LA CONTRAINTE I\EI>IG1EUSH ET ECONOMIQUE
SOUS LA GRANDE TEIUiEUR
(septembre-décembre 1793).
Les réquisitions militaires dont nous avons commencé» plus haut (1), à tracer le tableau lamentable, ne tii-ent que s'accroître avec les nécessités de la répression. Redoutant de nouveaux soulèvements, les membres du district de Delémont assemblèrent les maires, le 26 septembre, pour faire comprendre à la population, par leur canal, » que les sacrifices apparents qu'on exigeait d'elle dans cette crise momentanée devaient être compensés par des siècles de bonheur; que sa seule crainte en ce moment devait être de ne pouvoir égaler le zèle des déparlements voisins pour une si belle cause» (2). Mais comment aurait-on pu persuader les rauraciens de V <( apparence » des prestations de toutes sortes qui remplacèrent, ou plutôt qui surpassèrent dès lors de beaucoup les redevances féodales?
(1) Ch. II.
(^2) District de Delémont, 20 soplombro 1793,
Accroissement Les f^arnisaires à loger, — on en avait un ou plusieurs
des
n'qiiisitions à demeure suivant ses facultés fl), — étaient déià une
militaires. ^ ' •'
lourde charge. Et mieux valait la supporter docilement qu'essayer de s'y dérober. Le 29 octobre 1793, les volontaires du Doubs cantonnés à Laul'on « achevèrent de ruiner le village en volant les oies du paysan, son unique ressource » ; le 2 janvier 1794, dans une commune proche de Delémont, les soldats n'ayant trouvé que de pauvres logements, « s'attroupèrent et assaillirent la municipalité ; l'adjudant-major qui les conduisait, loin de s'opposer à leurs violences, saisit le maire par son écharpe et le traîna dans la boue ». Incarcérés sur les plaintes de la municipalité outragée, les coupables furent acquittés par un tribunal où siégeait le bienveillant Pion des Loches lui-même (2).
Par leur nombre seul, les réquisitions en denrées et effets que multiplia la Terreur n'étaient pas moins vexatoires (3). La liste de celles qui se succédèrent en l'espace de moins de quinze jours, du 25 octobre au 7 novembre 1793, en donnera quelque idée. Le 25 octobre, le Direc-
(1) Hec/. de la munie, de Porrentvuy^ n° 7i, 19 octobre 1793. -* La municipalité se plaignait que les maisons nationales fussent à peu près vides, faute d'aménagement.
(2) Mes campagnes^ ch. 1*"^.
(3) L'état des fourrages à laisser dans les magasins du département, état daté du 8 octobre, indique les principaux cantonnements et leur importance: il fallait réserver 1.500 sacs de 12 boisseaux d'avoine à Porrentruy ; 1.700 à Saint-Ursanne ; 100 à Saint-Braix ; 200 à Saignelégier ; 100 à Gloveliers ; 3.400 à Delémont ; 1.000 à Laufon ; 3.500 à Reinach. A cela s'ajoutaient 60.000 quintaux de foin et de paille [Siibsist. milit., n° 2).
Li:s ciiAïuii-s Mir.riAmKs 73
loirc enjoint aux niunicipalilés de meltre sans drlai à la disposition des districts tous les voituriers et toutes les bêles (1(^ Irait pour charrier les sul)sistances niililaires et les cloches ; le 27, chaque habitant doit, sous peine de deux années de prison, déclarer les armes et munitions qu'il possède ; les municipalités en dresseront dans les vingt-quatre heures un état qu'ils remettront aux districts ; ces autorités seront collectivement responsables des moindres retards, et les sociétés populaires nommeront des commissaires « pour surveiller dans tous leurs détails l'exécution des mesures prescrites ». Le 28, les représentants du peuple à l'armée du Rhin requièrent le Département de fournir dans les douze jours son contingent en foin et avoine,» à peine pour les administrateurs d'être traduits au tribunal révolutionnaire comme coupables d'attentats contre la liberté et le salut de la patrie » ; les administrateurs départementaux rendent aussitôt ceux des districts « personnellement responsables », et ordonnent aux présidents des sociétés populaires de Porrentruy et de Delémont (l) « de se concerter pour stimuler leur zèle, de faire adopter sans désemparer toutes les mesures qu'ils croiront les plus efficaces et les plus expéditives, et de correspondre tous les jours directement avec le Département » ; celui-ci « recommandera en outre à toutes les sociétés populaires, lesquelles seront au besoin convoquées extraordinairement, de faciliter 1 exécu-
(1) Leciloyen Metje et le chirurp^ion-major Cordier.
lion de toutes ces mesures ». Le P' novembre, réquisition des cuirs : les commissaires de district feront l'inventaire des tanneries et réuniront tous les cordonniers pour fabriquer des souliers. Le 4, tout ce qui reste en paille,, foin et avoine doit être versé à Porrentruy et à Delémont. Le 7, Bernard expédie à Paris les cinquante mille kilogrammes d'acier que conservaient les forges de Bellefontaine. Pendant ce temps, les enfants et les vieillards doivent s'employer à extraire le salpêtre des cendres dont on a dressé le tableau, et de la terre des caves, écuries, remises, pressoirs, etc. (1).
Les « contingents » que les administrateurs devaient livrer à bref délai étaient, le plus souvent, si disproportionnés avec les ressources du pays que nulle force au monde n'aurait pu les extorquer. Quelques cbiffres le prouveront. Le 23 août, des commissaires à Tarmée du Rliin, — qui connaissaient pourtant le Mont-Terrible, puisque l'un d'eux était le fameux bruntrutain Lémane, — lui réclamèrent d'un coup cent mille quintaux de foin et soixante quinze mille sacs d'avoine (2) ; le 6 septembre, ils y ajoutèrent quinze mille quintaux de foin et treize mille cinq cents sacs d'avoine « à livrer dans les six jours» ; le 11 décembre, buit mille quintaux de paille, vingt mille de foin, et vingt mille sacs d'avoine ; le 14,
(1) Beg. du Dép., octobre -novembre 1793. Près de 2.000 kilogs de salpêtre furent alors expédiés de Porrentruy à Besançon.
(2) Bur. de comptab., n° 26.
Le même jour, les commissaires ne demandaient au Ilaut-Rhii?, trois fois plus grand, que 50.000 sacs d'avoine.
LKS r.IIAnGES MlLriAII\HS 75
quatre cents voilures avec leurs attclat^es à fournir sans relard, alors que le charroi des denrf'îcs déj;"! réquisitionnées aurait exigé, de la part des animaux de trait que possédait encore le département, un travail continu de 5^/)/ mois cl demi (1)... Ouant aux voies et moyens, toujours les mêmes déclamations de la part des représentants du peuple : ils ordonnaient, par exemple, « d'occuper jour et nuit tous les bras », y compris ceux des soldats, et « de se montrer inexorable, comme Test toujours l'impérieuse loi de la nécessité ». Affolé, le Directoire rendait alors « responsables sur leurs têtes » les membres des deux districts, et activait en vain la machine révolutionnaire (2).
On comprend mieux, maintenant, les rigueurs des autorités jacobines, les épurations et les proscriptions. Et cependant, les résistances que rencontraient les fournitures en denrées et effets n'étaient rien à côté de la révolte ouverte que soulevaient partout les levées d'hommes.
Le bataillon des volontaires du Mont-Terrible (3) impossibilité
d'uix'i'cr Ips
n'était pas encore constitué, que sonnait l'heure de la levées do
conscrits :
« première réquisition » appelant sous les drapeaux connivence
' * * ' ^ nos iuitontes
quatre cents rauraciens de dix-huit à vingt-cinq ans. Cent locales.
(1) Réquisition des représentants du peuple aux armées, Lémane, Laip^le et Baudot, déc. 1793 {Reg. du Dép.). — Rapports au Département, 14 déc. 1793 (district de Delémont), A cette date, il ne restait que 400 chevaux disponibles dans le district de Delémont,
(2) Bur, de comptai., n» 26.
(3) Voir plus haut, pp. 27 et suiv.
trente d'entre eux seulement, se présentèrent aux bureaux de recrutement de la « colonne mobile » (1), et sur ce nombre, une trentaine de malingres, de souffreteux, d'inlirmes durent être renvoyés comme inaptes au service; les autres ne tardèrent pas à prendre eux-mêmes la clef des cbamps : il en déserta vingt-neuf à Delémont le 12 septembre.
Le Directoire rendit alors des arrêtés de plus en plus draconiens qui mirent le Département dansunesorted'état de siège : le 18 septembre il ordonna à ses commissaires (( de se saisir des pères et mères des absents, et de les conduire à la maison de réclusion du district » ; il flétrit ces lâcbes qui « au mépris de l'bonneur et au risque de perdre de nouveau l'inestimable bienfait de la liberté chérie, refusaient de se joindre aux intrépides défenseurs qui formaient aux frontières des remparts impénétrables aux satellites des tyrans coalisés ». Le capitaine Monnin, chargé de concerter les efforts des commissaires, mit des garnisaires,avec le droit d'exiger « pain, vin et fromage », chez les parents des conscrits qu'il n'enferma point comme otages, et répondit le 26 septembre au district qui lui déclarait l'impossibilité de loger et nourrir les prisonniers devenus trop nombreux, « qu'on n'avait qu'à laisser crever de faim les familles des fuyards ! »
C'en était trop. Bennot, président du district de Delémont, signifia à Monnin, le 26 septembre, qu' « il n'était
(1) Police milit., n° 9, 10 sept, et jours suivants.
LKS CnAI\r,KS MIIJ lAII'.KS
pas fail j)()iii' li-oiiijxM- la main dans un pareil crime », et {\uv les mesures prescrites lui semblaient aussi injustes (jue fatales à la |)ros[)érité du pays (l) ; deux jours après, une lamentable battue ayant néanmoins désolé les villages allemands, le District lui-même protesta auprès du Département avec la dernière énergie : <( Le capitaine Monnin, écrivit-il, armé de votre arrêté qui l'aulorise à prendre en otages les parents des fugitifs, Tii fait ce matin avec une inhumanité révoltante : il a enlevé une vieille femme que l'on a été obligé de traîner de Courroux à Delémont où elle est entassée avec d'autres détenus, dans une chambre froide et malsaine, dénuée de nourriture. Est-ce ainsi qu'on respecte la vieillesse? D'autres périssent d'inanition. Cinquante de Laufon sont venus augmenter encore notre embarras et sont en ce moment sans pain. L'humanité frémit de voir écraser des individus innocents pour quelques coupables (2) ! »
Si les administrateurs étaient révoltés de tant de ri- La (h'sortion
en masse.
gueurs, les réfractaires semblaient moins s'en soucier. A la vérité, un certain nombre déjeunes gens s'étaient résignés à l'enrôlement pour épargner leurs familles ; mais ce n'avait point été pour longtemps : mal nourris, mal encadrés, laissés sans aucune organisation, ils désertèrent en masse. Dans les seules journées des 19, 20 et 21 septembre, la compagnie de Saint-Ursanne se trouva réduite de quarante-six à vingt-cinq hommes ; celle de
(1) Police rnilif... n° 2.
(2) Police milil.y n° 2, lettre signée Helg, Pallain et Brun et.
7S ciiai'itul: v
Porrentruy, de qaaranle-cinq à seize ; celles du Noirmont, de (^hannoille, de Cœuve et d'autres villages circonvoisins, de deux cent soixante-quatre hommes au total, à cent quarante-huit. Et ce fut pis encore lorsque ces débris eurent été rassemblés à Attenschveiler : à la lin de septembre, il ne resta plus que qnalre-vingt-neiif hommes, y compris vingt-neuf gradés... (l).
Dès lors, les ordres les plus contradictoires, les arrêtés aussi multi[)liés qu'inefficaces font douter si l'anarchie n'a pas été plus grande, durant ces mois troublés, que le despotisme de l'oligarchie jacobine.
Les hommes que le département avait eu tant de peine à rassemblera Attenschveiler y furent très mal accueillis par les représentants du peuple : ceux-ci leur refusèrent toute solde avant l'achèvement de la première réquisition, — ce qui les obligea à vendre leurs montres et leurs objets de quelque valeur pour se sustenter, — et ils les accusèrent de « donner le mauvais exemple à l'armée du nhin et de manger ses vivres. » Par contre, ils leur interdirent de quitter leur garnison : a Tant qu'il y aurait deux hommes, il faudrait les tenir ensemble, et s'il était nécessaire de cinquante mille hommes pour faire venir la première réquisition, ils les emploieraient (2). »
(1) Ibid., nos 3 ^t 9.
(2) Lettre de Marchand, commissaire civil à Attenschveiler, au Département {Police civile, n" 3, 25 septembre 179.3). « Les soldats, disait Marchand, avaient tenu contre lui les propos les plus menaçants. M
m:s (.iiaiu;ks mii.i i aiiu;s 79
Mnlt^rr coin, le nirccloircî voiiliil., an (Ir.hiil (V()cAo\)vo^ Imitiiiif'' de
I iiMinislir
nccorderaux r<'M|uisili()nnés une amnislifi forcée, renvoyer <t <l«s pins dans leurs foyers pour le hallage des crains ceux qui violences, n'avaioni pas déserlé cl reformer ensuite la « colonne patriotique >> sur de nouvelles bases. Les conscrits rerurenl donc l'ordre de se j)résenlorle IG octobre aux cbefsli(Mix de cantons s'ils ne voulaient pas encourir les peines réservées aux déserteurs. Le résultat fut encore plus désastreux qu'en septembre: les réquisitionnés qui n'obtinrent pas un « certiOcat d'exemption » de leur municipalité, — et ils en obtinrent en foule, — « refusèrent formellement de marcher », et le Département dut réclamer à Bernard « mille hommes de troupes, surtout de la cavalerie, vu qu'on aurait à craindre les dangers les plus imminents en armant des gens qui étaient déjà presque en rébellion ouverte » (1).
Soutenus par les baïonnettes françaises, les administrateurs s'ingénièrent à trouver les moyens les plus coercitifs. Chaque commune reçut une liste imprimée des jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, avec injonction de traiter en déserteurs ceux qui ne se rendraient pas dans les trois jours au lieu de rassemblement; les conscrits seraient dirigés sans délai sur Besançon, pour être incorporés, à l'intérieur, dans des « bataillons patriotes » ; ceux qui ne pourraient justifier d'une « résidence ininterrompue » sur le territoire français depuis la réunion seraient à nouveau déclarés émigrés ; seul, le chirurgien-
(1) ne(j. du Dép., 19 octobre.
major accorderait des exemptions, et Metge, président de la Société populaire, hâterait la levée par tous les moyens que « son patriotisme ou sa sagacité lui suggéreraient » (1).
Melge renouvela les brutalités de Monnin : emprisonnement des parents prévenus d'avoir fait émigrer leurs fils; obligation pour les familles des rebelles de loger, nourrir et solder chacune deux soldats ; obligation pour les membres du district de Delémont d'entretenir deux commissaires, — dont Metge, — et de leur payer quinze livres par jour jusqu'à ce que tous les conscrits fussent venus se faire incorporer... Mais rien n'y fit, et le Département dut à la fin se reconnaître vaincu : le 7 décembre, il consentit à ne plus inquiéter les réfractaires émigrés s'ils rentraient avant le 1"" janvier 1794, « terme fatal », et il supplia Barthélémy d'intervenir dans ce sens auprès d'eux (2). Nous verrons que cet emploi inattendu de la voie diplomatique ne les amena point à résipiscence (3).
La rébellion ouverte qu'on annonçait au conventionnel
(1) Ibid., 23, 27 et 28 octobre.
(2) Ibid.,1 déc.
(3) Un décret de la Convention du 6 novembre avait ordonné l'organisation dans le Mont-Terrible de huit brigades de gendarmerie [Procès-verbal imprimé, p. 9) : elles ne purent être formées. Un arrêté du département du 22 novembre enjoignit seulement à tous les hommes de 16 à CO ans de monter la garde en personne, comme membres de la garde nafionale.
Ajoutons que l'on constitua une compagnie de canonniers d'une soixantaine d'hommes : Lémane en destitua, le 19 décembre, les officiers élus le 3 {Police militaire, n°® 4 et 5, 3 déc. ; Reg. du Dép., 19 décembre ; District de Delémont, n° 10, 31 octobre).
l.KS CIIAIUIKS MIM lAlURS
Si
Heniard nvail du rcslc des raisons jjliis graves encore, s'il esl vrai (|iie rien n'est plus cliei* à de vrais catlioli- ([iies (|iie la liberh'' de leurs consciences el de ieui* culte. Obligés de se conformer aux mesures générales émanées du ('omilé de Salut Public, les maîtres du Mont Terrible ne tenaient aucun compte de cette considération, etcliercliaient à soumettre les âmes comme les corps. Les religieuses eurent les premières à en souffrir : le 24 octobre [nsuccès de la
rontniinto
elles reçurent l'ordre de prêter le serment schismatique niigifusf et
rio la
qu'avaient refusé les prêtres, et de quitter avant trois destnirtion
des signes du
jours (( un costume qui scandalisait lesyeux républicains.» ^^^^^ Mais elles ne furent pas plus obéissantes que les conscrits,et les Hospitalières elles-mêmes déclarèrent qu'elles préféraient quitter leurs malades. Comme on ne pouvait les remplacer, le Directoire exigea seulement la laïcisation de leur costume, et les maintint « en réquisition », ce à quoi elles consentirent de bon cœur (1). Quant aux Annonciades et aux Ursulines, elles se dispersèrent ou s'exilèrent comme les prêtres. Le 8 novembre, sur les dix-sept ecclésiastiques qui avaient prêté serment, huit seulement exerçaient leurs fonctions constitutionnelles. Aucun évêque assermenté ne paraît les avoir placés sous sa juridiction.
Le peuple entier imita son clergé. On ne se contentait plus, d'ailleurs, de « constitutionnaliser » la religion ; on prétendait encore l'arracher des entrailles de la société,
(i) fiey. du Dép., 23 et 30 oct.
82 cil M» Il UK V
mûre pour la Raison. L'ancien pasteur Clergel, président du Département, donna dans ce but un haut exemple en renonçant solennellement à toute fonction ecclésiastique, et en déposant, comme Gobel à la Convention, les hochets de la superstition : « L'heure où le fanatisme doit exj)irer vient enfin de sonner, s'écria-t-il le 16 novembre ; la raison et la philosophie ont dessillé les yeux du peuple qui ne veut plus reconnaître d'autre culte que celui de la liberté et de l'égalité. Je m'estime heureux de pouvoir, par mon exemple, consolider cette religion qui désormais doit être la seule nationale (1). » Le Directoire, le Conseil général et le club applaudirent à ce langage, informèrent le (' Comité d'Instruction publique » de la bonne nouvelle (la destruction du fanatisme), et arrêtèrent le 28 novembre la suppression d'un culte suranné. Les termes de l'arrêté départemental méritent d'être rapportés : (( Le Conseil général du département du Mont-Terrible étant assemblé, la Société populaire, républicaine et montagnarde de Porrentruy s'est présentée en masse à sa barre ; l'orateur a dit que par arrêté pris à la séance d'hier, la Société avait déclaré solennellement qu'elle ne reconnaissait plus d'autre culte que celui de la liberté et de l'égalité : qu'en conséquence elle se présentait aujourd'hui en masse au Département pour l'engager à faire disparaître les signes du fanatisme et à y substituer ceux de la liberté, delà raison et des vertus. — Le Conseil, con-
(1) Ihid.
!,i:s (,II\I«(.KS MIMIAIlUiS
sidciaiil ([lie \c *' I ('iml)liciuiisiiic » est iiicoin[)alil)lc avec les |)i;Hi()U('s .ni moins oiseuses anx(iucllcs rinl('M*(H des pi'rlrc's a assiijclli les ciMkluh's humains ; (|ue le moment est arrivé tle conduire les hommes au bonheur par le senlier (le la raison et des v(m-Ius ; (jue rien n'est plus impolili(|ue, plus antisocial que la tolérance d'un culte quelconque autre que celui de la loi : invite les autorités à assister en corps à la destruction de tous les signes de la superstition. Le président abattra la première idole. Les chapelles, pèlerinages et autres édifices religieux seront démolis dans les huit jours ; les matériaux en seront vendus aux enchères (l). »
Ce fut le signal de la plus lamentable des guerres. D'un côté, des bandes de sans-culottes inaugurèrent le règne de la Raison en mettant à sac l'église épiscopale et en démolissant les calvaires (2) ; de l'autre, l'immense majorité des habitants, soutenue par ses magistrats élus, prit en main la défense de la foi des ancêtres, toujours vivante dans les Ames. Malgré les gages certains qu'elle avait donnés de son esprit révolutionnaire, la Commune de Porrentruy soutint les protestataires : le lendemain même de l'arrêté du Conseil général, elle maintint à l'unanimité le culte catholique, pria les autorités d'en faire respecter l'exercice, affirma que tous ses membres vou-
(1) Nous avons un peu abrégé le texte {Police civile, Cultes, n° 25, 28 nov. — Républ. Uaur., 1793, 2G nov. — Conf. Prol., 25 nov.).
(2) Les documents renferment d'ignobles détails. — Les débris des statues de l'église Saint-Pierre furent adjugés, le 15 décembre, pour 112 francs, à Ign. Buthod. {Rerj. de la Munie, n°70).
CnAPÎTUE V
laient rester « aussi bons catholiques (jue bons républicains» et que les excès commis n'avaient pu que lui causer « la [)lus vive douleur ». Le district se solidarisa avec elle en arrêtant à son tour que la liberté des cultes ne pouvait être violée, et bientôt tout le département fut debout autour de ses églises, debout pour sa liberté de conscience, mais non contre le gouvernement qui voulait la lui ravir. Ce loyalisme est attesté par de nombreux faits : aux Franches-Montagnes, le curé Gopin, l'ancien lieutenant de Rengguer, approuva la ligue que formèrent les communes des Franches-Montagnes pour mettre à la raison les iconoclastes ; aux Piqureez, dans une pétition adressée au district, — pétition qui fut appuyée, — les habitants déclarèrent que « le peuple aimait la constitution, mais n'entendait pas qu'on le vexât contrairement à icelle ') ; au Noirmont,aux Bois et aux Breuleux, les fidèles abandonnèrent à la nation leurs vases sacrés d'or et d'argent : u leurs prêtres se serviraient dorénavant de vases de verre ou de terre » (1)...
Dans le district de Delémont, on n'eut même pas besoin d'en venir à ces extrémités, car la foi religieuse y était si vivace qu'il ne put être question d'y exécuter les mesures ordonnées par le Directoire : elles auraient fait éclater immédiatement une nouvelle Vendée rauracienne . Le district alla jusqu'à réfuter, comme une calomnie, l'accusation d'hostilité contre la religion : « La France
(1) Police civile, Cultes, n° 25, 29 nov. — Reg. du Dép., 9 déc.
LDS CIIAUCKS MIIJTAIIŒS 85
vont, qno clmcnn soit libre do professer son oullo, — proclamait son adresse du 21 décembre 171)3, — f\\ r\\(^ vous conserve, citoyens, tous les moyens nécessaires à son libre exercice... Avec des éi^lises et des prêtres, vous pouvez cei'laincmcnt vivre en l)ons catlioli({ues (l). » Les prêtres jureurs ne jouissant d'aucun crédit et n'existant pas d'ailleurs pour la population du district, celle-ci se contentait de ses églises, oii l'on continuait à pi'icr, et du ministère dissimulé, presque officieux, de son ancien clergé (2).
Certains de nos officiers favorisaient celte violation d'injustes lois. A Vique, Pion des Loches, qui logeait chez le maire — et présidait les délibérations du Conseil, « ces pauvres gens n'entendant rien à l'administration », — FMon des Loches se souciait peu des consignes : (( Notre service, dit-il, se réduisait à faire des patrouilles les dimanches et jours de fêtes pour empêcher les braves gens d'aller à la messe à Courrendlin... Un pareil service nous révolta... De concert avec nos hôtes, nous ne nous mettions en marche qu'après leur départ, et le soir qu'après leur retour. » Pion avait d'ailleurs d'autres façons élégantes de tourner la loi : le décadi, il laissait les paysans réciter leur chapelet à l'église ; puis, se souvenant qu'il avait été séminariste, il montait en chaire et développait cette pensée : « Primum cole deos, deinde parentes, postea patriam, tandem teipsum. » Le premier
(1) Police civile, Cul tes, n" 2"»,
(2) Voir p. 10.
CIIAPITMK V
point lui permit (rcx[)oser les devoirs envers Dieu d'après la loi naturelle, — ce qui le fit accuser de déisme (1).
Nous estimons que les membres du Directoire désiraient, dans le fond, user eux aussi de tolérance et ne pas ajouter de nouvelles difficultés à celles qui rendaient déjà leur tAche si écrasante. Mais il leur fallait bien hurler avec les loups, puisque les loups étaient leurs maîtres. Ils ne tinrent aucun compte ni de l'opinion publique, ni de rattachement méritoire de leurs administrés à la constitution, et ils essayèrent de discréditer les principaux tenants de ce qu'ils appelaient le fanatisme : ainsi, le 6 décembre, ils déclarèrent que la commune de Porrentruy n'avait voulu « qu'entraver la marche de la Révolution » en leur adressant une pétition qui excédait du reste ses pouvoirs, les individus pouvant seuls pétitionner ; ils cassaient donc ses arrêtés et lui enjoignaient de comparaître à sa barre « où elle serait réprimandée d'avoir alimenté le fanatisme mis en avant par l'aristocratie, en prostituant son ministère pour favoriser ses manœuvres honteuses (2) ». — De semblables anathèmes restèrent naturellement impuissants devant les sentiments populaires.
, ,. .. , 11 V avait une chose qu'il était plus dangereux encore La disette : le «^ ^ r o
'Tég\Tmenta'-'^ cle compromettre que la liberté et la religion : c'était la
tion des mar- i l'ii - j • i i i i n^
chés publics, possibilité même de Vivre. Le gouvernement de la 1er-
(t) Mes campagnes. — Le bataillon de Pontarlier, où se trouvait Pion, partit le 13 mars pour Bartenheim. (2) Reg. du Dép.