‹ Le dernier banquet des girondinsChapitre 2 sur 14 · GARDIEN · texte numérisé non relu

GARDIEN

A Couthon , peut-être ! . . .

CARRA

Couthon que la prévoyante nature a sagement privé de ses facultés locomotives pour restreindre ses moyens de nuisibilité?....

GENSONNÉ

Marat ne réclamera pas, messieurs. Il a pris le même parti que Vespasien. Il est devenu dieu.

DU COS

Oublions ces malheureux pour ne nous occuper que de la patrie et de nos amis !

Et au même instant vingt noms honorés qui ne parviendront pas tous à la postérité avec la même illustration , mais qui étoient alors l'amour et l'espérance des gens de bien , s'échangeoientsur toutes les bouches. C'étoient Yillar, Yiennet, Mazuyer, Laurençot, VYandelaincour, Seguin, Noël, Harmant, Quirot,

Casenave , Boissy-d'Anglas , Lanjuinais , Dauiiou, Pontécoulant , Larivière. C'étoit Jean de Bry qui exerçoit sur le grand nombre les plus vives sympathies, jeune et ardent comme les ardents et les jeunes, puissant par la parole comme les orateurs, riche des acquisitions de l'esprit comme les savants, pénétré déjà de hautes idées morales et religieuses comme les sages. Les proscrits surtout occupoient toutes les pensées, comme s'il n'y avoit eu de souffrances et de périls que pour eux. — Oii sontils? que font-ils? que deviendront-ils? — Ces questions se croisoient, se coniondoient, se répétoient de tous les côtés, avec un intérêt d'émotion qui s'augihentoient des moindres incertitudes.

- — Faut -il le demander? répondit Gensonné , d€ ce ton de sensibilité morose et de douce iïoniequi étoit, ainsi que nous le disions tout-à-l'heure, le trait principal de son esprit. — Echappés depuis cinq mois aux fureurs de la Montagne , ils ont clierché longtemps à la suite de Guadet (XV), puisse la mort épargner un si vigoureux défenseur

à la liberté ! — ils ont trouvé sans doute quelque Bsile inviolable où ils attendent en paix le jour d'assister glorieusement au triomphe de la raison et des bonnes lois sur une faction en délire. L'enfer même leur en auroit servi ^ si le voyage d'Orphée pouvoit se renouveler dans le monde prosaïque des jacobins, car la lyre d'Orphée, Girey-Dupré nous l'a dit en vers, a passé entre ses mains. — Là, dans une profonde sécurité sur leur sort, et peut-être sur 1q nôtre, il est aisé de' deviner comment ils remplissent leur temps. Je crois, en vérité, que je les vois. — Salles, relit et repolit cette éternelle tragédie qui doit incessamment détrôner Voltaire. Barbaroux, achève de rimer un conte badin, dont les dames n'avoueront pas la lecture, ou bien, l'Hercule de la révolution, vaincu par un nouvel amour, file aux pieds d'une autre Omphale qui le caclie dans son boudoir. Yalady, frissonne au seul nom de l'échafaud qu'il ambitionnoit comme le terme le plus glorieux d'une honorable vie, et se plaint, dans sa timidité ingénue, de ne pouvoir finir ses jours au fond de quelque modeste solitude, yjareille à celle du vieil-

lard de Virgile. N'entendez-vous pas Louvet, modulant sur tous les tons de sa prose cadencée, un peu froide à mon avis quand elle n'est pas libertine, de tendres invocations à la massive Iris qu'il a baptisée du nom sarmate de Lodoïska?Buzotj plus enorgueilli qu'il ne le pense lui-même de la royauté imaginaire que lui ont conférée nos ennemis, déclame d'une voix imposante, ou gourmande les esprits irrésolus avec une rigueur impériale. Pétion, fier de ses beaux cheveux blanchis avant l'âge, prêche avec la gravité du patriarche ou la solennité du pontife. Cussy, tempête contre sa goutte^ et s'en console en buvant plus sec qu'il ne convient à son régime (XY)

— Je bois à tous, et à chacun d'eux en particulier, dit Mainvielle en multipliant les rougebords.

— Je bois à leur avenir et à celui de la France, dit Ducos.

— Je bois à la République une , indivisible et impérissable, dit Boileau.

LES GIRONDINS. lÛ

VERGNIAUD

Être de raison ! puérile chimère , bonne à bercer tout au plus désormais l'imagination d'un enthousiaste à la robe juvénile ! Rappelezvous ces mots de Barbaroux : « Si j'avois à re- » commencer ma vie, je la consacrerois tout » entière aux nobles études qui élèvent la pen- » sée de l'homme de bien au-dessus delà terre , » et je ne m'aviserois jamais de vouloir con- » duire à la liberté un peuple sans mœurs. » Cette foule furieuse n'est pas plus digne d'un » gouvernement philosophique que les lazza- » roni de Naples et les anthropophages du » Nouveau-Monde (XVI). )) — Barbaroux disoit vrai. Il falloit fonder sur une terre cachée aux scélérats la république idéale de Roland. Les vrais sages ré vent des législations avec Platon et des utopies avec Thomas Morus. Ils n'essaient pas de les réaliser.

GENSONNÉ

Vergniaud est décidément le Jacob Dnpoiit de la République (XVII); il ne croit plus à la liberté.

7Â LES GIROiNDINS.

VERGIMAUD.

Je ne crois plus à cette déesse qui vient au milieu des hommes les mains pleines de bienfaits , mais à cette furie qui les enivre et qui les dévore. L'appelez-vous la liberté? Quand les nations reconnurent d'un commun accord la divinité du soleil, il n'étoit pas couvert du voile sanglant des orages.

FONFREDE.

O Vergniaud ! notre égalité sociale , qui est écrite dans la nature , ne seroit aussi qu'un vain mot 1

VERGNIAUU.

Procuste avoit un lit de fer à la mesure duquel il assujétissoit tous les voyageurs, en disloquant les plus petits , en mutilant les plus grands. Ce tyran croyoit comprendre fort bien l'égalité.

BRissor.

Elle peut s'établir graduellement chez un peuple nouveau, ou renouvelé, comme en font les révolutions et les transmigrations;

LES GIRONDINS. lO

chez un peuple où tout le monde est également intéressé à l'établissement et au progrès de l'institution qui est la sauvegarde de tous , parce que le mouvement des choses humaines l'a ramené des erreurs de la civilisation à l'innocence des tribus primitives ; — chez un peuple de frères.

VERGNIAUD

Quelle fraternité , grand Dieu , que celle d' Abel et de Gain !

CARRA

Je crois, moi, comme il est de l'intime essence des choses qui vivent , et même de l'essence des choses qu'abusivement on croit mortes, de parvenir de modification en modification , ou si vous voulez de forme en forme, à leur apogée possible de développement; je crois, dis-je, que les sociétés actuelles tendent naturellement de toutes leurs forces motrices^ et aussi en raison de quelque puissance incidente que je n'ai pas encore suffisamment examinée, à l'établissement définitif de la République.

BRISSOT

Moi , j'ai vu de près les malheurs des peuples, les vices des législations, et l'incurable démence des rois. Je crois, en mon âme et conscience, que la révolution triomphera .

VERGNIAUD

La révolution est comme Saturne. Elle dévorera tous ses enfants (XYIII).

BRISSOT

Je lui adresserai en mourant un adieu de regret et d'espérance !

VERGNIAUD

Et moi aussi, je lui adresserai un adieu, l'adieu du gladiateur vaincu ; Tyran aveugle et féroce, les mourants te saluent! — Mais de la révolution sublime que ma pensée s'étoit faite, j'en emporterai le deuil dans mon cœur, comme Mirabeau celui de la monarchie (XIX).

BRISSOT

Ta misantropie est justifiée par des crimes

qui ne nie font pas moins horreur qu'à toi, mais elle t'entraîne trop loin. Ton expérience tardive s'est formée dans des jours de désolation et de douleur. Vergniaud mourant n'a vu que le berceau d'Hercule.

VERGNIAUD

Hercule au berceau étouffoit des serpents, n n'en vomissoit pas.

BRISSOT

Je te parle avec cette connoissance plus calme et plus approfondie des hommes et des événements que l'âge , la méditation et les voyages m'ont donnée. J'ai visité des nations innocentes dans leurs mœurs ^ simples dans leurs besoins, modérées dans leurs ambitions , et par conséquent heureuses de toutlebonheur que peuvent procurer la modération, la simplicité , l'innocence. J'ai compris alors que l'habitude des bonnes institutions fait les bonnes sociétés, et que cette habitude se contracte vite, car celles-là comme celle que nous nous proposions de fonder, sortoient à peine d'une révolution qui avoit éclaté et s'étoit accomplie en

peu d'années sous nos yeux. Moïse lui-même disparut dans une tempête, et la législation de Moïse a traversé les siècles.

FAUCHET

Cette tempête venoit du ciel, et les vôtres viennent des abîmes.

VERGNIAUD

Bien , Faucliet ! ne justifions pas nos erreurs par des comparaisons forcées. La décrépitude n'enfante plus. On ne fait pas de jeunes institutions avec de vieux peuples.

BRISSOT

C'est un vieux peuple que les colonies américaines. Leur civilisation est née de la nôtre.

VERGNIAUD

Et assez péniblement pour que tous les âges s'en souviennent. Elle a coûté la vie à sa mère.

CARRA

J'opine que s'il est une claire, palpable et

rrésistible réponse, une évidente etirréfraga

ble solution au paradoxe sceptique de Yergniaud, c'est celle qui résulte ostensiblement de la révolution d'Amérique , révolution phénoménale, j'en conviens, mais expérimentale et complète.

VERGNIAUD

Je vous proteste, savant Carra, que vingt adjectifs à votre choix, placés, selon votre usage , au-devant de cette démonstration , ne me démontreroîent rien de plus. Mes opinions sont arrêtées sur tout ce qui appartient à l'intelligence bornée de l'homme. Nous saurons le reste demain.

CAURA.

Il est. pourtant positif, incontestable, universellement reconnu

VERGNIAUD

Que les nations ont leurs mœurs, les temps leurs besoins , les législations leurs antécédents nécessaires — passez-moi cette mauvaise expression — , et que toute organisation politique se compose de ces éléments. Brissot,

qu'une instruction si vaste et si variée a initié aux secrets les plus relevés des polices humaines , n'a cessé de nous présenter pour exemple cette constitution atlantique, bonne peut-être aux peuples qui se la sont faite, mais qui n'est pas plus applicable à notre monde usé que les cultures de l'Amérique à nos froide? régions et à notre sol appauvri. Nous auriezvous donné un jour, ô mon cher Brissot, les végétaux des tropiques , avec les ravissantes harmonies de leur terre natale , la chaleur vivifiante de leur ciel , l'énergie de leurs saveurs et de leurs parfums? La question se renferme dans ce mystère. — Qu'est-ce, d'ailleurs, qu'un peuple colon? Une famille adulte, une société de jumeaux majeurs et émancipés, qui ont reçu d'une éducation uniforme des Tîïcultés' presque toutes pareilles entr' elles ; un état de convention qui n'a de but que sa durée , de gloire que son indépendance , de liens que ses intérêts. Jeté simultanément dans un monde d'exil, ce peuple y arrive en voyageur, et s'y impose facilement un contrat qui n'est que l'expression des garanties matérielles de sa conservation , que la condition de cette exis-

tence relative dont le type n'est gravé nulle part dans la destination de l'homme ; pacte viager qui lie à peine quelques générations, qui n'emprunte rien au passée qui ne doit rien à l'avenir, parce qu'il n'y a ni passé ni avenir pour une nation d'un jour à laquelle le présent lui-même n'appartient que par hasard, car c'est au hasard qu'elle doit jusqu'à l'air qu'elle respire , et jusqu'à la lumière qui l'éclairé. Il n'y a point de loi fondamentale, il n'y a point de religion politique pour une civilisation expatriée , car il n'y en a point sans patrie : il n'y a point de patrie dans le lieu où nos mères n'ont pas rêvé le berceau de leurs enfants, où nos enfants ne peuvent pas semer des fleurs sur le tombeau d'un aïeul. Le Scythe qui répondit à l'étranger : « Dirai- » je aux ossements de nos pères de se lever et » de marcher avec nous? » définit très-bien la patrie. La patrie de l'homme naturel n'est pas si large qu'on l'imagine. S'il a tracé un sillon, s'il a bâti une étable, s'il a planté un arbre et logé une femme, s'il a nourri un enfant entre la chaumière où il a été allaité, et le cimetière où il a suivi le convoi de son père, voilà la

8â LES GIRONDINS.

patrie. — La constitution passagère d'une caravane organisée en peuple est un beau modèle à proposer aux Arabes nomades et aux aventuriers bohémiens. Il faut d'autres bases aux législateurs du vieux monde. — Quand la statue de Pygmalion fut animée d'un souffle de Vénus, les hommes tombèrent à ses pieds et reconnurent qu'elle étoit belle ; mais Rousseau même ne lui a prêté que le sentiment confus d'une personnalité stérile. Aucun sein ne l'avoit portée, aucun regard ami n'avoit épié l'essai de ses premiers pas ; aucune oreille n'avoit été réjouie du bruit si vague et si doux de ses premiers bégaiements ; jamais ses doigts n'avoient joué dans des cheveux blancs ; jamais son cœur inquiet et curieux n'avoit palpité sur un cœur. Fantaisie ingénieuse de l'art , un moment vivifiée par le feu de la nature , mais innocente par ignorance et non par pudeur^ dépourvue de l'instinct de l'amour par lequel on est aimé , incapable de connoître le bloc même dont elle est sortie: toute vivante elle touche de toutes parts au néants et la mythologie l'a si bien senti qu'elle n'a pas daigné la rendre mère. Vos républi-

ques américaines ressemblent beaucoup à cette statue. — Bernardin de Saint-Pierre parle dans son Yoyage à l'île Bourbon d'une plante qu'il a remarquée au Cap de Bonne-Espérance , et qui développe sur la verdure une fleur éclatante mais fragile que nulle tige ne paroît lier à la terre , et que le moindre souffle flétrit. Vos républiques américaines ressemblent beaucoup à cette fleur. — Quand Moïse, dont vous parliez tout-à-l'heure , conduisit son peuple à la terre de Chanaan, il ne se contenta pas de lui dire : Je vous mène dans une contrée favorisée du Seigneur, où coulent des ruisseaux de lait et de miel ; il lui dit : Je vous promets une terre qui a été promise à vos ancêtres , et que Dieu a marquée pour le patrimoine d'Israël.

Je comprendrois , quoique avec peine , qu'on refît une civilisation dans notre Gaule celtique avec les souvenirs des druides. On n'en fondera point sur des idées purement morales. Telle est la destinée de l'homme. La divinité qui préside aux créations sociales , ce n'est ni la doctrine du philosophe, ni l'expérience du légiste; c'est la nymphe du poète et

la fée du romancier. La safjesse de Numa n'auroit pu se passer d'Egérie. — Venus à la fin d'une société, nous nous sommes follement épris de nos œuvres , en voyant s'entasser derrière nous des ruines sur des ruines, mais nous n'avons rien construit, et Fauchet vous en dira la raison , selon les termes de sa foi , qui est une des mille expressions de réternelle vérité, si elle n'est pas la meilleure : c'est que le grand inconnu qui a tout fait de rien n'étoit pas avec nous , et que le miracle d'une création soumise aux lois de la parole ne se renouvellera plus. — Mon cœur étoit las comme le vôtre des longues erreurs de tant de générations abruties , et des longs malheurs de tant de générations esclaves. Comme le vôtre, il a ambitionné dans son aveuglement des améliorations impossibles qui ont déjà coûté trop de larmes et trop de sang au genre humain. Les amants de Pénélope n'ont pas été trompés plus amèrement que ceux de la liberté. L'intelligence des nations a des nuits profondes qui détruisent l'ouvrage de ses jours. Tant qu'un siècle léguera au siècle qui le suit une page de l'histoire, une tradition, un monu-

ment, il ne sera pas permis de rien édifier. Pour la société , comme pour l'homme qui a vu beaucoup d'années, il n'y a de nouveau que la mort. Les Péliades, qui égorgèrent leur vieux père pour le rajeunir, étoient d'habiles républicaines. Elles savoient le secret des révolutions. A la naissance d'un peuple, le sacrifice d'un homme est quelque chose , mais quand ce peuple a vieilli , le gouffre de Curtius ne se referme que sur le peuple tout entier (XX).

BRiSSOT.

Quel jour as-tu attendu pour nous dévoiler cette pensée effrayante?

VERGNIAUD

Sais-tu à quel jour Brutus étoit arrivé , quand il s'aperçut que la vertu n'étoit qu'un nom?

GENSONNE.

Est-ce à cela que se bornent les révélations de ton esprit familier? Gracchus égorgé dans le bois sacré jeta de la poussière vers le ciel,

8G LES GIBONDINS.

et de cette poussière naquit Marius qui écrasa l'orgueil des patriciens. Yergniaud , nous avons un lendemain!...

— Je le sais bien , dit Mainvielle , un lendemain qui n'en aura plus.

VERGNIAUD

Des républiques qui bâtissent la monarchie; des monarchies qui bâtissent la république ; et le chaos après.

BRISSOT

La monarchie angloise n'est pas le chaos; elle préside encore à la civilisation des deux mondes.

VERGNIAUD

La monarchie angloise est d'hier; quand elle est née d'ailleurs , les éclairs du mont Sinaï n'étoientpas éteints. Ouvre les pages de cette histoire ; tu y retrouveras partout les traditions de l'écriture plus vivantes qu'aux premiers temps de l'Eglise. L'esprit de leur révolution, c'étoit l'esprit du Dieu de la Bible. Le sceptre de l'opinion, c'étoit la verge d'or

du prophète. La constitution tomboit page à page des textes sacrés , et les prêtres marchoient au-devant de la nation avec le glaive du Christ et le livre de la loi. Rends un pareil véhicule à ta république , ou jette un linceul sur son cadavre; il ne s'animera point.

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