I. Id
beaucoup ramer ; la famille de Girardin l'avait surnommé « notre amiral d'eau douce ». Ou bien il se mêlait aux concerts rustiques sur l'eau ou dans les bocages, qui, comme on sait, étaient une des principales distractions des hôtes d'Ermenonville. Je ne sais si Jean-Jacques savait jouer de la flûte ou du flageolet ; mais il paraît qu'il trouvait un plaisir extrême à entendre ces petits concerts champêtres quand le coucher du soleil moirait l'eau tranquille des rivières de reflets pourpres.
Quelques jours après son arrivée Girardin l'emmena promener en devisant sur les bords du petit étang. Soudain, alors qu'ils approchaient des îles du fond ', les accords du Devin de village résonnèrent dans celle des peupliers dont les branches beaucoup plus touffues qu'aujourd'hui cachaient les musiciens du marquis. Le pauvre Jean-
1 . 11 y avait iilors deux îles au fond de l'étang d'Ermenonville. Le bosquet du tombeau de Meycr était aussi entouré d'eau.
Jacques ne songeait pas que cette même île, où l'on jouait sa musique, renfermerait bientôt sa première sépulture, mais cette aimable surprise l'émut jusqu'aux larmes, et il embrassa son hôte avec reconnaissance.
Il aimait cette allée sinueuse, qui part du pont « de la Brasserie » et va jusqu'à l'emplacement de (( l'Ermitage », en suivant le cours murmurant du ruisseau. C'est lui qui lui donna le nom d'cc allée de la Rêverie ». Selon l'itinéraire des jardins d'Ermenonville, il s'y promenait un jour, et vint s'asseoir sur une roche en face du petit autel de l'Amour qui ornait la clairière au-dessous du temple de la Philosophie moderne, « La solitude des forêts, le murmure mélodieux des eaux, le calme enchanteur qui règne dans les bois le plongèrent dans une douce mélancolie. Bientôt les malheurs qu'il dut à sa célébrité s'effacèrent de son imagination, il ne se ressouvint plus que du temps heureux où M"^^ de Warens était le seul
objet qui remplissait son cœur... Et l'âme échauffée par ces douces chimères, il prend un crayon et il écrit : « A la Rêverie ». Tous les mots échappés à ce grand homme méritaient d'être gravés. » Les vers de Voltaire qui se trouvaient sur l'autel furent effacés et remplacés par la simple inscription de Rousseau.
La partie des jardins qu'il préférait était le « Désert ». Sans doute, quand il vint à Ermenonville, le muguet qui en couvre les pentes avaient fermé ses clochettes blanches ; mais il restait l'ombrage des grands arbres, les beaux sapins au bord du lac et les grands éboulis des rochers sur les coteaux de bruyères. Rousseau eut pour ces sites austères et sauvages un goût que l'on conçoit. Il y passait de longues heures avec son petit gouverneur. Il se reposait dans la cabane de chaume entre les rochers qui dominent l'étang, se croyant un pâtre des montagnes. Il y classait ses plantes à l'ombre de cette fraîche petite demeure, ou
devant le beau panorama qu'on découvrait du haut des rochers.
Le marquis de Girardin avait fait graver sur les grès du Désert, des vers de Pétrarque pour les assimiler aux rochers de Meillerie et son étang de cinq ou six hectares au lac de Genève ; l'idée nous paraît bizarre et un peu ridicule. Le « Désert » est bien beau mais il est hors de propos d'en faire une petite Suisse. 11 paraît que Rousseau approuva cette idée et les inscriptions ne le choquèrent pas ^ Quoi qu'il en ait dit, il était auteur, et ce témoignage d'admiration pour son Héloïse le toucha.
Puis Girardin était si content d'avoir dans ses bois « le monument des anciennes amours ». L'endroit était sauvage et digne de Rousseau; peu importait l'altitude. Sur un rocher on avait gravé cette phrase du grand homme : « C'est sur la cime des montagnes solitaires que l'homme sensible se