PREMIER CHANT
La Musique—Le Ton—Les Inquiétudes.
Mgr. Dupanloup, dans cette véhémente plaidoirie en fa-
veur du gallicanisme expirant ou expiré, nous apprend que les Evêques allemands, réunis à Fulda, ont adressé au Souverain-Pontife— mais sans le livrer à l’avide publicité des journaux ’—un mémoire pour lui demander de ne pas permettre que la question de son infaillibilité personnelle fut posée au prochain concile. J’admire et je loue la discrète réserve de ces dignes évêques, et je voudrais pouvoir en dire autant de l’'Evêque d'Orléans. Malheureusement, loin d’imiter l'exemple de ses collègues, il écrit une brochure de 88 pages et l'adresse au monde entier par la publicité ia plus militante. In hoc non laudo. Ce qui ne l'empêche pas de débuter par dire :
Je n'ai ‘ certes aucun goût à me jeter dans une mêlée si violente. Je gémis de la controverse qui s’agite devant le public, et si j'écris ce n’est pas pour l’irriter, mais plutôt pour la calmer, et même s’il se pouvait, la supprimer ; car pour moi, je la crois très inopportune et très regrettable pour le Saint-Siège lui-même ”
Sage remarque, sans doute ; mais l’exemple joint au précepte n’eût rien g té. Pourquoi se lancer avec tant de fracas, dans cette mêlée pour laquelle il prétend n’avoir aucun goût ? Qu'eut-il fait de plus, s’il y avait eu du goût ? Pourquoi cette véhémence injuste, qui ne lui fait pas honneur, contre deux grands journaux catholiques si chers au Pape, et à la plupart des évêques du monde catholique ? Est-ce ainsi qu’on écrit quand on se propose de calmer et de ne pas irriter ?
Apparemment que c’est le genre gallico-libéral, et que c’est la note qu’il a fallu prendre pour enterrer le gailicanisne avec les honneurs de la guerre :
Tuba mirum spargens sonum !
Avouons que l’illustre auteur y a mis une grande bonne volonté ; car il en fallait une très forte dose pour entamer un chant pacifique, sur une note si élevée.
J’ai souvent regretté de n'être pas un peu musicien, et d’avoir une oreille si insensible aux ‘“ flots d'harmonie,” des grandes orchestres, même d’Eglise. Aujourd’hui je m’y prends encore ; car le dernier chant du Cygne, aux funérailles du gallicanisme, me fait l'effet d’être à grand orchestre. On y
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fait figurer des ‘artistes de tous les partis qui travaillent, les uns à diminuer, les autres à détruire l'autorité du Saint-Siège. En tête Mgr. Dupanloup, chef de fait et de droit ; puis Mgr. Maret, avec son gros ouvrage, dont on peut dire sans flatterie :
Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademplum.
C'est la grosse caisse.
M. de Montalembert, avec sa lettre d'adhésion à l'adresse des Laïques de Coblentz ; c’est la partie flutée.
MM. de Broglie, de Falloux, Foisset, Cochin ; c’est létat major conduisant le deuil du Correspondant, mort d’une indigestion pour avoir trop mangé d’une certaine salade préparée par l'Univers.
Puis viennent les instruments à vent, le Français, la France, l'Union, plusieurs Semaines, représentant les libéraux ; et aussi les castagnettes, le Siècle, les Débats, le National, et cent autres ejusdem farinæ, représentant les libres-penseurs, tous venant assister à la curée du monstre de l’infaillibilité, blessé à mort, disait-on dans ce suprême effort du gallicanisme expirant ; si bien blessé, que le Concile allait l’abandonner comme un pauvre diable qu’on laisse mourir en paix sur le champ de bataille.
Eh bien ! le dirai-je, à ma honte ? je n’aime ni le ton, ni les allures furibondes, ni les paroles mal-sonnantes, ni les accompagnements discordants de ce chant suprême du gallicanisme expirant. Mon Dieu ! quelles contorsions ! queile amertume ! quels cris de colère contre les auteurs de cette mort, qui, après tout, combattent pour ce qu’il y a de plus sacré sur la terre !
Maïs laissons de côté la note, la tonalité, les accompagnements et voyons s’il n’y aurait pas compensation dans les paroles.
Et d’abord, Mgr. Dupanloup est censé se décider à écrire afin de calmer les inquiétudes de son clergé. Ce pauvre clergé a dû être fort alarmé, à en juger par le puissant effort employé pour lui rendre un peu d'assurance. Mais n'est-ce pas
Len,
étrange, que ces vives inquiétudes se trouvent toutes concentrées dans le Diocèse d'Orléans ? On ne voit pas de pareilles inquiétu des dans aucun des Diocèses de la France, mais bien tout le contraire. De même, dans tout le monde catholique, loin d'y voir des inquiétudes, on apprend que partout éclatent la joie, l'espérance, une forte assurance du prochain triomphe du Saint-Siége sur ses envieux et ses enne:ais. Plaignons donc ce pauvre Diocèse d'Orléans de vivre ainci dans les transes, quand partout ailleurs on vit dans l’allégresse et dans une profonde sécurité.
Donc, l’Evêque d'Orléans n'écrit que pour tranquiliser son clergé : c’est pourquoi il intitule, ‘ Lettre au Clergé” (?) Or voyez le long détour qu’eut à faire cette lettre avant de parvenir au clergé d'Orléans.
On lit dans l'Univers :
Trois journau:: de Paris ont publié, dès avant-hier, la première partie des observations de Mgr. d'Orléans, dont ils avaient reçu les épreuves. Ces journaux sont la France, journal du gallicanisme napoléonien ; la Cazelte, dernier organne du gallicanisme de 1862 ; le Français, journal du gallicanisme libéral.—Les épreuves avaient été envoyées en même temps à diverses feuilles de province. On voit que cette pièce, bien qu’adressée au clergé d'Orléans, a été écrite en vue du public des journaux.
Petite liberté gallicane.
Il s’agit donc de calmer les inquiétudes du clergé du diocèse d'Orléans ; et voici comment on s’y prend :
Il s’agit du Saint-Père, et de ses privilèges, Il est naturel à la piété filiale de vouloir orner un père de tous les dons, de toutes les prérogatives. mais si douces et si chères que soient les suggestions de l'amour fillial, il y a, dans uné question, aussi délicate que la proclamation d’un dogme, autre chose à considérer et à écouter que les élans du sentiment......Il y a les intérêts mêmes du père vénéré et chéri qu'on voudrait exalter, et qu’on pourrait compromettre ; il y a surtout les intérêts de l'Eglise, qui sont avant tout les siens ; il y a enfin l'intérêt sacré des âmes, l’état des esprits contemporaius ; il y a, en un mot à côté des avantages qu’on croirait voir, les inconvénients qu’il convient de peser murement,
Ainsi, avis à Mgr. Manning., à Mgr. Pie, à Mgr Deschamps, età cent autres Evêques, qui ne pensent pas comme l’Evéque d'Orléans, d’avoir à modérer les suggestions de l'amour filial, et les élans du sentiment : avis à eux de ne pas oublier
si fort l'Eglise, les âmes, l’état des esprits comtemporains, les inconvénients, etc. Voyez un peu, s’il vous plait, comme tous ces bons évêques s’oubliaient en ne songeant qu’à orner le Pape, comme de pieux séminaristes ornent une statue, la veille d’une fête. N'’était-il pas urgent de les rappeler à leur devoir envers l'Eglise, et les esprits contemporains ? Ce n'était pas trop assurément d’une brochure de 88 pages, et du concours des journaux gallico-libéraux, pour une si bonne œuvre. Ce que c’est pourtant que d’envisager l'opportunité et l’état des esprits contemporains ! Sans cet admirable coupd'œil gallican, tous ces évèques auraient été privés de cette forte leçon, si utile, si opportune, si urgente ! Qui ne voit que tous ces évêques, en dépit de leur science, de leurs vertus, de leur zèle, allaient s'engager dans la fausse route du sentiment, des élans, et de l'oubli de leurs devoirs envers l'Eglise, entrainés par ces imprudents journalistes de l’Univers, du Monde, de la Civiltà cattolica ?
Eh bien ! Messieurs d'Orlé:ns, après cet avis si charitable, vos inquiétudes ne sont-elles pas diminuées un tantinet ? Quid timidi estis, modicæ fidei ? Allons, ayez bon courage ; le danger est passé après cette décharge de votre puissante catapulte ; nul doute que les évêques r’y voient plus clair maintenant, et qu'ils ne tarderont pas à comprendre qu’au lieu de glorifier leur ‘ père chéri, ” ils auraient pu le compromettre, faute de savoir consulter les esprits contemporains.
Consolez-vous donc, mes bons messieurs ; vous allez voir tous ces évêques examiner murement les inconvénients du sentiment et des élans, et se mettre à consulter, d’abord la brochure de 88 pages, puissant narcotique contre le danger des élans vers le Pape ; puis les amis et collaborateurs de votre éloquernt défenseur des droits de l'Eglise et des esprits contemporains ; par exemple, l’édifiante lettre de félicitation de M. de Montalembert aux laiques de Coblentz; le manifeste du Correspondant, revu et approuvé, dit-on, par votre éloquent Evêque; les articles du Français, journal officieux de l'Evêché d'Orléans, bref tous ces brillants écrivains du par-
ti gallico-libéral, grands prôneurs de ‘ l'Eglise libre dans un Etat libre.” Après une telle consuitation, vous devez comprendre que voilà des Evêques bien préparés pour le Concile, et armés de toutes pièces contre les élans et le sentiment. Donc, messieurs, d'Orléans, laissez là vos inquiétudes, et vivez en paix pour le quart d'heure. Et vous, messieurs du Correspondant, battez donc des mains ; le souffle impétueux du chant du Cygne ne vient-il pas de gonfler de nouveau les voiles de votre manifeste, et de le remettre à flot après la terrible bourrasque qu’il a essuyée de la part de ces audacieux écrivains de l'Univers ? Et vous, messieurs de la libre pensée, soyez dans la joie; cette guerre sainte ne fait-elle pas bien votre affaire ?
Quant à ces imprudents ultramontains, tant pis pour eux ; ils devront se contenter du presswram habebitis in mundo, et de la bénédiction de Pie IX. Il leur est permis aussi, comme à Mgr. de Laval, ‘ de déplorer profondément ” la fameuse brochure de 88 pages.
SECOND CHANT. L'opportunité—Sa Fuite.
Ce que je commencerai par vous faire remarquer, Messieurs, c’est qu'une telle question regardait le Concile, et n'aurait du être uaité que par lui.
C'est fort bien dit :—aussi afin de joindre l'exemple au précepte, Mgr. d'Orléans se hâte, à la veille de partir pour le Concile, de lancer dans le public sa brochure de 88 pages, sur un sujet qu’il dé: ‘are être réservé exclusivement au Con- <ile.
Cette logique gallico-libérale est à l’usage de ceux qui craignent le sentiment et les élans envers un ‘ père chéri ” ; car, voyez-vous, c’est l’opportunité qui presse. Poursuivons :
Ces débats ne m'ont pas moins étonné qu'’attristé. Car enfin avant cette ingérence et ces éclats d’une certaine presse, la question n'était pas posée le silence s'était fait, grâce à Dien, sur des querelles qu'il vaut mieux oublier que raviver.
Le silence s’était fait ! la question n’était pas posée! Et le gros livre de Mgr. Maret! et la scandaleuse lettre d'adhésion :