‹ Le dernier ami de J.-J. RousseauChapitre 56 sur 91 · LES PELERINS DE L ILE DES PEUPLIERS IDI · texte numérisé non relu

LES PELERINS DE L ILE DES PEUPLIERS IDI

Ermenonville ; mais il en était autrement ordonné. Il faut passer par ces lieux

De héros en héros, d'âge en âge embellis, et comment passer par Chantilly sans s'y arrêter

{... C'est à Chantilly, que l'abbé Brizard découvre V Essai sur Sénèque, de Diderot.)

Mon compagnon de voyage aA^ait emporté \ Essai sur Sénèque, de Diderot. Je ne connaissais cet ouvrage que par le cri d'indignation qu'il avait excité dans toute l'Europe. Je jetai les yeux sur l'affreux libelle. Il surpassa mon attente. Tout ce que la guerre, disons mieux, la haine peut inventer de plus affreux s'exhale à la fois de sa plume infernale. Jamais les serpents de l'envie nont distillé un venin si impur et de si noirs poisons. Mon âme soulevée ne peut se contenir : « Non, Jean-Jacques, tu ne seras pas sans vengeance. Quoi ! ni son génie, ni ses divins écrits, ni ses malheurs qui adouciraient un tigre n'ont pu le mettre

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à l'abri de ces indignes outrages. Et c'est par celui qui se dit son ami que son cadavre est percé par le poignard des assassins

Première journée. Mardi 22 juillet 1783.

Un jour serein et sans nuage se lève.

Nous sortons de Chantilly avec un plaisir qu'on a rarement quand on quitte de si beaux lieux. Tous deux à pied, dans le recueillement qu'exige un semblable pèlerinage, nous traversons en silence la forêt de Senlis. Le cœur me bat de joie en pensant que chaque pas me rapproche du lieu qui recèle les chers et tristes restes de Tami de la vertu. Nous faisons plusieurs poses dans la forêt ; assis sous un arbre je lis le Rêve de Julie., ou V Inoculation de V (uiiour. Ici je partage les douleurs et le désespoir de Saint-Preux ; le temps paraît court avec de telles ressources.

Le soleil était dans sa force et la chaleur excessive. Nous allions quitter la forêt pour

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entrer dans des sables brûlants. Mais le Ciel qui nous voit avec plaisir accomplir un si pieux dessein nous favorise; le soleil se couvre d\in voile officieux, un air humide et frais se lève et protège notre marche. C'est ainsi que nous atteignons l'abbaye de Ghaâlis, distante d'un quart de lieue d Ermenonville. Le terrain est agreste et sauvage -, la Nature y paraît attristée et communique sa douleur au pèlerin, et Ion sent que l'on approche du tombeau de l'homme qui lui fut cher.

Plein de ces pensées nous arrivons à

Ermenonville

(Installation à l'auberge d'Antoine-Maurice et description.)

Malgré la longue et fatigante marciie que nous avions faite dans les sables, notre impatience ne nous permet pas d'attendre au lendemain pour prendre une idée de ces lieux. Notre premier mouvement est d'aller saluer l'île des Peupliers, mais de loin seulement; nous ne voulons qu'en-

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trevoir le sommet des arbres. Il faut économiser nos plaisirs. D'ailleurs, nous voulons nous recueillir et n'approcher du sanctuaire qu'avec le respect qu'exigent la sainteté du lieu et la mémoire de celui qu'on y vénère.

[Promenade dans le Désert\.

Nous revenons au Soleil d'or, notre auberge, où Joseph II a logé, et qui ressemble plutôt à la maison de Philémon

et Baucis Le soir, Antoine Maurice ne

nous entretient que de Rousseau, de sa bonté, de sa simplicité. 11 nous montre la tabatière et les sabots de Rousseau que sa veuve lui a donnés ; et comme rien n'en constate Tauthenticité, nous avons jugé à propos, mon compagnon et moi, de coller sur la tabatière, au dedans du couvercle, l'inscription suivante :

« Tabatière de J.-J. Rousseau, donnée par

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sa veuve, à Antoine Maurice habitant d'Ermenonville.

« Mes doigts ont touché cette boîte ; mon cœur en a tressailli et mon àme est devenue

plus pure.

« Signé : Le baron de Clootz du Val de Grâce, défenseur de J.-J. Rousseau dans mon livre \De la certitude des preuves mathématiques. »

Et voici ce que j'ai écrit sur les sabots : « Sabots que J.-J. Rousseau portait habituellement et au moment de sa mort, et que sa veuve a donnés au bon Antoine Maurice, habitant d'Ermenonville,

« G. Brizard a honoré son nom en le consacrant sur la simple chaussure de l'homme qui ne marche que dans les sentiers de la

vertu. »

M"'' la duchesse de Villars s'est promenée à Ermenonville toute une après-midi avec ces sabots, chaussant ses pieds délicats. Ils sont recouverts de paille tressée, et

o-arnis en dedans de peau de mouton. Je o

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les essaye : ils vont à mon pied ! — La tabatière a pu valoir six livres. La marquise de la... ? et son secrétaire, celui-là anglais, en offrirent à Maurice trois louis. L'honnête Maurice leur dit qu'il était bien fâché de la refuser, mais qu'il en mourrait possesseur. Cette circonstance peut être rapprochée de celle relatée par le Journal de Paris, du i3 août 1782 (?) où Ton dit que Villette a vendu à un marchand anglais le cœur de Voltaire.

Mercredi matin. Deuxième journée.

L'île de Jean-Jacques me tourmente; le sommeil fuit de ma paupière. Je suis agité comme la prêtresse d'Apollon à l'approche du dieu.

La tombe est frappée des premiers rayons du soleil levant ; à droite, à mi-côte le temple de la Philosophie ; quelques cygnes seulement errent sur le lac et ont seuls le privilège d'aller librement auprès du tombeau

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A droite est une allée sinueuse. Je me fais un plaisir d'y relire la sublime lettre d'Edouard à Saint-Preux, où il l'exhorte à la sagesse et à la vertu. Je ne m'en fais que trop l'application. Ah ! je veux du moins m'en pénétrer. Je la lis dix fois à haute voix et l'apprend par cœur pour ne pas l'oublier.

Je lisais dans l'avenir, transporté en idée à quelques siècles. Quand la foule des préjugés qui couvrent encore la Terre auront disparu devant le flambeau de la Raison, Ermenonville sera une terre sacrée, on y accourra de toutes parts ; ce simple tombeau sera changé en temple.

Le baron me rejoint ; il se promène tout ce jour avec l'habit que portait Rousseau le jour de sa mort.

Nous nous promenons dans les jardins.

Dans r « Hermitage » dont la porte est fermée j'entre par la fenêtre. J'y fais une ardente prière à Saint-Preux et à sainte Héloïse.

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Puis nous retournons au bord de l'île qui renferme la dépouille de l'homme juste. Là nous sommes longtemps en contemplation, du côté du jardin qui approche le plus de l'ile. C'est de là que de vertueux Anglais à qui l'on refusait le passage se sont élancés dans les flots pour toucher la terre sacrée. Plaignons la nature humaine de ce qu'il reste si peu de choses d'un grand homme. Mais que dis-je, nous avons ses ouvrages ; nous lisons à haute voix différents morceaux de Rousseau. Il semble être à nos côtés et converser avec nous.

Jeudi 2i. Troisième journée.

A qui l'amour n'a-t-il pas fait verser des pleurs? Qui n'a pas été victime de l'injustice ? Qui n'a pas été poursuivi par la méchanceté des hommes, si le divin Rousseau, un homme si bon, si simple, si sublime n'en a pas été à l'abri !

Pourquoi, moi, ne supporterais-je pas avec courage les maux attachés à la nature;

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