ANTIBOUL
Eh quoi! est-il de cette nation dont on a dit que les romains ne vouloient pas y prendre des esclaves (XXVII)?
FONFREDE.
Ballottes entre des aristocrates imbéciles qui ne rêvent que le passé , et des démagogues furieux qui n'ont d'autres instincts que ceux de la destruction , de la rapine et de l'assassinat, les François seroient peut-être un jour trop heureux d'en recevoir un maître !
VERGNIAUD
Il y a des époques de dissolution où la tyrannie elle-même ne peut pas s'établir chez les peuples. La tempête des révolutions se construit quelquefois de son propre effort une digue imposante en roulant des rochers sur ses rivages ;, mais le reflux vient qui les emporte en passant. Tous les pouvoirs qui ne sont pas fondés sur des institutions anciennes et nécessaires, identifiées par un long usage avec le génie national, sont des colosses sans base. Montesquieu compare la féodalité du moyen âge à un arbre immense qui couvroit l'Europe de ses larges rameaux et de son épais ombrage, mais il faut un sol compacte et profond à l'arbre social pour y lier de vastes et puissantes racines qui ne trouveroient où se prendre sur le sol mouvant de cette Europe de sable et de boue que le temps nous a faite. Une révolution est le plus grand jour du peuple; mais comme le plus grand jour du soleil, elle ne promet plus que décadence. Elle éclate en brillantes vertus , par la même raison qui fait, au dire des philosophes, que
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la flamme a des habitants, mais on ne sème rien de vivace dans la cendre. Le despotisme sera désormais transitoire en France comme la liberté.
DUCHATEL
A moins que la liberté ne s'y arrête un jour florissante, sous les auspices de ce pouvoir que vous venez de définir, et qui est fondé sur des institutions anciennes et nécessaires. Oh ! laissez ici, mes amis, toute franchise à mon âme, si près de conquérir son affranchissement immortel ! Vous avez cru détruire la monarchie; vous n'avez fait que la renouveler, en la réduisant par une réaction violente à la nécessité de subir, lors de son prochain rétablissement , les conséquences de son principe essentiel et les conditions de son origine. La monarchie ne fut en effet dans notre vieille civilisation que la garantie armée des libertés publiques. Elle tomboit de vétusté dans sa forme altérée par des siècles de corruption sociale. Elle se relèvera puissante et rajeunie sur des fondements désormais inébranlables. Oui, la monarchie se relèvera ! les planches de l'é-
chafaud n'ont pas bu la dernière goutte de ce noble sang des Bourbons qui est le sang même du pays , et qui n'a jamais coulé sans que la France en tressaillit d'épouvante et de douleur jusqu'aux entrailles de la terre!
Ici un vague mumure d'étonnement^ d'inquiétude et de colère, couvrit peu à peu, et puis interrompit tout-à-fait le discours de Duchâtel.
, — Oui , la monarchie se relèvera , et les Bourbons reviendront, s'écria Le Hardy , avec la vigueur sonore et stentorée de ces poumons de fer qui Favoient rendu si redoutable à la Montagne.
— Ils reviendront de la captivité de Babylone, reprit Fauchet, en fixant son regard extatique aux voûtes de la prison comme si elles s'étoient ouvertes pour lui montrer le ciel; — oui, la monarchie se relèvera triomphante , et les murailles du temple avec elle ! . . .
— Vive la République, ditDucos, et respect aux opinions', nous avons tous quelque raison pour les croire aujourd'hui fort dé-
LES GIRONDINS. Mi
gagées entre nous d'ambition et d'intérêt. Il n'est pas clairement prouvé d'ailleurs , continua-t-il en riant, que Fauchet soit visité de Tesprit de prophétie, ou bien il l'est un peu hors de propos, comme cet homme dont parloit le vieux Cazotte (XXYIII), qui annonça pendant trois jours la ruine de Jérusalem, et qui ne fut averti de sa propre mort qu'au moment où il lui étoit devenu impossible de l'éviter.
Tous les GIRONDINS se réunirent à l'acclamation de Ducos, à l'exception de ces troislà. Les cris de République et de Liberté retentirent long-temps dans ce triste séjour que Fouquier-Tin ville avoit appelé, avec le cynisme sanguinaire, mais pittoresque, de ce temps de malheur , ï antichambre de la guillotine.
Duchàtel se leva enfin, quand tous les bruits furent passés , avec cet air calme et fier qui donnoit à son jeune âge quelque chose de la gravité d'une vieillesse solennelle, comme à l'enfance boudeuse de Caton :
— Vive le Roi , répondit-il, vivent le Roi
M'2 LES GIROiSDINS.
et la Liberté!... — Il ne seroit pas François, il ne mériteroit pas d'être homme celui qui baisseroit son front sans rougir devant un pouvoir fondé sur l'esclavage et l'avilisse- . ment de ses semblables. Malédiction , ô mon cher pays, sur celui de tes indignes enfants qui formeroit à son heure suprême des vœux contraires à ta gloire et à ton bonheur! Dieu m'est témoin, ou il me sera témoin bientôt, que mon patriotisme ingénu et fidèle ne s'est réconcilié avec la pensée d'une monarchie populaire , assise sur les droits imprescriptibles de l'humanité, que dans le désespoir d'une république impossible, ou dans la honte d'une république mensongère et hypocrite qui s'allaite pour grandir du sang des plus pures victimes. Il me sera témoin, frères chéris de vie et de mort qu'il m'a donnés , que cette pensée nouvelle pour moi est éclose dans ma conscience comme un doux rêve dans le sommeil , sans combinaison , sans calculs , quand j'ai commencé à me dévouer pour elle , comme sans peur quand je vais lui payer le tribut de ma belle vie de vingt-six ans, au
LES GIRONDIINS. Mo
prix de tant d'amour et de félicité qui m'étoient promis! Que me demandez -vous ?
mon cœur naturellement chagrin n'étoit plus disposé à se nourrir des vaines espérances d'amélioration dont nous nous étions flattés. Je ne croyois plus au bonheur des peuples, et cependant je le cherchois encore , et je le cherchois partout, avec l'ardeur qui nous feroit payer le retour d'une illusion agréable, de quelques instants d'erreur et de folie. Je vous suivis démon attention, de mes vœux, quelquefois de mes sympathies. Je ne trouvai rien , rien que le trouble et le néant. Vous vous débattiez dans le vague et vous ne pouviez plus vous diriger. C'est alors que je reportai mes yeux au rivage d'où vous étiez partis , et que je délibérai d'y retourner. Je m'explique cependant. Ne m'accusez pas d'avoir méconnu ce que les usurpations de l'aristocratie avoient d'humiliant et de douloureux pour une âme fière^ ce qui devoit l'irriter dans l'orgueil de la noblesse et des cours, la révolter dans leur dépravation! Quoique né loin de ce théâtre , et pur de ces affronts auxquels je n'ai jamais exposé ma
libre et sauvage adolescence, je n'ai point ignoré les jours d'oppression et de détresse dont la révolution fut l'inévitable résultat. L'histoire m'a montré à nu la conspiration permanente de la tyrannie contre la liberté , du fanatisme contre la raison , d'une routine servile et intéressée contre les progrès de la pensée humaine, contre les idées et les découvertes qui élèvent notre espèce à la hauteur de sa destinée, et qui aplanissent lentement par des conquêtes successives toutes les inégalités de notre vieux monde social. Eh ! mes amis ! le spectre caduc et abruti de l'ancien régime , vieillard obscène et fardé , tout chargé de turpitudes et d'extravagances , m'étoit odieux comme à vous, et j'avois juré de lui livrer une guerre aussi longue que ma vie ! mais je suis venu, et j'ai vu tomber les pouvoirs légitimes dans la ruine du despotisme , la religion et la morale sous le nom de superstitions et de préjugés , les saintes vérités avec le mensonge, les bonnes et antiques lois avec les abus, les innocents avec les coupables! Je suis venu, hélas! et vous m'avez montré Marat ! Vous savez si j'hésitai alors entre l'échafaud et lui î
LES GIRONDINS. ^'\<r>
Du moment où je me sentis consacré h la mort, je réfléchis avec plus de goin, parce que si j'étois sûr de ma bonne foi à l'égard de mes commettants, il me restoit un dernier compte à régler avec moi-même, avant le jugement de Dieu. Je reconnus sans peine la vérité de ce que Yergniaud nous disoit toutà l'heure, du haut d'une autorité qui vaut mieux que la mienne! Enfants étourdis et mutins, nous avions marché, heureux de traîner derrière nous les lambeaux de nos langes déchirés et de nos lisières rompues; nous nous étions précipités dans l'avenir j, sans le prévoir, comme dans une route ouverte ; coursiers aveugles et indomptés qui se croyoient attelés au char du monde civilisé , et qui ne traînoient d'abîme en abîme que la claie d'une société suicide. J'ignore ce que vous en pensez, messieurs, mais c'est là ce que nous avons fait!... Les anciennes constitutions de la monarchie que j'ai trop tard étudiées, contenoient mille fois plus d'éléments de liberté qu'il n'en sortiroit en mille ans de tous les antres de la Montagne! Et voilà pourquoi je crie : Yive le Roi!
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Les mêmes voix ne manquèrent pas d'étouffer ce cri comme la première fois sous un cri presque unanime.
On remarqua seulement que Sillery, vaincu par ses souffrances physiques, s'ëtoit penché depuis quelque temps contre la muraille, et paroissoit sommeiller.
— Tais-toi , dit Duprat à Mainvielle dont la voix dominoit toutes les autres quand Le Hardy ne parloit point, Sillery dort.
BOILEAU
Vive la République, une, indivisible et impérissable! Vive la Montagne!
CARRA
Vive la République une et indivisible ! Quant à la Montagne que j'ai fort expérimentalement connue, et pour laquelle vous proclamez itérativement une adhésion spontanée, retardataire, ainsi qu'on vous l'a fait observer tout à l'heure. Je vous déclare, M. Boileau, qu'elle me rappelle de manière explicite
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la fantastique montagne de Kaf des fables orientales, qui sert immémorialement de refuge aux djins, aux goules, aux vampires, et à tous les mauvais esprits.
— Ouf! dit Mainvielle.
VERGNIAUD
En vérité, c'est une grande insensée que l'imagination de l'homme! Vous venez, je crois, de passer on revue toutes les formes éventuelles de la société, et le vœu qui nous rallie presque tous n'exprime en réalité qu'une vague négation des différentes polices auxquelles la terre est soumise. Je vous ai avoué déjà que je ne voyois plus autre chose dans la République anonyme que nous avons décrétée avec tant d'enthousiasme : symbole éclatant de destruction , gage fallacieux de renouvellement, vaine abstraction d'existence! Il y aura un étrange sujet de méditation pour la postérité dans l'histoire d'une assemblée de législateurs qui ne furent d'accord qu'un jour,
et qui ne le furent que sur un mot dont aucun n'auroit accepté le sens dans la signification que lui donnoit son voisin. Le mot seul fut une loi ; la chose restoit un mystère. La république, messieurs! un gouvernement fédéral pour Buzotj une utopie d'économistes pour Condorcet , un mob turbulent et convulsionnaire pour Thomas Payne (XXIX), une grande exploitation agricole, industrielle et philantropique pour Brissot , une immense Athènes renouvelée de Démosthène et de Plutarque pour Ducos; pour Saint-Just, un monde organisé comme la petite et grossière municipalité de Sparte, aux ilotes et aux rois près ; une orgie perpétuelle et délirante pour le sybarite d'Arcis-sur-Aube ( XXX ) ; une ample et somptueuse curée pour Chabot , une dictature pour Robespierre, une boucherie pour Marat : voilà ce que c'est que la république! c'est ce dé à plusieurs faces que les jongleurs font rouler sur un pivot rapide aux yeux de la multitude , et qui en reçoit autant de noms en tournant qu'il lui offre de cotés.
— Accordez-moi, continua Vergniaud avec une riante sérénité, que la destinée ne fut pas sévère pour nous quand elle nous permit de soustraire de bonne heure notre vie historique à la respj^isabilité d'un tel avenir. L'abri salutaire de la mort est à peine assez profond et assez inviolable pour s'y réfugier avec assurance contre les attentats qui vont épouvanter le monde ! Et c'est quand la tyrannie, plus bienveillante qu'elle ne pense, anticipe en votre faveur sur le bienfait de la nature, c'est le jour oii vous commencez à être placés hors de la portée de ses atteintes, que vous épuisez votre esprit en vaines prévisions sur les différentes manières de finir entre lesquelles peut se débattre , pendant quelques années encore , une société agonisante? Qu'importe à celui qui dort du doux sommeil de la tombe, que les générations qui lui succèdent plient un front consterné sous la hache de Robespierre ou sous le sabre de Tamerlan? qu'elles adorent en rougissant le rosaire imposteur de Louis XI, ou les hideuses amulettes de Marat? qu'elles se traînent, serviles et mendiantes, sur les parvis d'un palais, ou , ivres de vin et
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de sang, dans la fange des égouts? n'avonsnous pas un asile paisible et glorieux , contre toutes les oppressions, au sein de l'éternelle liberté? C'est dans cette contemplation que l'âme sent qu'elle a des ailes!
BRISSOT
Joie immense en effet, joie qui feroit éclater le cœur du proscrit, s'il mouroit assuré du sort de ses enfants!
VERGNIAUD
Et quelle est, suivant toi, Brissot, l'heure de toute une existence séculaire où un homme né pour aimer peut mourir, sans jeter un regard de douleur sur ce qu'il aimoit? C'est le lot de la pourpre connue celui de l'échafaud. Si la mort ne traînoit pas cette cruelle compensation avec elle, connois-tu quelqu'un qui ne voulût de la mort avant le temps oii Dieu l'envoie ?
FONFREDE.
Ne plaignons pas nos enfants de notre mort!
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Elle sera un jour la plus belle portion de leur héritage.
BRISSOT
Ou bien, suivant les vicissitudes que Vergniaud prévoit dans l'avenir incertain de la patrie, elle sera contre eux un jour un nouveau titre de proscription î . . .
FONFREDE.
Qu'il en soit ainsi , quand les malheurs de la patrie imposeront cette destinée à leur courage! Que mon Henri garde mémoire de son noble baptême de sang, et qu'il se dévoue plutôt à mourir comme nous qu'à transiger avec la faction féroce qui vient d'assassiner
la liberté la liberté qu'elle assassineroit
deux fois!
VERGNIAUD
Ta pensée planera sur lui d'une région inaccessible aux honteuses terreurs de l'homme mortel, et ton génie enflammera le sien d'inspirations dignes de toi! La sollicitude qui nous
occupe aujourd'hui pour les êtres qui nous sont chers est le dernier lien qui nous attache à notre foible luimanitë; mais elle se changera en pures délices quand nous pourrons les suivre d'une attention tranquille dans leur captivité passagère de la vie, nous voir renaître en eux, nous complaire dans leurs vertus, nous consoler dans leurs épreuves, en goûtant d'avance l'espoir infaiUible de ne les plus quitter. Cette idée est tout pour qui sait
en jouir!,
DUCOS
Et n'est rien pour qui la méconnoît. Yergniaud aborde ici une grande question , mais il ne l'a pas tranchée.
MAINVIELLE
Tu es bien pressé , Ducos ! La guillotine la tranchera tout-à-l'heure!
VERGNIAUD
J'ai àù remplir jusqu'à la fin les devoirs de
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mon ministère avant de m'en départir pour jamais. L'imortalitë de l'âme est décidément ia seule question qui reste à l'ordre du jour.
Carra tressailloit d'impatience. Tout son système de palingénésie matérielle et de résurrections multiples par le concours et la combinaison des atomes homogènes se représentoit à son esprit , sous une abondance incroyable de formes , également difficiles à rendre palpables devant un auditoire qui n'avoit pas la clef de sa terminologie scientifique. Il se rongeoit les poings de déplaisir de ne pouvoir compter sur assez de patience et de docilité dans ses écouteurs les plus complaisants et les plus assidus ;, pour prendre le temps de développer ses nomenclatures , d'établir ses axiomes et de tirer ses inductions; et il sepromettoit, non sans quelque regret amer du passé j de mieux employer sa vie, la première fois que le hasard le replaceroit identiquement dans son individualité de philosophe.
LE UARDY.
La solution de ce doute n'est pas une œuvre
de parole : c'est une profonde impression de sentiment. Elle est tracée dans le cœur de tout honnête homme dont les vertus ont été mal rétribuées sur la terre. Il n'y a rien d'imparfait dans la création de Dieu, et si la probité persécutée j si l'innocence malheureuse n'avoient point d'appel devant lui, la moralité de cette création sublime ne seroit qu'une chimère.
FOÎSFKEDE.
Cette solution est tracée par la nature dans l'instinct intelligent du seul être organisé qui conçoive le besoin de revivre. Ce que la nature m'a fait désirer parce qu'elle me l'a fait pressentir, elle me le doit.
BRISSOT
Elle est tracée par le raisonnement pour le philosophe dans les écrits de Platon, et la raison humaine ne s'élèvera jamais plus haut. Ce que Platon m'a promis, au nom du grand architecte des mondes, je vais le chercher.
FAUGHET.
Elle est tracée par la foi, plus savante que PJaton, pour le chrétien plus riche en avenir que le philosophe. Ce que la foi m'a donné, au nom du Seigneur , je vais en prendre possession dans le ciel.
GENSONNÉ
Dans le fait , cette question , qui est d'importance pour nous, ne me paroît pas de nature à être embrassée sous tous ses aspects d'une manière si soudaine. Il me semble que nous nous sommes rarement bien trouvés d'emporter une délibération en matière sérieuse au bond de l'improvisation. Je vous propose de renvoyer celle-ci à la séance du soir.
uucos.
Sur le rapport de Yalazé, qui a pris les devants dans l'intérêt de l'instruction avec sou zèle accoutumé (XXXI).
iâf) LIÎS GIRONDINS.