion — (jui exigeait de tous les prêtres le nouveau serment civicpie: de telle sorte que les Rauraciens se virent IVuslrcr des meilleurs bénéfices de Thermidor, et eurent vraiment de sérieuses raisons de ne point prendre encore leur parti de l'annexion.

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