‹ Le dernier banquet des girondinsChapitre 12 sur 14 · XX VIL · texte numérisé non relu

XX VIL

.,X^5 Romains ne vouloient pas y prendre des esclaves. Ce reproche est loin d'avoir rien d'injurieux en soi, car il ne peut être que fort honorable pour un peuple de ne point paroître propre à la servitude ; mais il fut saisi avec empressement dans sa mauvaise acception par les nombreux ennemis du gouvernement impérial, quand Napoléon eut ouvertement rompu avec le principe révolutionnaire , parce qu'il n'en avoit plus besoin. La phrase dont il est question, devenue promptement populaire, courut la France sous le nom de M. Lanjuinais, un des membres de la foible opposition du sénat oii se conservoient encore quelques sentiments de liberté.

Cazotte, Jacques^ hé à Dijon en 1720, guillotiné à Paris dans sa soixante-trei-

NOTHS HISTORIQUES. 197

zième année, le 25 septembre 1792; et qui n'est pas cité assez souvent comme un des esprits les plus ingénieux , un des plus nobles caractères, et un des hommes les plus vertueux du dix-huitième siècle. Il est fait allusion, dans le passage qui donne lieu à cette note, au fameux récit de la prédiction de Cazotte que Laharpe publia seulement quelques années après, mais qui pouvoit circuler dès lors dans le monde littéraire et politique. Authentique, cette prophétie seroit des plus extraordinaires; apocryphe, elle prouve au moins que la froide imagination de Laharpe s'étoit élevée par l'étude des livres saints à un genre de conception dont il n'y a point d'autre exemple dans ses ouvrages. Je suis disposé à croire que Cazotte en a donné luimême l'idée, quand les premiers développements de la révolution eurent rendu ce calcul de prévision plus facile et plus vraisemblable. Je me souviens d'avoir vu M. Cazotte, autant qu'on peut se souvenir de 1 âge de huit à neuf ans. Il étoit l'ami de mon père, et les sujets familiers

de sa conversation étoient fort propres à fixer les souvenirs des enfans. Le plus aimable des conteurs comme le plus beau des vieillards, il se complaisoit en causeries vives et saisissantes qui auroient fait oublier le sommeil aux naturels les plus lourds et les plus paresseux. Son imagination ëtoit un conte oriental perpétuel dans lequel il s'attribuoit volontiers un rôle, soit qu'il eût réellement pris part aux événements dont il parloit, soit qu'il ne pût s'empêcher de s'identifier en racontant avec un de ses personnages. Je n'ai conservé aucune idée de ce qu'on appeloit ses visions, parce que je les confondois probablement avec ses histoires , mais j'en ai ouï souvent parler à mon père. — M. Cazotte eut, par une exception qui devenoit rare, tous les honneurs de la mort politique. L'accusateur public lui avoit dit : <( Pourquoi faut-il que j'aie » à vous trouver coupable après soixante- » douze ans de vertus! 11 ne suffit pas ') d'avoir été bon fils, bon époux, bon » père; il faut encore être Ijon citoyen !.. » — L'allocution du président est le plus

glorieux hommage qu'ait reçu l'innocence en montant à l'écliafaud : « Envi- » sage la mort sans crainte , lui dit-il ; » songe qu'elle n'a pas le droit de t'ëton- » ner ! ce n'est pas un pareil moment qui » peut effrayer un homme tel que toi. » — Sa fille l'avoit défendu des assassins de septembre. Elle ne put rien contre ses juges. — Et la peine de mort en politique n'est pas le plus grand des forfaits! Pauvre Cazotte !

Un mob tuT-bulent et conçulsionnaire pour Thomas Payne. Wloh est un mot anglois qui signifie «. populace » , dans un sens plus spécialement politique dont nous n'avons pas encore l'équivalent , la mobilium turba quiritium d'Horace. Le chevalier Groft pensoit que mob primitif pouvoit être radical dans mobilis. Ce rapprochement est au moins fort ingénieux.

Thomas Payne de Thetford , comté de Norfolck, fabricant de corsets, homme de lettres, député à la Convention nationale par quatre départements , âgé de 56 ans au moment de l'action, mort seize ans après en Amérique ; Thomas Payne , que l'ai vu rarement, m'a laissé le souvenir d'un homme de bien , hasardeux en doctrine, réservé en pratique; sujet à se livrer au mouvement des révolutions, incapable d'en accepter les dangereuses conséquences; bon par nature, et sophiste par conviction. Il est fort imparfaitement apprécié dans les biographies.

Arcis-sur-jlvbe. Nom du lieu natal et de la maison de campagne de Danton.

Avec son zèle accoutumé. Valazé avoit été rapporteur dans le procès du Roi ,

et Ducos, qui partagea son opinion , devoit lui tenir compte de son ardeur à soutenir l'accusation , avec toute la constance et toute l'àpreté de son inflexible caractère.

Le punch qii iremplissoit tous les verres . Cette transition paroîtra un peu brusque dans une discussion qui pouvoit donner lieu à de si riches développements. J'en avois probablement ainsi jugé autrefois, car toutes les autres parties de la composition étoient subordonnées à celle-ci dans mes premiers essais. A force d'y réfléchir, et j'y ai mis le temps, je me suis convaincu que cet épisode entièrement ]ihilosophique me faisoit sortir de la spécialité de l'histoire ; qu'il étoit de toute invraisemblance qu'il eût occupé beaucoup de moments dans le dernier banquet des Girondins , et qu'il ne pouvoit que jeter une langueur ])1lis ennuyeuse encore que solennelle dans un drame déjà trop prolongé , dont le sujet est

..ÊiA

'202 ISOTES IIISTOUIQUES.

connu et le dénouement prévu dès le frontispice du livre. Qu'aurois-jepu faire d'ailleurs autre chose que de copier le Phédon de Platon avec celui de Moïse Mendels-solm, en assujettissant la magnifique simplicité de leurs raisonnements à de certaines combinaisons de style, miodifiées selon l'éducation, l'esprit et le naturel des personnages, et sur lesquelles je n'ai peut-être insisté que trop jusqu'ici , parce qu'elles m'ofïroient le seul moyen imaginable de varier au moins, par la couleur tranchée des discours, le fond monotone d'une scène sans action et sans péripétie. Je crois qu'on tombera volontiers d'accord avec moi si on daigne se rappeler que l'époque où l'action se passe est incontestablement la plus étrangère à toute saine idée de psychologie qui se soit rencontrée jamais dans l'histoire delà société, et que je n'aurois pu l'animer dans les débats, pour n'être pas invraisemblable et absurde, c|ue de quelques pâles reflets de la philosophie du dix-huitième siècle dont personne aujourd'hui ne veut entendre parler. Cette combinai-

NOTES HISTORIQUES. â05

son , la seule qui approchât du vrai , auroit jeté quelque ridicule sur les interlocuteurs et sur la question elle-même , et il n'y avoit rien de plus contraire à mon dessein.

Un homme de beaucoup d'esprit , bien connu par son aptitude à retenir des anecdotes charmantes et des mots délicieux, qu'on chercheroit vainement ailleurs, raconte que les Giro>dins dont il a gardé quelque souvenir, finirent par aller aux voix sur la discussion, et que la cause du spiritualisme et de la divinité fut perdue à la majorité d'une voix. Cette historiette est bien triste, mais j'ai le bonheur de n'y pas croire, et dans aucune hypothèse, je ne m'en serois servi. Je me suis donc borné à faire résumer en quelques mots par quatre de mes personnages. Le Hardy, Fonfrede, Brissot et Fauchet, , les propositions morales, physiologiques, philosophiques et religieuses qu'il auroit fallu développer. Ce texte est vaste , sans doute, et peut donner matière encore à un beau livre, a])rèfî Mendels-sohn et Platon , sons

la plume d'un spiritualiste éloquent et passionné. A la considérer sous ce dernier point de vue, je ne fais aucune difficulté de convenir que j'y ai renoncé par impuissance.

Le Las Casas de la Révolution. Cette belle expression n'est pas de moi ; elle est de M. Real dans un des plaidoyers mémorables dont j'ai eu occasion de par-

ler, note XIII

Tables d assassinats^ qu 'on osoit appelé?^ des jugements. Camille Desmoulins étoit si loin de penser que Ducos et Fon- Irede fussent condamnés qu'il sortit de l'audience en versant des torrents de larmes. — Hélas! s'écrioit-il , c'est moi qui les ai perdus en publiant mon Brissot dévoilé/ Ducos, mon pauvre Ducos! — Ce mélange de frénésie , de tendresse et

^e vanité donne jusqu'à un certain point la mesure des hommes de cette époque.

Celui-ci n'étoit pas méchant , et sa mort a peut-être absous sa vie. Camille Desmoulins, qui avoit sonné le glas funèbre des républicains de la Gironde, les suivit d'assez près à la mort comme chef de la conspiration des iivdulgens! c'est ainsi qu'on les appeloit ! Terrible histoire que celle d'un peuple où les accusateurs des Girondins , où les persécuteurs proscrits pour INDULGENCE emportèrent à leur tour les regrets des gens de bien! Que dis-je ! si nous savions à fond le secret du 9 thermidor, nous y verrions Robespierre lui-même poursuivi comme continuateur du système de Camille qu'il avoit sacrifié. Les assemblées politiques font des coups d'état contre une influence qui tend à s'agrandir, contre un pouvoir qui s'affermit. Elles n'en font point contre la terreur. Toutes les fois qu'un gouvernement tombe, on peut établir en principe infaillible qu'il a été modéré dans son système, ou ridiculement maladroit dans la manière d'en changer. Je

206 INOTES HISTORIQUES.

ne m'en iap])elle point d'exemple, maii^ 11 y en a.

Laignelot. Je ne me crois pas obligé dans ces notes, qni ne sont pas écrites, comme cela se pratique ordinairement, pour grossir le vokime, à m'étendre en longues explications sur Fabre d'Eglantine et Ghénier. Leurs noms sont troj) connus de tous les lecteurs pour avoir besoin d'être rehaussés par le luxe surabondant de la biographie et de la critique. Il n'en est pas tout-à-fait de même de Joseph-François Laignelot, député de Seine-et-Oise à la Convention nationale, qui vient de mourij^ tort obscur à l'âge de 80 ans. Jeune encore, Laignelot s'étoit annoncé au monde littéraire par une tragédie intitulée ^gis^ représentée en ^779? ^'^ dont le sujet présente un rapprochement singulièrement remarquable avec la; destinée fort imprévue alors d'un tribun qui devoit prendre jdace un jour j)arnn les juges supn'uies des rois. Per-

sonne n'a pu oublier qu'Agis étoit un roi de Sparte qui fut mis à mort par son peuple. Laignelot a passé fort tranquille à Cliaillot les années critiques de la restauration, fidèle au culte de Marat qu'il avoit beaucoup aimé, mais n'épancliant son enthousiasme religieux pour la sanglante idole de la Montagne que dans l'intimité du téte-à-téte le plus familier : au demeurant, homme doux, tranquille, de mœurs simples, de bonne conversation, fort occupé de littérature , et dont il n'auroit jamais été question , ni de son vivant, ni après sa mort, s'il n'avoit fait que des vers.

Pons de P^erclun. Robert Pons , natif de Verdun, et député de la Meuse à la Convention, étoit un de ces hommes qui réalisent leur esprit en petite monnoie. Il tournoit le conte, l'épigramme et le couplet avec \u\i:^ rare facilité, qui l'avoit lait surnommer la Prcmdence de l'Ai-

manach des Muses. Le catalogue de sa bibliothèque annonce un goût éclairé et spirituel quoiqu'un peu bizarre, et il n'est pas douteux qu'il auroit laissé intacte la réputation d'un littérateur aimable, s'il n'avoit pas eu la malheureuse fantaisie de devenir un personnage politique. De plus beaux génies que le sien ont échoué contre cet écueil.

Mauvais style du Chàtelet. Fouquiei- Tinville avoit été procureur au Chàtelet, et c'est à cela que Ducos fait allusion. Fouquier n'étoitpas d'ailleurs un homme sans littérature, comme on pourroit le croire au méchant langage de sa défense- Il avoit débuté dans la carrière poétique par de petits vers fort doucereux , fort innocents, et surtout fort laudatifs à la gloire de Louis XVI et de sa famille. Les petits vers furent probablement mal accueillis ou mal payés, et c'est peut-être le

NOTES HISTORIQUEi**. 209

dédain du distributeur des grâces qui a valu à l'humanité un de ses plus exécrables fléaux.

J'ai rimé sa dernière Odyssée- On a fort mal dit , comme le remarquoit le vieux Beaulieu dans la Biographie universelle-) que c'étoit de sa propre arrestation que Ducos vouloit parler en improvisant cette chansonnette , qui ne manque pas d'agrément. Ducos fut arrêté à Paris même, en sortant de la Convention. La chanson resta, et je l'ai souvent ouï chanter dans la rue, quelques années après, par une femme jeune encore qu'on disoit devenue folle d'amour pour le poète, le jour de son exécution. Ce que je sais positivement, c'est que le ccntraste de ces traits abattus et de cette voix sanglotante avec lés vives saillies de Ducos produisoit un effet inexprimable sur mon cœur de jeune homme. J'ai entendu dire que l'infortunée étoit morte

à la Salpétrière. J'offre avec plaisir ce sujet de Nouvelle à mes amis qui en tireront meilleur parti que moi.

La plupart se répétèrent en chœur.

Tout ceci est exactement historique , et il y avoit en effet assez de mots saillants dans le pot-pourri de Ducos pour expliquer cet accès de folle gaieté, même entre des hommes naturellement sérieux , s'il avoit éclaté en toute autre occasion. Ceux-ci sont riants et naïfs :

Je prenois le long du chemin Un âne pour un jacobin. . .

De frayeur perdant la tête Pendant ce conflit soudain , On me prit pour une bête , Et c'est mon plus grand chagrin.

Si j'ai l'air d'un pauvre diable , C'est que je suis député. Etc.

NOTES HISTOKIQUES. ait

Le jeune compatriote de Ducos dont il est question un peu plus haut est , comme on sait, le fameux Pierre-Jean Garât, qu'un biographe appelle le Protée musical et V Orphée moderne; ce qui veut dire que Garât chantoit à merveille, et cela ne dit rien de trop.

Si des conseils insensés n'açoient prévalu sur les miens. Les hommes politiques de l'assemblée législative étoient loin de vouloir le renversement du trône, parce qu'ils prévoyoient les suites d'un événement si fertile en malheurs, et qui n'avoit point d'avenir possible dans notre civilisation. Gensonné en particulier n'épargna rien pour éclairer la cour sur les dangers de la monarchie; le rédacteur de l'excellent article Cfui lui est consacré dans la Biogi^aphie des contemporains ., fort instruit à ce qu'il paroît de tous ces détails, raconte que ce député et ses amis

entamèrent une dernière négociation avec les Tuileries, par l'intermëdiaire d'un peintre nommé Boze, qui étoit chargé de faire le portrait en pied de Louis X\I, et qui pendant les séances vo} oit le Roi sans témoins. Boze lui présenta même un mémoire que Gensonné avoit rédigé , et qui ne manquoit par conséquent ni d'éloquence ni de dialectique. La fatalité qui précipitoit à sa ruine une malheureuse dynastie voulut que ces offres salutaires des seuls esprits judicieux et prévoyants qu'il y eût alors aux affaires fussent dédaigneusement repoussées; et ce que l'on auroit peine à croire , c'est que les conseillers de la royauté s'efforçoient de traiter alors avec le parti de Danton I — C'est une chose instructive dans sa bizarrerie que le retour de circonstances analogues dans toutes les révolutions; et cette instruction infaillible n'a cependant jamais profité ni aux peuples ni aux rois. Les vingt - un de 1793 auroient été un point d'appui en 1792 pour la couronne de France, comme les deux cent vingtun en i83o. Le ministère à Gensonné,

il n'y avoit point de lo août; le ministère à Casimir Périer, il n'y avoit point de 39 juillet. Tout le monde sait cela , et si la même occasion se présentoit mille fois , il arriveroit mille fois la même chose, parce qu'il n'y a point d'expérience , point de raisonnement qui puisse prévaloir dans une institution surannée contre l'instinct de suicide, contre la nécessité de mort qui l'entraîne à finir. Dans les positions extrêmes, on ne consulte ni l'observation , ni l'histoire, ni le sens commun. On consulte des courtisans qui se font passer pour capables, des intrigants qui se donnent pour hommes d'état, et tout est perdu ; il survient bientôt, pour clore cette combinaison de vingt-un^ quelque terrible catastrophe qui termine tout jjour tout remettre en question — le vin^t-un janvier, par exemple.

Emery , Jacques- André , supérieur géné-

^iA NOTES HISTORIQUES.

lal de la congrégation de Saint-Snlpice, âgé de 61 ans à l'époque de l'aclion, mort presque octogénaire en 181 1, dans les fonctions de grand-vicaire de l'archevêque de Paris. J'ai eu le bonheur de lui entendre raconter, quelques années au- ])aravant, avec une éloquence naïve et cependant pittoresque et colorée , une partie de ces détails qui ont beaucoup pâli sous ma plume; et c'est de sa bouche que j'ai recueilli le nom de l'abbé Lothringer, sur lequel il m'a été impossible de me procurer d'autres renseignements.

Fouquier - Tinville avoit laissé vivre l'abbé Emery par une raison qui peint mieux ce respectable prêtre que les éloges les plus pompeux : « La douceur et la rési- » gnation de ce vieux calottin, disoit-il, » nous valent mieux que vingt guiche- » tiers. Elles empêchent les autres prison- » niers de crier. »

]\OTES HISTORIQUES. 2^15

On Vécoutoit peu.-, et on ne le comprenoitpas. Carra avoit en effet annoncé à ses amis un livre intitulé : La résiirrecîion et V immortalité de Vêtre en son identité, prouvées par le matérialisme.

Je tiens cette particularité du fameux docteur Saiffert, dont on est étonné de ne pas trouver le nom dans la Biographie des contemporains. Saiffert , qui n'est mort qu'en 1809, ^* ^^^^ lequel j'ai eu les rapports que me permettoient mon âge , la bizarrerie de ses systèmes, et l'extrême difficulté qu'il avoit à les développer en notre langue, étoit un véritable illuminé, fort accrédité à la cour de Louis XVI où il s'étoit formé une nombreuse clientèle sous les auspices de M. le duc d'Orléans, dont il avoit été, à l'entendre, le médecin particulier; ce que je n'ai jamais vérifié, à défaut de m'en informer. Il professoit la théorie de Carra , dont il est parlé dans le paragraphe qui correspond à cette note , et il accusoit amèrement

^i6 NOTES HISTORIQUES.

Carra de la lui avoir dérobée : reproche d'autant plus fondé en apparence, que cet infortuné Carra est bien connu pour un des plus déterminés ])lagiaires de son temps. Saiffert s'occupoit au reste beaucoup moins de sa double profession de médecin et de pliilosophe, que de rêveries maçoniques; et je lui ai entendu dire qu'il n'étoit venu en France que pour y conférera vingt-huit adeptes le vingt-huitième grade de l'ancien éco^sisme d'où il prétendoit fièrement qu'avoit surgi la révolution. J'aurois bien de la peine à le croire. Ce grade étoit celui du chevalier Kadasch^ que nous écrivons et prononçons Cadoche^ quand il est encore question de le prononcer ou de l'écrire. Kadasch est, dit-on, un mot hébreu qui signifie sacré. Quant à cadoche , il ne signifie rien du tout; et, sauf quelques mystères qui ont peut-être échappé à ma pénétration, le but et le résultat de cette institution ne sont pas moins insignifiants que son étymologie.

{J^ergniaud) affectait lapréten

tion de n avoir jamais écrit une seule lettre. Il l'avoit dit à la Convention nationale. Le reproche qni avoit exigé cette réponse fut renouvelé au tribunal, et Vergniaud se défendit peu ou se défendit mal de sa correspondance avec ses amis de Bordeaux ; mais quelle induction peut -on tirer du procès -verbal des séances du tribunal révolutionnaire , comme on les lit dans le Moniteur? La presse étoit déjà enchaînée, et la publicité des débats enfermée entre les sbires et les complices de la Montagne. Dans la main des tyrans, les garanties de la liberté deviennent des instruments de tyrannie, et c'est ainsi que se font, dans tous les temps, les révolutions de tous les peuples. On doit à quelques résipiscences tardives l'aveu de la supériorité des Girondins dans cette dernière lutte. On en jugeroit fort mal par les journaux.

( // graça) le nom d 'Adèle et le sien . . . dan€ la boite de sa montre. Mademoiselle Adèle Sauvai! n'étoit qu'une aimable petite fille quand Vergniaud mourut.

Peut-être lui étoit-elle destinée en mariage; peut-être, comme d'autres hommes tendres et graves que l'amour de l'indépendance a voués au célibat, Vergniaud aimoit-il à se dédommager de cette privation volontaire, dans une douce amitié d'enfant. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'affection qu'elle lui inspiroit paroît avoir été la plus vive qu'on lui ait connue. Quiconque a eu le bonheur de voir depuis mademoiselle Adèle Sauvan sous le nom de madame Legouvé qu'elle portoit en 1810, époque de sa mort, sait par combien de précieuses qualités d'esprit et de cœur elle justifioit un sentiment si glorieux pour son adolescence.

La montre de Vergniaud fut en effet remise avec fidélité entre les mains d'Adèle, et elle se souvenoit d'y avoir trouvé

la simple inscription que je rapporte, griffonnée assez pen lisiblement , mais dont il subsiste encore quelques traces. Toutefois, clans la crainte qu'elle ne disparût entièrement un jour , elle se hâta de la faire reproduire avec plus de soin par un graveur, à la place même qu'elle occupoit, quand la réhabilitation légale des Girondins permit à l'amitié de les avouer sans danger de mort. J'ai déjà dit, note iv, que l'ouvrier, préoccupé par la nouvelle forme du calendrier, s'y est trompé sur la date de l'exécution. Il seroit cependant possible que l'erreur fût de Vergniaud lui-même, qui au roit oublié en écrivant que le mois d'octobre avoittrente-et-un jours, et cette distrac tion est parfaitement vraisemblable; elle ajouteroit un trait piquant de caractère au griffonnage autographe , si nous avions eu le bonheur de le conserver sous le brunissoir de l'orfèvre.

La montre de Vergniaud, qui est, à mes yeux, une intéressante relique du ]>lus beau talent de la Révolution, mé-

ââO INOTES HISTORIQUES.

rite d'être décrite pour les amateurs de ce genre de curiosités. Elle est renfermée dans une boîte d'or très-légère de i8 à 19 lignes de diamètre. Le fond est occupé par un verre coloré ou par une plaque émaillée d'azur qui figure une espèce d'étoile à rayons nombreux. Le cadran, qui est numéroté en chiffres arabes, porte le nom de l'horloger Cronier^ et le lieu de fabrication a Paris. Son émail est fort écaillé à l'endroit où se met la clé. L'aiguille est arrêtée sur trois heures moins trois minutes, ce qui marqueroit assez la durée de son mouvement, si Vergniaud ne l'a pas remontée depuis l'heure où il se leva pour aller au tribunal ; et on pense bien qu'elle n'a pas servi depuis. Elle est contenue dans un double cercle en cuivre , })ropre à être garni de deux verres et qui en a conservé un.

Bien des lecteurs trouveront que la valeur intrinsèque de ce bijou ne le rendoit pas digne d'une description si détaillée 5 mais je n'en ai pas de plus précieux, car il est à moi par le bénéfice de

NOTES uiSTOKiguiis. ââl

l'amitié; et je ne le donnerois certainement pas pour l'horloge magnifique dont Haroun-al-Raschid fit présent à Charlemagne. Madame Legouvé, qui le tenoit de la main de Vergniaud mourant, le laissa par son testament à mon ami Jouy, qu'il suffit de nommer pour rappeler aux amateurs du bon esprit et du bon goût un des écrivains les plus ingénieux, les plus aimables et les plus universels de notre époque. Jouy me l'a voit laissé dans le sien; mais je n'ai pas besoin de dire que je le possède par avancement d'hoirie, et qu'il me seroit bien triste à voir si je neledevois qu'au funeste privilège delà survivance. Voilà pourquoi j'ai beaucoup parlé de la montre de Vergniaud , et pourquoi , peut-être , j'ai achevé d'écrire les Girondins.

La République descendit açec Brissoty etc. 11 n'y a pas de doute sur le premier des Girondins livrés à la mort; c'é-

222 ÎNOTtS HISTORIQUES.

toit certainement Sillery; la plupart des témoins que j'ai consnltés s'accordent à croire queFauchet fut le second, le reste devient très-vague, et ce n'est qu'au dernier qu'on retrouve quelques notions vraisemblables; encore ne sont-elles pas unanimes. J'ai suivi celles qui offrent le plus de probabilité, le cérémonial de l'assassinat judiciaire assignant ordinairement la dernière place dans l'exécution au plus coupable des condamnés , et ce rang revenant de droit à Brissot que l'acte d'accusation présentoit comme le chef de la prétendue conspiration des fédéralistes. Cependant plusieurs contemporains croient se rappeler que ce massacre finit à Viger, qui n'avoit rien à faire avec le fédéralisme, et qui, ainsi que je l'ai dit ailleurs, avoit à peine paru à la Convention nationale. Cette particularité n'est pas au reste de grande importance pour l'histoire qui n'aura déjà que trop de peine à compter nos morts, poui' se soucier de l'ordre dans lcc[uel ils ont été frappés.

Page 1