LES RÉSISTANCES POPULAIRES. — LA VENDÉE RAURACIENNE
(juillet-novembre 1793).
Les habitanls du Mont-Terrible rendirent les autorités départementales responsables de tous leurs maux, et leur opposèrent un manque absolu de soumission qui ne devait pas tarder à dégénérer en révolte ouverte.
Ils furent encouragés dans leur résistance par les mu- Lutte du
. . ... p^ Diroctoiio
nicipalites, émanation directe du suiirage universel et (Kp.irtpmfntîii
contre la
interprètes fidèles de l'opinion publique : non seule- Municipalité
de I*orrentruy
ment les macristrats communaux continuèrent la lutte fo^'^enue par
'^ if'S volontaires
contre le parti de Rengguer, comme si la Rauracie était "='tionaux. restée maîtresse de ses destinées, mais ils prétendirent encore que tout, dans leurs villes ou leurs villages, police, justice, finances, religion, ne dépendait que d'eux. Le département défendit avec âpreté ses prérogatives contre ce « fédéralisme » anarchique, et commença par faire sentir tout le poids de son pouvoir à la municipalité de Porrentruy. Le 12 juin, sans tenir compte des complaisants arrêtés pris deux mois auparavant contre les suspects (1), le procureur-général-syndic (Rengguer)
(i)Cf. p. G.
38 CIIAPITHE III
réclama sa destitution, sous le prétexte qu'elle n'avait point exécuté les mesures relatives aux subsistances ordonnées le l*'*" juin (1) : pensant que la menace suffirait, le Directoire se contenta de lancer, le 21 juin, une proclamation blâmant l'inactivité de la municipalité et celle de ses pareilles. Mais le blAinc n'eut pas plus d'elTet que les menaces, et Rengguer, furieux de se voir braver en face, demanda trois cents hommes au général Vieusseux pour assurer Tordre public. Ce fut le signal du désordre, les volontaires nationaux continuant à avoir une propension marquée à soutenir les plus faibles. Les soldats du 5" bataillon du Doubs se montrèrent particulièrement ardents contre le procureur-général-syndic qui les avait d'ailleurs accusés de vols ; leur commandant, Oudin, pénétra, le 12 juillet, au sein du Directoire, pour se faire le porte-parole enflammé de leurs griefs, puis se rendit à la municipalité pour prier le maire Guélatetle conseiller Gigandet de venir perquisitionner avec lui chez Rengguer et consorts. Les magistrats bruntrutains accédèrent à une requête qui retournait si bien contre leurs adversaires les mesures de violence qu'ils avaient prises, et ils furent naturellement suspendus le lendemain.
La lutte entre le Directoire départemental, d'une part, la municipalité et les volontaires français de l'autre, n'en continua qu'avec plus d'acharnement. Le 28 juillet, les officiers francs-comtois envahirent la justice de paix où
(1) Réfj. (hi dép., ï. — Le 13, mômes mesures à l'égard de la municipalité de Saignelégier.
Li:S HKSISTANCKS P0I»ULAI1U«:S 39
ils avaionl cïUi en vain le prociireur-p;(;n6ral-syndic, e(, forcèrenl le inallicureux jiit^e à l'eiidi-e mie décision iiiCaluanle contre le Direcloire; le 29, la immieipalilé se solidarisa avec eux, approuva la conduite de Guélat, et fut dclinilivenient destituée comme res[)0iisai)l(î des scènes de la veille, ce cpii ne l'empêcha point de convoquer surle-champ Tassemhlée communale qui proclama qu' « on resterait armé jusqu'à la mort », malgré l'ordre du département de dissoudre la garde civique, qu'on organiserait, au contraire, de nouvelles compagnies de volontaires et qu'on prierait le général Vieusseux de protéger les citoyens contre toute réaction (1).
Pendant ce temps, le Directoire croyait habile d'ofï'rir Emprisonnemont (If'S
la mairie à un indépendant: l'avocat Oéchaux n'ayant magistrats
^ ^ rehollf's ot des
répondu à ses avances que par un insultant mépris, il suspects. l'enferma au château, le P^ août, et le mit au secret le plus absolu, comme un dangereux criminel ; le conseiller Hans, accusé « d'incivisme et de propos incendiaires », eut le môme sort, ainsi qu'une dizaine de conseillers villageois et un grand nombre de simples citoyens coupables de soutenir la rébellion urbaine (2). On profita en outre de ces incarcérations pour mettre sous les verrous les derniers « aristocrates » qui restaient dans le pays :
(1) Arch. de munie. ^ n" 71, 29 juillet 1793.
(2) liég. du dép.^ I, 31 juillet, 1, 5, 7 août et passini.
A LaufTon, seulement, onze citoyens furent arrêtes et la municipalité entière destituée. L'un des chefs d'accusation était d'avoir enj:^agé les citoyens à ne point assister aux messes des jjrêlres constitutionnels.
CIIAPITRK lU
vingt parentes des anciens officiers de la cour furent condamnées à la réclusion ; d'autres se virent déportées à la citadelle de Besançon (l).
Le District de Remarquons qu'en agissant ainsi les autorités dépar- ^^^ii-onlui^^^ tementales appliquaient les mesures de répression or-
mo'luîigmuds Jo"nées, depuis le 2 juin, par les Montagnards triomphants (2) ; mais, outre que le Mont-ïerrible leur cachait la Montagne conventionnelle, les rauraciens étaient portés à voir dans la Terreur commençante la continuation de la tyrannie triumvirale ; Rengguer était le Robespierre des Girondins de Porrentruy, girondins autrement résolus que ceux de la capitale. Ils ne faiblirent donc point devant les violences de leurs ennemis, et formèrent bientôt une puissante coalition populaire ; le district de Delémont lui-même lança en son nom une proclamation qui eut, croyons-nous, peu d'égales dans l'insurrection girondine de 1793 : « A Porrentruy, entourés d'une jeunesse « libertine » dont ils ont fait leur garde prétorienne, les membres du département dominent en tyrans ; chaque jour voit de nouveaux excès ; chaque citoyen y tremble pour sa vie et sa propriété ; toute cette horde indisciplinée doit être nourrie aux dépens du peuple du départe-
(1) Gomme les sœurs du conseiller intime de Billieux.
(2) Le 28 juin, les administrateurs, dans une adresse à la Convention, « assurèrent la France que si la nature les avait placés dans des défilés, des gorges et des montagnes qui portaient le nom de terribles^ ils l'étaient en efTet aux ennemis de la République » et ils applaudissaient aux décrets « émanés du civisme de l'Assemblée depuis le 31 mai » (Procès-verbal de la Conv., 2 juillet, p. 43).
M:S llKSISTANCnS POI'llLAlI'.l'S 4\
monl à peine en rlal de se suslcnicr lui-nulme... Nous restons sans lois et sans pain (l)î » I^]l les accusations les [)lus précises furent lancées contre le procurcuirgcnéral-syndic, comme jadis au sein des clubs ; elles englobèrent tous les membres du Directoire lorsqu'ils eurent pris la responsabilité des prévarications de I^œngguer en ordonnant aux caissiers publics de lui rembourser tout ce qu'il avait dépensé « depuis sa fuite forcée », c'est-à-dire depuis deux années (2) !
Une nouvelle tournée des représentants en mission à ifs
ropn''S('nt;ints
l'armée du Rhin donna quelque satisfaction aux coura- '" "»'ssion geux protestataires : Cl. H. Laurent, l'ennemi des riches Hcngguer. et des égoïstes, fit contre Rengguer « une sortie que rien n'égalait » et menaça de « casser comme verre » le Directoire entier s'il ne revenait pas à la justice ; Ritter l'appuya (3). Les administrateurs s'en vengèrent en dénonçant de leur côté au Comité de Salut Public l'état lamentable et dangereux dans lequel ils laissaient le département : « On nous annonce, écrivirent-ils le 6 août, l'arrivée sur Huningue d'une force formidable ; les despotes dépeuplent la terre pou nous enchaîner..., et nous sommes sans troupes, sans argent, sans artillerie, sans armes, sans poudre, sans ingénieurs, sans vivres, sans magasins... Sommes-nous abandonnés par nos frères et
(1) District de Delémont, 1,
(2) Voir plus loin, p. 56, d'autres détails sur les prétentions de Rengguer relatives à ses frais de révolution.
(3) Lettre de Belin, procureur-général-syndic du Haut-Rhin à Rengguer, lettre écrite d'Huningue [Républ. flaur.. 1792, 2S juillet).
notre mère commune ? Tout à l'heure nous allons entendre le tonnerre de ces dieux infernaux... Deviendronsnous la proie des prêtes rapaces et sanguinaires ?... Ce peuple, en voulant partager vos dangers, a cru que vous partageriez les siens (1). » ^r ^^f^. ^'" ''^ La véritable « volonté du peuple », un vote crénéral la ()ppc)s!uoMs et ^^^ ^loi's apparaître à tous : le vote sur la Constitution de l/y.3. il est vrai que le nombre des « oui » 1 emporta sur celui des « non » : 1597 contre 1007 ; mais pour quiconque connaît les conditions dans lesquelles se firent les scrutins de l'époque révolutionnaire, cette proportion de deux cinquièmes d'opposants paraîtra énorme. De fait, en juillet 1793, le Mont-Terrible vint au quatrième rang parmi les départements qui comptaient le plus de voix négatives, c'est-à-dire immédiatement après les départements révoltés du Finistère, du Morbihan et des Côtesdu-Nord (2). Et si nous analysons maintenant ces résultats, nous ne pouvons plus douter de leur signification : attachement aux principes de 1789 ; réprobation du régime d'exception et des excès de pouvoir qui violaient ces principes. — Ajoutons : refus de consacrer l'annexion, ce qui explique, avec la crainte des représailles terroristes, et l'obligation de venir voter au chef-lieu de canton, les six mille neuf cents abstentions sur neuf mille cinq votants.
(1) Bureau de comptabililé^ n° 2G, 0 août 1793.
(2) Venaient après le Mont- Terrible, le Mont-Blanc et le Donbs [Arch. Ndt., BlI, 7 ; — Aulard, Hist. polit, do. la /icvoL, p. 310).
LES RKSISTANCES POPULAllŒS 43
Dnils le district de Porrentruy, placé sous la surveillance iiiimcdiate (lu Directoire jacobin, et plus ouvert du reste à rinlluencc lVancaise,Ies opposîuits ne purent guère que s'ahsienir, — ce que fit une bonne moitié des élec« leurs. Les « oui » n'impliquent point des sentimruls renuii'uericns ou favorables au Directoire : ainsi dans le canton de Saint-Ursanne, liostile à l'administration centrale, il n'y eut que] des « oui » ; de môme à Porrentruy, dont le procès-verbal est toutefois suspect, puisque la mention d' « unanimité » n'est appuyée d'aucun chillre. Les « non », par contre, supposent une très grande bardiesse chez les adversaires du parti au pouvoir : à Saignelégier, converti depuis longtemps aux idées révolutionnaires par le curé Copin (1), il y en eut 52 contre 675 « oui » ; à Cœuve 54 contre 169 (2); à Saint- Braix, 247 contre 18(3).
Dans le district de Delémont, abstentionnistes et opposants déclarés furent naturellement plus nombreux : à Gloveliers, canton limitrophe des précédents, 279 « non » répondirent à 92 « oui » ; à Vicques, proche des frontières prévôtoise et soleuroise, 195 citoyens exprimèrent un « non », et 244 un « oui », mais sous la réserve du « main-
(1) Copin fut même élu membre du bureau. Il ne semble pas être resté un partisan bien actif de Rengguer.
(2) Remarquons que les opposants de Cœuve u ne dirent ni oui ni non ».
(3) Arch. Nat.y C. 179, Procès-verbaux des ass. élect.
Pour le nombre des électeurs de chaque canton, nous renvoyons à notre tableau des communes.
tien de la religion et des franchises » et sous la condition que les habitants échapperaient à la conscription, comme les commissaires l'avaient promis. (Juant à la ville de Delémont, le procès-verbal, analogue à celui de Porrentruy, prouve que le foyer d'opposition anti-directoriale qui s'y trouvait ne tendait nullement à soulever la population contre la République elle-même.
Cérthnonies Ces chiffres suffisent à jeter quelque lumière sur le
patriotiques. m • i i tt i • i •
milieu où allait éclater la Vendée rauracienne, et à dévoiler le jeu politique des administrateurs qui osèrent annoncer à la Convention que u tous les ciloijens du département avaient accepté la Constitution avec enthousiasme (1) ». D'enthousiasme, on n'en vit alors que dans les pompes aussi artificielles qu'officielles qui marquèrent certaines cérémonies patriotiques, surtout celles du 14 juillet et du 10 août.
Le 14 juillet, l'acte constitutionnel fut promulgué devant l'Hôtel de Ville en présence de tous les corps constitués, de la société et des troupes, au son de la musique, des cloches et des canons. Le 10 août, rien de plus charmant que la procession minutieusement réglée par le Directoire : « Toutes les jeunes demoiselles, avaitil arrêté le 6 août, seront habillées en vestales, c'est-àdire en blanc, les cheveux épars, couronnés de fleurs et ornés de rubans tricolores, tenant en main des guirlandes de fleurs... Les jeunes citoyennes, auxquelles se-
(1) Procos-verbal de la Conv., 29 juillet 1793, p. 336.
Les résistances popuLAinES 4h
roiil remis des exemplaires imprimés des hymnes patrioli([ucs, clKUilcronl lors(|u'ellcs y seront invitées, et le corlèi>;e répétera ce relVain (1). » Hicn de [)his enllnmmé que les harangues auxquelles préludèrent ces chœurs de vieri^es : << Mort aux tyrans ! s'écria le maire de Delémont, guerre aux chûteaux, paix aux chaumières, union, concorde, et fraternité, voilà les mots que les Franç;ais prononcent au milieu même des ombres de la mort ! » Le commissaire des guerres Tabouret fut plus original : « Les Fran^-ais ne sont heureux que de la jouissance commune, bien différents de ces corbeaux qui ne font que croasser lugubrement dans le limon impur du marais de la servitude... Constitution républicaine! Le voilà, ce grand mot qui électrisa tant d'âmes le 10 août 1792, et qui depuis un an produit plus de miracles que n'en comporte une mensongère légende, l'ouvrage d'un fou, l'évangile d'un million d'imbéciles!... Vous eussiez été de nouveaux Noë, vous Lafayette,Dumouriez,si (2)... Mais quoi, je m'égare, je m'avilis en prononçant de tels noms; un éternel oubli seul, un nouveau Léthé... mais que dis-je encore? Non, ne les oublions jamais pour jurer à eux et à leurs parents une haine implacable super vos et fîlios vestros ! (3) »
Subjugué par une éloquence qui méritait vraiment de passer à la postérité, le Directoire vota l'impression du
(1) Bureau de police civile, no 26,
(2) Les points de suspension sont dans le document.
(3) RépuLl. Raur., 1793.
La Vendée raiiracieiine
discours de Tabouret. Ouant aux « imbéciles » qui restaient fidèles à TEvaiigile, ils préparèrent une fête patriotiqude leur façon.
Avant de raconter la « Vendée rauracienne ))^ disons
(aoiU-septein- i o . • i i • i i
biv iih). que seuls tiengguer et ses amis s aveuglaient sur le succès de leur propagande jacobine. Dès le G mai, Bartbélemy avait signalé au ministre des relations extérieures les dangers de leur conduite : ;< Elle tend visiblement à servir les intérêts de la Maison d'Autriche, écrivait-il, en aliénant les esprits de la France par toutes sortes de vexations et en forçant les malheureux habitants du cidevant évcché de Bûle à regretter bien malgré eux l'ancien régime... Il ne nous restera dans peu que le souvenir amer d'avoir rendu ce pays malheureux et d'y avoir dégoûté le peuple à jamais de la Révolution (1). » Mêmes avertissements de la part du procureur général syndic du Doubs, Billot, envoyé alors en mission à Porrentruy et à Delémont : « Les habitants ne soupirent qu'après le retour de leur ci-devant prince... Ils préféreraient une image de N.-D. des Ermites à un assignat de cent livres... Croyez-vous que les biens nationaux de ce pays sont encore invendus ! Les administrateurs (du district de Delémont) n'ont pas encore mis une affiche. Je ne leur ai pas dissimulé que je les dénoncerais dans toute la France si dans la huitaine ils ne se mettaient pas en mouvement. La Société des amis de la liberté établie à Porrentruy est
(1) Kaulek, t. II, p. 239.
\A-:s URSISTANCES l»01>ULAIRES 47
|)irs([iic déscrio... (Il est iirt^eiil do l'aire venir (1(mix l);i- Uiilions de volonlaircs) pour arrêter, j)ar la lerreur ({n'ils iiispircronl, les lenlutivcs des inéconieiils et des fanati- (jnes des iiiontai^ncs (1). »
Harthélcmy et Billot voyaient juste : si la niasse du peuple s'était jadis franchement ralliée aux idées révolutionnaires, ses déceptions préparaient une réaction et déjà les plus exaltés n'hésitaient plus à recourir aux armes pour secouer le nouveau joug, restaurer leurs foyers et leurs autels, échapper aux réquisitions et à la conscri[)tion.
Le 23 août 1793, trois cents jeunes gens se rassemblèrent sur la montagne située entre Courtételle, dans la vallée de Delémont, et Gourrendlin, village de la Prévôté de Moutiers-Grand-Val. Ils étaient encouragés soit par rinsurrection générale qui se produisait dans soixante départements à la nouvelle de la proscription des girondins, et particulièrement dans les départements voisins où douze condamnations à mort châtièrent une « Vendée franc-comtoise » (2) ; soit, comme nous le verrons plus loin, par les excitations des émigrés. Ils prirent pour chef un jeune homme de Gourfaivre, Georges Roll, ancien garde-suisse, qui établit son camp entre des rochers
(l; Sausay, Ilisl. de la pcrséc. révol. dans le dép. du Doubs, l. IV, p. 377. — Voir p. 47 les avertissements du procureur général syndic du Haut-Rbin à Rengguer.
(2) Elle se termina du 14 au 21 septembre (Sausay, op. cit., t. IV, cb. 49).
48 CHAPITRE m
inaccessibles et le territoire neutre du Miinstertlial oii Ton pouvait se réfugier en cas de besoin ; des coupures et des abatis d'arbres fortifièrent les autres abords (l). L'émoi fut grand sur la frontière à l'annonce de ce soulèvement: le bailli SoleuroisdeTliieistein avisa le Conseil d'administration de Moutiers que « les Français devaient être incessamment attaqués de toutes parts, que le tocsin devait sonner dans le pays de Porrentruy et que les Welches devaient seréunir aux Allemands pourchasser les Français totalement du pays ». Le bandelier prévôtois Grosjean ordonna aussitôt une première levée de quatre cents hommes pour repousser des incursions qui auraient pu être fatales à la neutralité de la partie helvétique de la principauté. Ouant aux autorités françaises, elles n'avaient guère à s'émouvoir du danger que faisaient courir à la République les trois cent vingt paysans, armés de cent dix-huit mauvais fusils, qui répondirent sur le Mont à l'appel du 26 août : quatre bataillons forts de six cents hommes gardaient le département, et huit cents soldats défendaient le pont du Rhin avec huit pièces d'artillerie, ce qui enlevait aux réfractaires tout espoir de joindre les Autrichiens.
Intrigues des La Vendée rauracienne aurait donc été une courageuse
émigrés. °
folie si ses tenants n'eussent été persuadés du succès par
(1) C. Folletôte a décrit cette» conspiration dans l'évêché de Bâle pendant la Terreur » {Revue de la Suisse cathot., t, XX), Il s'est attaché à mettre en lumière les combinaisons stratégiques de cette poignée de paysans, tandis que nous avons surtout cherché à débrouiller les intrigues des meneurs.
LES RÉSISTANCES POITLAI HKS 49
les (Mniii!;r(^s cl partisans du prince qui s'a^ilaicnl sur hîs iVonlièn's, à l'alViU d'un coup de main proj^rc à Icurprocurci- (pudcpic profil ou à les faire \aloir, niîl-il en péril l;i vie de quekpies centaines de nialhenreux. Dès le mois d'avril, l'évéquc avait été sollicité de prêter son appui à de prétendus libérateurs qui brillaient de le re[)lacer sur son trône : ainsi, le 12 de ce mois, le capitaine J. l>. de Verger, jadis aide-major au régiment de Deux-Ponts, lui avait soumis un plan d'invasion ; Josepb de Hoggenbach s'était contenté de communiquer ce plan au ministre de l'Empereur à Bàle et d'envoyer au slratégiste le prix de sa sollicitude : douze louis d'or (1). Deux mois après, le prince ne se montra pas moins prudent lorsque le colonel de Reinacb lui proposa de mettre le régiment de l'évéché au service de la royauté décbue (2) : il repoussa un projet « dont la suite infaillible serait la ruine totale de son pays » et il informa S. A. R. que « bien loin de désavouer ceux qui se voueraient à la cause de la justice et de riionneur, il regrettait infiniment de ne pouvoir y encourager tous ses sujets » (3).
(1) Conférenz protocoll, 12 avril 1793.
(2) Déjà le 3 sept. 1792, le comte d'Artois avait écrit au pi-ince qu't en sa qualité de colonel général des Suisses et Grisons, il avait ordonné au régiment de Reinach licencié de se rendre sans délai à l'armée royale >k Le prince répondit qu'u il regrettait de ne pouvoir contribuer plus efficacement à la fin des malheurs du vertueu.\ monarque » et le régiment resta en Suisse [Conf. prol., 1792. — Autres lettres du « maréchal de Reinach d, colonel du régiment, et du lieutenant colonel de Grandvillers),
(3) JbUl., 11 juin 1793.
50 CHAI'ITRE III
Econduits par celui qu'ils désiraient sauver, les émigrés ne se découragèrent point et nouèrent sans doute avec les paysans rauraciens eux-mêmes des intelligences secrètes qui n'ont malheureusement laissé aucune trace. Lorsque leurs émissaires leur eurent appris que la révolte était prête à éclater, ils supplièrent les généraux autrichiens d'appuyer les « quinze cents » jeunes gens qui (( n'attendaient que des ordres et des armes pourchasser les Français du pays». A ces renseignements qu'il donnait au général Lichtemberg, le baron d'Andlau (futur gouverneur de la principauté au nom des Alliés de 1814), ajoutait la nouvelle plus engageante encore que le ministre impérial à Berne avait bien accueilli ses envoyés et ne demandait plus qu'a un moment de patience » (1). Or voici ce qui était arrivé aux délégués du baron d'Andlau, le capitaine de Verger, le lieutenant Fischer et l'avocat Babey : ils avaient vu en effet le baron de Buol, mais n'avaient pu obtenir de lui aucune promesse, « la décision de la cour de Vienne lui liant les mains » (2). Les avoyers bernois de Steiguer et de Miilinen, l'avoyer soleurois de Wallier et le gouvernement de Bàle lui avaient fait ensuite le même accueil, de telle sorte qu'il leur avait été impossible de contracter un emprunt de huit cents louis d'or consenti à la fin par le prince à condition que
(1) Corresp. du prince, II, 18 août 1793.
(2) Buol écrivit lui-même au prince le 2 septembre qu'(( il avait renvoyé au département militaire de se prononcer sur le soulèvement de l'évêché » [Conf . prol.^ 9 sept.).