DU MÉTIER DES ARMES AUX PLAISIRS DES ARTS ET AUX TRAVAUX RUSTIQUES
C'est une des plus curieuses figures du XVIII® siècle que celle du marquis Louis- Renéde Girardin . Très intéressé par l'homme qui a le plus contribué au charme et à la réputation du village où je suis né, j'ai cherché passionnément à connaître les détails de sa vie, et ce fut pour moi un vif plaisir de voir son portrait par Greuze dans le salon de ses descendants directs. Il est représenté assis sous un chêne, en habit de drap, culotte de peau et cravate bouffante, avec, à côté de lui, le chapeau haut de forme
des premières années de la Révolution, à cocarde tricolore. Sur un piédestal qu'entourent des roses, le buste de Jean-Jacques Rousseau se détache d'un fond de paysage d'Ermenonville, Le marquis caresse, d\me main fine et élégante, un chien familier; ses cheveux grisonnants sont simplement relevés ; il vous regarde de ses larges yeux noirs, avec un sourire détaché : en somme, physionomie de grand seigneur philosophe, très idéologue et très artiste.
Nous verrons en lui, dans toute sa vie, ces trois caractères, le gentilhomme grand seigneur, le mécène curieux et l'artiste passionné pour la beauté des paysages rustiques; enfin idéologue il le fut assurément, car il adhéra à la « Philosophie » et aux idées nouvelles, avec un enthousiasme, je dirai même une candeur absolue. Mais cette sincérité profonde fait l'originalité et le charme de son caractère.
Les Girardin sont issus d'une ancienne famille florentine émigrée en France, les
Gherardini. Ils ont donné à la monarchie française, au xviif siècle, un ambassadeur en Turquie, un marin de talent et des magistrats. Le marquis René de Girardin fut le premier à prendre ce nom : son père était Louis-Alexandre Girardin, marquis de Vauyray, seigneur de la Cour des Bois, de Préaux et autres lieux, conseiller-lay au parlement de Paris, ancien maître des requêtes de l'hôtel du roi. La marquise de Vauvray était née Catherine Hatte, fdle de messire René Hatte, écuyer, conseiller du roi en ses conseils, greffier des conseils d'Etat et privé. Hatte était, en outre de ces titres officiels, fermier général et financier. 11 avait donné à sa fdle une dot de trois cent mille livres, et il laissa à son petit-fîls, notre marquis de Girardin, une grosse fortune. La marquise de Vauvray possédait à Paris un grand hôtel de style Louis XIV, dont Blondel dans son « Architecture française » nous a transmis les dessins.
René de Girardin naquit à Paris le il\ février 1735; nous avons peu de documents sur sa jeunesse : il « embrassa la carrière des armes ». « Il y fut obligé, dit un écrivain de la fin du xviii' siècle, mais en tempéra Tâpreté par la culture des arts. » « Une âme forte, un esprit juste, ajoute le même Thiébaut de Berneaud\ une passion très vive pour l'étude le firent remarquer dès sa première jeunesse. » Il fut mousquetaire à la première compagnie en 1754, et en 1755 il obtenait le brevet de capitaine au régiment Royal-Dragons. Il se signala pendant la Guerre de Sept ans, mais, avant la fin de cetteguerre, il quitta les armées de Louis XV, pour venir à Lunéville, à la cour de Stanislas Leczinski. Le roi de Pologne, duc de Lorraine, le nomma enseigne de ses Gardes du corps, puis capitaine des mêmes Gardes, Il ne semble pas que le métier militaire ait jamais été la véritable vocation de René de
I, Voyage à Ermenonville, p. 172.
Girardin ; mais il garda de son séjour dans les camps, la volonté autoritaire de l'homme habitué au commandement ^
Il était déjà quelque peu philosophe, tout au moins séduit par les idées nouvelles. S'il dut se plaire dans la petite cour lettrée et artiste de Lunéville, il eut à y défendre Jean- Jacques Rousseau, contre un auteur bien en cour, Palissot, qui dans une comédie, les Philosophes, jouée devant Stanislas, représenta Jean-Jacques par un personnage ridicule, marchant à quatre pattes pour retourner à la Nature,
Le 20 avril 1761, le marquis de Girardin épousa, en la paroisse Saint-Jacques de Lunéville , Brigitte - Adélaïde - Cécile Berthelot de Baye, dont le père, le baron de Baye, était depuis longtemps attaché à la personne du roi de Pologne ; il était maréchal des camps et armées de Lorraine.
C'était, d'après les souvenirs d'enfance de
I. Il fut nommé brigadier dos armées du roi par Louis XVI en 1780.
son petit-fils, Stanislas de Girardin, « un petit homme très maigre, très sec, assez bon général ». Stanislas de Girardin, premier enfant de René, fut le fdleul de Stanislas Leczinski. Le prince Xavier qui devait être parrain du comte de Provence voulut aussi lui donner son nom, et le futur député à la Constituante porta les prénoms de Stanislas-Xavier, comme le futur roi Louis XVIII. Le roi de Pologne fut très bon et paternel pour son petit filleul : il le recevait dans son cabinet, lui donnait des bonbons, ou le fouet quand Tenfant n'était pas sage \
Peut-être fut-ce la comédie de Palissot qui mit en froid Stanislas Leczinski et le marquis de Girardin. Toujours est-il que celui-ci quitta Lunéville pour voyager. Il parcourut Fltalie, traversa l'Allemagne et visita l'Angleterre. Les souvenirs antiques, les galeries de tableaux, et aussi les pay-