PHTISIE
€ Ça doit être ce que je cherche I » murmura le bandit.
En effet, le dossier renfermait toutes les notes et les premières pages du rapport de Georges à l'Académie de médecine.
Louffard alla fermer la porte de l'atelier, et, à la lueur de sa petite lanterne, s'asseyant dans le fauteuil même du médecin, U copia mot pour mot le rapport.
Cela lui prit une partie de la nuit. 11 copiait facilement, d'un» main ferme et exercée.
Quand il eut fini, il replaça le tout dans le cartonnier, qu*il referma soigneusement, et alla se coucher, emportant sa copie.
A six heures, il réveilla son maître.
Georges s'habilla prestement et entra dans l'atelier, sans que rien pût lui faire soupçonner la mystérieuse visite de son valet de chambre.
Il déjeuna vers onze heures, et parut content de ce que lui servit Louifard. Il lui en fit des compliments. Louffard fut ravi.
— Oh ! Monsieur sera content de moi, dit-il, surtout quand Monsieur me connaîtra mieux...
Après le déjeuner, Georges s'absenta deux heures. Il était allé voir André et Lydia. 11 avait prévenu .Jérôme qu'il serait de retour à la villa vers trois heures. Vers trois heures, il rentra.
Il trouva son valet de chambre qui l'attendait et s'approcha de lui vivement, quand il l'aperçut.
— Monsieur, dit Louffard, ime dame attend Monsieur au salon...
— Une dame 7... Elle vous a donné son nom ?...
— Non, elle a dit que c'était inutile... Du reste. Monsieur saura sans doute de qui je veux parler, quand je lui aurai dit que la dame qui l'attend est singulièrement mise... Elle a un long voile épais qui lui cache la figure et ne laisse apercevoir que ses yeux... et quels yeux, Monsieur !... des diamants noirs, mais des diamants qui flambent, qui brûlent...
Georges ne l'écoutait plus ; il s'était précipité vers le saloiç avec un cri de joie étouffé.
LE DEIUNIEn BAISER 113
^ Férédié I Férédié clicz moi I
C'était ia jeune tille, en effet. 11 la trouva au salon, l'atten- <iùut. Elle avait gardé son voile, maio ses grands yaux humides de tendresse disaient son amour et son impatience de revois son amant.
Georges se laissa tomber à ses pieds.
Et, pendant quelques minutes, les deux jeunes gens se regacdèrent en silence, délicieusement émus, s'étreignani les doigu^ les yeux plongeant jusque dans le fond de leur âme.
Et tout à coup, comme s'il eût été animé, comme de lui-même» — car Férédié ne nt aucun mouvement, — son voile se détacha, et le visage de la jeune hlle apparut dans tout© sa rayonnante heauté...
A l'exception de Mourad, personne autre que Georges n'avait jamais contemplé ce visage charmant, toujours voilé selon la mode orientale.
Et Georges lui-même, jadis, ne l'avait vu que par surprise... mais ces traits délicats, cette physionomie rêveuse, que de foi:^ il les avait revus en songe I
Elle souriait, sure de lehet qu'elle produisait... Elle souiiait,. €11 attachant sur Georges im long regard...
— Oh ; Férédié, Feredié ! murmuiait-il... que je suis heureiis et que je vous aime I...
— Moi aussi, je vous aime, Georges 1 . Moi aussi, je suis bien heureuse de vous revoir 1... Mais votre lettre m'a atirisiée. moa .ami.
~ Pourquoi ?
-- Parce qu'elle faisaiit allusion à une s^ène entre vous Qt mon frère que je croyais pour jamais effacée de votre mémoire... Mon frère sait que vous êtes loyal et fier, ei ne veuîr pas qu'il soit question entre vous de l'engagement témérairir que vous avez pris il y a im an.
Et s'arrétant tout à coup, lui serrant les mains avec force :
— Vraiment, dit-elle, aviez-vous pris cet engagemem, au sé-^ lieux ?
Georges ne souriait plus.
— Certes, dit-il avec gravité ; mon honneur est en jeu...
— Ainsi, Georges, si le sort avait été contraire... Si vous n'aviez pas réussi, malgré vos efforts, votre talent ?...
— Je me serais tué...
— Sans me revoir, sans me dire adieu?...
— Sans vous revoir. Férédié...
— Bien vrai ?
— Je vous le jure I En doutez-vous 7
— Je vous crois. Mais alors, vous ne m'aimez pas... non, vous ne m'aimez pas réellement, puisque vous auriez fait passer je ne sais quelle question d'amour-propre avant notre amour...
— Je ne vois aime pas, Férédié ? Mais c'est vous, ma chère âme, qui m'avez soutenu depuis un an, à travers mes découragements et mes misères... Je ne vous aime pas ? Mais, si j'étais mort, c'est que j'aurais craint qu'un jour, plus tard, un soupçoc Be mît une ombre sur votre front pur... J'aurais préféré mou-
rir.,. Car je voulais ou être cm de vous, ou renoncer à vous -en mourant... Oh 1 si, je vous aime, Férédié, je vous aime ardemment, saintement, follement... comme jamais femme n'a été aimée.
— Et vous m'avez laissée ime année sans nouvelles de vous ? n eut un sourire triste.
— Je voulais que vous fussiez libre, dit-il. Je voulais que, pendant mon absence, rien n'influençât votre volonté.
Elle hocha la tête.
— Vous nùies pas convaincue ?
— Non.
Alors, il alla à un secrétaire du salon, dont il ouvrit im des tiroirs. Là se trouvait un paquet de lettres qu'il prit, et qu'il tendit à la jeune fllle.
— Femme de peu de foi, dit-il, prenez et lisez !... Et, comme elle restait sans comprendre, il ajouta :
— Tous les jours, depuis un an, je vous ai écrit... le soir, quelques minutes avant de m'endormir... Mes lettres sont là !... Au lieu de vous les envoyer, je les gardais, bien résolu à vous les donner plus tard, ^i je vous retrouvais telle que je vous avais laissée.
Elle appuya les lettres contre son cœur, puis les baisa. Des larmes mouillaient ses paupières.
— Ces lettres. Férédie, ont été ma seule joie et mon seul repos, depuis un an que je vis séparé de vous... Après mes fatigantes journées de travail, je m'entretenais avec vous quelques minutes, et cela me réchauffait le cœur, me reposait l'esprit, me rafraîchissait le cerveau... Je vous avais toujours ainsi près de moi... je vous rapportais toutes mes pensées... je vous interrogeais et vous me répondiez... et j'entendais souvent, mais très disiitjctement, votre douce voix qui me répondait. Parfois, quand mon cerveau était surexcité par les travaux énormes auxquels je me livrais, riliusion était complète, je vous voyais et vous enlemlais r'^eiiement Et je me sentais plus fort, encouragé, je n'avais plus aucune fatigue après chacune de ces apparitions... Rien ne résistait à vos tendres exhortations... ni le découragement, ni 1 affreux doute de soi-même qui survient dans les heures de faiblesse et attaque les plus forts, ceux mêmes qui ont le plus de foi dans leur expérience et leur intelligence... Alors, vous me disiez : a Pense à moi quand tu faiblis... songe que tu combats pour moi, que tu souffres pour moi... songe que je t'aime, que Je suis fidèle à ton souvenir et que je faitends.. »
— Et c'était bien tout cela, Georges, tout cela que je vous disais... car, sans savoir même où vous étiez, ce que vous étiez devenu, puisque je n'avais aucune nouvelle de vous, je vous suivais par la pensée. Je vous voyais travaillant sans cesse, avec l'ardent désir d'être célèbre un Jour, et j'étais fière, parce que, si vous travailliez ainsi avec cette noble ambition, c'était un Deu pour moi, n'est-ce pas, autant que pour la gloire T... "Vamour n'était-il pas plus fort que l'ambition?... Et, tout en
ûurant à la fortune et à la célébrité, n'aviez-vous point un au-
tre but, à la pensée duquel votre cœur frémissait et battait plus vite ?...
— Oui. Férédié, votre amour nie possède tout entier et passe avant mon ambition. Dans les profondes afflictions de la vie, la gloire ne console de rien... laniour adoucit toutes choses. Quand je reçus, à Munich, l'épouvantable nouvelle que mon frère était ri ragomc et que mon père, disparu mystérieusement, était mon sans doute, il y avait quelques jours à peine que j'étiis sûr de tenir la découverte sur laquelle je comptais. J'étais dans tout mon triomphe iniérieur... J étais lier de moi... et votre nom revenait sans cesse à mes lèvres... Enlln, j'étais heureux comme jamais je ne le fus depuis que je reçus raveu de votre amour, Férédié... Et, au miheu de cette joie, si méritée pourtant, mais que le ciel m'enleva bien vite, parce que Dieu n'aime pas qu'on le tente eî qu'on essaie de lui arracher ses secrets, l'effroyable nouvelle m'abattit comme un coup de foudre. Ah ! que la gloire m'était peu de chose, Férédié, ea ce triste moment 1... Comme j'aurais donné tout ce que je savais, et ma vie avec cela, pour sauver mon frère et reirouvei; mon père 1... J'ignore ce que le désespoir eût fait de moi, si je n'avais été soutenu, consolé par votre pensée... C'est alors peut-être, plus que jamais, que je compris combien je vous aimais... Dans le vide affreux que faisaient autour de moi cette mort prochaine que l'on m'aimonçaii et la disparition étrange de mon père, je n'avais que vous seule sur qui je pouvais m'appuyer pour ne point m'écrouler... L'amour, seul, a pu adoucir ma peine... Je vous aime, Férédié... Au milieu de l'effervescence fiévreuse de mon travail, vous êtes venue, me calmant et me réconfortant ; au milieu de ma terrible douleur, vous m'êtes apparue comme le rayon d'une corlsolation céleste... Merci, ma Férédié, je vous aime !...
— Et votre père ? Et votre frère ? dit-elle, émue.
— Mon frère est sauvé... Quant à mon père...
Il n'acheva pas. Elle n'osa l'interroger davantage, car son front venait de s'obscurcir brusquement, à ce souvenir encore vivace d'un récent chagrin...
Alors, elle lui parla, elle aussi, de son amour...
— Moi aussi, dit-elle, je m'entretenais souvent de vous.
— Seule, comme moi ?
— Non, j'avais une confidente.
— Qui ?
— Fatma, ma sœur... Fatma, c'est une autre moi-même. Elle compatit à mes douleurs, souffre de mes inquiétudes, est heureuse de mes joies... Il y a entre nous une telle affinité que nous avons souvent, l'une pour l'autre, le pressentiment d'un malheur... Ainsi, une fois, Fatma a été gravement malade ; huit. jours avant je le savais, et je le lui ai dit... Et hier, quelques minutes avant de recevoir votre lettre, Fatma me disait : « Prends garde, Férédié, il me semble que tu vas souffrir, souffrir beaucoup I >
Georges sourit. li ne croyait pas. Férédié était respîcnrlissantc de santé et de fraîcheur. Elle était robuste-; elle aimait ; .
,^ vie S annonçait longue et heureuse pour elle. Il le lui dit, ëiï îa traitant d'enfant.
— Non, dit-elle, vous avez tort de ne pas croire. Je serai malade, vous verrez. Nos pressentiments ne nous trompeui jamais, ni Fatma, ni moi. Mais, peu importe que je sois malade, peu importe que je souffre, puisque vous êtes là, puisque c'est vous qui veillerez sur moi... Oh 1 je ne mourrai pas, Fatma ne l'a pas du.
Ils se turent, se regardant, souriant, les mains serrées. Il s'était mis à genoux, sur un tabouret, et toutes les secon- -des embrassait les mains de la jeune tille.
— Comme nous allons être heureux, dit-elle. Nous chercherons un petit hôtel où nous serons seuls, où personne ne viendra nous déranger, où vous pourrez poursuivre en paix vos travaux...
— Oh ! la vie d'un médecin, Férédié, n'est pas aussi calme >que vous la faites...
— Eh bien : elle sera ce que vous voudrez, mon ami... J'arrangerai ma vie sur la vôtre... Oh ! je ne serai pas gênante. Je veux que vous soyez heureux. Votre bonheur seul peut me ren- 4re heureuse...
— Nous serons surtout heureux par le bonheur des autres, Férédié, car nous allons être très riches... un héritage inattendu .me rend votre égal par la fortune... Que de bien nous allons iaire I
Elle eut un geste d'indifférence.
— Nous étions bien assez riches, dit-elle... c'est trop...
Elle resta longtemps encore. Leur babillage d'amour ne tarissait pas. Enfin, elle se leva- pour partir.
— Ne viendrez-vous pas à l'hôtel, Georges ? Mon frère sait ^ue vous êtes de reiour. . Il vous attend...
Il sourit... et gaiement :
— Priez-le de m'attendre le 25 juillet, à onze heures du soif, dit-il ; c'est ce jour-là et à cette heure que j'ai rendez-vous avec lui.. Pas avant !...
— Entêté I dit-elle. Ce sera donc moi qui reviejidrai 1
Et elle sortit du salon. Dans raniichdmbre, Jérôme s'effaça et rentra discrètement dans l'appaneraent, sans même avoir regardé la jeune fille.
Georges remarqua cette discrétion et parut satisfait.
Mais Férédié avait vu Louffard, et s'était arrêtée.
— Quelle mauvaise figure. Georges 1... Cet homme a un regard qui porte malheur...
— Superstitieuse, comme toutes les filles de votre. pays I
— Vous l'avez à votre service depuis longtemps, sans doute, et vous le connaissez ?...
— Je le connais fort peu, et il est à mon service depuis hier seulement. J'avoue que sa figure est ingrate. Cependant, il ne
.manque pas d'intelligence, et fait exactement son service... Elle semlilaii inquiète... et passa la main sur son front...
— Cet homme a le mauvais œil, dit-elle, méfiez-vous I
Et, rattachant son voile, qui ne laissa plus voir que ses grands
LE DERMEH BAISER 11?
yeux noirs étinceîants, elle fit du bout du pouce un si^e bizarre et mystérieux — coutume de son pays — vers l'endroit par où venait de sortir Louffard, pour conjurer le mauvais présage, écarter le danger.
Elle tendit scb mains à Georges, qui les baisa, puis elle dispann... Une voiture était devant le pavillon... Les chevaux l'emportèrent... C'était comme une vision céleste qui s'évanouissait.
Georges revint à son atelier et s'assit à sa table. Tout d'abord, la tête dans ses mains, il rêva un peu. Puis, écartant ses pensées d'amour, il attira ses notes et son rapport, et, vingt minutes après, il ne songeait plus qu'A son travail...
Férèdié était rentri^e à l'iiôtel iMourad.
Elle emportait avec elle les lettres écrites par Georges pendant son voyage, et que le jeune homme lui avait remises.
Aussiifit de retour, et m Ame sans voir son frère, elle s'enferma dans sa chambre, envoyant seulement une de ses femmes prévenir Fatma. qui arriva aussitôt
Alors, les deux sœurs, si belles et gracieuses toutes deux, et se ressemblant si parfaitement qu'on eût dit deux copies du même f>ortrait. Férèdié et Fatma. penchées l'une sur l'autre, leurs noirs cheveux entremêlés, assises côte à côte sur une ottomane très basse, garnie de nombreux coussins, se mirent à lire ensemble les lettres ardentes de Georges.
Il y avait montré toute son âme ; l'amour éclatait dans chacune de ses phrases, à chacun de ses mots.
Il aimait vraiment, il l'avait dit. comme il n'était pas possible d'aimer davantage..
De longues heures, très douces, s'écoulèrent ainsi, passées à cette lecture.
Pérédié pleurait, mais elle ploiira-t f.arre quelle ét^it heureuse, elle pleurait parce que son cœur était trop plein.
Et Fatma, plus pAle encore que d'habitude, rêvait, ses grands yeux baissés, le corsage gonflé par de fréquents soupirs.
Elle rêvait, enviant sa sœur, se disant qu'elle aussi aurait voulu être aimée... non point jalouse, mais triste.
Elle pensait :
a Qu'est-ee donc que l'amour ? Nous nous ressemblons si l)ien. Fèrédié et moi, que, si nous étions habillées de la môme îaçon. mon frère lui-même s'y tromperait, ne sachant laquelle de nous est Férèdié, laquelle est Fatma... Un étranger vient, et c'est Férèdié qu'il aime ! Pourquoi n'est-ce pas moi ?... Qu'estce donc que l'amour ? ■
Non. elle n'était point jalouse, mais triste, triste du vide de son cœur I...
Georges eut fini son iravail dans la suiiee, ti se pruiun, ues l6 lendemain matin, de le porter à la Revue médicale, où il en ferait prendre une copie, destinée à la composition, et qui paraîtrait le jour même dans le journal, se réservant d'envoyer son manuscrit à TÀcadémie de médecine. La Revue médicale paraissait deux fois par semaine, et le plus prochain numéro devait publier l'importante découverte du jeune savant.
Il avait la tête un peu fatiguée. Il sortit vers huit heures, sa rendit rue Bleue, où Marguerite lui servit à dîner, et passa la soirée près de son frère, qui, ce jour-là, était resté levé pendant deux heures, pour la première fois.
D rentra chez lui vers minuit, et se coucha.
— A quelle heure Monsieur veut-il que je le réveille 2 demanda le valet de chambre, qui attendait son retour.
— A sept neures.
Une demi-heure après, Georges dormait.
Louffard entra doucement dans sa chambre, corome il avaii fait une fois déjà, écouta la respiration calme du jeune homme, et ressortit.
Il pénétra dans l'atelier, ouvrit un des cartons, y prit le dossier qui renfermait le précieu:; travail du méueciu, et, en une heure, eut achevé de copier le rapport.
Il le plia soigneusement, le mit dans sa poche et, marchant avec d'infinies précautions, sortit de la villa.
Là, il attendit quelques minutes. La nuit était noire. Il regarda autour de lui, puis siffla doucement.
Un homme se détacha d'un recoin de maison et s'approcha...
Comme il passait sous un bec de gaz, sa figure froide et dur© apparut éclairée... c'était Rouquin...
— As-tu ce qu'il m.e faut ?
— Voilà, patron ! fit Louffard, tendant les papiers.
— C'est bien.
Il n'y eut rien de plus entre eux. Rouquin, déjà, s'évanouis^ sait dans l'obscurité et sortait de la villa. Louffard avait refermé la porte et était rentré chez Georges.
LE DERNIER BAISEE 119
Il occupait un petit cabinet étroit et sans fenêtre, — une sorte d'alcôve, — dans le fond même de l'atelier ; il s'y rendit, dérangea ses draps et ses couvertures, se déshabilla à demi, enfonça son oreiller d'un coup de poing, de manière à faire croire qu'il s'était couché, puis ralluma une des lampes de l'atelier.
— C'est bien dangereux, le pétrole I murmura- t-il, avec un sourire sinistre.
Il mit le feu au dossier renfermant les notes et rapport de Georges, anéantissant en une seconde le travail de plusieurs années, puis il fit communiquer le ieu au cartonuier, et renversa la lampe, afin que Georges crût à. un accident.
Une épaisse fumée se répandit dans l'atelier... le cartonnier brûlait... Un moment, la fumée devint si épaisse que Louffard fut sur le point d'être suffoqué... Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la vilia, et respira une gorgée d'air...
Le cartonnier était presque entièrement détruit... Il se tenait encore debout, grâce aux tringles et aux ferrures, mais ne représentait plus qu'une sorte de meuble incandescent ; le feu prit aux rideaux, Louffard les arracha.
— Allons, dit-il. je ne tiens pas à ce que la maison brûle ; il est temps de prévenir Monsieur...
Et ainsi qu'il était, presque nu, comme sortant de son lit, réveillé par l'incendie, la ciialeur, la fumée, il se précipita e» criant dans la chambre de son maître...
— Monsieur !... au feu, monsieur... nous brûlons... Au feu ! Georges s'éveilla en sursaut et sauta hors du lit.
En une seconde, il fut habillé.
— Le feu, où cela ? dit-il avec beaucoup de calmé.
— Dans l'atelier de Monsieur. J'ai les pieds et les mains brûlés... J'ai failli brûler dans mon lit... Si je n'avais pas en la force d'ouvrir la fenêtre, j'étouffais... vous m'auriez trouvé mort !
Georges, pensant aux précieux papiers laissés dans son atelier, se hâta d'y courir. Sur le seuil, il fut obligé de s'arrêter, tellement la fumée était épaisse. Mois le courant d'air établi par. la fenêtre et la porte ouvertes la dissipa un peu. Il entra. L'incendie, complice du crime de Louffard, n'avait atteint que les pieds de la table, qui s'était écroulée, et le cartonnier, lequel, effondré dans un coin, ne formait plus qu'un tas de cendres.
Quelques flammèches s'en détachaient encore ; les rideaux avaient brûlé également, mais l'incendie s'éteignait.
La lampe, renversée près de là, indiquait la cause de l'acci- «lent.
Devant ce désastre irréparable, Georges, pâle comme un mort, restait de'nout, les yeux égarés, de la sueur au front...
Il s'approcha du monceau de cendres noires, et, machinalement, sans songer même à la brûlure, son pied nu les secoua...
Mais tout était brûlé... le papier que la fiamme avait épaigne était noirci, et les lignes d'écriture en étaient effacées...
— Comment cela est-il arrivé ? demanda-t-il d'une- voix tremblante, tant son émotion était intense.
— Je l'ignore, Monsieur... ou plutôt Monsieur peut s'en rendre compte comme moi... J'ai soufflé les deux lampes, et même, par surcroît de précaution, j'avais baissé les mèches, puis je m'étais couché. Une lampe se sera rallumée, probablement... avec l'huile de pétrole, tous les accidents sont possibles, et Monsieur a bien tort de se servir de cette drogue... le verre se sera cassé, la lampe aura été brisée peut-être, et, en roulant par terre, a communiqué le feu au cartonnier... Heureusement qu'il n'y a que le cartonnier de brûlé... car j'espère bien que Monsieur n'avait pas de valeurs dans ce meuble... ou, si Monsieur y avait enfermé des actions ou obligations, j'espère que Monsieur a les numéros, pour les faire remplacer?...
Cette dernière phreise avait rappelé Georges à lui-même. Il crut distinguer, dans les paroles de Louffard, je ne sais quell« ironie, et je ne sais quelle maligne joie dans ses yeux.
Il se rappela soudain la première et si mauvaise impression que lui avait faite cet homme... « Tête de forçat évadé... ■ avait-il dit. Il se rappela également l'épouvante instinctive que le valet de chambre avait causée à Férédié...
Il se précipita sur Louffard, lui jetant les mains autour du cou, l'étranglant, le renversant sous lui malgré ses efforts.
— C'est toi, misérable, qui as mis le feu au cartonnier 1... Louffard râlait. Mais sa présence d'esprit ne l'abandonnait
pas, et il n'essayait même point de se défendre, d'échapper à la puissante étreinte du jeune homme.
Il ne répondit pas...
— C'est toi, misérable... avoue !... allons, avoue donc l Puis il eut honte de sa violence et se releva, le laissant libre. Louffard se mit debout tranquillement.
— Monsieur me permettra de lui dire que cela n'a pas le sens commun... Dans quel but, dans quel intérêt aurais-je mis le feu à ce cartonnier 1... Pour voler ? Singulier moyen, vous en conviendrez, que celui qui consiste à incendier des valeurs avan^ de les prendre.
Il avait raison en apparence... Georges ne répliqua pas.
— Je ferai remarquer à Monsieur, disait encore Louffard, que l'accident n'est pas non plus le résultat d'une imprudence ou d'une négligence de ma part... J'ai soufflé les lampes avant de me coucher, Monsieur peut me croire. En voulant éteindre le feu, quand je me suis réveillé, je me suis brûlé cruellement les mains et les bras... Que Monsieur regarde I
Il étendit les mains. Sa chemise était légèrement roussie;, mais la peau n'avait même pas ét^ effleurée par la flamme... Du reste, Georges ne regarda point. Il songeait... Il avait une volonté de fer, ce jeune homme... Un aussi grand malheur que celui qui arrivait là eût abattu tout autre que lui, moins énergique.
Lui n'avait faibli qu'un instant...
Tout à coup, il se redressa... il sembla grandir... et, sans plue même un regard à ce cartonnier, il rentra dans sa chambre.
Il s'habilla, trempa sa tête dans de l'eau froide, et passa dan* sa bibliothèque... où il s'assit à son bureau...
LE DEILMER BAISER 121
Le savant Taisait un appel suprême à sa mémoire, et allait recommencer tout de suite, sans une faiblesse, sans un découragement, sans le secours de ses notes cette fois, ce rapport qui était l'espoir de sa vie et le résumé de ses travaux et de ses recherches patientes jusqu'à ce jour.
Tout autre que Louffard, qui eût compris le sublime courage de ce jeune homme, eût été saisi d'admiration.
Mais Louffard était insensible.
Il entra dans la bibliothèque et demanda :
— Monsieur a-t-il besoin de moi ?
— Non I dit Georges d'une voix douce... Fenne ma porte, jô ne sortirai pas, et, quelle que soit l'heure, je n'y suis pour personne...
— Pas même pour la jeune dame que Monsieur a reçue hier ? Georges hésita... Mais, plus fort peut-être encore de cette nouvelle résolution prise, de cette nouvelle victoire sur lui-même :
— Non. Tu lui diras que je ne rentrerai pas ! Mais n'oublie pas de lui dire aussi que ce soir, cette nuit, à onze heures, je serai chez son frère .. Elle comprendra...
— Bien. Monsieur peut être sûr que sa commission sera faite. Et, refermant la porte, Louffard s'éloigna, murmurant :
t Travaille, travaille, mon bonhomme, recommence la beso- ^e. Il est trop tard ! »
Il pouvait être quatre heures du matin à ce moment-lâ...
Les nuages, qui avaient rendu la nuit très obscure, s'étaient dissipés ; l'aube naissait, grise, jetant sur Paris un impalpable brouillard de mousseline, brume fraîche et légère qui était comme le dernier effort de la nuit combattant le jour, avant de céder sa place à la lumière triomphante...
Puis le brouillard se dissipa... le soleil se levait...
La lumière des deux bougies allumées sur le bureau de Georges pâlit peu à peu ; Georges ne s'apercevait pas qu'il était grand jour ; Paris s'éveillait ; le soleil brillait ; le mouvement se faisait dans les rues... Georges travaillait toujours.
Les bougies brûlèrent jusqu'au bout... Georges écrivait...
Le temps s'écoulait, rapide, plus rapide que tous les autres jours ; huit heures sonnèrent, puis neuf heures, puis onze heures ; Georges ne cessait de rêver, de se rappeler, d'écrire...
Or, ce jour-là, qui venait de se lever, si radieux et si pur, était le 25 juillet... Il y avait un an, juste, jour pour jour, que Georges avait engagé son honneur... et sa vie I...
A onze heures, Louffard frappa discrètement ; la première fois, Georges n'entendit pas ; Louffard frappa de nouveau un peu plus fort.
Georges tressaillit, comme se réveillant d'un rêve. Il y avaiit sept heures déjà qu'il travaillait, qu'il rêvait, si absorbé, si loin de lui-même, en quelque sorte, qu'il avait oublié tout ce qui nntéressait en dehors de ce travail, et qu'au bruit que fit Louffard, il fut un peu de temps avant de se remttre à la vie courante.
— Entrez I dit-il avec impatience.
Et, au valet de chambre qui apparaissait :
122 LE DEKNIER BAISER
— Je t'ai dit que je ne voulais pas être dérangé. Qu'y a-t-ii 7
— Monsieur, c'est qu'il est onze heures... ~ Eh bien ! Que m'importe ?
— C'est que Monsieur ne m'a pas donné d'ordres...
— Pour quoi faire ?
— Monsieur ne désire-t-il point déjeuner ?...
— Non. Laissez-moi.
— Monsieur déjeune en ville ou au restaurant?
— Je ne déjeunerai pas.
— Que Monsieur écoute mon conseil. Il a tort... Dans dix ans, je le prédis, Monsieur n'aura plus d'estomac.
Georges fit un geste impérieux pour renvoyer l'importun. Louffard avait à la main un paquet de lettres, de journaux, ie revues ; il les tendit à Georges.
— C'est îa correspondance de Monsieur, arrivée ce matin; je n'ai pas voulu déranger Moniseur...
Le docteur ia prit et la jeta devant lui sur son bureau...
Comme il était un peu engourdi, il se leva et se promena dans sa bibliothèque, tout en décachetant les lettres et en rompant les bandes de journau:::. Louffard était sorti.
Les lettres décachetées par Georges étaient insignifiantes. Cependant, l'une d'entre elles attira plus particulièrement son attention. Bien que l'enveloppe fût cachetée, ce n'était qu'une simple circulaire imprimée.
Il la lut. machinalement d'abord, puis avec plus de curiosité, puis presque avec épouvante.
Voici ce que cette lettre-circulaire disait :
« Monsieur et honoré confrère, je vous adresse un numéroprospectus des Annales des découvertes modernes, le vieux journal de chirurgie et de médecine que vous connaissez de réputation sans aucun doute, et auquel, avec un certain nombre de professeurs des facultés de sciences de Paris, nous allons essayer de faire prendre une allure nouvelle. De nombreuses adh-îsions, reçues de Paris et de la province, nous font espérer que le résultat ne trompera point nos efforts, et nous souhaitons, monsieur et honoré confrère, compter votre nom parnii ceux de nos nouveaux a'Donnés. Le numéro-spécimen qui vous parviendra par le même courrier vous intéressera assurément, en ce qu'il contient un rapport d'une importance capitale sur une rjécouverte d'un de nos plus illustres mérlecins de Paris, le docteur Sougaret ; cette découverte est celle du Wii-crobe de la phtisie et du remède à employer pour le détruire. Nul doute que le monde scientifique n'en soit vivement ému... «
Quiconque eût vu Georges à cet instant eût eu pitié de lui... En deux ou trois secondes, — le temps qu'avait duré cette lecture, — il était devenu méconnaissable.
Il s'assit machinalement, regarda autour de lui, passa la main, — une main agitée de tremblements et brûlante de fièvre, — sur son front moite d'une sueur d'angoisse, et attendit quQ ses yeux troublés lui permissent de relire la lettre.
E il la relut lentement, répétant plusieurs fois chaque mot.
Puis il ramassa l'eaveloppe qui contenait cette circulaire.
C'était bien son nom, c'était bien son adresse, c'était bien à lui que celte lettre était adressée.
« Mon Dieu ! murmura-t-il, est-ce que je rêve ? Qu'est-ce que cela veut dire ? »
11 laissa tomber la lettre et chercha parmi les journaux apportés par Louffard les Annales des découvertes modernes qu'on lui annonçait.
Il le trouva. On ne lui avait point menti. Il était entouré d'une bande blanche, et son adresse y était manuscrite. Ce n'était même point là l'écriture d'un employé, mais celle d'un homme qui a l'habitude d'écrire, et qui, pourvu que les mots formés soient lisibles, tient peu à soigner ce qu'il écrit.
Il arracha la bande du journal et chercha l'article.
Une main iTiconnue le lui avait signalé ; un coup de crayon bleu l'encadrait. L'article était intitulé, com.me le travail même auquel Georges avait consacré ses derniers jours ;
Le microbe de la phtisie.
Sa destruction.
Alors, le pauvre garçon parcourut l'article. Il était très long, très explicite, très bien fait, abondait en preuves basées sur des expériences sérieuses.
il le lut, pour ainsi dire, d'un coup d'œil, tellement son esprit avait d'acuité à cette heure suprême, où il lui semblait sentir la terre et le monde entier s'effondrer sous ses pas... Il le lut et poussa un soupir profond, où s'exhala, sans une plainte, sans murmure, le désespoir immense d'échouer en arrivant au port, de perdre ce qu'il avait gagné, de voir disparaître, s'évanouissant comme une fumée impalpable, cette gloire après laquelle il avait couru et qu'il avait été si près d'atteindre.
Car le travail qu'il lisait était comme une doublure du sien. Ces expériences consignées ressemblaient à ses propres expériences, Les opérations chimiques, il les avait faites aussi. Tout ce lent et opiniâtre labeur, qu'accusait le rapport, on eût dit que c'était le sien, le travail auquel il s'était acharné, auquel il avait consacré ses journées et ses veilles, toute son intelligence et toutes les forces de son cerveau. Une seule chose différait : !a manière dont les faits étaient présentés ; mais, souvent, les expressions étaient pareilles aux expressions dont il s'était luimême servi... la science n'a pas deux façons d'exprimer un lait.
Quand il fut arrivé à la fin de cette lecture, l'illusion était telle que Georges regarda la signature, très étonné qu'un autre nom fût substitué à son nom, et de voir le rapport signé : docteur Souyaret, au lieu de : docteur Georges Sénéchal.
— Ainsi, murmura-t-il, deux hommes auront eu, pendant des années, sans s'être jamais vus, sans s'être rencontrés, sans se connaître, la même idée ; ils auront fait les mêmes travaux ; ils auront poursuivi le même but !... Cela est possible I Cela
€St I... puisqu'en voici la preuve... puisque ]e suis la victime dQ ce iiasard, de cette coïncidence !...
Et il se pressait le front à le briser.
Il essayait de conserver tout son calme, et de penser, mais ses idées se brouillaient dans sa tète... Il se sentait devenir fou.„ oui, vraiment fou :... Ce n'est pas sans une blessure mortelle qu'on tombe d'une pareille hauteur, et l'on ne perd pas ainsi, tout à coup, l'espérance de toute une vie d'amour, de gloire, de bonbeur. sans que la blessure n'atteigne le centre même de la yie, de l'intelligence : le cer\-eau.
Il se leva, se promena à grands pas, ouvrit la fenêtre, respira un moment l'air, se baignant de chaleur et de soleil.
Il appuyait de temps à autre la paume des mains sur ses yeux, pour tâcher de se ressaisir un peu.
Mais la pensée le fuyait toujours.
Il sonna son valet de cbambre.
Personne ne vint.
Il sortit, courut dans l'appartement, .appelant :
~ Jérôme I Jérôme I
Personne ne répondit. L'appartement était vide. Jérôme avait disparu.
Cependant, Georges ne l'avait pas envoyé en course.
Qu'était-il devenu ?
Georges ne se le demanda point.
Il re\int à sa chambre à coucher, s'habilla, et, prenant le journal de médecine, sortit, sauta dans un fiacre et donna au cocher l'adresse qu'il avait lue près du titre des Annales :
— 17. rue Cujas.
Il avait fait cela presque machinalement. Il reprenait peu à peu. cependant, possession de lui-même.
Qu'allaiî-il faire au journal ? 11 ne savait pas. L'instinct le; poussait.
C'était bien 17, rue Cujas. que les Annales s'imprimaient, mais il n'y avait, à ce moment-là. personne. En outre, il lui fut dit que. le journal ne paraissant que deux fois par semaine, et ayant paru le matin même, il était ceitain qu'aucim des rédacteurs ne viendrait dans la journée.
Georges retourna chez lui en proie à une fièvre ardente.
A la villa, Jérôme n'était point rentré.
Le jeune homme s'informa auprès de la concierge.
Louffard. lui fut-il répendu, était parti vers onze heures un quart, c'est-à-dire quelques minutes après avoir remis à Georges les journaux, et sa correspondance ; il emportait sa malle sur son épaule, et semblait très pressé.
— Et où allez-vous avec votre malle ? avait interrogé la concierge.
— .Te quitte Monsieur.
— Déjà?
— Oui. Il ne me convient nas de rester plus longtemps à son service. Nous avons eu ce matin une scène, à propos d'un commencement d'incendie. Monsieur m'a pris à la gorge en me disant que c'était moi qui avais mis le feu... Vous comprenez que
Je n'ai pas demanclé mon reste... Je n'ai mGme pas prévenu Monsieur, et je lui abandonne mes huit jours... II trouvera sur ma table de nuit une lettre dans laquelle je ne me gêne pas pour lui dire son fait.
Tel fut le récit de la concierge au docteur.
Georges trouva en effet, dans l'alcôve occupée par Loufîard, une lettre où celui-ci, en termes insolents, lui annonçait son départ.
Le jeune homme resta pensif.
Ce brusque départ l'étonnait, ressemblait à une fuite.
— Au fait, dit-il à la fln, je l'ai accusé d'être un incendiaire..,. De deux choses l'une... ou il n'est pas coupable, et il a eu raison de se fâcher... ou il est coupable, et il s'est mis à l'abri en fuyant...
Il rentra dans son cabinet et harassé, pris d'une fièvre Intense qu'il n'essayait même pas de combattre, il tomba sur un canapé, les dents claquant, frissonnant de tous les membres...
Au désordre de son esprit, â la violence de sa fièvre, Georges recounui, à la fin, qu'il allait être sérieusement malade ; au lieu de s'en efîrayer, isolé comme il l'était, il vit venir la maladie avej joie, cette fièvre s'accroître avec bonheur ; plus vite arriverait la perte de la réflexion, plus vite arriverait la iranquiiliié, le souvenir disparu.
Grelottant toujours, il se couctia, ayant eu soin seulemem de mettre sur le guéridon, auprès de son lit, une carale avec de l'eau, car la soif brûlait sa gorge desséchée.
Les frissons continuaient ; la présence d'esprit disparaissait peu à peu, faisant place au délire et le malheureux garçon, dans ce délire, prononçait des mots qui, pour n'avoir point de suite entre eux et ne point former de phrases, n'en indiquaient pas moins la perpétuelle idée fLxe dont il était malade.
!:>ans ce délire où sa pauvre imagination affolée s'agitait, sans la raison pour guide, c'était toujours de Férédié qu'il était question, et de son bonheur évanoui, et de cette date du 25 juillet qu'il venait d'atteindre et qui s'écoulerait sans qu'il eût tenu son engagement, sans qu'aucun effort de son intelligence eût donné quelque espoir dans son avenir, sans que son nom eût été prononcé par les savants, sans que le monde de la science se fût occupé de lui, pauvre, misérable, sans talent et sans notoriété.
Il était question aussi de ce docteur inconnu qui allait recueillir cette gloire après laquelle il avait aspiré, non point tant par ambition que par amour.
Qu'était-il cet homme î Jeune ou vieux ? Jamais auparavant il n'en avait entendu parler. Eh î qu'importe ! Eût-on, avant ce jour, entendu prononcer le nom de Georges Sénéchal ?
Puis, avec le nom de Férédié, celui de Sougaret, d'autres noms encore venaient sur ses lèvres, celui de son père et de son frère, de son frère surtout qu'il aimait tant...
Et il récitait aussi, de temps à autre, les termes mêmes de l'engagement d'honneur pris avec Mourad un an auparavant... « Cejourd'hui, 25 juillet, las de la vie... fatigué de ma pau-
vreté... je mets fin à mes jours... » Oui, c'en était fait... puisqu'il n'avait pas réussi, puisqu'un autre l'avait précédé dans la conquête de celte gloire qu'il croyait poursuivre à lui seul, puisqu'il était un vaincu de la vie, il disparaîtrait esclave de son engagement, aunani mieux mourir ainsi, seul, privé d'affection, mourir comme un chien, mourir sans avoir une dernière fois entrevu la douce et pâle Qgure de Fôrêdié...
Le soir arrriva... Georges délirait toujours.
Cependant, dans l'accablement énorme de son être, le sommeil était venu... mais un sommeil agité de soubresauts, un sommeil plus fatigant, certes, que le réveil, qui ne reposait ni l'esprit ni le corps.
Vers cinq heures du soir, la porte de sa chambre s'ouvrit, et uije femme voilée parut. C'était Férédié.
Elle avait trouvé ouvertes toutes les portes, même celles qui donnaient sur la villa et elle était entrée, ne rencontrant point de domestique, étonnée d'un pareil abandon, ie cœur serre.
Elle avait frappé au balon, était entrée, n'avait vu personne.
Elle avait frappé à l'atelier, à la bibliothèque, puis tout à coup avait cru entendre parler dans la chambre... Elle avait écouté et reconnu la voix de Georges... Elle était venue...
Elle s'arrêta, tremblante, sur le seuil, comme si elle n'avait osé aller plus loin ; Georges rêvait, continuait de parler.
Alors elle s'approcha lentement du lit.
Le jeune homma était d'une pâleur de cire ; de grosses gouttes de sueur inondaient son visage... le désordre grave de son esprit se lisait sur ses traits...
— Que s'est-il passé ? murmura la jeune fille inquiète.
Et. se penchant sur le lit, elle essaya de comprendre ce que murmurait le malade, de relier, par une idée, par un sens, ces mots vagues, ces lambeaux de phrases, où revenaient sans cesse son nom, à elle, et le nom de Mourad, et cette date fatald du 25 juillet...
Bientôt elle comprit.
Elle comprit que Georges désespérait, qu'il était malade de fièvre, parce qu'il avait échoué ; elle comprit qu'il se voyait perdu.
^ Mais, pQurcucl v Gemment? Elle l'avait quitté la veille, sûr de lui, menant, '.a derniers main à l'important travail qui était la première assise de sa gloire ; elle l'avait quitté heureux, iriomiphant, amoureux, confiant dans son étoile, la main tendue vers le bonheur. Elle le retrouvait le lendemain couché sans forces dans son Ut, en proie à une fièvre terrible, si changé, que toute autre qu'elle ne l'eût point reconnu... Il y avait là un mystère qu'elle ne saisissait pas ; mais ce qu'elle devinait, par exemple, aux paroles incohérentes du jeune homme, c'est qu'il regardait sa vie comme finie, et qu'ayant échoué, n'ayant pas tenu sa parole, il était prêt, lorsque la force a^'ec la raison reviendrait, à se donner la mort... La destinée l'avait abattu.
— Ah I non I murmura-t-ellc, il ne mourra pas ou je mourrai avec lui i
Î2S LE DERVIER BAISER
Et lui prenant une main qu'elle serra tendrement dans les siennes, frissonnant de crainte en sentant les frissons de la Sèvre qui agitait cette main, elle dit avec douceur :
— Georges ! Georges 1 réveillez-vous !
Georges ne parut pas entendre. Il avait, en ce moment, les yeux fermés ; pourtant le délire reprenait. Elle dit encore :
— Georges, mon ami, qu'avez-vous ? Pourquoi désespérezvous, puisque je vous aime ? Georges, regardez-moi, Georges, Je vous en supplie, un mot, un sourire I
Georges ouvrit les yeux, la vit et continua ses discours :
— Mon ami, vous ne me reconnaissez pas ?... Je suis Férédié... Féréilié que vous aimez et qui vous aime ?...
Il ne reprenait pas connaissance ; l'intelligence ne revenait pas. Ses yeux agrandis étaient pareils à ceux des fous. Il semblait regarder droit devant lui, quelque chose de terrible qui l'épouvantait, mais l'attirait invinciblement ; sans doute, la désastre de sa fortune, l'écroulement de son rêve...
La jeune fille eut peur. Elle craignit un transport au cerveau.
Georges, à moins qu'on ne voulût sa mort, avait besoin de soins immédiats ; son état était grave ; elle sonna Jérôme, espérant qu'il était rentré, car elle ne pouvait savoir qu'il tût parti. Puis, comme personne ne venait, ne répondait à ses coups de sonnette réitérés, elle courut chez la concierge et la pria d'aller chercher un médecin, le premier qu'elle trouverait, pourvu qu'elle le ramenât sans perdre une minute...
La concierge obéit...
Férédié rentra. Si courte qu'etlt été son absence, Georges l'avait mise â profit. — En se sentant malade, quelques heures auparavant, il s'était jeté sur son lit tout habillé, mais telle était sa faiblesse que la jeune fille n'avait pas cru qu'il lui fût possible de se lever. Quand elle revmt, il était debout, ayant retrouvé dans un accès de fièvre chaude des forces factices, et chancelant, blême comme un fantôme, il se dirigeait vers son secrétaire, l'ouvrait, en tirait un revolver que ses pauvTes doigts trem»blant5 essayaient d'armer...
C'est â ce moment que Férédié survint...
Elle vit, elle comprit... Poursuivant l'idée fixe de son délird, Georges allait se suicider t
Elle arracha l'arme de ses mams, la jeta loin d'elle et enlaça le Jeune homme dans ses bras...
Il se laissa faire, ne la reconnais^^ant toujours pas.
Alors, se sentant une vigueur qu'elle n'avait jamais eue, ellt l'emporta et le replaça, ainsi qu'il était tout à l'heure, sur son lit. Il n'avait pas plus de volonté qu'un enfant... Puis, un peu après. Georges devint méchant, à plusieurs reprises il essaya d'échapper à l'étreinte de Férédié ; il avait découvert le revolver jeté par la jeune fille ^ur le tapis de la chambre, et ne le quittait pas des yeux. Mais Férédié veillait, ne s'éloignait pa« du lit, se retrouvait plus forte quand il tentait de la repousser...
Enfin, un médecin arriva. C'était un jeune homme d'uni
trentaine d'années, petit, vif et brun de peau. Il n'eut pas besoin d'oxaminer longuement son confrère. Une fièvre cérébralB qui venait de se déclarer, très dangereuse, demandait des soins assidus, une surveillance constante surtout, pour empôetier tout accident.
Il s'en expliqua â Fêrédié. prescrivit une ordonnance ei pa> tit. Quand elle se revit seule avec le malade, Férédié fut fort embarrassée. Elle ne pouvait rester à la villa plus longtemps, sans prévenir son frère, qui peut-être eût été inquiet de son absence. D'autre part, laisser Georges abandonné à lui-même, recevant les soins d'une garde-malade, autant eût valu le condamner à mourir. La pensée ne lui en vint même pas. Un seul parti s'offrait à elle, facile à exécuter : il s'agissait de transporter Georges à l'hôtel Mourad ; là, elle le soignerait aveo Fatma ; elle ne le perdrait pas de vue, elle le sauverait.
Mais il fallait le consentement de Mourad.
Elle lui écrivit.
La concierge étant venue s'informer de son locataire, Férédié lui remit la lettre, en la priant de la porter sans retard.
Une heure après, Mourad, lui-même, arrivait.
Férédié le mit au courant.
Mourad avait trop grande confiance en sa sœur pour lui reprocher ses visites mystérieuses à Georges. D'autre part, il avait également confiance en Georges, et il savait le jeune médecin trop loyal et trop amoureux pour que Férédié courût un danger auprès de lui.
Il approuva le projet de Férédié.
Le soir même, Georges était à l'hôtel, confié aux soins des deux sœurs ; la maladie avait empiré ; à la fièvre cérébrale avait succédé une fièvre typhoïde.
Georges fut pendant cinq ou six jours entre la vie et la inort.
Enfin, la fièvre diminua ; il se réveilla, un matin, du long sommeil de son intelligence, très affaibli, mais sauvé.
Férédié avait raconté à Mourad ce que Georges lui avait dit de l'héritajge Bertara. dont il avait eu connaissance à son retour d'Allemagne, et Mourad découvrait en lui cette famille de la sœur du vieux Bertara qu'il avait tant cherchée sans succès. Singulier enchaînement des choses qui amenait à lui ce jeune homme I Mourad avait couru sans retard rue Bleue, et il en avait ramené André, complètement guéri, de telle sorte que, lorsque Georges reprit connaissance, il trouva, groupés autour de son lit. Férédié, Mourad et André, qui tous trois lui souriaient tendrement.
Fatma, seule, s'était effacée, et restait dans l'ombre, son visage toujours invisible, excepté les yeux, sous le voile.
Georges les regarda tour à tour.
11 fit un effort pour se souvenir... La mémoire lui revint...
Et au lieu de répondre par un sourire au sourire de ceux qui l'avalent sauvé, son regard devint sombre, ses lèvres se crispèrent...
I3d LE DEÎLMEB BAISEH
II resta ainsi, gardant le silence, toujours, comme s'il fût devenu sourd et muet, ne répoiidant pas aux douces avances que lui faisait Férédié. et n'ayant pas l'air de ^oir André.
Férédié l'aimait trop pour ne point comprendre le désespoir de cette pauvre âme, hantée par Tidée du suicide.
Elle était bien certaine qu'à foiue de sollicitations de la part dé Mourad, ému de cette probité rigide, à force de pneres, ~ car elle le prierait et pleurerait, — elle était bien certaine, di'^ sons-nous, d'empêcher Georges d'exécuter son sinistre projet.
Mais il faudrait du temps pour cela, du temps pour rendr» un peu de calme à cet espni déséquilibré par un grand malheur et affaibli par de grandes souffrances.
L'important pour elle était de ne pas quitter Georges, àfiJi de prévenir ses intentions et de le retenir dans ses tentatr mortelles.
Cependant, soit que Georges dissimulât, soit qu'elle se trompât sur ses intentions, il fui tranquille.
La convalescence marcha lentement.
Il reprenait pourtant des forces sans se douter qu'il allait «11avoir besoin pour un bien grand et terrible malheuf...
Brusquement, et alors que Georges paraissait, lui, complètement guéri, Férédié, qui s'était fatiguée outre mesure par dés veilles répétées, — n'ayant pas voulu quitter le jeune homme un instant, ni le jour ni la nuit — Férédié prit le lit.
C'était à son tour d'avoir la fièvre, et Georges ne se fit pa4 d'illusions : c'était la fièvre typhoïde, gagnée par la jeune flllé au chevet de son lit. qui se déclara d'un seul coup avec les symptômes les plus alarmants.
Férédié se vit perdue :
— Vous rappelez-vous, Geoî'ges, dit-ellé, les pressentiments dé Patina ? Ces pressentiments ne l'avaient pas trompée !... Je suis malade... Mais tranquillisez-vous... Fatma n'a pas dit que je mourrais.
— Mourir I murmura Georges égaré, est-ce que ce serait p sïble ? Après tant dé souffrances, une pareille torture I 1 !... Moutir !... ce serait à nier Dieu, auquel j'ai cfu jusqu'à ci' jour !...
Alors il se passa chez le jeune hotottie uti t>fiénoiîlêne étrahgii.^
Encore malade lui-même, si faible qu'il pouvait à peiné setenir debout, il parut soudain remis complètement. Puis, comme il voyait Férédié en danger — et les yeux dé Fatma et de Mourad fixés sur lui avec angoisse comme sur lé seul capable de la soigner, — il parvint, par un suprême effon dé sa volonté, par une victoire surhumaine sur son coéuf. à dé-' pouillér pour ainsi dire sa propre nature.
Craignant sa faiblesse, craignant que son amour ne fût nuisible à son expérience de médecin, redoutant que les épouvantes de Thomme et de l'amant n'obscurcissent la vue du savant qui jugé, ausculte et ordonne, il réussit à oublier pfesijue, deVànt ce lit, que la malade qui y souffrait était sa aaricée,:j une douce enfant qu'il adorait !... ,
Il redevint froid et maître de lui, domptant ses sens, son être
en révolte, son cœur brisé ; il fut le docteur Sénéchal, celui que l'on voyait, toujours grave, mais jamais ému, au cb-evet des malades...
Il sentait que la vie de Férédié dépendait d'une dôfaiUanc«...
Il semait que, pour la sauver, il (allait à tout prix qu'il la considérât et la traitât conime une de ces malades déjà nombreuses auprès desquelles le faisait appeler sa réputation naissante. Malgré cela, la situation de la jeune fUle s'aggrava de jour en jour...
Il fallait bien que Georges en convînt avec lui-môme.
Elle était condamnée I... Elle allait mourir I
Les deux jours de son agonie, — les deux jours pendant lesquels eUe lutta conire la mort, avec l'espérance de ses vingt ajia, — furent remplis par des scènes déchirantes.
Elle seule conservait sa sérénité, au milieu du désarroi général... Elle seule trouvait, dans son cœur aimant, des consolations pour les êtres qu'elle chérissait, qui la pleuraient, et qu'elle allait quitter...
Fatma, muette au pied du lit, ressemblait à un fantôme.
D'un geste, Férédié écarta doucement Mourad qui tenait son mouchoir sur ses yeux... André, qui secondait son frère et prenait sa part de la profonde douleur qu'il devinait sous sa feinte gravité... Georges lui-même... elle écarta tout le monde.,.
Ell« désirait rester seule, un moment, avec sa sœur.
Ils sortirent, obéissant à cette suprême et muette prière.
Alors, Fatma s'approcha du lit funèbre... s'assit sur le bord pour être plus près de sa sœur... essayant de s-jurire à Férédié pour lui rendre du courage, écarter d'elle l'idée de la mort prochaine.
Mais Férédié la comprit.
Elle secoua doucement la tête et, sans tristesse :
— Ne cherche pas à me tromper, chère Fatma.,. Je sais QU« je vais mourir... Oui je le sais... Oh I je meurs avec regret.., cela allait être si bon de vivre... Je meurs triste aussi de toutes les tristesses que je vois autour de moi... Je meurs triste parce que mon frère pleure, parce que tu pleures, Fatma... parce qu« lui, lui surtout, est à plaindre... lui qui avait mis sa vie en moi comme j'avais mis mon bonheur en lui I... et c'est de lui, Faima... c'est de Georges, du fiancé de mon âme... de lui, que j'aime tant, que je veux te parler... Voilà pourquoi j'ai désiré être seule avec toi. car ce que je vais te dire, ce que je vais t8 demander ne doit être connu que de toi... Après ma mort, tu le diras à mon frère... C'est ma volonté dernière... il obéira, puisque ce sera la volonté d'une morte.
Elle s'arrêta un moment, pour reprendre haleine. Elle aallQquait. Fatma crut qu'elle allait mourir et se pencha sur elle en retenant un cri... mais Férédié rouvrit les yeux...
— Non, ce n'est pas maiatenant, dit-elle, je sens que j'ai encore quelques minutes à vivre... Approche... Mets ton oreille près de ma bouche, afin que je parle le moins haut possible, afin que j'épargne mes forces... Bien... Adieu, ma bien-aimêo Fatma ; console mon frère... Dis-lui qu'il n'est mort qu'une pa>
tie de moi-même, puisque tu lui restes, et puisque la ressemblance entre nous est si parfaite qu'il pourrait s'y méprendre et croire que c'est toi qui es morte et non Férédié... Console Georges... Veille sur lui, quand je ne serai plus là... Ecoute, Fatma. Promets que tu m'obéiras...
— Je te le promets.
— Lorsque je serai partie, quand la première doulerir se sera effacée chez Georges, lu enlèveras ton voile, malgré que nos mœurs nous le défendent... Nous ne sommes pas en Orient... et notre frère, quand il saura que teUe est ma volonté, ne s'y opposera point... Tu enlèveras ton voile, Fatma, et tu te montreras à Georges telle que tu es... c'est-à-dire une image si parfaite de la morte qu'il s'y méprendra certainement, et croira voir revivre Férédié... Et peu à peu, Fatma, il t'aimera comma il m'a aimée., ou plutôt, ma sœur chérie, il nous aimera toutes les deux en toi... Et cela seule le sauvera, vois-tu, car si tu n& fais pas ce que je te demande, je crains de sa part im acte désespéré... Jure !
— Je jure ! dit Fatma en pleurant.
— Retiens tes larmes... Je ne souffre pas... Je vais mourir comiiie si je m'endormais, aussi doucement... Donne-moi ta main, cberie I...
Sa voix s'affaiblissait de plus en plus.
— Vois comme Dieu est bon, Fatma, de nous avoir donné è toutes les deux les mêmes traits... je survis en toi... Tu recueilleras l'affection que mon frère avait pour moi... l'amour d« Georges... Cette affection, cet amour iront vers toi naturellement, parce que tes yeux, tes lèvres, ton visage, ta voix et ton sourire seront ceux de la pauvre Férédié disparue... Adieu, Fatma... Adieu, moi-même... Au revoir, chère sœur bien-aimée. — Au revoir, plutôt, puisque c'est en toi que je vais... Prie mon frère, Georges et tout le monde de venir. Je sens que j» n'en ai plus pour longtemps...
Fatma alla dire à Mourad qu'il pouvait rentrer.
Autour du lit vinrent silencieusement se grouper Georges, Mourad, André et Fatma, pendant qu'Azep, le serviteur d© Mourad, et les autres domestiques, hommes et femmes, restaient dans le fond de la chambre, étendus à terre, en signe de deuil, les deux mains sur la tête et sanglotant sourdement...
Georges, qui ressemblait à un spectre et qu'une force mystérieuse, supérieure à la sienne, maintenait seule debout, Georges prit le poignet de Férédié et compta les pulsations...
Le pouls se raréfiait...
11 mit doucement la main sur le cœur de la jeune fille, et cœur généreux et ardent, qui avait battu pour lui, pour lui seul...
Tout l'abord, il n'en sentit pas le battement, mais, miracle d'amour, alors qu'elle allait mourir, cette main de l'homme aimé sur ce cœur, siège de son affection, lui rendit un peu de vie... J
Elle rouvrit une dernière fois les yeux... Elle essaya bienf encore de sourire, mais elle ne le put...
LE DEHNIER BAISEB 133
L« moment suprême était venu... Georges tomba à genoux.», F.érédié le vit... Elle dit encore :
— Adieu, mes bons amis... je vous aime, Georges... Ne pleurez pas trop... Je m'éloigne seulement... ne l'oubliez pas I.. Je m'éloigne, mais je reviendrai...
Et ses doigts amaigris et si blancs qu'ils étaient diaphanes allèrent s'appuyer sur ses lèvres décolorées, pour envoyer un baiser d'adieu à ceux qui l'entouraient.
Mais la mort cruelle interrompit le baiser, et raidit les doigts sur ses chastes lèvres...
Fôrédié n'était plus.
Alors Georges se releva, sortit à pas lents, sans que personne songeât à lui. dans l'immense désespoir de cette mort.
Il marchait, pâle, grave.
Dans un des salons, il prit un poignard turc suspendu à un€f panoplie, et entra dans la chambre qu'il occupait, celle-là même où Gabrielle avait habité autrefois.
Il s'assit sur son Ut et déboutonnant son vêtement, sa chemise, mettant à nu sa poitrine, il chercha de sa main exercé^ la place du cœur.
Puis il s'enfonça le poignard jusqu'à la garde.
Il retomba sur le lit, en arrière... murmurant :
— Férédié... je te suis... Férédié, attends-moi... Une fois de plus. Rouquin allait-il triompher ?
Ce fut Fatma la première, — même avant André, — qui, en se rappelant les dernières recommandations de la morte, se souvint de Georges et s'effraya tout à coup de ne le point voir auprès d'elle.
Elle fît un signe à André et murmura :
— Votre frère, monsieur André, veillez sur votre frère I... La prière était si pressante, la terreur si manifeste, que lé
jeune homme comprit et courut à la chambre de son frère...
La porte en était poussée seulement, non fermée à clef, de telle sorte qu'André, sans difficulté, entra...
Mais sur le seuil, devant l'horrible spectacle qui s'offrit à ses yeux, il recula épouvanté, un cri rauque arrêté dans sa gorge...
Georges gisait inanimé sur le lit et semblait mort...
Un peu de sang lui était venu aux lèvres... Un filet de sang coulait de la blessure de la poitrine, lentement, empêché par le poignard resté dans la plaie et s'épandait sur la blancheur du drap.
Les deux mains de Georges, dans une convulsion, s'étaient contractées et serraient une poignée de couvertures comme s'il avait voulu les déchirer, les déchiqueter.
Les yeux étaient fprmés. le pauvre garçon ayant voulu, à la dernière heure, évoquer et retenir auprès de lui l'image de celle qu'il venait de perdre, entrevue pour la dernière fois...
André, retrouvant la voix, jeta un grand cri :
— Mon frère est mort I Mon frère est mort I Au secours! au secours I
Mourad et Fatma, et t©us ceux qui étaient près de Férédié, .entendirent et tressaillirent.
134 LE KRMER BAISER
Cet appel était si désespéré, si lamentable, qu'instïDctivement, par un mouvement irraisonné, Mourad et sa sœur regardèrent Férédié, comme si elle avait pu entendre, comme si ce CTl avait pu pénétrer jusqu'à elle et remuer son cœur refroidi dans les insondables ténèbres de la mort.
Puis Fatma restant seule auprès de sa sœur, Mourad se précipita au secours de Georges.
Il trouva André évanoui aux pieds de son frère...
Mourad comprit tout d'un seul coup d'œil ; le dénouement tragique de la mort de Férédié était inscrit là en lettres sanglantes.
Georges n'avait pas votilu survivre, même une heure, à celle qu'il aimait I...
Il s'était suicidé I...
Mourad, troublé par ces deux drames terribles éclatant coup sur coup au milieu du calme de sa vie, comme le grondement furieux de la foudre dans un ciel bleu, Mourad ne perdit pourtant pas son sang-froid.
Il s'assura, tout d'abord, si Georges était mort..
Il le palpa, passa une petite glace devant sa bouche entar'ouyerte.
Il crut remarquer un léger, presque imperceptible battement du côté du cœur, et la glace fut ternie d'un souffle...
Georges vivait... S'il vivait, il y avait espoir de le sauver 1
S'il vivait, c'est que le tenible coup dont il s'était frappé» malgré sa ferme résolution, malgré sa sûreté de main, Q'avait point porté droit au cœur... Car le cœur atteint, c'eût été la mort foudroyante...
Mourad sonna Azep et l'envoya chercher un médecin.
Celui qui vint, petit, maigre et brun, était le môme que Férédié avaii mandé auprès de Georges délirant.
Le docteur s'appelait Duranton et semblait tort intelligent.
Il reconnut Georges au premier coup d'œil.
— Ah ! ah I dit-il... un accès de fièvre chaude, sans doute 7.,. Je l'avais prédit... J'avais cependant bien recommandé qu'on ne lui laissât pas d'armes entre les mains 1...
Mourad ne pouvait comprendre. Il ne répondit pas. Et Férédié, qui seule aurait pu répondre, n'était plus Là. Le docteur Duranton retira le poignard avec précaution. Le sang s'échappa de la blessure avec plus d'abondance...
— Une minute de plus, murmura le petit docteur, et il serait mort étouffé.
Puis il sonda la plaie... le sourcil froncé, retenant presque sa respiration... toute son attention, toute son intelligence, toute son expérience en éveil.
— Allons ! dit-il, il a de la chance... Il en sera quitte pour ia peur... Le coup a dévié... Aucun organe essentiel n'a été atteint...
Il banda la plaie, prescrivit un traitement.
— Je reviendrai dans une heure ou deux, dit-il.
Et, s'adressant à Mourad et à André qui. revenu à lui, joignait les mains dans une muette prièr-e :
— Veuillez m'alder à le fléshabiller... — opération très délit cate, — ei à réîerjdre dans sou lit
Ils obéirent. Georges n'avait pas lail un mouvement
— Np vous effrayez pas, dit le docteur, la syncope durera longtemps... plusieurs heures... peut-éire plusieurs jours... Il y aura sans doute des intervalles de réveil, de connaissance, [nal3 qui seront suivis très vite par un étal comateu.x provenant d9 la grande perte de sang, d'une extrênje fail)Jesse et aussi d'une maladie à peine K"érie qui a précédé cet accident.
— Vous le sauverez donc monsieur ?'fit André.
— A moins d'imprudences, je crois pouvoir vous en répondre. Le docteur sortit, renouvelant sa promesse de venir dans la
soirée Mourad retourna près de sa sœur, au lit de la morte.
— Eh bien T interrogea an.xieusement la jeune ftlle.
— Il ne mourra pas. dit Mourad.
Alors Fatma se pencha sur le blanc et immobile visage de sa. sœur et, la baisant au front :
— Tu entends, ma Férédié, (lit-elle, tu entends ?... Georges na mourra pas !...
Et on eût dit vraiment cpje dans l'ombre du lit, sous les lourds rideaux d'Orient, quelque chose comme le rayonnement divin d'un bonheur surnaturel passait sur le visage de la morte.
' Le docteur Duranton ne s'était pas trompé : Georges ne devait
pas mourir, mais il ne se trompa point non plus en faisant
prévoir que la faiblesse du jeune homme serait très grande et, pendant plusieurs jours, entrecoupée de syncopes.
A vrai dire, Georges ne reprit pas ccnnaissance avant qumze jours ; à deux ou trois fois, quand il sortait de ce sommeil léthargique où il était plongé, André et Mourad devinaient bien chez lui une préoccupation, à la façon dont il promenaii son regard autour de lui, cherchant à se rendre compte de ce qui s'était passé.
Mais il ne disait rien.
Et il était évident que ces efforts ae mémoire devaient lui être très douloureux, car il passait lourdement la main sur son Iront, sans doute parce que, dans ce qu'il se rappelait, il ne comprenait pas tout, un détail lui échappait.
Et il attendait, pour mieux comprendre.
C'est que, depuis qumze jours qu'il était malade, un fantôme Êvait traversé ses rêves... sa fièvre, son sommeil...
Ce ne pouvait être qu'un fantôme, puisqu'il était l'image d*un 'itre mort...
Et, dans les intervalles de lucidité que lui laissait sa maladie, il se demandait s'il l'avait vraiment vu, ou si ce spectre n'avait pas été formé par son délire...
Et, cependant, il se rappelait !...
Oui, à force de fouetter sa mémoire, à force de demander un peu de fatigante réflexion à son cer\'eau affaibli, 11 avait flni par se souvenir...
Mais qu'était-ce donc encore que ces souvenirs-là, si ce n'étaient des rêves ?
Une première fois, pendant une crise où il ^ndurait d'horribles souffrances, un soir, à la tombée de la nuit, il était seul dans sa chambre ; une demi-obscurité l'enveloppait.
Il se tordait dans son lit, étreignant à pleines mains et mordant aussi les draps pour ne pas crier...
Tout à coup, — il avait laissé échapper quelaues plaintes QUê
LE DEiliMEB BÀISEB 137
l'on avait entendues, — tout à coup il vit, devant lui, tout au bout de la chambre, s'ouvrir une porte dissimulée sous une lourde tapisserie orientale.
Quelqu'un entra, une femme, qui s'avançait vers lui, ses pieds s'enfonçant dans les épais tapis, sans fane de bruit, ainsi vraiment qu'eat glissé une apparition d'un autre monde...
Il la vit, mais sans distinguer ses traits, à cause de l'obscU'^ Xité sans cesse grandissante.
Elle s'approcha du lit...
Il souffrait toujours et malgré lui, malgré son courage et ses efforts, continuait de se plaindre.
Elle vint près du lit... étendit la main...
Sa main se reposa sur le drap, vers le cœur de Georges, là éù conunençait à se cicatriser la blessure, et s'y appuya doucement.
Et il parut à Georges que la douleur s'évanouissait tout à coup.
11 ferma les yeux... c'était vrai... il ne souffrait plus... il s'endormit ; quand il se réveilla, quelques minutes après, — car son sommeil était coupé de fréquents et douloureux réveils, — U ne vit personne auprès de lui...
Il crut avoir rêvé I...
11 le crut d'autant mieux, qu'il avait eu une hallucination bizarre, celle d'avoir Férédié devant lui...
C'était la même démarche, la même taille, la même grâce; c'était la même main très douce, élégante et fine ; c'étaient les mêmes discrets parlmns qu'il connaissait, qu'il aimait parc^ qu'ils étaient les parfums préférés de Férédié.
Mais il n'avait pu distinguer le visage. La nuit était venue.
Puis, il n'avait pas, non plus, grâce à sa souffrance, une vision bien nette des choses.
Deux ou trois jours passèrent.
Georges était tombé dans une somnolence d'où il ne se réveillait que pour se rendormir presque aussitôt, sans que l'intelligence eût le temps de revenir.
Une nuii, il se dressa sur les mains, s'asseyant sur le lit..^ et poussa un cri...
Ce même fantôme, déjà une fois entrevu, était là qui le regardait...
Et la veilleuse brûlant, suspendue au plafond, l'éclairait des pieds à la tête... ne laissant rien dans l'ombre, de son pâle visage de vierge orientale, aux yeux pleins de flammes, aux lèvres roug|3s. aux cheveux d'un noir brillant.
Elle souriait tristement, le regard attaché sur lui. et continua de sourire, pendant qu'il la regardait.
Et Georges, dont le cerveau éclatait, porta les deux mains â son front et murmura :
— Férédié I Férédié I C'est toi 1 I c'est vraiment toi 1 ! 1...
Ses doigts tremblants essayèrent de toucher la jeune 1111e, mais c'était trop pour lui ; une fail)lesse le prit, il perdit Connaissance.
Il lui sembla qu'on le soignait, qu'on lui faisait reprendre
vie, que de douces mains s'empressaient autour de lui, ave^ mille précautions tendres, et, quand il ouvrit les yeux, quand il s'aperçut qui! n'avait auprès de son lit qu'André inquiet, et Mourad efîrayé de sa faiblesse, il cherctia derrière eux si ne se dérotiait point la mystérieuse créature apparue dans la nuit...
Les Qiains d'André étaient bien douces, et pourtant ce n'était pas ces mains-là qui l'avaient soigné la nuit ; l'empressement, le dévouement de Mourad étaient ceux d'un frère, et cependant ce n'était ni l'un ni l'autre qu'il avait vu...
C'était Férédié ! I I...
— Allons ! murmura-t-il, c'était encore un rêve... mais quel gracieux rêve, et que ne prend-U ma vie tout entière !...
A paitir de ce jour, les syncopes furent moins fréquentes et le docteur Duranton, jugeant que la convalescence allait maircber rapidement et que ses soins seraient superflus, ne vint plus que de loin en loin.
Il avait prié seulement qu'on l'avertît sans retard s'il sur^'enait à Georges quelque accès de fièvre, — ce qu'il paraissait, du reste, prévoir, mais non pas redouter.
Un matin, vers dix heures. Georges, après une nuit agitée, se réveilla plus fatigué...
Il devina, plutôt qu'il ne vit, le soleil radieux, perçant à travers les rideaux de ses fenêtres.
Il sonna, — une sonnette était à portée de sa main, — et un des serviteurs arméniens de Mourad s'étant présenté, Georges lui fit signe d"ou\Tir les fenêtres. Il avait soif d'un peu d'air.
Il étouffait, depuis tant de jours renfermé.
Il avait un grand poids sur la poitrine et il avait besoin de respirer librement.
L'Arménien obéit, et se retira après avoir demandé en français si le jeune homme désirait autre chose,
C'éta.. ur.? matinée superbe, dont la gaieté contrastait avec l'incurable trisics^^ :r::7'^imée sur le visage de Georges, la nature a de ces cruautés inconscientes, et plus elle paraissait fadieuse et épanouie, plus Georges devenait sombre.
Le soleil brillait dans un ciel admirablement pur ; des milliers d'oiseaux chantaient dans les arbres du jardin, se poursuivaient, se bataillaient comme à l'approche d'une nouvelle saison d'amours ; un peu de brise se jouait dans les feuilles, rafraîchissait l'air, faisant voltiger les rideaux blancs des fenêtres et venant caresser le malade jusque dans son lit ; on entendait l'eau retomber dans les vasques de porphyre et de marbre et la brise, en passant par l'écume hlanche des cascatelles, apportait dans la chambre de Georges des fKirfuins <le roses, avec des gouttelettes de rosée.
Le jeune homme, se soulevant légèrement, appuyant la tête sur son coude, rêva...
Tout à coup, il entendit un peu de bruit deirière lui...
D se retourna...
Et il mit les deux mains sur ses yeux, comme s'il n'osait plus voir, ou bien comme s'il voulait s'assiurer que ce n'était pas le^ Tèvç, entrevu déjà, qui renaissait...
L£ 0£BNI£B BAIS£B 139
Puis il abaissa ses mains et regarda encore...
— Férédié I chère Férédiô ! dit-il...
Dans sa chambre, loui près de lui, se tenait debout mie jeund tlle vèiue comme l'éîait Férédié... à la manière orientale... mais ne portant pas le ijasinacti, c'est-à-dire le long voile que les femmes d'Orient s'atiacnent au-dessus des yeux et accrochent, sur leur coifîure, à un diamant ou à une fleur naturelle. Son Tisage éi^it à découvert et c'était bien Férédié... C'étaient les Mtèrneb traits Q.nsi et délicats, les mêmes yeux rayonnants ; c'était Férédié, enfin, Férédié vivante, ayant seulement en »oins que la Férédié d'autrefois la gaieté douce du sourire, en plus que la Férédié morte, la tristesse d'un deuil récent,
Elld vint au malade et dit doucement :
— Georges 1
Non seulement c'étaient les traits de Férédié, mais c'étaient aussi le même timbre de voix, la même façon de prononcer son nom, avec un accent étranger...
Alors, il se produisit chez le convalescent le phénomène d'unei vision surnaturelle ; faible encore comme il l'était, l'émotion Intense que lui causait la vue de celle qu'il avait aimée troufela son cerveau...
11 crut vraiment qu'il avait devant lui Férédié... qu'il rêvait, xm rôv« délicieux, et qu'il gardait, avec cela, assez de présence^ d'esprit, assez de raison, pour jouir de son rêve...
— Férédié 1 dit-il, ma chère Férédié I,..
— Georges I Georges !...
Alors Georges murmura, comme se parlant à lui-même :
— J'entends et je la vois... C'est bien Férédié, c'est bien eîléj <|u.i me regarde et qui me parle... Que s'est-il donc passé?... Qu'est-ce donc que ce lit où je vois Férédié, Férédié monranie ?... Qui donc était dans ce lit ?... Qu'est-ce donc que C9 cœur dont j'ai senti sous mes doigts s'éteindre, peu à peu, les derniers battements ?... N'était-ce donc pas le cœur de Férédié ?... J'ai senti deux mains qui, dans mes mains, se refroidissaient. J'ai vu deux yeux, les plus doux du monde, au regard profond, se ternir, devenir vitreux, sans plus de regard et sans lumière... J'ai vu la main qui voulait, par une coqi^etterie suprême, nous envoyer un dernier baiser, se glacer et se raidir sur ses lèvres... N'était-ce donc ni les mains, ni les yeux, ni le regard de Férédié ?... Et ce baiser de morte que Dieu [alouî a interrompu et pris pour lui, qui donc nous l'adressait ?...
Georges délirait. Un accès de fièvre l'avait saisi. Des trerabienïents agitaient tout son corps. Sa pauvre tête était encore trop faible pour supporter une pareille épreuve.
Fatma voulut s'éloigner.
Mais Georges la retint en lui prenant le bras :
— Férédié ! Férédié !... dit-il, pourquoi partir ?... T'ai-je offensée?... Reste encore près de moi, puisque tu es venue... Tu n'es qu'une apparition céleste, tu ne vis pas... mais je suis heureux d« te Toir auprès de moi... Je t'aime tant, Férédié, que "j'ai voulu, pour te suivre, mourir aussi...
140 LE OERMEB BAISEB
Il caressait doucement la main qu'il avait prise.
— Tu ne vis pas, répétait-il étonné, dans une lueur de raison... Tu ne vis pas... et cependant c'est ta main que je serre dans la mienne... voici la bague que tu aimais... que tu portais toujours... et ton bracelet de vieil argent... Je me rappeile tout cela... C'est ta main que je baise... C'est ton parfum préféré que je respire... Tu n'es donc pas un fantôme ? Est-ce que je suis vraiment fou?... C'est la fièvre... oui, la fièvre qui fait que je vois partout Férédié..., voilà pourquoi je me trompe... Puisque vous n'êtes pas Férédié, pourquoi m'écoutez-vous et pourquoi semblez-vous prendre plaisir à ce que je ne dis qu'à elle ?...
Elle voulut encore une fois partir... il la retenait :
— Non, reste, dit-il en implorant, reste, qui que tu sois, fantôme chéri... reste, apparition trompeuse, laisse-moi dans mon rêve... ne me dis pas qui tu es... ne me le dis pas. .
— .Si, je vous le dirai, Georges.
— Je ne le veux pas...
— Je suis Férédié I...
— Férédié I dit-il, en fermant les yeux pour mieux se recueillir, Férédié !... quel étrange rêve !... Mais Férédié est morte.« j'ai vu ses traits s'immobiliser sous la caresse de la mort... j'ai vu son visage, déformé par la fièvre et la souffrance, reprendre soudain, après la mort, sa sérénité, sa beauté... j'ai vu Férédié morte, enfin, je l'ai vue... je l'ai vue...
— Je ne suis pas morte, Georges I...
— Que dis-tu ?
— Vous souvenez-vous, Georges ?... N'ai-je pas promis cZe revenir ? N'ai-je pas dit: « Ne pleurez pas trop... je ne m'en vais pas pour toujours... je m'éloigne seulement, ne l'oubliez pas 1.., .Je m'éloigne, mais je reviendrai ! »
— C'est vrai. Ce sont les paroles de Férédié 7...
— Eh bien, je me suis éloignée... et je reviens I... Georges se tut... Il resta longtemps sans parler... Il essayait de se reconquérir et ne le pouvait...
Jl ne s'appartenait pas encore... la fièvre régnait en maltresse sur son cefveau..
Il avait toujours entre ses doigts la main de Fatma, que la jeune fille ne tentait môme pas de lui retirer...
Il la portait, de minute en minute, à ses lèvres.
Ses yeux brillants, un peu égarés, contemplaient Fatma avec une admiration mêlée de crainte...
Il la détaillait, pour ainsi dire, de la tête aux pieds, cherchant à découvrir quelque chose, un indice auquel il se fût accroché pour lui crier : « Non, tu n'es pas Férédié ! » Mais ces vêtements riches, il les avait vus à la morte ; cette coiffure était celle qui seyait si bien au front de Férédié ; ce gros •âiamant qui retenait le voile, c'était un diamant que la jeûna fille mettait parfois, bien que rarement ; la couleur des vêtements était la couleur favorite de Férédié... ces boucles d'oreilles aussi, il les reconnaissait ; et aussi la bague et le bracelet,' comme il l'avait dit...
Et puis, le regard, le regard de cette jeune ftUe, était bien celui de Férédié... et Dieu n'a pas donné à deux créatures différentes le même regard si tendre, fouillant jusqu'au fond da l'âme, si rêveur et si doux ; Dieu pouvait faire des yeux aussi brillants, des lèvres aussi fraîches, une joue aussi veloutée, un front aussi pur, des cheveux aussi abondants, soyeux et noirs... mais le regard, c'est l'âme, et U ne pouvait y avoir deux âmii de Férédié...
Et Georges, brisé, murmurait :
— Férédié î c'est toi I... Je te reconnais... Tu es là près de mol, qui me consoles et qui m'aimes... Férédié. je te reconnais ! Qui que tu sois, rêve ou réalité, vivante ou morte, je t'aime...
Et il lâcha la main de Fatma, anéanti, la tête abandonnée sur l'oreiller, presque évanoui...
C'était assez d'émotion pour ce seul j'^ur. Georges avait besoin de repos. Une plus grande surexcitation pouvait lui ôtr© fatale.
Fatma sortit sans faire de bruit.
Quand le jeune homme se réveilla, son esprit confus ne lui retraça qu'un souvenir vague, flottant, indécis, de ce qui s'était passé... mais si vague, si indécis qu« fût ce souvanir, l'imagd <l6 Férédié y persistait...
— J'ai encore rêvé ! murmura-t-il en soupirant.
La fin de la journée et la nuit suivante s'écoulèrent plus calmes. André ne quittait pas le chevet de son frère..
Mourad, en voyant que Georges reprenait des forces, n'avait plus craint de l'interroger sur certains détails qui avaient précédé l'incendie du cartonnier où le jeune savant enfermait ses notes. Et tout d'abord il lui avait confirmé l'histoire racontée par Valentin et Lydia, de cet héritage qui le rendait riche désormais, et allait lui permettre de faire autour de lui autant de bien qu'il le voudrait.
Georges avait écouté en silence ; peu lui importait maintenant d'être riche, puisque Férédié était morte.
— Je vais, disait Mourad, m'occuper de vous faire mettre en possession de cet héritage... C'est cinquante millions qui vous reviennent à votre frère et à vous, car les cinquante autres appartiennent à Gabrielle Bertara, la femme du député marquis Norbert d'Argental... Cependant, avant de vous rendre maître de cette fortune, ei toutes mes dispositions sont prises de longue date pour que la chose puisse se faire en quelques jours, je vous demanderai un dernier délai...
— Agissez, Mourad, et ne vous préoccupez pas de moi ; mon frère et moi, nous vous laissons libre, n'est-ce pas. André?
— Mourad n'est-il pas devenu notre ami ?...
— Plus qu'un ami, dit Georges d'une voix triste, en lui tendant les deux mains ouvertes... un frère !... La môme douleur nous a frappés...
Les trois jeunes gens se donnèrent une étreinte muette.
— J'ai besoin d'un délai, reprit Mourad, parce qu'il vaut jnieux pour vous, pour tous, même pour Gabrielle Rertara. que cette fortune ne sorte pas encore de mes mains, que je hq
112 LE DEJELMER BAISER
m'èm dessaisisse pas encore. Vous savez quelles psisslons cea richesses ont déchaînées, quels appétits elles ont éveillés, quels crimes elles ont fait commettre ; vous connaissez, comme nous la connaissons tous, l'histoire du mariage de Gabrlelle, la complicité du marquis avec le redoutable aventurier nommé Rouquin ; autour de vous les malheurs se sont succédé ; votre père est tnort victime de cet homme, nul de vous n'en doute, cai; Rouquin et xNoibert font le vide autour de l'hériiage, aflo de n'avoir point à le partager ; vous, André, vous avez failli périr, et cent miracle que vous soyez debout I... Vous-même, Georges» n'àvez-vous pas réfléchi à ces choses étranges qui se sont passées autour de vous depuis votre retour ?...
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que vous aussi, vous êtes victime... comnMi Gabrleile, comme Bertara, comme André, comme votr« pèr«... Ah I c'est un terrible adversaire que ce Rouquin, et il est à redouter encore plus, lorsque dédaignant les armes ordinAires, il s'attaque à l'âme, tuant plus sûrement le corps, ainsi qu'il Ta fait pour André et pour vous...
— Pour moi ? dit Georges.
— Certes, Rouquin, avec son intelligence de démon, a pénétré vos secrets à tous deux. Comment les a-t-il pénétrés ? J« l'ignore, ei il en a profité contre chacun de vous... Il a su qu'André était très faible et qu'une émotion pouvait le tuer... Il connaissait l'amour d'André et ses rendez-vous avec Lydia, dont je ne mets pas en doute le dévouement, elle en a donné des preuves. Et vous savez comment il a brisé le cœur d'André, comment il faillit briser sa vie...
— C'est vrai I murmura André, se parlant à lui-même...
Et sa main alla s'appuyer sur son cœur, qui lui faisait maÀ, Il n'était pas complètement remis.
— Il a su également, dit Mourad, que Georges et Férédié s'aimaient ; il a su qu'une nuit, après une scène violente que j'ai été le premier à regretter, et que je regrette encore, Georges avait solennellement juré de se tuer, si, dans un an, pour prouver sa droiture et son désintéressement, il ne revenait pas, sinon riche, du moins près d'être célèbre... Il a su que Georges étftit parti pour IWllemagne, voyageant, allant d'hôpital en hôpital, écoutant, s'inspirant, continuant là-ba5 les expériences commencées dans les hôpitaux de Paris et recherchant le secret, jusqu'alors inconnu, du traitement de la phtisie... Dès lors, voyez-vous plus clairement l'intention du bandit ? Que ferat-il ?... Assassiner Georges, c'est grave... Déjà le meurtre du père a failli lui être fatal... Non, il fera mieux, il forcera Georges à se suicider on il lui fera perdre la raison. Et il introîuit, chez celui-là dont il a conspiré la perte, un homme auquel il a coafiance... un de ses agents dévoués, mais dévoués jusqu'à la wort... un misérable auquel il a déjà confié plusieurs expéditioîïs sinistres... et voyez jusqu'où va son audace, il introduit èhex t«us, Georges, l'homme qui, j'en suis sûr, quelques jours «iHriftravant, aidait à assa.^slnpr votre père !
(itt'itirxfi T)iftu ? dit Georeres. pâle et dressé sur son lit.
L£ DERNIER BAISEB Xi3
■r^ Calmez-voue, Gcorgeg ; calmez-vous et rcmcUez-voug, Ardré, la veiigtîance ^ so/j heure... et je vous proniet» qu'elle ser* tôrribJ*;...
— Mais cumjijeut savez-vous 7... dit George3. Et siiçnaiu c^lA, comment cet homme est-il lij^re'^iepcore, co^^»e^t jo'esjL-U p^ vavn ?...
— Comment je iis sais ? ie vous le dirai plu^ tard. U &uU}î que jfC le saclie. Pourquoi cet homuie, ce monstre vit eocore 7 Parce qu'il nous a fui entre les mains, quelques jours a^jr^s avoir fait évader Louffard, parce qu'iJ est inviijibJLe, maintenait, bien qu'il n'en poursujve pas moins ses projets ; vous eu êtes la preuve... Pourquoi est-il libre ? Hélas 1 Georges, parce que^ depuis un mois, il a fallu songer à ceux qui. malades ou blessât, étaient en danger de mort, à Audre, moribond, à vous, fl;èvreu;x et que liautait l'idée du suicide, à la pauvre Férédié, vicUm9 de son amour pour vous I... A vous encore, Georges, apr^ès yoitre tentative de désespéré... Voilà pourquoi Rouquin eM libre, pourquoi il vit, pourquoi il continue ^ espérer, peut-être...
— Reprenez votre récit, Mourad, je ne voas interromprai plu^.
— Pourquoi il vit 7 Pourquoi il est libre ? répétait Mourad dont les yeux noirs jetaient dce flammes. Parce que cet homme est si habile dans le crime, que nous n'avons rien pu .contre lui, soutenu qu'il est par le marquis 4'Ar^ental... Parce qu'à chacun de ses forfaits, il a su se dérober si bien, que lui prouver son crime est presque impossible... Parce que la justice, elle surtout, s'y perdrait... Une seule fois, cet homme a dû avoiç peur, c'est lorsqu'il apprit l'arrestation de son agent Louffard. Louffard, révélant tout, pouvait le perdre. Eh bien ! vous sav.ez avec quelle audace il a sauvé Louffard, avec quelle témérité folle il a enlevé, à la Morgue, jusqu'au vestige même du meurtre en supprimant la victime... Pourquoi il vit ? Pourquoi il est libre ? redisiait le jeune homme avec une animation croissante, domptant sa colère, mài& laissant présager un« prochaine et terrible tempête. Eh ! de quoi l'accuserions-nous ? Est-ce du mariag-e forcé de Gabrielle avec Norbert d'Argeiital ?... Maig Rouquin est resté invisible tout le temps de cette odieuse iiiirig*e... Et Gabrielle serait enfermée comme folle. Norbert est trop puissant pour qu'on la croie. Est-ce du meurtre de Bertara?... car cet accident est sans doute un crime... Mais qui lé prouvera?... Est-ce d'avoir voulu tuer André?... Mais ces crimes sont d'un ordre moral, et la loi ne les atteint pas... Est-ce d'avoir voulu vous forcer au suicide, Georges 7... Même crime, contre lequel la loi est impuissante... De quoi l'accusera-t-on ? Est-ce du meurtre de Siméon, assassiné sur le siège d'un fiacre 7... impossible de le prouver... Es-ce du meurtre de votre père ? Vous savez tout ce que je vous ai dit I.., Voilà pourquoi il vit, pourquoi il est libre ; mais patience, Georges, patience, André, la justice viendra.
Il garda un instant le silence. Les trois jeunes gens étaient péniblement impressionnés. Mourad se remit le premier.
— Je vous disais tout à l'heure, Georges, que Rouquin avait introduit chez vous un de ses agents, l'un des plus actifs, des
J44 LE DEiO^itr. DAISEB
des plus adroits : Louffard. Vous aviez besoin d'un domestique, Louffard, qui se présente à vous sous le nom de Jérôme, vous en sert. Il entre dans l'intimité de votre intérieur, de vos travaux. Il salî que vous préparez pour le 25 juillet une œuvre à laquelle est attachée votre vie... Il sait que si. le 25 juillet, cetta œuvre n'est point complète, vous avez pris depuis longtemps, froidement et la tête reposée, la résolution de vous tuer. Donc, Louffard veille sur vous, sur votre travail ; il s'en empare, iJ vous le vole, et, pour ne point vous donner de soupçons immô» diats, il met le feu au meuble où il vous a vu tous les soirs serrer vos précieuses notes... Mais ces notes ne sont pas perdues pour tous, si elles sont anéanties pour vous... Vous vous remettez à l'œuvre avec le courage d'un homme supérieui qu'aucune adversité n'abat... Il est trop tard... Un de vos coivfrères, un agent de Rouquin, sans doute, le docteur Sougaret» publie votre travail sous son nom, et vous vous jugez déshonoré, perdu... La fièvre vous saisit... Quant à Louffard. depuis longtemps il a disparu... Sa mission était remplie ; il avait réussi ; i] n'avait plus rien à faire auprès de vous... Comprenez-vous maintenant. Georges, comment il se fait que vousmême, sans vous en douter, avez failli être victime de l'intrigue de Rouquin et croyez-vous que celui-là n'est pas bien puissant qui ourdit une pareille trame ?
Georges se taisait. Il se rappelait ce que Férédié lui avait dit quand elle s'était trouvée en face de Louffard. « Mauvais augure... Visage qui porte malheur I « Et elle avait fait un signs mystérieux de la main pour conjurer le présage et écarter l9 malheur...
Férédié avait raison. Le malheur était venu. Et c'était sur ielle, innocente, qu'il s'était abattu...
— Vous devinez maintenant, fit Mourad, pourquoi, avant de vous abandonner à vos propres forces et de remettre entre vos mains votre fortune, je vous demande un dernier délai. Tant que le marquis d'Argental et Rouquin vivront, vous serez menacé. Il faut qu'ils meurent. Patientez ! Vous serez mis au courant de ce que je ferai, et, comme je connais votre fierté, jô vous promets que, s'il y a des dangers, je vous préviendrai pour que vous les partagiez avec moi !
Cette conversation avait fatigué Georges ; Mourad le laissa fiévreux et agité ; peu à peu cependant l'agitation se calma; la nuit fut plus tranquille ; le jeune médecin revenait de jou? «n jour à la pleine et entière possession de son esprit.
Le lendemain entra chez lui cette apparition dont il se préoccupait, dont il se souvenait même quand la fièvre l'avait quitté, bien qu'alors le souvenir en fût vague et indécis et qui faisait de sa vie depuis quelque temps conmie une sorte d« perpétuel rêve...
Mais cette fois Georges éait capable de réflexion, de comparaison, de retour sur lui-même..
Il ne fut pas dupe un seul instant de son imagination.
Il avait vu Férédié mourir entre ses bras ; par conséquent ce ne pouvait être Férédié...
Il se rappelait alors que la jeune fille avait fait, à plusieurs reprises, allusion à la ressemblance extraordinaire qui faisait d'elle et de sa sœur comme deux copies exactes d'un même portrait...
Donc, ce n'était point Férédié, c'était sa sœur,
-- Vous êtes Fatma I dit-il.
Mais elle secoua la tète et dit :
— Je suis Férédié... Celle que vous aimez et qui vous aima Il y avait je ne sais quelle étrange poésie dans ce men
songe, dans cette obstination.
Georges ferma les yeux, repris par son rêve, non point parce qu'il croyait, mais parce qu'il voulait croire...
Il redisait plus bas :
— Vous êtes Fatma... mais vous êtes belle et bonne et douc# comme Férédié... et je vous remercie d'être venue et de m'avoir consolé par la seule vue de votre gracieux visage. Vous avez rattaché les fils de ma vie et peut-être même m'avez-vous sauvé la raison... Merci, Fatma... vous l'avez fait par compassion, bien qu'à tout prendre il eût été préférable pour moi ou d'êtrî» piort ou de ne plus me souvenir...
JE.i Fatma, obéissant à la suprême volonté de la morte :
— Et si je vous prouvais que je suis Férédié ?... N'est-il ri«n en moi qui vous rappelle celle dont vous parlez ?...
Vous êtes son portrait vivant, Fatma, un portrait miraculeux et comme Dieu lui-même n'en pourrait faire un autr« plus parfait... mais...
— Mais la preuve... n'est-ce pas ?
— Oui... Et que prouverez-vous, puisque vous êtes Fatma T Elle eut un sourire mystérieux...
— Mes traits, mon regard, ma voix ne sont-ils pas les traits, le visage et la voix de Férédié ?...
— C'est vrai.
— Ouvrez les yeux pour me regarder... Fermez-les pour ne me point voir et n'entendre ^ue ma voix... N'est-ce pas toujours Férédié qui vous parle ?
— Est-ce Férédié ? Est-ce Fatma ? murmurait-il.
— Votre cœur n'est-il pas d'accord avec vos sens et ne s'élance-t-il pas vers moi ?... Tout en vous ne désire-il pas que j« sois celle que vous avez tant aimée et dont le nom revient saoi^ cesse sur vos lèvres ?
— Oti ! Férédié I Oh ! Fatma 1
Ces deux noms semblaient déjà se réunir dans son esprit, n'en .plus faire qu'un ainsi que Férédié et Fatma semblaient réunies en un seul et même corps, charmeint et désirable... ainsi que leurs deux âmes semblaient s'^e -confoiidues en une seuie et même âme...
— 3e suis F-érédié, Geoi^ges... reprenait Fatma... Ecoutez plutôt.
Alors, pendant qu'il prêtait l'oreille, étonné et ravi, voguant dans un délicieux songe où le berçait cette douce voix, ia jeune fille lui raconta les plus minimes détails de son amour depuis le moment où il avait rencontré Férédié, jusqu'au jour où fille était morte, détails qu'il ne croyait connus que de liii et de Férédié seuls, souvenirs d'amour... aveux de tendresse... sjerments d'éternelle fidélité, grands riens dont la vieillesse iSQurit et qui sont toute la jeunesse...
C'était un soir qu'elle, Férédié, avait été aperçue par lui, par Georges, pour la première fois.,, un soir où elle s'était trouvée très malade et où >îourad, effrayé, .s'était b4ié de. faire chercjier un médecin...
Pour le médecin du corps, comme pour ie5 coîifldejits intimes, U n'y a point de secrets.
Jamais autre que Mourad a'avait vu à découvert le visage de Férédié.
Georges le vit... et Georges lut lollement épris.
Et Férédié elle-même avait senti ime vivifiante ebaleur à son eœur ; ses rêves s'étaient peuplés d'une imag« unique, grépétée à l'infini et reparaissant dans cbacun des actes de sa vie comme si sa vie devait être désormai-s liée à cette image, Q«lle <le Oeorges !
— Je suis Férédié, redisait de temps en temps Eatma. Toute autre que Férédié «ût-eile fait avec tant d'exactitude
l'histoire secrète de ses premières impressions d'amour ?
L£ ÛËRNIEB BAtSEB 147
Et elle continuait, parlant bas à Georges charmé : — Je suis Kérédié. Qui vous rappellerait ce que je vais vous dire 7 Qui saurait, à l'exceptien dfi vous et de moi, que presque toutes les nuits, à {)ârtir du moment où Je pus me lever sans danger, je vous donnai rendez-vous en vous ouvrfini moi-iiiémo la petite porte du fond du jardin qui donne sur le» terrains vagues ?... Qui saurait combien d'heures charmantes nous avons passées ensemble à nous aimer, à nous le dire, pendant ces calmes nuits il'été où nous nous voyions, moi si tremb>antô les premières fois, parce que je craignais d'6tre surprise ; vous, me rassurant, me protégeant de votre sourire, de votre amour. Et pour les nuits où nous ne pouvi»ris nous voir, Georges, û'avions-nous pas imaginé un moyen de correspondre ?... Oh I vos lettres, Georçes, conime je les lisais avec empressement, seule chez mol, cachée à tous les yeux,. Et je les relisais sans cesse }... Et les fleurs échangées entre nous, Georges, comme autant de gages de notre alîection î Et nos craintes, quand Vun ou l'autre manquait au rendez-vous ? Et les reproches du lendemain ? Vous rappelez-vous l'orage qui nous surprit une nuit, Georges ?... Je vous fis entrer à l'hôtel et nous faillîmes &%ve découverts par Azjep... Oh I comme j'avais peur !... Je vous cachai de mon mieux jusqu'à ce que tout danger eût disparu... Car Azep vous aurait tué peut-être... en vous prenant pour uu malfaiteur ?
— Oui, tout cela est vrai... On dirait vraiment que c'esî Férédié qui me parle I... Est-ce Férédié que j'ai aimée ?... N'est-^ ce pas Fatma ?... Ou bien ne les ai-je pas aimées toutes deux, sans le savoir?... Et, par un caprice étrange de leur imagination orientale, ne prenaient-elles pas plaisir à se substituer l'une à l'autre... sûres qu'elles étaient que mon amour même devait s'y tromper?
C'est ainsi qu'il en venait à douter.
— Vous rappelez-vous encore, Georges, qu'une certaine nuit mon fTPre faillit nous voir ? Il n« dormait pas, il s'était levé, était descendu dans le jardin et il arriva près de nous sans que nous l'eussions entendu... Ce fut un miracle qu'il ne nous aperçût pas... un massif de chèvrefeuilles entremêlés à de grands rosiers nous sauva... Oh I que j'€us peur, Georges... Le lendemam je fus malade... et le soir je ne pus venir... mais le prévoyant, j'avais laissé une lettre à l'endroit convenu... vous y répondîtes le soir par un mot écrit ù la hâte, au crayon, d€uas le jardin môme... C'est de ce soir-là que datent nos infortunes.
Fatma s'arrêta un moment... puis :
— Eh bien, Georges, doutez-vous toujours ?... Qui croyez-vous entendre ? Est-ce Fatma ?... Est-ce Férédié ?...
— Parlez I parlez 1 dit-il très ému, revivant sud amour, au fur et à «lesure qu'elle l'évoquait ainsi.
— Oui, de ce soir-là, nous fûmes malheureux... Comment votre billet tomba-t-iî entre les mains de mon frère ? Je l'ignore. Ce f.ut le hasard sans doute, car personne ne put nous trahir... Ainsi prévenu, mon frère nous guetta, nous surprit... Voïis savea la scèee pénible qui suivit... et quelle séparation c»uelle en fut
la conséquence... Pendant cette année, Georges, ja vous l'ai dit, quand je vous revis à la villa des Fleurs, il n'y eut pas un jour où je ne parlai de vous... à Fatma... Fatma connaissait le secret de mon cœur et vivait pour ainsi dire de mon amour comme j'aurais vécu du sien... Nos pensées étaient communes, ainsi que nos joies, nos espérances et nos douleurs... Ce que Fatma détestait, le détestait Férédié ; ce qu'aimait Férédié, l'aimait aussi Fatma... Il ne pouvait y avoir pour elles deux haines différentes, deux amours différents. Comprenez-vous, Geo^ges^ maintenant ?...
— Oui, je vous comprends, murmura-t-il... Mon Dieu, je vous remercie 1
Fatma l'aimait comme l'eût aimé Férédié.
Ainsi, ce n'était pas seulement par le visage et la grâce du corps qu'elles se seraient ressemblées ; elles auraient eu aussi le même amour... Mais par une sublime abnégation, par un admirable dévouement à la morte, c'était la personnalité de Férédié que Fatma substituait à la sienne... c'était non point ■elle-même, c'était Férédié qu'elle voulait que Georges continuât d'aimer en elle.
Elle n'avait ni jalousie, ni regret.. Son âme était trop graade...
Férédié était morte doucement, heureuse de savoir qu'elle revivrait en Fatma... qu'elle ne mourrait pas tout entière...
Fatma tenait sa promesse...
Dévouement divin de femme, dont seule une femme était ca- 2)able..
Elle l'avait promis à sa sœur...
Elle n'avait rien fait au détriment de son cœur...
Au contraire, il lui semblait que celui-ci s'était épanoui, s'était élargi pour contenir deux amours...
Ne devait-elle pas aimer Georges pour Férédié comme depuis longtemps elle l'aimait pour elle-même ?
Et ils continuèrent à s'entretenir ainsi longtemps ; elle trouvait toujours quelque détail d'amour à ajouter aux détails déjà racontés, et chaque mot qu'elle disait prouvait à Georges que Fatma avait vécu son amour non moins que Férédié.
Tous les jours la même scène se renouvelait.
Georges s'habituait à la présence de Fatma, qui peu à peu lui devenait nécessaire autant que l'avait été autrefois la présence de Férédié.
Au fur et à mesure que la convalescence s'achevait, que ses forces revenaient, son cœur s'ouvrait à ce nouvel amour qui ne lui apparaissait point comme un oubli de l'autre, comme uns injure faite à celle qui n'était plus, mais la suite naturelle d9 son amour d'autrefois.
11 s'y habituait et peut-être cette impression vivace ne fut- •elle. point la dernière cause de sa guérison rapide.
Bientôt il se leva, d'abord pendant quelques heures, puis plus longtemps, puis resta levé la journée entière.
Après, il sortit, appuyé sur le bras d'André...
Le lendemain de ce jour, il eut arec Fatma un dernier entrt-
LE DEIIMCR BAISER U9
tien, très court, mais dans lequel il avait mis ses suprêmes espérances do bonheur.
— Fatma, avait-il dit, je vous aime ; j'aime Férédié eo vous, n'ôtes-vous point humiliée de cet amour ?...
Elle secoua la tète avec un geste de mélancolie :
— Non. pourquoi serais-je humiliée ? Ne vous l'ai-je pas dit 7 No suis-je pas Férédié aussi bien que Fatma?...
— Ainsi, Fatma, tel qu'il est, vous acceptez mon amour 7
— Ne l'ai-je point sollicité ?
— Mais, en le sollicitant, vous avez obéi à la volonté d'unô mourante ; vous avez peut-être sacrifié votre cœur à cette volonté ; je n'ai point le droit, s'il en est ainsi, d'accepter un pareil sacrifice... Je vous le demande en toute franchise, Fatma, ainsi qu'autrefois je l'avais demandé à votre sœur... Fatma, m'aimez-vous ? Voulez-vous être ma femme ?
Et comme elle hésitait à répondre :
— J'ai peut-être m.al fait, dit-il d'une voix triste, oui, j'ai peut-être mal fait de poser ainsi cette question. J'aurais dû vous demander : « Fatma, chère Fatma, croyez-vous que quelque jour il vous sera possible de m'aimer ?... »
Ce fut au tour de Fatma d'hésiter.
Sur son pâle visage, à fleur de peau, passa une fugitive rosée de sang.
Pourquoi tardait-elle à répondre 7
Etait-ce pudeur ? Etait-ce souvenir de Férédtô ?
Etait-ce jalousie de la morte qu'elle voyait toujours aimée par ce coeur qui s'offrait à elle ?
Il répéta sa question, plus tendrement, la pressant de parler.
— Vous paraissez gênée, Fatma? Vous ai-je donc, sans î« vouloir, offensée ?
— Non, mon ami, je pensais à celle qui nous écoute sans doute, alors que nous ne la voyons plus ; non, vous ne m'avez pas offensée... et je veux vous répondre franchement... Non, Georges, je ne puis promettre que je vous aimerai plus tard...
Il avait pâli. Une brusque souffrance avait serré son pauvre cœur encore malade et tout meurtri.
Mais elle se hâta d'ajouter avec un sourire si doux, si enivrant, que ce fut comme un baume céleste sur sa blessure ;
— Je ne puis, Georges, parce que...
— Parce que ?... disait-il haletant.
— Parce qu'il y a bien longtemps que je vous aime 1
Et lui mettant sa petite main sur la bouche pour l'empêchei: de parler... de l'interrompre :
— Depuis longtemps je vous aime, Georges, depuis le Jour où vous avez aimé Férédié, depuis le jour où je vous vis pour la première fois... Vous ne pouviez voir l'émotion de mon visage, puisque mon visage était voilé... et, comme vous ne regardiez que Férédié, vous ne pouviez voir non plus le trouble de mes yeux. Depuis, toujours je vous aimai. Georges. Oh I je ne me fais pas plus forte ni plus grande que je ne suis... Je souffris d'abord de mon amour sans espoir... Je n'étais point jalousa de Férédié... et pourtant son bonheur me faisait mal.,,- parce.
gue te qui la rendait heureuse causait ma tristesse... J^ souîfris aussi des confidences qu'elle me faisait-, ne soupçonnant point mes tortures ; elle me parlait tant de vous, Georges, que j'assistais poux ainsi dire à votre amour, et que j'y prenais intérêt comme si ce n'avait pas été Férédié, mais Fatma qu'on aimait... Et pourtant, que de fois, Georges, je fus obligée de m'enfuir loin de vous pour avoir le courage de dompter mon cœur !...
Elle s'arrêta un moment.
Georges voulut parler, mais le joli cadenas de la maiû blanche lui fermait toujours les lèvres.
EUle fit le tableau de son amour mj^stérieux, si bien enseveli au fond de son âme que personne autour d'elle, parmi ceux qui la chérissaient, ne l'avait deviné...
Elle dit comment elle avait fini par s'identifier à l'amour de Férédié, si bien qu'elle se trouvait heureuse, plus tard, de chacune des nouvelles joies de sa sœur.
Et, en terminant, elle eut un adorable mot :
— Puisque vous aimiez Férédié, puisque je lui resseratolais au point de pouvoir vous tromper, malgré votre amour, n'étaitce pas un peu moi aussi que vous aimiez? Voilà pourquoi je prenais ma pan de toutes les joies de Férédié !... Et voilà pourquoi je puis continuer de vous aimer sans être jalouse I...
Les journées qui suivirent ne furent pour les deux jeunes gens que la répétition de cette journée, le recommencement étemel de cette scène d'amour...
Pour Georges, ce n'était vraiment point une infldôiitô que 4'âimer Fatma...
CTétait la continuation de son amour.
Pour Fatma, ce n'était point une injure au souvenir de la morte que d'aimer Georges
Elle obéissait à son cœur, cela était vrai, mais n'obélSBaitelle pas aussi à Féréctlé mourante ?
KIV
11 est temps de revenir à Norbert d'Argeatal que jious avons dû abandonner pour suivre le développement de l'jntrigue ourdie par Rouquin autour de Georges Sénéchal.
Nos lecteurs se rappellent que Rouquin et Norbert avaient été tous deux blessés, dans le duel qui avait suivi la sanglante insulte du marquis à son complice.
Mais la blessure de Rouquin était légère et fut guérie en deux jours, ne l'obligeant ni à garder la ctiambre, ni à changer ses habitudes, tandis que celle de Norbert, au contraire, sajis être mortelle, était beaucoup plus grave.
Transporté tout d'abord, par les soins du docteur Sougaret, à l'auberge du Soleil d'Or, sur la route de Givet, il y avait reçu les premiers soins ; puis Sougaret devant être de retour à Paris le lendemain, pour obéir à la dernière injonction de Rouquin, nos lecteurs ont vu quel rôle lui destinait le terrible protecteur de Norbert, le marquis d'Argental fut conduit à la ville belge ia plus rapprochée.
C'était Dinant.
Sougaret l'installa dans une chambre propre et gaie de l'hôtel de la Cloche, de laquelle on distinguait la Meuse claire et verte «t les chalands chargés de chênes de la forêt des Ardennes, coulant doucement au fil de l'eau, entre les rives couvertes de maisons blanches.
Puis, il fit appeler un médecin belge, aux soins duquel il le confia.
Et, le soir même, il reprenait le train de Paris.
Au bout de quinze jours, Norbert était sur pied, mais encore très faible.
Le médecin, un vieux praticien très dévoué et plein d'expéirience, lui défendait bien de sortir et surtout, formellemeat, de songer à. retourner à Paris, dans Ja crainte qu'un voyage loû^ et fatigant n'occasionnât une rechute, mais Nortaert était îti-op impatient pour taire acte de prudence.
Vue nuit, il fit préparer sa valise, et, bien que l'hôtel de la jClociie ne lût pas loin de la gare, il lui fallut une voiture pour
le conduire au chemin de fer, tant sa faiblesse était grande.
11 avait loué un coupé pour lui seul ; il s'y étendit le plus pommodément possible.
De Dinant à Givet, la route n'est pas longue ; à Givet,- frontière française, on change de train ; si court qu'eût été le trajet, la trépidation du wagon, avait produit son effet sur Norbert, et la douleur fut à un certain moment si cuisante que, lorsque les portières du train furent ouvertes, à l'arrivée en gare, on trouva le marquis évanoui.
Ayant recouvré connaissance, il voulut repartir, aimant mieux mourir en route que de rester quelques jours de plus loin de Gabrielle, loin de Rouquin aussi, dont il rêvait de se venger.
Il redoutait les entreprises de Rouquin contre Gabrielle et il sentait qu'elle ne serait vraiment protégée que par sa présence, ei que, si bien cachée qu'elle fût dans son château du Morvan, Rouquin l'y devinerait peut-être.
Dans le trajet de Givet à Paris, il s'évanouit deux ou trois lois ; à Paris il était à bout forces et dans un état lamentable.
Sa blessure s'était rouverte.
Transporié chez lui, dans son hôtel, il crut vraiment qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre, et désespéré, voulant jin pardon de sa femme, il lui envo3*a une dépêche.
Elle ne conienaii que ces quelques mots :
« Venez. Je vais mourir. »
Puis, il fut saisi par une fièvre violente, qui ne le quitta que Je lendemain, grâce à une médication énergique.
Gabrielle arriva douze heures après le départ de ce télégramme.
Norbert la reconnut.
— Vous êtes bonne, dit-il, et je sens que s'il est quelque chose j&u monde qui puisse me guérir, c'est votre présence...
Elle ne répondit pas.
Il ajouta :
— Mais je veux mourir... Je l'ai voulu, du moins, car vous ne itérez heureuse que lorsque je serai mort... Patience i
Elle le considérait, le visage sombre et attristé.
Cet homme, malgré ses crimes, avait un cœur.
Cet homme l'aimait.
Cet homme avait sauvé son père.
Si coupable qu'il fût envers elle, elle le sauverait à son tour, du moins elle allait faire tout ce qui dépendrait d'elle pour pela.
De fait, elle sembla, pendant les jours qui suivirent son arrivée, avoir oublié complètement ce qu'était le marquis, les crimes commis par lui ; elle sembla ne plus se souvenir que si elle souffrait, si sa vie était brisée, c'était grâce à cet homme ; elle le soigna avec autant de constance et de dévouement que si elle l'avait aimé ; elle voulait payer la dette du père.
Toutes les fois qu'entre deux accès de fièvre il revenait à la pleine connaissance de lui-même, le marquis trouvait auprès de son lit la blanche et jolie figure de Gabrielle ; mais, toutes les fois qu'il la regardait avec passion, cette blanche et joli©
LE DERiNIER BAISER 153
figure s'évanouissait, s'effaçait comme un rêve ; Gabrielle s'éloignait.
Cependant la Jeune femme se montrait si prévenante, que le marquis pouvait s'y méprendre.
11 crut qu'elle se laissait finalement toucher par son ardent amour ; il s'imagina qu'elle avait pitié de ses tortures morales, et que la pitié avait ouvert la porte à un sentiment plus doux.
L'amour n'inspire-t-il pas l'amour T N'est-ce pas un feu vivifiant qui réchauffe tout autour de lui ?
Le blessé était excusable de se livrer à un pareil rôve et de concevoir semblable espérance, car Gabrielle eût-elle aimé le marquis, elle n'eût pas été plus attentive à tout ce qu'il désirait, à ses mille caprices de malade.
Il se remettait rapidement.
Bientôt, il fut sur pied ; le médecin félicita la marquise, et devant Norbert lui dit :
— C'est à vous, madame, que nous devons le miracle d'une aussi prompte guérison.
Gabrielle se contenta de baisser la tête sans remercier. Norbert avait sauvé Bertara ; elle avait sauvé Norbert. Ils étaient quittes.
Avec la &anté, avec la vie renaissante, se rallumaient eu Norbert toutes les flammes de sa passion. '
Un jour, Gabrielle lui dit :
— Maintenant que vous êtes guéri, vous n'avez plus besoin de moi. Je retourne à Bois-Tordu, auprès de mon père...
— Ne pouvez-vous demeurer quelques jours encore ?
— A quoi bon, puisque votre santé ne réclame plus mes «oins ?
— Gabrielle, dites-moi la vérité... J'ai cru voir que votre cceui* s'attendrissait au spectacle de mes souffrances... non point des souffrances du corps, mais de celles de l'âme...
Elle secoua la tête, redevenue froide et hautaine.
— Vous vous êtes mépris, monsieur.
— Gabrielle, est-il possible <iue vous m'ayez soigné avec un pareil dévouement sans m'aimer, bravant les plus cruelles fatigues et passant les nuits à mon chevet?
— Cela est possible, cela est.
— Gabrielle, il est arrivé souvent que je feignais de dormir et je vous regardais... Et je voyais bien que vos yeux fixés sur moi n'étaient plus aussi durs... La pitié était sur votre front... Un jour vous avez soupiré... C'est vrai, je l'ai vu..* Gabrielle, ne me direz-vous pas qu'un jour vous me pardonnerez, qu'un jour, plus ou moins lointain, mon amour touchera votre cœur, qu'un jour enfin il me sera permis d'espérer î
— Jamais, monsieur, jamais je ne vous aimerai... Le puissô-je, je vous le demande ? Votre cœur n'a-t-il pas été souillé par les pensées les plus basses et les plus criminelles ?... Votre main n'est-elle pas tachée de sang?... Puis-je, lorsque je suis près de vous, ne point me souvenir de ce que vous êtes et de ce .que vous avez fait ?
— Gabrielle, ne me chassez pas ainsi de votre cœur. Ecouteamoi, Gabrielle, et croyez-moi... Vous êtes trop vraiment femm« pour ne pas avoir compris depuis longtemps combien je vous aime... Vous serez comme tomes les femmes, vous aurez piliô d» l'amour I...
— Avez- vous eu pitié du mien... Ne vous ai-je pas confié, jadis, que j'aimais, moi aussi?... M'avez-vous écoutée?... Voua avez marché sur mon cœur... Vous avez déchiré mon àm& et vous m'avez fait connaître la haine...
— Hélas ! Gabrielle. comme vous vous vengez !... Comme vous auriez dii me laisser mourir !.. Pourquoi m'avez-vous sauvé?... Est-ce pour prolonger mon supplice, et parce que votre vengeance n'est pas assez complète ?... Est-ce par raffinement d» haine ?... Il baissa la tète sur sa poitrine et resta rêveur.
Gabrielle s'éloigna, le laissant seul... et il ne parut pas s'apercevoir qu'elle était partie.
Et il murmurait, se parlant à lui-même :
« Cènes, oui, la mort est préférable I... Mort, on oublie... Vivant, on voit... Aimer une femme et ne pas même vivre d«3 miettes de sa vie.. La voir en aimer un autre... L'aimer et farmer les yeux pour ne point voir, sur ce visag© qu'on adore, la pensée absorbée par un autre que soi-même,. Avoir ceUô femme toujours prèv* w &oi, son regard, son sourire, sa voix, ses gestes, toujour.> ; fesent-s, et tout cela vous disant que rien n'est à vous, que /ous n'existez pas pour elle, qu» tout appartient à un autT^e... Est-il possible de supporter plus longtemps pareille existence ?... Oui, je l'ai dit... Ne vaut-il pas mieux mourir?... Et quel rêve, si, en mourant, j'emportais un regret de ce cœur d'airain que n'aura pu. durant ma vie, amollir mon désespoir 1... p
Une nouvelle et plus profonde douleur lui était réserv^ée.
Valentin avait appris — par ses deux amis restés au châteail de Bois-Tordu — que Gabrielle était revenue à Paris.
Craignant contre elle quelque suprême tentative de RouqpQiÊ, il voulut la voir, et se présenta rue de Grenelle-Saint-Germain.
Gabrielle était chez elle, seule, assise dans un grand fauieuil Louis XIII en vieille tapisserie où, sur tni fond vert, s« jouaient des chimères noires et or.
Elle rêvait vaguement, toujours attristée, et s'était à demi allongée dans le fauteuil, ayant les pieds sur un coussin ; on eût dit qu'elle relevait de maladie, tant elle semblait languissante, ayant les yeux demi-clos, sa joue pâle dans sa main, 1# eoude s'appuyant sur le bras du fauteuil.
Une robe de velours bleu saphir moulait la perfection de son corps, depuis les épaules jusqu'aux hanches ; son pied, petit et «ambré, était serré dans ses souliers de satin noir lacés trois fois par dés bouclettes, laissant voir le bas, bleu comine la roôe.
Elle était chartnante ainsi d'abandon et de grâce, plus belle cent fois que lorsqu'elle se trouvait devant Norbert, car aXoTS son visage perdait son air de grande bonté, pour ne plus exprimer que la dureté et la haine.
LE BERMEB BAISER JB&
Elle eut un brusque mouvemont de joie et de surprise quand Uii domestique annonça Valentin.
Elle se leva et courut à sa rencontre, les mains tendues.
— Ah ! comme je suis heureuse 1 J'étais si triste... n»on existence est si vide et si inoccupée I Comme c'est bien d'être v«nu I
— Chère Gabrielle I...
Et il gardait dans les siennes les mains de la Jeune femme, la contemplant avec amour, ne pouvant se rassasier de sa vue, de sa beauté, de la douceur de ses yeux...
Elle reprit sa place dans le fauteuil, et il alla s'asseoir à ses pieds.
De quoi pouvaient-ils parler, si ce n'est d'amour ?...
De qui pouvaient-ils parler, si ce n'est d'eux-mêmes ?
Et pourtant, une amère tristesse se mêlait au bonheur qu'ils éprouvaient de se revoir et de se sentir l'un auprès de rautr«, la tristesse d'être séparés éternellement, de ne pouvoir 6'aim«r en liberté, de sentir entre eux un obstacle insurmontable : le marquis.
Bien que la pensée de l'homme restât constamment devant leur esprit, cependant jamais son nom ne venait sur leurs lèvres.
En écoutant les ardentes paroles de Valentin, les mille gentillesses d'amour qu'il lui murmurait d'une voix douce, Gabrielle était tout attendrie ; un peu de rose était monté à son visage pâle, et ses yeux brillaient, humides et pleins de langueur ; ses paupières étaient lourdes, et elle souriait.
— Je t'aime tant, Gabrielle, pourquoi ne serais-tu pas à moi... n'es-tu pas libre ? disait Valentin, qui, presque à chaque mot, posait de longs baisers sur les doigts de la jeune femme... Te considères-tu comme appartenant à ce misérable ? Tu portes son nom, cela est vrai, mais c'est un nom que tu exècres, et, si tu es sa femme, celai s'est fait contre ta volonté formelle... Tu es restée libre de toi, et tu ne lui dois rien... Gabrielle, estr ce que tu m'aimes toujours ?
— Je t'aime plus que jamais,
— Si tu voulais, quelle douce vie heureuse et bien mystérieuse nous nous ferions I... Je t'aurais à moi tout entière... Gabrielle... et je consacrerais ma vie à ton bonheur... Je voudrais que jamais un nuage n'effleurât ton beau front... que jamais la momdre inquiétude ne pénétrât dans ton cœur... que toujours un sourire, comme maintenant, errât sur tes lèvres... Je voudrais enfiTi, à force d'amour et de caresses, effacer de ta vie le souvenir néfaste des jours mauvr^la que tu as traversés. Je souffre de savoir que tu souffres... Je voudrais tant te voir heureuse, comme autrefois, chez ton père... Personne n'était plus gai que toi... toujours chantant, toujours de bonne humeur ! Comme ce temps semble loin I...
— Ne m'y fais pas songer, Valentin. Oui, ce serait une deuce vie, que celle que tu m'offres, disait Galwielle d'une voix très basse ; oui, j'y pense tous les jours, guaini je me sens éôrasée par l'existence que je mène.
— Eh bien ! sois à moi, Gabrielle.
156 LE DEItNIER BAISER
Mais elle secoua la tête et s'éloigna doucement.
— Non, dit-elle, je ne veux pas être ta maîtresse, je ne le peux.
— Tu ne m'aimes pas !
— Ne dis pas cela... Tu sais que tu mens I
— Est-ce donc la peur de cet homme qui te retient T Ne t'a-t-il pas violentée, et n'es-tu pas sa victime ?...
— C'est vrai, mais...
— Tu hésites 7
Elle resta silencieuse pendant quelque temps... mais elle ne baissait pas les yeux sous le regard enflammé du jeun* homme... Au contraire, elle plongeait jusqu'au fond de ce regard I... Elle s'aveuglait à ses rayonnements amoureux.
Et, brusquement, elle fit pencher la tête de Valentin, la pressa contre son sein et lui mit un lent baiser sur les lèvres...
Valentin frissonna, pâlit et jeta un léger cri... Il y a des joies qui étreignent le cœur et font mal, comme des souffrances.
— Non. je ne veux pas être ta maîtresse, Valentin, parce quelque chose me dit. au fond de mon désespoir, qu'un jour je serai ta femme !
Cette scène avait un témoin : Norbert.
Le marquis avait entendu s'arrêter une voiture devant l'hôtel ; il s'était traîné jusqu'à la fenêtre, afin de voir quelle pouyait être la visite qui lui arrivait ; du flacre descendit un jeune homme qui entra dans la cour, monta les degrés du perron et entra.
Il le reconnut tout de suite, et, sur son visage amaigri paie la maladie et la souffrance, apparut une rougeur intense.
La jalousie fouetttait son sang et lui rendait la vie I
C'est qu"il avait reconnu son rival, celui-là qui se levait toujours entre lui et Gabrielle, à chacune de ses supplications, chaque fois qu'il frappait au cœur de sa femme : VaJeniin, en un mot.
« Que vient-il faire ? se demanda-t-il. Voir Gabrielle, évidemment I Mais pourquoi?... Que se passe-t-il entre eux? Gabrielle... oh I rtion Dieu I Gabrielle serait-elle sa maîtresse ?
Et malgré sa faiblesse encore grande, car il ne sortait du lit que depuis quelques jours, il gagna doucement, sans bruit, s'appuyant sur tous les meubles et se reposant sur tous les sièges, les api>art^ments de la marquise.
Il allait pénétrer chez elle, quand un bruit de voix l'arrêta.
C'étaient les voix de Valentin et de Gabrielle.
Alors, il se rapprocha le plus qu'il lui fut possible.
Et il ne perdit rien de ce qui se dit... Il entendit toutes ces ardentes paroles d'amour, ces prières, ces tendresses...
Et il devinait ce qu'il ne voyait pas, pendant les longs silences qui interrompaient leurs effusions ; il devinait les baisers, après Ipsquels les voix étaient plus tendres encore, plus troublées, presque tremblantes.
Et Norbert sentait comme une mystérieuse main qui pénétrait dans sa poitrine et s'en allait broyer son cœur d'une étreinte lente et mortelle.
n eut le courage de ne point se montrer... Il souffrit sans so plaindre... Il surmonta sa colère et fut maître de sa haine.
Qu'eût-il pu dire ?... Et ce qu'il entendait là n'était-il pas la vérité?... Gabrielle était-elle tenue de lui être fidèle?... Que lui importait le nom de d'Argental ?... Ce nom, ne le lui avait-on pas Imposé ?... Ce nom, Norbert lui-même n'avait-il pas été le premier à le traîner dans la honte, à le couvrir de l'opprobre d'un crime ?... Gabrielle n'était-elle pas libre, ainsi que le lui Répétait Valentin ?
Mais il était resté jusqu'au bout...
Et il avait frémi' aux dernières paroles de la marquise : t Quelque chose me dit qu'mi jour je serai ta femme ! ■
Il rentra chancelant chez lui, se retrouvant plus seul, plus triste que jamais...
S'imaginera-t-on le Sombre désespoir de cet homme T...
Certes, il se sentait coupable... Il se savait indigne de l'amour de Gabrielle... Mais, la jalousie a-t-elle de ces sortes de r^ flexions ?... L'amour a-t-il de ces sortes de compromis î
Il aimait vraiment, et il aurait voulu être aimé...
Il avait mis en cela toute sa vie.
Il ne rêvait autrefois que le luxe, la fortune, la popularité ; 11 était ambitieux ; il se sentait la force de dominer...
Tout cela, désir de fortune et d'ambition, s'était fondu au feu des yeux de Gabrielle.
Il ne restait rien que de l'amour, un amour méconnu, impossible, délétère...
Et, au déssepoir qui naissait chez lui de la certitude de n'être pas aimé, se mêlait maintenant une sorte de jalousie d'après la mort, éveillée par cette phrase de Gabrielle : « Quelque chose me dit que je serai ta femme. »
C'était une jalousie d'autant plus douloureuse qu'il méritait de souffrir et qu'il se rendait compte de son indignité...
Il s'était rejeté sur son lit. fermant les yeux, espérant échapper au spectacle de cet amour...
Mais, les yeux fermés, il voyait mieux encore Valentin et Gabrielle.
Et il ne les voyait pas seulement auprès de lui, à cette heurelà, séparés de sa chambre par un appartement, à portée de sa main, pour ainsi dire... Non, il les voyait autrement... Il les voyait après sa mort... Il se les représentait réunis, au comble de leurs désirs ; lui n'était plus là... depuis longtemps... et l'espérance de Gabrielle s'était réalisée ; elle était devenue la femme de Valentm... Et ils étaient heureux, heureux d'un bonheur sans mélange... Ils s'aimaient chaque jour davantage... La vie se faisait souriante pour eux... couleur de rose... Ils avaient tant souffert pendant longtemps d'être séparés que la vie leur devait bien cette revanche... Et ils aspiraient, pour ainsi dire, le bonheur par tout ce qu'ils avaient de forces et de jeunesse.
Oui, Norbert, les yeux fermés, les voyait distinctement dans l'avenir, comme en un rêve étrange, car il ne dormait pas.
Ils s'appuyaient l'un sur l'autre, confiants l'un en l'autre, viyant pour eux seuls...
Et peu à peu, le bonheur aidant, ils avaient oublié le passé ils avaient oublié les jours funestes où Gabrielle était marquise, — étaii esclave ; — ils avaient oublié les angoisses des jours précédents, et ils étaient d'autant plus heureux qu'ils avaient plus souffert.
Et Norbert lui-même n'apparaissait plus dans leur esprit que comme un souvenir lointain, presque effacé déjà, cauctiemar d'une nuit, que le réveil fait évanouir.
C'est en vain qu'il voulait chabser cette douloureuse vision: elle revenait sans cesse. Alors, il sentait, animée par ses regrets, sa haine remonter à son cœur... C'était en lui le iNorbert d'autrefois qui reparaissait, le Norbert qui avait conclu avec îUjuqain un pacte de crime, le Norbert qui avait enlevé Bertara et Gabrielle, pour qui Siméon était mort, pour qui André et Georges Sénéchal avaient failli mourir, pour qui Férédié était morte, pour les intérêts duquel le vieux Sénéchal avait été assassiné.
Un moment, ce Norbert-là reprit le dessus sur l'autre. Tout ce qu'il y avait de bon en lui s'évanouissait, et l'écume revenait à la surface.
Puisque le repentir n'avait pas touché le cœur de Gabrielle, pourquoi ne continuerait-il pas dans l'abominable voie où 11 était entré î S'il s'était repenti, c'était parce qu'il aimait Gabrielle. Gabrielle ie repoussait. Dès lors, à quoi bon les regrets du passé ?
Rien n'effacerait ce qui était fait, aux yeux de la jeune îemme !
Dès lors, pourquoi, au lieu de parler en esclave, ne point agir en maître ? Pourquoi ne pas descendre un échelon de plus de cette échelle que lui avait tendue Rouquin T Voilà ce qu'il se disait,
U se leva, alla s'accouder à la fenêtre, toujours rêvetir, lé îront soucieux.
Sa fièvre redoublait, sous l'intensité des émotions multiples qui lui traversaient l'âme.
Valeutin venait de quitter Gabrielle.
11 traversa la cour, l'œil brillant, ayant sur son visage le rayonnement de son amour et d'un amour heureux, d'un amour partagé.
Le Qiarquis serra les poings. Ses ongles s'enfonçaient dans sa chair ; il se sentait petit, impuissant, devant cet amour. Il y avait là, chez Gabrielle et chez Valentin, quelque chose d*insaisissable et qui lui échappait ; en dépit de lui. malgré lui, malgré tout, ils devaient s'aimer toujours. Rien ne ferait contre eux.
Ak)rs. dans le premier mouvement de sa haine, encore sous 5e coup de ses mauvaises pensées, il tendit le bras ver» un eordoji de sonnette et le tira violemment. Un valet de chambre parut.
— Priez Madame de vouloir bien venir jusque chez mol I Que voulai^Ll ? qu'avait-il résolu T
Le savait-il lui-m6me ?
Quand elle fut là, elle vit bien à son visage convulsé que qij*»l(jiip rhose de i[::rave s'était passé en lui... Elle devina qu'il avait surpris la visite de Valentin... mais, courageuse, forte da son am'^iir. elle releva la tête, bravant l'orage
— Madame, dit-il d'une voix saccadée, j'ai réfléchi, depuis une heure, et je me suis dit que, le. douceur n'ayant point réussi auprès de vous, je serais plus heureux peut-être en employant la violence... Vous ne m'en haïrez ni plus ni moins... Je n'ai rien k y perdre.. Dès aujourd'hui, done, vous aurez à vous conformer aux ordres que je vous donnerai... Puisque vous n'avez pas eu pitié de rnon imour. je n'aurai pas égard au vôtre... Vous êtes ma femme... vous serez à moi...
Il n'avait pas cessé de regarder Gabrielle tout en lui parlant, et, peu à peu, son accent était devenu moins âpre, sa voix s'était adounie...
Tout ^ roup, il se tut... et cacha son visage dans ses mains.
Puis, avec une sorte de rage contre lui-même, et dans ce cri ©n devinait une suprême douleur :
— Non. Gabrielle, je suis fou, je n'ai rien dit, vous n'avMJrien entendu...
Et 11 tremblait, il balbutiait, il demandait pardon.
— Non. Gabrielle, je n'ai rien dit... Va-t'en ! tu es libre... ne reste pas ini... ne crains rien de moi... Je t'aime I...
Et pendant qu'elle sortait lentement, sans avoir prononcé un mot, il tombait, anéanti, brisé, dans un fauteuil, laissant coule]^ ses làtmes !
Nos lecteurs se rappellent que la marquise d'Argental avai!i été appelée du château de Bois-Tordu par une dépêche de Norbert en danger de mort.
Gabrieile avait été envoyée dans le Morvan par le marquis d'Argental, qui craignait pour elle les agissements de Rouquin,
La jeune femme s'était trouvée là en compagnie de ses deux anciens amis, Auguste et Trompe-l'Œil, et elle y avait revu son père, qu'elle croyait mort.
Rappelée subitement à Paris par le télégramme pressant du marquis, Gabrieile y avait été accompagnée par Auguste e( Trompe-l'Œil.
Une réunion de tous les amis de Gabrieile avait eu lieu chez Mourad, bien que celui-ci fût encore profondément affecté par la mort de sa sœur.
Et, dans cette réunion, il avait été convenu que les efforts tendraient à s'emparer de Rouquin, afin d'empêcher ainsi d'autres crimes et de le punir des crimes commis.
Une fois maîtres du misérable, ils verraient quel châtiment il avait mérité, soit qu'ils se vengeassent eux-mêmes, soit qu'il* le livrassent à la justice.
Mais, quelle que dût être alors leur décision suprême, 14 châtiment devait être terrible.
Ils savaient tous qu'ils n'avaient plus rien à redouter de Norbert ; ils avaient appris le duel entre les deux complices, la blessure du marquis, le danger qu'il avait couru ; ils étaient donc rassurés de ce côté ; Rouquin seul était à redouter.
Mais où était-il ? Où le découvrir ?
Lg misérable était habile, et assurément sur ses gardes.
On ne le prendrait pas facilement.
Se sentant surveillé, pousuivi, et devinant les implacables haines qu'il avait soulevées autour de lui, 11 s'entourerait d« précautions.
En outre, il était brave, fort, décidé à tout, et il fallait s'aV tendre à ce qu'il vendit chèrement sa vie...
\\ t«: sa irt'S grande fortune et les ressources multiples dont jl disposait, Rouquin ne serait pas facile à prendre.
En outre, ses agents lui étaient dévoués, — ils l'avaient prouvé, — dévoués jusqu'à donner leur vie au besoin.
Il faudrait aussi compter avec eux.
Uu reste, de chaque côté, la partie était à peu près égale ; si Rouquin avait pour lui La Guyane, qui avait voulu faire mourir Valentin de soif et de faim dans la cave du Canon de Marseille ; et Bontemps, l'assassin de Siméon ; et Louffart, avec Bontcmps, l'assassin de Sénéchal ; et Papillon, le sinistre gardien du père Bertara ; Mourad et Valentin avaient en Chilpéric, Auguste et Trompe-l'Œil des hommes déterminés, actifs, pleins de ressources dans l'esprit, braves jusqu'à la témérité, habitués aux dangers, et se jetant par goût au milieu des bagarres.
Ils se mirent aussitôt en campagne.
Plusieurs jours se passèrent sans qu'il leur fût possible dé rien découvrir et de donner quelques renseignements à Mourad..
Chilpéric battait Paris, à la recherche des agents de Rouquin, espérant, avec juste raison, que, par les agents, il arriverait au maître ; mais il ne découvrit rien.
On eût dit que, depuis la dernière tentative de Rouquin suç X^eorges Sénéchal, ils étaient rentrés sous terre.
D'autre part, Trompe-l'Œil et Auguste avaient choisi la tâche de surveiller la maison de la rue La Fayette habitée par Rouquin, et la maison Roussebois ; mais là comme ailleurs, pendant les premiers jours, la surveillance n'amena aucune découverte ; on ne vit point rentrer l'homme. Avait-il déjà quitté Paris?... avai-il quitté la France?... avait-il échappé au châtiment qui l'attendait ?
Ils commençaient à désespérer, quand un indice leur rendit du courage.
Chilpéric, un soir, vers sept heures, se trouvait à dîner dans une guinguette de Romainville ; il rôdait un peu partout depuis quelques jours, et le hasard l'avait poussé là.
11 mangeait, depuis une demi-heure, de fort bon appétit, et 11 avait dégusté, avec toute la science et l'expérience d'un connaisseur, un excellent lapin, fort bien apprêté, et qui ne faisait point mentir l'enseigne de la guinguette :
A lŒ renommée du lapin qui saute
Il vit sortir tout à coup d'un cabinet voisin un homme qui ve« îiait d'y dîner seul, et dont la vue le fit tressaillir.
Sa fourchette resta près de sa bouche ouverte. Ses yeux s'écarquillèrent, et il ne put s'empêcher de jurer :
« Tonnerre de sort ! C'est Bontemps... l'assassin de Siméon !... »
Bontemps — car c'était lui en effet — avait jeté un coup d'œil ians la salle do l'auberge, s'était approché du comptoir et avait ■demandé des allumettes.
Il alluma et sortit sans avoir remarqué Chilpéric.
Celui-ci s'était remis de son émotion.
Il avala coup sur coup, prestement, deux verres de vin, e , sans finir de dîner, appelant le patron, il régla sa dépense.
Puis, rabattant sur ses yeux le bord de son chapeau de feuii: mou, il sortit précipitamment, sans autrement s"inquiéter de stupéfaction de tous les consommateurs.
La nuit était noire, et Romain ville est fort peu éclairé.
Un instant, Chilpéric resta indécis.
Si peu de temps qu'il etlt mis à se jeter hors de la guinguer quelques minutes s'étaient écoulées, et ces quelques minu" avaient suffi à Bontemps pour disparaître.
De quel côté s'était-il dirigé ?
Etait-il rentré à Paris ? Etait-ii resté à Romainville ?
« Tonnerre ! répétait Chilpéric... si j'avais été prévenu, pourtant.'... »
Il fallait prendre un parti ! Toute hésitation lui enlevait < chances de retrouver l'agent de Roiiquin.
Il prit sa course dans la direction de Paris, quitte à rêve: sur ses pas.
Cette inspiration était la bonne..: i
En entendant courir, Bontemfjs, qui avait toutes sortes -de-' raisons pour être sur ses gardes, s'était retourné brusquemeak;
Comme la nuit était obscure, il ne vit point Chilpéric. '<
Mais Chilpéric, lui, le vit, ou plutôt le devina, car il avait remarqué que Bontemps, en sortant de l'auberge, avait allumé un cigare, et, dans les ténèbres, il aperçut la lueur rouge, luisant comme une étoile, au moment où Bontemps s'était retourné.
Son cigare l'avait trahi et continuait de le trahir, car il indiquait, par son immobilité, que Bontemps s'était arrêté.
Chilpéric, sûr de l'avoir rejoint, s'arrêta aussi.
Bontemps reprit sa marche ; le rayonnement du cigare disparut.
Chilpéric s'avança, se rapprochant du misérable.
Il n'était plus séparé de lui cjue par cinq ou six mètres quand il franchit la barrière et entra dans Paris, par la rue de Beli:^ville.
A plusieurs reprises, Bontemjrs s'était retourné, mais, ? qu'il n'etJt pas reconnu Chilpéric et qu'il n'eût aucun soupçoi., soit qu'il fût prêt à se défendre, il ne paraissait pas inquiet et; ne ralentit pas sa marche.
Seulement, au lieu de suivre la rue de Belleville, toujours très fréquentée, il prit le boulevard Sérurier jusqu'à la porte de Chaumont, puis, par des ruelles, il arriva dans la rue d'Allemagne, qu'il remonta, fumant toujours, en se dirigeant vers les boulevards extérieurs.
Chilpéric réfléchissait :
« Evidemment, Bontemps va gagner la rue Lafayette... où il a rendez-vous avec Rouquin, soit chez Rouquin lui-même, qui sans doute est revenu, soit à un rendez-vous assigné d'avance... Je cours donc la chance de pincer Rouquin, si je ne perds pasde vue Bontemps !