‹ Le dernier banquet des girondinsChapitre 10 sur 14 · XXXIX · texte numérisé non relu

XXXIX

L'enthousiasme des refrains a quelque chose de contagieux; les refrains couroient avec le punch; les chansons se succédoient, se croisoient , se perdoient les unes dans les autres , plus vives et plus turbulentes par leur confusion. C'étoit la boutade soldatesque pour Viger, la romance patoise du Comtat pour Duprat; pour presque tous, les beaux airs patriotiques de la révolution , dégagés des cruautés de l'esprit de parti et des obscénités de la populace, La Gironde mouroit républicaine, mais elle n'avoit jamais mieux compris qu'en ce moment la nécessité de mourir pure de sa malheureuse alliance avec des passions frénétiques, dont le débordement passoit sur la ré-

publique comme une tempête, et ne devoit laisser derrière lui que des ruines irréparables. Vergniaud avoit cessé de prendre part à la délirante expansion de ses convives. Depuis quelque temps il rouloit sa montre entre ses doigts sans la regarder. Tout à coup il l'ouvrit négligemment en la dégageant de sa double boîte cerclée en cuivre.

— Cinq heures, s'écria-t-il ! ob! que les belles nuits passent vite! Ne nous reste-t-il plus rien de mieux à faire que de boire et de chanter? Ce n'est pas trop de deux heures peut-être pour penser, pour écrire, pour finir nos arrangements avec le monde , ou du moins pour dormir un peu.

Et quand il eut dit cela, il remonta sa montre par distraction.

— Le monde s'arrangera comme il pourra , répondit Mainvielle. Je ne me suis jamais fort soucié de lui , et je m'en soucie moins que jamais. Penser, je m'en avise rarement. Ecrire, c'est un ennui. Quant à dormir, j'ai bien le temps.

Les Girondins, subitement ramenés cependant à une pensée sérieuse , s'étoient tournés en silence par un mouvement simultané du côté de Vergniaudj et paroissoient prêts à suivre son exemple , quand la porte de la salle s'ouvrit.

Les concierges et les guichetiers , accompagnés d'un huissier du tribunal, se rangèrent sur deux files pour les reconduire dans leurs cachots à mesure qu'ils répondoient à l'appel de l'officier judiciaire.

— Messieurs, dit Vergniaud en souriant, la séance est levée.

Cinq minutes après, la salle du festin n'avoit plus d'hôte que Valazé.

RRivÉs successivement au vestibule par groupes assortis^ suivant l'habitude de tous les jours, les Girondins se rangèrent pour la dernière fois sous la direction de leurs guichetiers.

L'adieu accoutumé courut sur toutes les le-

vres; il y fut suspendu par une réflexion rapide. Il n'y a voit plus entre eux d'espérances à concevoir, il n'y avoit plus de vœux à faire. Les paroles que les hommes s'adressent ordinairement en se quittant pour se revoir n'étoient plus à leur usage. Cette idée a quelque chose d'extraordinaire qui étonne les courages les plus affermis.

Ils se regardèrent, se cherchèrent encore à la lueur des huit torches qui éclairoient l'étroite enceinte, se jetèrent dans les bras les uns des autres, et cette fois-là, presque sans prédilection de parti ni d'affection. Il n'y a rien qui rapproche et qui confonde toutes les nuances d'opinion et d'intérêt comme la présence de la mort.

Ils avoient voulu l'égalité avec tant d'ardeur!— L'égalité, c'étoit cela.

Leur émotion étoit calme et fière , mais elle dut être profonde. Elle interrompit un moment jusqu'au rire inextinguible deMainvielle.

— Messieurs, dit le principal guichetier, à vos places , et que personne ne bouge de son numéro. Dites-vous bonsoir ou bonjour, c'est

LES GIRONDINS. iJ^\

naturel , et j'y prends beaucoup de plaisir ; mais il faut que le service se fasse, et je ne suis pas ici pour vous attendre! Vous vous embrasserez demain...

Et ces hommes si puissants une année auparavant, qui avoient démoli en se jouant le trône de Charlemagne, et foulé à leurs pieds toutes les vieilles constitutions des Gaules, se rendirent sans résister à l'ordre du valet des prisons.

Alors, les torches se divisèrent, s'abaissèrent sous des voûtes opposées, se perdirent dans les détours de quelques corridors , et on entendit gronder tout ensemble huit gonds de fer que les Girondins ne dévoient plus voir tourner devant eux.

Un instant à peine s'étoit écoulé que le vestibule retentit d'un grand éclat de rire. Les guichetiers revenoient.

Gensonné s'étoit trouvé tout à coup séparé de ses compagnons ordinaires. Il s'étonna d'être conduit dans un cachot qu'il ne connoissoit point, et qui ne paroissoit pas pouvoir admettre plus d'un prisonnier. Quoiqu'il

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lui coûtât d'être éloigné de ses amis pour le peu de moments qu'il avoit encore à passer avec eux , il ne pensa pas à se plaindre ; car i I avoit toute la résignation qui vient de la force ; mais sa surprise redoubla quand il vit le guichetier qui l'escortoit refermer la lourde porte en dedans, poser sa lanterne sur le pavé, et s'asseoir sans façon au pied de l'étroite couchette qui composoit tout l'ameublement de ce trou. Gensonné recula d'un pas. Le guichetier ôta son bonnet, passa la main dans ses cheveux, et regarda fixement le député.

— Eh bien! dit Gensonné, dois-je vous avoir ici pour témoin ou pour gardien , maître Pierre, pendant ces heures d'agonie que les lois d'aucun pays n'ont disputées à la solitude et au recueillement ?

— Non ! lui répondit le guichetier , nous allons nous séparer. Mais répondez-moi d'abord : me reconnoissez-vous ?

GENSONNÉ

J'ai quelque réminiscence de vous avoir vu

ailleurs, une fois ou deux, je ne sais où, et cette impression m'a légèrement occupé quand je vous ai retrouvé ici.

PIERRE BOMOIND.

Ne vous rappelez-vous pas du moins le nom de Pierre Romond de Payerne , cent-suisse de Sa Majesté Louis XVI?

GEN SONNE

Pierre Romond de Payerne ! . . . C'est aussi un souvenir vague dans mon esprit, un souvenir qui tient du rêve. . . et qui ne me paroît important ni pour vous ni pour moi. L'occasion ne me paroît pas favorable pour s'en entretenir.

PIERliE ROMOND.

Plus favorable que vous ne pensez. Vous n'avez pas oublié sans doute la journée du ^0 août. Elle est assez mémorable !

— La journée du 10 août, dit Gensoimé en couvrant son iront de sa main, je m'en

souviens ! Elle n'auroit pas emporté tout l'avenir de la société européenne avec elle , continua-t-il à demi-voix , si des conseils insensés n'avoient prévalu sur les miens (XL).

PIERRE ROMOND.

Le ^0 août , monsieur Gensonné, vous avez arraché un soldat suisse à la fureur du peuple.

GENSONNÉ

J'ai eu le bonheur d'en sauver quelques-uns, et un entre autres que vos traits me rappellent... Mais où voulez-vous en venir?

PIERRE ROMOND.

Nous y sommes, grâce à Dieu. Après m'avoir délivré , vous m'avez conduit chez vous , vous m'avez couvert de vos vêtements ; l'uniforme que je portois m'auroit livré à la mort, vous m'avez donné de l'argent pour vivre et pour regagner mon pays. Je n'ai pas quitté Paris où je pouvois cacher mon nom et mon

existence dans un atelier, en travaillant d'un métier que je sais. — Quand vous fûtes arrêté l'été dernier, je ne pensai plus qu'à solder ma dette envers vous. Cela étoit cher et difficile, monsieur; je fus obligé de me faire jacobin pour devenir guichetier ; je parvins à cette distinction que je ne donnerois pas aujourd'hui pour un royaume, avec la protection des amis que je m'étois faits à clabauder dans les clubs et dans les sections. Depuis j'ai attendu , résolu mais patient. Absous , comme je l'espérois , vous n'auriez pas entendu parler de moi ni de ce que je vous dis; vous ête^ condamné, et je m'acquitte.

GENSONNÉ

Qu'entendez-vous par là, mon bon ami?..

PIERRE ROMOND.

La chose la plus simple qu'il soit possil^le d'imaginer. — J'ai obtenu sans difficulté de la complaisance de mes camarades l'office peu ambitionné d'introduire ce matin l'homme

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que vous savez... le bourreau. Je dois sortir à six heures, voilà mon ordre. — Vous allez prendre mes habits, jeter les vôtres, et me lier les pieds et les mains sur ce grabat. Six heures sonnant à la chapelle , il ne s'en faut qu'un moment! vous sortirez à ma place avec ce trousseau de clés. Vous avez ici la clé du premier guichet ; celle-ci ouvre le second , cellelà le troisième ; celle du quatrième , vous la voyez bien. Remarquez que je vous les présente dans leur ordre , et ne tourmentez pas les serrures comme un homme inexpérimenté, de peur de donner l'éveil. Une, deux , trois, quatre'.... un enfant ne s'y tromperoit pas. — Après cela , traversez hardiment la salle des guichetiers ; comme ils ont veillé jusqu'au matin pour vous observer, et qu'ils ont prélevé d'amples gorgées sur votre vin, ils ne feront pas attention à vous : ils commencent à sommeiller. — A la dernière porte vers l'extérieur , il y un gardien de service extraordinaire qui ne nous connoît ni vous ni moi. Il vient d'être dépêché de la commune. Présentez-lui votre ordre ouvert sans rien dire , sans répondre s'il vous parle; c'est la consigne; il

ouvrira , vous sortirez ; vous ne ferez pas ma commission, je suppose. — Vous gagnerez un asile, et facilement; j'en ai bien trouvé un, moi, pauvre soldat suisse, dans la maison d'un des premiers citoyens de France qui ne m'avoit jamais vu, et qui, tout à l'heure , ne se souvenoit pas assez de moi pour me reconnoître au visage et à la voix ! Je voudrois bien y envoyer avec vous tous vos malheureux amis , mais l'ordre n'est que pour un , et je n'ai pas d'ailleurs la clé des corridors où ils sont renfermés.

— Mais n'entendez-vous rien ? continua Pierre, en faisant sauter les boutons de sa veste à force de se hâter.

Mon Dieu, monsieur, n'est-ce pas là six heures?....

— Ce ne sont que les trois quarts, dit Gensonné, tu as le temps ^

Ensuite il le regarda , et appuyant doucement les mains sur ses épaules : — C'est de toi seul , dit-il , pauvre et noble garçon , que tu

iAS LES GIROIVDirSS.

ne t'es pas occupé en concevant ce plan généreux.— Quand l'iiomme viendra, mon ami, car le bourreau vient toujours, qu'on aille l'appeler ou non, qu'arrivera-t-il de toi?

PIERRE ROMOND.

Je n'en sais rien... ^mais on ne fera pas de moi un homme imposant , un grand orateur, un président du Corps Législatif et de la Convention nationale ; on en fera ce qu'on voudra! Ce n'est pas la question. S'il faut souffrir quelquesmois, quelquesannéesdeprison,jesais souffrir ; s'il faut mourir, je sais mourir ; soldat, c'est mon état, et je mourrai encore votre débiteur, arriéré envers vous de quatorze mois et vingt jours d'existence que vous m'avez conservés au péril de votre vie! — Au nom de Dieu, finissons-en! — Tout à l'heure, il sera trop tard pour tous deux !

— Gensonné le pressa contre son cœur. — Pauvre Pierre, lui dit-il! et il essuya quelques larmes. — Garât m'a voit donné la même marque d'affection, mais il n'est pas de la destinée de tous les hommes de la recevoir

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deux fois. — Conserve cet anneau à ton doigt

en mémoire de mon amitié! N'hésite pas

il est sans valeur. . . il ne vaut pas la peine d'être refusé...

— Vous acceptez donc? dit le Suisse au comble de la joie.

— Non, mon ami, reprit Gensonné, je n'accepte pas, je refuse.

PIERRE ROMOND.

Vous resteriez? cela n'est pas possible!

GENSONNÉ

Ecoute seulement; quand je fus assez heureux pour sauver un homme tel que toi , que faisois-tu ?

PIERRE ROMOND.

Ma compagnie étoit détruite, je restois seul. Je venois de jeter mes armes j je me sauvois.

GENSONNÉ

Voilà qui est bien. Ecoute-moi. Si une heure auparavant je t'avois proposé de te réfugier chez moi , en abandonnant ta compagnie, que m'aurois-tu répondu?

PIERBE ROMOND.

Cela ne fait pas de difficulté. Je vous aurois dit que j'étois à mon poste , et qu'un poste ne se quitte pas.

GENSONNÉ

Eh bien! mon ami , ma place est où je suis, comme celle du soldat devant l'ennemi. Quand la liberté n'est plus , le poste des Girondins est à l'échafaud.

N'insiste pas, continua-t-il en l'embrassant encore, tu ne ferois que te compromettre sans me servir, car ma résolution est invariable..., et pour cette fois, six heures sonnent.

Pendant cette contestation généreuse , Gensonné ne s'étoit pas défait du trousseau de

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fiés que le Suisse avoir remis entre ses mains. Il s'en servit pour ouvrir la porte du cachot, et il le rendit à Pierre qui le regardoit tout consterné.

— Adieu, lui dit Gensonné, adieumonfrère vas où l'on t'envoie, je t'en prie, et s'il le faut' je l'exige au nom de notre amitié ! Si tu tardois, tu seroispuni, et je n'aurois pas la consolation de te voir encore une fois ce matin.

Ducbâtel et Le Hardy avoient obtenu d'être réunis en ce dernier moment aux saints abbés Emery (XLI) et Lothringer , dont ils dévoient recevoir les secours religieux, et qui n'eurent pas de peine à exciter dans ces âmes tendres et fidèles une ferveur déjà vivement ranimée par la persécution, mais qui ne s'étoit jamais entièrement amortie. Le premier de ces dignes et excellents prêtres pouvoit compter, dans sa glorieuse captivité, des triomphes plus difficiles et plus précieux pour la foi. Sa douce et puissante parole avoit réglé depuis plusieurs mois les écarts de l'imagination de Fauchet, et rendu en lui au Dieu souverainement indulgent un esprit fait pour le comprendre et

un cœur fait pour l'aimer. C'étoit une noble conquête. Aussi, bien sûr du néophyte qu'il venoit de disposer pour le martyre, il s'ëtoit empressé d'effacer par son absolution l'apostasie passagère de l'évêque du Calvados, et de lui redonner les pouvoirs de l'église, assez rachetés sans doute par la nouvelle ordination de l'échafaud et par le nouveau baptême du sang. Fauchet , rentré dans son auguste ministère, écoutoit sous d'autres murailles la confession de Sillery.

Non loin delà, Carra continuoit à développer, devant deux ou trois auditeurs assez inattentifs, son abstruse doctrine de l'éternelle reproduction des êtres, et des éternelles probabilités de la métempsychose physique par les combinaisons incessantes de la matière, qui , dans une succession infinie d'agrégations moléculaires — on sent bien, hélas! que nous commençons à reprendre les propres expressions du philosophe — renouveloit essentiellement , et à perpétuité , les mêmes résultats sensisifs et les mêmes modes d'existence; de sorte, par exemple, que les Girondins dévoient nécessairement se retrouver au même

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banquet, dans quelques milliards de siècles, plus ou moins , et une innombrable nuiltitude d'autres fois, pour porter leur tête en sacrifice au glaive des mêmes assassins ; mais on ne l'écoutoit guère , comme nous l'avons dit, et on ne le comprenoit pas (XLII).

Duprat donnoit au vieux Morand, dans la chambre voisine, des renseignements nouvellement revenus à sa mémoire , sur les ressources que pouvoit lui laisser encore l'infidélité de ses débiteurs , et il se félicitoit de retrouver dans ses souvenirs quelques moyens d'abord inaperçus d'existence pour ses enfants , sa femme et son ami. Cette idée soudaine et inattendue lui avoit rendu toute sa gaieté.

Mainvielle ne se mêloit pas volontiers aux conversations affaireuses, et il est vrai de dire qu'il étoit d'ailleurs fort occupé de son côté. Il je toit quatre à quatre sur le papier des vers exclamatifs à la froide beauté dont il venoit d'être question entre Duchâtel et lui , et qui avoit si cruellement dédaigné ses soupirs j il les relisoit ensuite à haute voix avec des intonations emphatiques ou burlesques, accompagnées de gestes, pompeux j et chacune de

ces boutades déclamatoires étoit couronnée d'un de ces éclats de rire frénétiques auxquels les habitans de la Conciergerie reconnqissoient de loin le beau Main vielle.

A côté d'eux, Duperret debout , désoccupé de soins qu'il avoit prévus dès le matin ou dès la veille, s'évertuoit à tirer au, mur avec la main , comme s'il avoit eu en face le fleuret du montagnard le plus aguerri. Quelques pas plus loin , Yiger qui s'étoit endormi en grondant, grondoit encore dans son sommeil, la main fortement appuyée sur la barre de son lit, comme sur une épée.

Les députés de la Gironde, à l'exception de Gensonné , avoient été renfermés dans un cachot commun qui a conservé long-temps à la Conciergerie le nom de la Gironde , mais que de nouvelles constructions, moins bien appropriées au style sévère du bâtiment, ont fait complètement disparoître. Ils se liâtoient d'adresser quelques lignes d'adieu à leurs familles, pendant que Yergniaud, qui affectoit l'étrange prétention de n'avoir jamais écrit une seule lettre (XLIII) , passoit le temps à graver le nom d'Adèle et le sien avec la pointe d'une

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épingle, dans la boîte de sa montre (XLIV). Prisonnier, concierge ou bourreau, le dépositaire inconnu à qui ce triste gage fut confié , se montra exact et fidèle. C'étoit le dernier témoignage d'une tendre et chaste amitié qui n'a jamais pu être calomniée. L'Adèle de Vergniaud n'avoit que treize ans.

On dit qju'avant de se séparer de ce modeste bijou, Yergiiiaud souleva, par le jeu d'un ressort^qui n'était connu que de lui, la pierre d'un sceau de cornaline qui étoit suspendu à sa chaîne. Il tira ensuite de cet écrin mystérieux quelques fragments d'un poison subtil qu'il y avoit autrefois mis en réserve pour une semblable occasion , et les laissa tomber épars sur la table où ses compagnons achevoient leur courrier mortuaire :

— Amis, leur dit-il, c'étoit ici la dernière ressource que je me fusse ménagée contre les tyrans de ma misérable patrie, quand je commençai à prévoir leur triomphe; mais sa vertu, mesurée à mes forces, et peut-être déjà fort altérée par le temps, seroit insuffisante entre quatre. Tout fatigué que je suis du voyage, il

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faut bien que j'aille avec vous jusqu'à l'hôtellerie , puisqu'il n'y a pas de gîte pour tous en chemin.

Lacaze jeta ses bras autour de Yergniaud et le pressa contre son cœur.

Fonfrede fit quelques pas dans le cachot, revint à la table et repoussa vivement le poison.

— La sanglante exécution qu'on prépare, s'écria-t-il en répondant à Yergniaud, est l'acte le plus essentiel de notre vie politique, celui qui en contient l'instruction, qui en résume la moralité devant l'histoire. C'est sous les yeux du peuple qu'il faut mourir j ^t j^ regrette pour la gloire de Valazé qu'il se soit réduit au rôle obscur de figurant avant le dénouement d'une si belle tragédie,

Ducos se coucha, et s'endormit presque aussitôt en fredonnant le refrain de son air favori qu'il brodoit tous les soirs de nouveaux caprices.

Un moment après, Yergniaud resta seul assis devant eux, l'œil à la voûte, les bras croisés sur la poitrine, incapable d'accorder un

long intérêt à une pensée épuisée, cédant à sa paresse naturelle, et reposant sa tête sur le dossier de sa chaise avec l'insouciance qui lui étoit ordinaire.

Le temps amena enfin l'instant fatal et glorieux qui devoit rassembler tous les condamnés pour la dernière fois. Le sourire de l'adieu fraternel ne sembloit pas avoir quitté leurs lèvres, et leur abord fut si serein qu'on auroit cru qu'ils s'étoieut donné rendez-vous pour une fête. Brissot, qu'on avoit toujours vu rêveur et abattu , paroissoit ce jour-là moins sérieux qu'à l'ordinaire, Sillery plus expansif et moins cérémonieux, Vergniaud moins préoccupé ou livré à des distractions plus riantes. Ducos se frottoit les yeux en fredonnant encore. — En vérité, disoit le docteur Le Hardy en secouant la tête avec une fine expression d'ironie , ceci ressemble à une grande leçon de clinique in articulo mords. Voilà bien des gens qui n'en ont pas pour long-temps ! — Viger promenoit un œil menaçant sur les soldats; Duperret mesuroit leur chef d'un regard de dédain; Fauchet parcouroit les rangs de ses amis avec de brèves et

tendres paroles qui prenoient tour à tour, selon les personnes, la forme du conseil, de l'encouragement ou de la félicitation ; et puis il les saluoit tous à la fois d'une expression de physionomie religieuse et solennelle , comme s'il leur eiit adressé dans son cœur une absolution commune. Boyer-Fonfrede se liâtoit de reprendre place auprès de son frère d'adoption pour ne pas s'en séparer à la mort. Le vieux Morand pressoit de sa bouche les mains de son pauvre maître pendant qu'on les lioit, et tout le monde plaignoit amèrement ce vieillard en pleurs qui n'alloit pas mourir.

Gensonné fut quelque temps à tourner sa vue sur le cercle nombreux des guichetiers pour y trouver Pierre Romond. Il le reconnut à ses yeux rouges de larmes, et il lui sourit.

— Messieurs, dit-il, je remarque avec orgueil que la députation de la Gironde est à son poste. Je vous propose de déclarer qu'elle a bien mérité de la patrie.

— Je réclame le même honneur, dit Main-

LES GIRONDIINS. loî)

vielle, pour la dëputation des Bouclies-du- Rlîône, et je me porte caution deBarbaroux, qui ne fera pas défaut à son mandat.

— Tête et sang , s'écria Yiger , je le réclame pour la France entière, qui est fort convenablement représentée ici, sans en excepter le digne mandataire de la commune de Paris.

— J'ai beau chercher , répondit Ducos en riant, je ne trouve pas celui-là

— Le voilà , répliqua Yiger en lui montrant le bourreau.

Pendant qu'ils parloient ainsi , les condamnés se succédoient sur la sellette de bois où ils \ enoient subir les hideux préparatifs de l'exécution , avec autant de calme que s'il s'étoit agi en effet de leur toilette du matin.

Quand ce fut au tour de Duchâtel, et au moment où il livroit aux valets de Samson sa belle et longue clievelure, une main qui ne fut pas vue fit tomber à ses pieds un bouquet de marguerites et d'immortelles qu'attaclioit

un ruban bleu de ciel à liseré noir. Un billet s'en détacha.

— Encore une conspiration! dit l'officier de justice en se saisissant du papier ; et il essaya de lire.

Le greffier vint au secours de son embarras. Il s'approcha et lut :

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