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si mon cœur n'est point pervers, si ma conscience ne me reproche rien, que m'importe !
Assis sous un arbre près du banc des « Mères », j'étais à contempler le tombeau avec une douleur mêlée d'une tendre reconnaissance, une voix touchante frappe mon oreille. Je vois une femme accompagnée de deux enfants dont elle presse l'un contre son sein et tient l'autre par la main. J'entendis distinctement ces mots :
« Ombre d'un grand homme ne dédaigne point le faible tribut d'une âme reconnaissante. C'est toi qui as éclairé mon esprit et échauffé mon cœur, etc., etc
(Je fais grâce au lecteur du long discours de la mère de famille, fidèlement transcrit par Gabriel Brizard, mais je ne le dispense pas de la cantate qu'elle lui inspira) :
Romance sur le tombeau de J.-J. Rousseau.
Voici donc le séjour paisible, Où, des rnoi'tels
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Le plus tendre, le plus sensible
A des autels.
C'est ici que ce sage repose
Tranquillement.
Ah ! Parons au moins d'une rose
Son monument.
Approchez, mères désolées, Pour vous de tous les mausolées
C'est le plus beau.
Jean-Jacques vous apprit l'usage
De vos pouvoirs, Et vous fit aimer davantage
Tous vos devoirs.
C'est ici que dans le silence,
La plume en main.
Il agrandissait la science
Du genre humain.
Plus loin voyez-vous ces bocages
Sombres et verts, Il s'y dérobait aux hommages
De l'Univers.
Autour de cet asile sombre.
En ces moments, Ne crois pas voir errer l'ombre
De deux amants, Noble Saint-Preux, simple Julie,
Noms adorés, Quelle douce mélancolie
Vous m'inspirez.
Sur cette tombe solitaire, Coulez mes pleurs.
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Hélas ! il n'est plus sur la terre
Laini des mœurs.
Vous qui n'aimez que l'imposture,
Fuyez ces lieux^ Le sentiment et la nature,
Talents des dieux ! (sic) (ouf!)
Du vendredi 25 juillet. Quatrième journée.
Tout étant préparé pour notre sacrifice nous allons prendre le batelet, qui doit nous conduire à l'île. Le conducteur nous assure qu'il y avait six semaines qu'il n'avait mené personne et cependant toujours il arrive une foule d'étrangers. Pendant huit jours que nous sommes restés, il n'y en a pas eu un où nous n'ayons vu arriver sept ou huit pèlerins mais on est obligé de restreindre les autorisations pour aller dans l'île.
Le mêmePeter qui nous conduit est celui qui a embaumé le corps de Rousseau et Ta conduit dans Tîle.
Nous apercevons le tombeau dans Téloignement à travers les peupliers. A mesure
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que nous approchons, nous nous attendrissons sur la destinée de Jean-Jacques. Il est séparé de ses lâches ennemis, l'accès de l'île n'est ouvert qu'à ses admirateurs. Trop souvent de lâches ennemis ont essayé de porter sur le tombeau leur main destructive et de profaner sa cendre.
Le calme et le silence nous accompao-nent : on n'entend que le bruit des rames. Nos yeux sont fixés sur le monument. A peine le batelier a-t-il atteint les bords, je saute dans cette île heureuse, je me jette à genoux ; je m'approche avec respect du monument. J'applique ma bouche sur la pierre froide et je la baise à plusieurs reprises. Et après être resté quelque temps incliné dans un silence respectueux : « O grand homme, m'écriai-je, si tu n'es pas insensible, s'il est vrai, comme tu nous l'annonce d'un ton si touchant, et comme mon cœur aime à le croire, tu ne seras pas insensible à nos hommages. Ils ne sont pas vains, et c'est à tes pieds que je jure, échappé
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comme toi à une jeunesse orageuse, d'honorer mon âge de quelques vertus, de veiller
plus souvent sur moi. » (Puis il fait
encore un discours au nom d'un de ses amis. C'est la prière pour tous.)
Après avoir, chacun de notre côté, payé le tribut de nos hommages, mon ami et moi nous sommes réunis pour procéder au sacrifice que nous méditions. Nous nous étions munis de tout ce qu'il fallait.
Nous jetons quelques fleurs sur sa tombe ; des roses trémières qui semblent croître là tout exprès, puis nous nous préparons au grand sacrifice. Mon ami et moi, nous nous disputons l'honneur de brûler le libelle de Diderot. Nous avons apporté tout ce qui est nécessaire : nous tirons le libelle, nous en déchirons les feuillets coupables et tous deux à genoux, tenant chacun un des côtés du libelle infernal, nous prononçons à haute voix ces mots :
« Aux mânes de J,-J, Rousseau. Que la mémoire des lâches ennemis de l'homme
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de la nature et de la vérité soit oubliée.
« Nous, J. de Clootz, baron du Val de Grâce, et Gabriel Brizard nous faisons un sacrifice expiatoire sur la tombe du grand homme en livrant aux flammes un libelle que le mensonge réclame et que la vérité désavoue : V Essai sur Sénèque, ces calomnies de Diderot vivant contre J.-J. Rousseau après sa mort. En l'île des Peupliers, ce 25 juillet 1783. »
Nous nous disputons l'honneur de mettre le feu et de consommer ce sacrifice. Le feu sort de la pierre et la flamme dévore en un instant l'affreux libelle. L'obscure fumée qui en sort touche la pierre du monument. Ainsi périsse la mémoire des méchants et des calomniateurs.
C'est la première fois peut-être que la flamme a brillé sur cette île jusque-là déserte, et le feu aussi pur qu'il est sorti des mains de Prométhée, et c'est pour honorer la vertu (sic). Ce sacrifice expiatoire se termine avec tout l'appareil que le temps et
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les lieux nous permettent. Il était pur, libre et désintéressé... Nous nous sommes de nouveau inclinés en baisant le coin du tombeau. Nous avons cueilli quelques branches du peuplier le plus voisin, et nous avons fait plusieurs fois le tour de l'île. Nous cueillons encore des roses que nous jetons sur le tombeau, le dessus de la pierre est tout couvert de roses séchées.
Quand dans quelques siècles on ouvrira ce tombeau, quand la vénération publique en aura fait un autel, et de l'île un temple, que seront les Servan, les Grimm, les Diderot ?
Je fais toucher sur le tombeau {sic) mes tablettes et mes crayons ; je les promène sur toutes les faces, comme si une froide pierre pouvait communiquer quelque chaleur à mes faibles écrits. Mon compagnon m'imite et nous en approchons tout ce que nous portons. Cependant nous n'avons pas osé charger ce tombeau sacré de nos noms.
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L'air qu'on respire semble inspirer la vertu. Je me suis rappelé les vers touchants de Ducis. J'ai regretté qu'ils ne fussent pas inscrits sur les peupliers les plus proches du tombeau :
Entre ces peupliers paisibles Repose Jean-Jacques Rousseau.
Ames douces, âmes sensibles, Votre ami dort sous ce tombeau.
Rien n'est plus convenable au lieu et au sujet.
Jamais je n'ai donné six livres d'aussi bon cœur que celles que j'ai données au batelier; en sortant de la barque, je promets d'en donner autant à une pauvre femme, en l'honneur de Rousseau.
Nous quittons enfin ces lieux à regret et lentement.
C'est M""^ de Beauharnais qui dans un pèlerinage a fait des guirlandes de fleurs et a coupé une boucle de ses cheveux, qu'elle a déposée sur le tombeau.
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Samedi 26.
Aux premiers rayons du soleil, je me dérobe, comme à l'ordinaire, pour aller saluer la tombe et faire le tour du lac
Chez M'"" Bimont, veuve de M. Bimont, receveur et procureur fiscal d'Ermenonville, j'ai aclieté les rebques de J.-J. Rousseau, son bonnet de velours brodé en or ; rapporté des roses cueillies sur son tombeau.
Je sais que ces tristes restes ne sont rien en comparaison des fruits immortels de son génie ; les véritables reliques de Jean- Jacques, ce sont ses divins écrits ; je le sais et personne n'en dévore plus souvent la lecture. Mais pardonnez à ma faiblesse, je ne puis toucher sans respect à ce qui a appartenu à cet homme simple et sublime. En voyant ce bonnet qu'il a porté vingt-cinq années et qui a couvert cette tète d'où sont sortis Héloïse et Emile, et tant de chefs-
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d'œuvre, je ne puis me défendre d'un respect semblable à celui des soldats qui touchent le mausolée d'un compagnon plus brave. Je me sens plus avancé dans les sentiers de la vertu
Lundi. — A cinq heures du matin, nous partons après avoir salué la tombe de loin. Une tristesse mortelle s'empare de moi, un serrement de cœur à mesure que je m'éloigne, toute ma joie est évanouie. A Mortefontaine, mon compagnon m'invite à décrire. Le crayon me tombe des mains. Tout y est beau mais il y manque J.-J. Rousseau.
Non, ce ne sera pas en vain que j'aurai fait ce pèlerinage, et le fruit que j'en ai tiré, c'est un dessein bien formé de veiller sur moi-même, de corriger mes défauts et de tâcher d'être meilleur.
Ce n'est pas une vaine curiosité qui m'a porté à visiter ces lieux, c'est dans l'inten-
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tion de me familiariser davantage avec la
vertu.
Et je soutiens que tout homme dont l'âme ne sera point corrompue qui fera ce pèlerinage, tout le rappelle tellement à la vertu qu il est impossible qu^il en revienne sans former cette résolution.
Rosiers qui croissez à Fombre de son tombeau, répandez votre parfum.
Peupliers, penchez vos feuilles.
Dieux protecteurs que jamais la foudre n'approche d'ici, réservez-la pour les méchants.
Lac qui sépare cette île, aimée des Dieux, du reste de l'Univers, qu'un être jaloux et perfide ne te franchisse jamais.
Mais viens verser des larmes dans ces lieux tranquilles, homme au cœur bon et
honnête.
Viens rendre hommage à celui qui t'as fortifié dans le chemin de la vertu.
Et vous jeunes époux qui lui devez la tendresse »
On voit quelle ferveur animait les disciples de Rousseau ; c'était une véritable religion.
Ce fut la gloire pour Ermenonville ; la renommée européenne et universelle. Ermenonville fut décrit par le Danois Hirscfeld, et par le consul d'Amérique*. Il vint même un Persan ou un pseudo-Persan ; c'était un cousin de Rousseau, qu'un voyage avait mené en Perse, où il s'était marié avec une Persane. Le couple, en costume oriental, amusa beaucoup la famille de Girardin, et Stanislas nous a laissé dans ses mémoires la complète description de leur toilette.
En somme tous les amateurs de jardin, tous les cœurs sensibles (et ils étaient nombreux) connurent mon village natal ; le marquis jardinier ne se plaignit pas de ce Ilot de visiteurs qui troublaient sa solitude :
I. Par le Russe Karamzin, voir Karamzin cl J.-J. Rousseau, par le baron de Baye el le marquis de Girardin. Paris, Leclerc 1912.