‹ Le dernier ami de J.-J. RousseauChapitre 47 sur 91 · L HÉRITAGE DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

L HÉRITAGE DE ROUSSEAU

Rousseau. La Société de Genève avait, nous TaAons vu, passé un contrat dont elle était partie principale. L'entrée en scène de John fit élever des doutes sur la valeur de ses autorisations : elle n'était pas légalement la veuve de Rousseau, et en fait elle ne méritait plus de Tètre. Aussi la Société Typographique passa-t-elle un deuxième contrat dès le i8 septembre 1779 avec les trois amis de Rousseau : Moultou, Dupeyrou et Girardin, lesquels étaient simplement d'accord avec la prétendue veuve. La Société s'engageait à leur payer à eux la somme de 24.000 livres; ils fourniraient la rente de 1.200 livres à Marie-Thérèse Levasseur.

Tous les amis de Rousseau étaient fort irrités. Voici un extrait d'une lettre que Dupeyrou écrivit de Neuchâtel au marquis de Girardin, le 16 décembre 1779 : « Cette indigne créature dépose enfin son masque hypocrite et dévoile la bassesse de son âme, qui a causé bien des méprises cruelles à son

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malheureux époux et a occasionné tous ses malheurs. Je vous avoue, monsieur, que je me sens soulagé d'un poids énorme, celui de témoigner des égards à la plus odieuse et à la plus vile des femmes, que j'avais toujours regardée comme l'unique auteur des calamités, qui ont accompagné la vie infortunée de l'homme le plus fait pour la paix et le bonheur. Je crois aussi, monsieur, devoir vous féliciter vous et toute votre maison, de voir s'éloigner de vous cette furie, si propre à troubler Funion des familles, que je n'ai pas cru devoir hésiter à vous la faire craindre et à vous mettre en garde contre elle, dans les entretiens que nous avons eu ensemble à son sujet. Pour peu qu'elle eût, aujourd'hui, Taudace de faire des démarches ou de tenir des propos déplacés sur la nature des arrangements que nous avons pris pour son véritable bien, il sera aisé de la mettre à la raison, en suspendant le paiement des I.200 livres et en la menaçant de le révo-

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quer absolument. Elle s est rendue indigne de l'héritage d'un homme dont elle a déshonoré le nom pendant sa vie et après sa mort, autant du moins qu'il a été en son pouvoir. Elle n'a d'autres droits que ceux que nous imposent le respect et l'attachement que nous portons à la mémoire qu'elle trahit. Faites-lui donc savoir, monsieur, que ce n'est qu'un reste de pitié pour son égarement qui lui conserve notre bonne volonté et que ce faible sentiment ne tiendra pas longtemps contre des torts accumulés, ou une conduite scandaleuse et déshonorante pour le nom qu'elle porte. »

On voit que les admirateurs de Rousseau n'étaient pas très tendres et qu'ils n'avaient pas pour Thérèse une grande considération. Elle déménagea donc avec John du « Petit Clarens », et ils allèrent s'installer au Plessis-Belleville, à une lieue et demie d'Ermenonville. Avant de partir, Thérèse vendit aux habitants une bonne partie des affaires de Rousseau. C'est ainsi que les

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pèlerins de l'Ile des Peupliers purent plus tard faire emplette de reliques ; et ces reliques peut-être se multiplièrent, sans autre miracle assurément que la crédulité des visiteurs.

Aujourd'hui, dans une vaste plaine fort plate où la culture du blé alterne avec celle de la betterave, le village du Plessis-Belleville n'a rien de curieux : son église est fort laide, les arbres manquent et encore plus le pittoresque. Il y en avait davantage au xviif siècle : au milieu du village s'élevait un magnifique château Louis XIV, construit par la famille de Guénégaud, entouré d'un noble parc à la française. Le domaine appartenait, quand Thérèse s'y établit, au prince de Conti, qui y venait rarement pour la chasse. Du château il ne reste aujourd'hui presque rien : une partie des communs, quelques restes de fondations et des fossés ; enfin, devant la mare du village un Bacchus de pierre tout mutilé, sans bras, sans nez, que les gamins relèvent ou renversent tour

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à tour et qui gît près de la mare aux grenouilles, lamentable reste des splendeurs passées.

On ne sait ce qui attira Thérèse au Piessis ; sans doute fut-ce le plus proche village où elle trouva une chaumière à vendre.

Installés au Plessis, son John et elle échappaient aux reproches de l'hôte autoritaire qu'était le marquis de Girardin. Le seigneur du lieu était ce prince de Conti, brave homme qui n'avait pas inventé la poudre, ami des philosophes et de Rousseau particulièrement, à qui autrefois il avait donné l'hospitalité. D'ailleurs il n'habitait pas le Plessis. Dans ces conditions favorables des projets de mariage furent mis en train : Thérèse était pieuse, Rousseau et elle avaient été dans les meilleurs termes avec le curé d'Ermenonville. Le curé du Plessis fit sans doute aussi bon accueil à sa nouvelle paroissienne. Toutefois il s'avisa que sa vie avec John était irrégulière : il estima qu'une union bénite

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par rÉglise serait fort opportune. John évidemment approuva ce dessein : il était protestant, il se convertit au catholicisme et le mariage allait se faire \

Mais le bon abbé Madin, curé du Plessis, ne se doutait pas qu'en prêchant la morale, il commettait un crime de lèse-philosophie. Le marquis de Girardin, d'autres amis de Rousseau, et le prince de Conti lui-même se fâchèrent. Le prince de Conti trouva le meilleur argument. Il expliqua bonnement à Thérèse que, si elle devenait Madame Bally, on supprimerait les pensions de la veuve Rousseau. Gela rompit tout projet matrimonial ; et, dit encore, l'abbé Brizard, « le prince de Gonti calma le zèle du pasteur, qui voulait à toute force les séparer. » Thérèse enfin déclara à son curé qu'il lui fallait un homme d'affaires.

Get homme d'affaires était une sorte de conseil judiciaire un peu égoïste : il ne per-

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