SIXIÈME ET DERNIER CHANT
| I Idée gallico-théologique.— Grande finale oratoire.
Mgr. Dupanloup met dans la bouche des fidèles bien des choses auxquelles, je pense, iis ne songent guère. Ainsi le veut l’Académie, paraît-il. Ces bons fidèles, à l'en croire, vivent dans la crainte et le tremblement. Ils s’alarment absolument comme le Correspondant ; et pour comble de malheur, les voilà forcés à examiner, avec une vive anxièté, ce que vont devenir ces pauvres évêques après la définition du «dogme nouveau,» de la nouvelle règle de foi»
Forcé d'examiner une telle question, quel est le fidèle qui ne s’écriera,
Quid sum, miser tunc dicturus, Cum viz justus sit securus ?
Heureusement qu'il ne s’agit que des fidèles d'Orléans : car nous savons suffisamment que, partout ailleurs, les fidèles ne sont ni inquiets, nieffrayés, ni chargés d’une si forte besogne ; mais, au contraire, qu’ils vivent dans la paix, et prient partout pour qu’il plaise à Notre-Seigneur d’exalter son vicaire sur la terre. Espérons, néanmoins, que le Concile rendra la tranquilité et la paix aux bons fidèles d'Orléans.
En attendant, voyons quelles sont leurs idées théologiques au sujet de cette grande question, sur laquelle ils ont entendu déclamer si éloquemraent.
Il y a plus d’un point encore où il est à craindre que la proclemation
du nouveau dogme, si elle avait lieu, ne trouble et n’embarasse, dans l’esprit des fidèles, ce qu’ils ont cru jusqu'ici.
Comment, par exemple, leur persuader que cette définition n’entrainera pas, sinon en droit, du moins en fait et dans la pratique, un amoindrissement de l’Episcopat ?
Et d’abord, à ce point de vue, penseront-ils, que deviendront les Conciles ?
Qu'ils sont donc curieux ces fidèles d'Orléans ! Braves gens ! quelle bonté de leur part de se préoccuper ainsi de l’avenir de l’épiscopat et des Conciles !
Que fait donc le sécrétaire des lettres latines ? Comment pas un pauvre petit bout de bref de remerciments pour une si grande sollicitude ! Qu'ils sachent, du moins, combien grande est notre sympathie en Canada.—Eh bien ! après ? Les Conciles ont commencé dès l’origine de l’'Eglise.—
Pas possible !
Il y a même de saints personnages qui ont reclamé le retour périodique de ces saintes assemblées.
Par exemple, Mgr. Maret de la Sorbonne non-canonique, et Les saints du Correspondans, du Français etc...
Le télégraphe et la vapeur sont des coincidences vraiment providentielles pour favoriser ces assemblées délibérantes, plus en harmonie avec les vœux des peuples chrétiens.
Eh ! braves fidèles d'Orléans, dites-nous donc, s'il vous plaît ; ces assemblées délibérantes vont-elles aussi délibérer comme la Nationale ou la Constituante, pour se mettre plus en harmonie avec les vœux des ‘‘ esprits contemporains ” ?
Voyez-vous, nous autres pauvres Canadiens nous sommes si loin de ce foyer de lumière qui vous illumine. Nous ne sommes pas forts en théologie gallico-libérale, et nous avons besoin qu’on nous mette les points sur les i, sans quoi nous pourrions bien trouver mal-sonnantes toutes ces belles aspirations ‘ plus en harmonie ” avec le monde moderne.
N'oubliez pas qu’en matière de foi, nous sommes de vieux chrétiens du temps du Roi-chevalier : ce qui ne nous empéche pas, cependant, d’avoir aussi nos ‘‘coincidences vraiment providentielles. ”
Tenez, parlons à cœur ouvrrt. Nous vous disons franchement que ce langage libéral est tron moderne pour nos vieil-
les oreilles catholiques, et rend un son désagréable. Ne dirait-on pas, avec vos assemblées délibérantes périodiques, plus en harmonie avec les vœux modernes, que vous visez à introduire le parlementarisme dans les conciles ?
Est-ce pour en venir là que vous ajoutez :
A quoi bon réunir les Evêques, à quoi bon désormais les Conciles œcuméniques, puisque le Pape tout seul, peut décider infailliblement, en dehors des Evêques ?
Belle théologie ! belle question ! Et nous qui pensions que le Pape seul, sans ‘‘assemblées délibérantes” avait décidé le dogme de l’Immaculée Conception.
Ainsi donc, on voudrait que le futur Concile fit un décret qui, désormais, supprimât ou amoindrit les Conciles, et que les évêques décrétassent euxmêmes pour ainsi dire leur abdication.
Et penser que le Pape a oublié d'insérer ces brillantes conceptions dans sa Bulle d'indication, en convoquant le Concile ! |
Heureusement que vous êtes là, braves fidèles d'Orléans, pour aviser. Aussi, vous hâtez-vous de nous apprendre que,
Les évèques sont juges de la foi, vrais juges. Que jusqu'ici ils ont eu une part excessive dans les définitions du dogme. |
Nous savions cela, mes amis ; seulement, nous n2 savions pas que la part des évêques eut été excessive. Nous le savons, maintenant, et nous tâcherons de ne pas l'oublier.
Dans ce temps là, il paraît que les Papes n'étaient pas ambitieux, et ne confondaient pas ie temporel avec le spirituel.
Enfin, dites-vous ;
Avec la nouvelle régie de foi, il semblera qu’il n’y a plus qu'un juge réel et que les Evêques ne le sont plus sérieusement.
Ce sera pour rire alors :—et le Saint-Esprit qui va perniettre tout cela ! O0 tempora ! 0 mores !
Si c’est là votre théologie, mes bons fidéles d'Orléans, vrai, ment, j'en suis fâché pour vous. Quant à nous, Canadiensnous ne faisons pas au Pape et au Concile l’injure de les soupçonner de chercher à enlever aux évêques leur qualité de ju
ges de la foi. Quiconque a étudié l’incomparatle histoire de la papauté,sait qu’ELLE a toujours laissé pleine liberté aux opinions, sauf celles qui blessaient la foi et les mœurs. A plus forte raison, a-t-elle toujours accueilli les observations des évêques ; bien plus, elle les recherche avec empressement.
Personne n’ignore que, plusieurs aunées avant la définition de l’Immaculée Conception, Pie IX écrivit à tous les évêques pour les consulter : fidèle € a cela à la tradition du Saint-Siège qui a toujours honoré l’épiscopat plus que personne.
C'est donc une défiance gratuitement injurieuse que de soupçonner que le Pape vise à changer cette coutume traditionnelle, et qu’il profitera de la définition pour se débarrasser des Concîles, comme un despote parvenu à saisir le pouvoir suprême, cherche à se délivrer des Chambres.
Pourquoi ce soupçon ? pourquoi cette défiance ? et sur 'aut pourquoi le crier sur les toits ? Si le Saint Esprit inspire aux évêques de proclamer dogmatiquement un pouvoir que les Papes ont toujours exercé depuis St. Pierre, doit-on supposer que, dès lors, la constitu:ion de l’église se trouvera bouleversée, et qu’elle aura cessé d’être telle que Jèsus-Christ l’a établie ? N'est-ce pas douter de l’infaillibité de Eglise réunie canoniquement ? Quelle idée malsaine que celle présentée par ce mauvais sentiment de la défiance, laissant entrevoir que la papauté vise au despotisme pour écraser l’épiscopat par ses injustes empiètements !
Avec ses idées malsaines, on comprend que le pari galicolibéral parle d’assemblées délibérantes périodiques plus en harmonie avec les idées du temps.
Mais n'est-ce pas avec de pareilles idées que la RÉFORME à commencé ? Ne criait-elle pas aussi contre le despotisme papal ? Ne visait-elle pas aussi à réformer la constitution divine de l'Eglise mère et maîtresse ?
Ne nous semble-t-il pas entendre un écho des violentes déclamations de Luther, quand nous voyons l’Evêque d'Orléans sonner l’alarme sur ce ton ?
Grâce à Dieu, ce n’est pas ainsi que l’on parle en Canada. Nos lalem consueludinem non habemus.
Ïl n y a pas un évêque, pas un prêtre, pas un vrai fidèle qui ne dise de tout son cœur :—Absist à me hoc peccatuu !
Qui donc la révolution attaque-t-elle avec fureur depuis vingt-cinq ans et plus ? N'est-ce pas la papauté ? et pouquoi ? Parce qu’elle sait que si elle pouvait renverser ce dernier boulevard de l’ordre, elle triompherait bientôt des autres pouvoirs religieux et civils.
Et c’est ce moment que vous trouvez opportun pour affaiblir et contrôler le pouvoir divin qui protége tous les autres! Et vous croyez, par ce bel expèdient gallico-libéral, relever et consolider le pouvoir épiscopal qui n’a de vie. de force, de permanence que par la papauté !
Qne sont devenus les évêques, qu'est devenue réglise ellemême dans les pays où la papauté n’a pu continuer à exercer librement son pouvoir ?
Non, la fille ainée de l’église, dont le dévoument au Saint- Siège est traditionnel, malgré les gallicans et les jansénistes ne se laissera pas égarer ni effrayer par les tristes.idées de la déplorable brochure de 88 pages. Elle continuera de marcher à ia suite de ses grands évêques, anciens et modernes qui ont fait et font encore sa force et sa gloire.
Ce sont les évêques qui ont fait la France, a dit M. Guizot ; oui, mais ses évêques ont tous cru à l’infaillibilité du Pape, et out agi en conséqueece ; c’est ce qui à fait leur force et leur succès ; ils s'appuyaient sur la colonne qui soutient tout l'édifice. i
L'auteur de la brochure « pierre d'achoppement » a proclamé d'avance son adhésion aux décisions du Concile. Beau mérite ! pouvait-il faire autrement ? Mais après comme avant le Concile, la brochure ne sera-t-elle pas un arsenal où tout ennemi de l’église ira prendre l'arme qui lui conviendra mieux? Non, cette triste brochure ne sera ni une gloire pendant la vie, ni une consolation à la mort.
Mais reprenons notre analyse.
Voilà bien des détails de théologie
Hélas ! beaucoup trop pour notre édification, etqu'ileut mieux valu garder dans votre tiroir, ou tout au plus divulguer au
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Concile où l’on vous auiait répondu, avec St. Thomas, que cette théologie n’est point celle de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine.
| que j'aurais voulu éviter.
Et, mon Dieu ! qui vous en empêchait ? Que ne consultiezvous le Pape, comme c'était votre devoir, avant de lancer cette théologie libérale dans le journalisme? Avez-vous craint qu'il ne la trouvât pas assez «en harmonie avec les esprits contemporains ?
Je les destine au Clergé.
Pauvre clergé ! Est-ce ainsi qu’on l’instruit in doctrinam sanam ? Est-ce la doctrine de l’éminent Episcopat français, ancien et mou ire ?
Est ce la du ne reconnue et sanctionnée par le Pape, sans l'approbation dusuel aucune doctrine n’a de valeur dans l’église de Dieu ? Qui non colligit mecum dispergit.
Mais ils tomberont aussi sur le grand, chemin, sur la pierre et parmi les ronces, au millieu des oiseaux moqueurs et des ignorents.
Tant mieux donc! et puissent-ils y tomber tous, y rester, y pourrir, et ne jamais germer dans le champ du père de famille, qui n’a pas besoin de cette mauvaise ivraie !
Les oiseaux moqueurs y trouveront une abondante pâture, et se moqueront bien des avertissements que vous leur donnez de même que les ennemis se riront de votre firmament avec son soleil :t ses astres de votre fabrique.
Je voudrais résumer toute cette longue série de questions.
De grâce, gardez-vous en bien. Nous en avons déjà beau-
coup trop, voir même que les oiseaux moqueurs risquent d’en crever s'ils avalent tout gloutonnement.
Nous disons cette fois avec vous—! Pourquoi ? dans quel intérêt ? avec quel profit ”—Il n’y aurait de profit que pour l'imprimeur ; seulement, nous pensons que vorseussiez mieux fait, pour votre gloire et le bien des âmes, de poser ces questions avant plutôt qu'après la composition de l’indigeste brochure qui reproche si illogiquement aux autres de ‘“ remuer ces questions brülantes.”
Tout ce que vous ajoutez ensuite, si justement, de la France, esttrès vrai. Seulemant, vous omettez de dire que c’est la France catholique-romaine, et non la France gallicanne-liberale, qui a donné ces beaux exemples au monde, commé elle a toujours fait en remontant jusqu’à Clovis et Saint-Rémi. Ce bel héritage ne peut être confisqué, à la onzième heure, par le parti moderne dont il vous a plu de vous déclarer le chef, au bruit éclatant du tocsin sonné dans le monde entier par votre belliqueuse brochure.
Non, la France catholique ne se laissera pas ainsi dépouiller par le libéralisme, mais elles dira à ceux qui cherchent à harmoniser l’église avec les vœux des esprits contemporains : — « Fugite partes adversæ : — Vicit Leo de tribu Juda.»
Oh ! France de Clovis et de Charlemagne, puisses-tu rester à jamais ce que tu as toujours été, la fille dévouée de la Sainte Eglise Romaine, Mère et Maitresse de toutes les églises |
Ton incomparable épiscopat a su reconquérir, malgré le malheur des temps, la grande place qu’il occupait dans l’église, avant la servile déclaration de 1682. Sois fière de tes évêques, serre-toi autour d’eux, et l’histoire continuera à enregistrer les glorieux gesta D. per Francos.
Voici comment parle de l’épiscopat français l’illustre Père Newman dans ses Lectures on Anglican Difficulties :—
Out of the ashes of the ancient church of France has sprung a new « hierarchy, worthy of the name and the history of that great nation, as “ fervent as their S. Bernard, as tender as their S. Francis, as enterpri- “ sing as their S, Lewis, as loyal to the Holy See as their Charlemagne. ”
Voilà où se trouve.le salut de la France, cette chère patrie de nos pères. Puisse-t-elle le comprendre !
Enfin—et ce n’est pas sans contentement—me voici arrivé à la grande finale de ce dernier chant du Cygne !
En expirant, sa voix devient douce et tendre ; il chante à ravir :—
‘ Père ! Vous savez que je vous aime : comme disait le saint et doux
‘“ Evèque de Genève, dans la contention d'amour pour le VicaiRe de Jé- “ sus-Christ, je ne me suis laissé vaincre par personne. ”
Ah ! personne n’en doute quand c’est Saint François de
Sales qui parle ainsi. Chacun sait assez qu'il se fut bien gardé de signer une telle brochure enfa Fête de Saint Martin, ni en aucun autre jour, et que dans sa contention d'amour pour le Vicarre de Jésus-Christ, malgré sa céleste douceur, il eut repoussé du pied cette pierre d’achoppement, comme vient de faire Mgr. de Montpellier.