‹ Le dernier chant du pélerinage d'HaroldChapitre 5 sur 15 · XVI L · texte numérisé non relu

XVI L

Souvent; le bras posé sur l'urne a un grand bomn\e , Soit aux bords dépeuplés des longs cheoyns de Rome,

DU PÉLEKINAGE D'HAROLD. 65

Soit SOUS la Yoâte auguste où, de ses noirs areeaux,

L'ombre de Westminster consact'e ses tombeaux ,

En contemplant ces arcs , ces bronzes, ces statues ,

Du long respect des tems par Page revêtues,

£n voyant Fétranger, d'un pied silencieux ,

Ne toucher qu'en tremblant le pave. de ces lieut,

Et des inscriptions sous ia poudre tracées,

Chercber pieusement les lettres efiàcées,

J'ai senti qu'à l'abri d'un pareil monument,

Leur grande ombre devait dormir plus mollement ;

Que le bruit de ces pas , ce culte, ces images,

Ces regrets renaissams et ces larmes des âges

Flattaient sans doute encore au fond de leur cercueil,

De ces morts immortels l'impérissable orgueil ;

QuW cercueil, dernier terme où tend la gloire bumaine,

De tant de vanités est encor la moins vaine;

Et que pour un mortel peut-être il était beau

De conquérb du moins, ici-bas, un tombeau!... //•* Éd. 9

Je Tauraî!,.. cependant mon cœur souhaite encore Quelque chose de plus ; mais quoi donc ? il Tignoçe. Quelque chose au-delà du tombeau! que veux-tu? Et que te reste-t-îl à tenter? la vertu !

Èh bien, pressons ce mot jusqu^à ce qu'il se brise! SHmmoler sans espoir pour Phomme qu'on méprise ; Sacrifier son or, ses voluptés, ses- jours A ce rêve trompeur... mais qui trompe toujours, A cette liberté que Fhomme qui Tadore Ne rachète un moment que pour la vepdre encore ; Venger le nom chrétien du long oubli des rois ; Mourir en combaJLtant pour l'ombre d'une croix ; Et n'attendre pour prix, pour couronne et pour gloire, Qu'un regard de ce juge eh qui l'on voudrait croire... Est-ce assez de vertu pour mériter ce nom ?

Eh bien! sachons enfin si c'est un rêve ou non !

Silence!... est-ce un nuage? ou l'ombre d^une voile Qui du soir tout-à-coup leur dérobe Tëtoile ? L^ombre approche, s^ëtend. « Aux armes! un vaisseau ! » Comme un noir ouragan son poids Êdt plier Teau ; Ses trois ponts élevés d^étages en étages, Ses antennes, ses mâtS; ses voiles, ses cordages. Cachant l'azur du ciel aux yeux des matelots , D'une nuit menaçante obscurcissent les flots. Tel un vautour des mers, fondant sur Thirondelle, Couvre déjà l'oiseau de l'ombre de son aile.

Quel est ce pavillon ? c'est l'odieux croissant. Qu'entend-on sur son bord? un soupir gémissant, Les sanglots des en&ns et des vierges pkmtives Qui pleurent de Chio les paternelles rives, Et qu'un vainqueur cruel traîne en captivité, Pour présenter leur tête ou vendre leur hçauté.

« Délivrons, dît Harold, ou vengeons ces victimes ! Que Pamour ne soit pas le prix sanglant des crimes! Féu!..» LVclaîr est moins prompt, le tonnerre ennemi Éveille coup sur coujp l'Ottoman endormi ; Chaque boulet, fidèle au regard qui le guide, Semble emprunter de Thomme un instinct homicide, Trace un sillon danglant dans 1^ rangs qu'il abat, Fait écrouler le pont sous les débris du mât , Ou bqse le timon dans les mains du pilote.

Déjà, comme un corps mort, la masse inmiense flotte. £n vain , pour éloigûer le plomb qui fond sur eux ^ Ses trois ponts à U fois vomissait tous leurs feux : Comme un adroit lutteur le brick léga: s'ef&ce; Les coups Yoal dirigés se perdent dans Tespace; Cent boulets sw les flots vowt jaillir en sifflant; Puis d'uQ coup de timo^9 rapporté sor sou flanc, Dans ses agrès brisés son mat penché s^e^gs^e : Harold, lé sabre eu main, sVlance à Vabordage;

Et faisant tournoyer son glaive autour de lai, Trace un cercle sanglant; tout tombe , ou tout a fui; Cen est fait! ses guerriers ^ élancés sur sa trace, Du pont jonché de morts oot balayé Tespace.

Rendez^vous! Mais quel cri de surprise et d^horreur Dans son sanglant triomphe arrête le vainqueur ? L^Ottoman veut*il donc périr avec sa proie ? ' Voyez,,., d^à la flamme en torrens se déploie; Du pied fumant des mâts monte un long cri de mort : Harold épouvanté s^élance sur son bord , Et du navire en feu détachant son navire, Hors du vent enflammé lentement se retire.

Pleurant sur son triomphe, il contemple de loin Ce funèbre bâcher dont Pabîme est témoin.

Excité par les vents, le rapide incendie De sabèrds en sabords court, monte , se replie ,

70 LE DBRNIER CHANT

Remonte, redescend, rase les flots fumans , Entoure le vaisseau de ses feux ccumans , £t» sous les coups du vent éparpillant ses flammes, Revient et Tengloutit isous ses brûlantes lames ; Lançant ses dards de feu , glissant comme un serpent, Le long des mâts noircis il s^élève en rampant ; La vergue tombe en feu sui^ le pont qu'elle écrase ; La voile en frémissant se déroule et s^embrase ; Emportés dans les airs , ses lambeaux enflammés Vont tomber sur les flots, à demi consmnés, Et la mer ,' les portant sur ses vagues profondes, Semble rorulçr au loin des flammes au lieu d^ondes. Mais le salpêtre en feu lance un dernier éclair; L'air fréxnit, le coup part, le vttisseau vole en Pair: Ses éclats retombant de distance en distance, Sèment d'un son lugubre un lugubre silence ; L'onde éteint les débris, l'air ençorte le bru^t, Et l'océan n'est plus que silence et que nuit*

Maïs, sur les flots obscurs, quel son renaît, expire , Et c(»nme un cri plaintif roule autour du navire? Serait'-ce....?Harold, rebelle aux cris des matelots, Reconnaît une voix ,... sVlance au sein des flots , Nage au bruit; voit flotter sur la jiuit de Tabîme Un débris qu'embrassait une jeune victime ; L'arraglA aux flots j^iloux , Temporte triomphant , Et revient sur le pont déposer.... une enfiint. Essuyant ses beaux yeux du flot qui les inonde , De ses cheveux trempés il fait* ruisseler Tonde, La réchauffe aux rayons d'un foyer rallumé.

Et sous son vêtement à demi consumé, Aux anneaux d'un collier qui pend sur sa poitrine , H découvre un portrait!... il le prend, il 's'incline, Aux lueurs de la flamme il contemple... Grands dieux! Ces traits!... sont ceux d'Harold!!! il n'en croit pas ses yeux.

7a LE DERNIER CHANT

« Quel est ton nom? — Adda. — Ton pays? — Epidaure.

— Ta mère ? — Eloydné. — Ton père ? — Je l'ignore ;

Ma mère, en expirant sous le glaive assassin,

Cacha, sans le nommer, son image en mon sein. On dit qu^un étranger.... mais qui sait ce mystère ? — C'est assez ! dit Harold ; va ! je sepai ton père ! » Et pressant sur son coeur TenÊint abandonné, 11 murmurait tout bas le nom d'Ëloydné l Soit qu'il sût le secret de sa triste naissan^i ^ Soit quUl fût attendri des gracias de FenËmce, Et voulût opposer à son cœur attristé Cette image du ciel : innocence et beauté !

Mais déjà le navire, aux lueurs de l'aurore, Du sein brillant des mers voit une terre édore ; Terre dont Focéan, avec un triste orgueil.

Semble encor murmurer le nom sur chaque écueil ;

DU PÈLERINAGE D'HAROLD. ^à

Et dont le souvenir ^ planant sur ses rivages,

Se répand sur les flots comme un parfum des âges*

C^est la Grèce! à ce nom, à cet auguste aspect,

L'esprit anéanti de pitié , de respect ,

Contemplant du de^in le déclin et la cime ,

De la gloire au néant a mesuré Tabîme.

Par les pas des tyrans ses bords, sent profanés ,

Ses templçÀ sont détruits, ses peuples enchaînés,

Et sur Tautel du Christ, brisé par la conquête,

L'Ottoman, fait baiser le turban du Prophète.

Mais à trâver» ce deuil , le regard enchanté

Keconnaît en pleurant son antique beauté ;

Et la nature au moins, par le tems rajeunie ,

Y triomphe de Thomme et de la tyrannie.

C'est toujours le pays du soleil et des dieux!

Ses monts dressent encor leurs sommets dans les cieux ;

Et, noyait les contours de leur cime azurée.

Semblent encor nager dans une onde éthérée.

11'^ Éd. 1»

74 LE D^EUNIBR CHANT

Ses coteaut , abaksant leurs cintres* inçlmés ,

Par l'arbre de Minerve à demi couronnés ,

Explrentpar degrés sur la plage sonore

Où Syrinx sous les flols stçmble gémir encore^

£t prése];itan¥ aux yeux leurs pehchans escarpés.

Du soleil toi;r-à-lour selon l'heure frappés ,

Au mouvement du jour ^ui chafi»e l'emnre obscure.

Paraissent ondoyer en values de verdure.

Là, l'histoire ou h Ëible 6nt sçmé leurs grands noms

Sur des débris sacrés ^ siir les m^rs, sûr les monts.

Ce sommet, c'est le Pinde! ei ce fleuVe e»t Alphéel

Chaque pierrea son nom, oluaqtie écucAl son trophée ;.

Chaque flotia sa-voix, dliaque site a son dieu;

Un^ ombre du passé plane sur chaque lieu*

Ces marais sont le Styx*, ce ^uffre est la Chimère !

Et, toucha pai: les pieds de la muse d'Homère,

Ces4>ovdd, où sont écritls vingt siècles éclatons ,

Retentissaot/encor des' pas lointains du Tems,

BU FÉLEA1NAGE B^RAROLD. 75

D'un poème, scellé par la gloire et les âges^ Semblent à chaqoe pas dérouler d'autres pages. Le regard , qoe Vesprit ne peut plus rappeler. Avec seà Movenirs <;berche & les repeupler ; Et, Crappé tour-è^toar de son deuil, de ses ehannes, Brille de leur éclat im pleure de lews larmes ! Tel, si pen^otle cours d^^ii songe dont Terrew Lui rappelle des traits emis^rés dans son cofur , Un fils,<le sein gonfkvd'une tendre$se amère. Dans un brithint lointain voit Tom^re 3e sa reère , Dévorant dn.regaitl ce Êintôme cbérî , ïl contemple ^n pleoiiaBt ce sein qui Ta nourri , Ces bras qm Tout porté, ces yeux dont la lui^re Fut le premitf flambeau qui guida sa paupiëi^ ; Ces lèvres dont^raccfiotsi doux k répéter DIcC^ les |Mremiers sons quHl tenta d^imiter; Ce front qu'à ses baisers dérobe un voile, sonibre; . Et loi tendant les bras, il n^eprjirasse qu^uns ombre.

76 LE DERNIER QjBANT

xxu.

Homère! à te grand nom, du Pinde à rHellespont Les airs , les ciecui y les flots , la terre , tout rëpond* Monument d'u|i antre âge et d'uoe autre nature^ Homme ! Thomnie ^n^a plus de mot qui te mesure l Son incrédule orgueil sVt lassé d^admirer, Et dans son impu'issanee à te rien compairer^ Il te confond de loin avec ces» fables même, I^uag^s du passé qui couvrent ton poème l Cependant tu fus homme; on le sent à,ies pleurs l Un dieu n^eut pas si bien Êiit gémir nos douleurs l Il faut que Tiamiortel qui toudie ainsi notre ame^ Ait sueé la pitié dans «le lait d'on^ ferane 1 ^ais daïis ces premiers jouri^, où , d*un limon moins vieux , La nature en&ntait des monstres ou des dieux >' Le €iel tV^it ^réé, dans sa maghificence^ Comme un antre océan^ profond» sans rive, immense ;

Sympalliiqoe mîrotr qui, dans sen sein flottant » Sans altërer Pazur de son flot inconstant, Réflëcbii toiJt^à-toiK' les gprâces de ses rives; Les bergers poursipvant les nyinphes* fugitiTes ; L'as tre^ qui dort an eiel , le mât bfisé qui fuit , Le vol de la tempête ailx ailes de la nuit.

Ou les traits serpentans de la fondre qui gronde, Rasant sa verte écume et sVteij^ant dans Foûde !

Cependant Punivers, de tes traces rempli^ TVcueilltt cdnmie tin Dieu !... par Trasulte et Toiibli ! On dit que Sjiïr ces bords où règne ta raraioire, Une lyre à la main tu mendiais ta gloire?.... Ta gloire ! Ah ! qu'aî-je dît ? Ce cëlesle flambeaa r^e fut aussi pour toi que Tajttre du tombeau l Tes rivaux, triomphant ^es n^lhetirs de ta vie, Plaçant entr^elle et toi les ombres de Tenvie*, " Disputèrent encore, à ton dernier regard, L'ëclal ^ ce soleil qui se lève si tard !

;8 lE DEKNIER CHANT

La pierre du cercueU ne sut pas t'en défendre; Et de ces vils «et^ens qui rongèrent ta ceiidre, Sont nés , pour deVorer les restes d'orf grand nom, Pour souiller h teriu d'un éternel poison , ' Ces insecte^ impurs , ces tépel>reax reptileà , ^ Héritiers de la honte et du ilom des Zoïles, Qui-, pareib à ces vers pat la tombe nourris^ S'ajchrfment sur la gloire et TÎvent de mépris ?

C'est la lot du destin , c^est le sort de tout âge : T^nt qu'il brille ici-bas, tout astre % son nuage ; Le bmtt d'un nom fameux de trop près entendu , Ressemble aux sons heurtés de Pairain suspendu* Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il éveille , Ébranle au loin le temple et tourmente l'oreille ^ Mais qui, vibrant de, loin et d^hos en échois, Roulant ses sons éteints dans les* bois « sur les flots, Comme un céleste accent dans le vague soupire , Dans Toreille attentive avec mollesse expîne,*

PU PÉlERiNAGK P'HARÛLD. ^g

ÂUeadrit^l^ peufiée, ^ève Tame aux cUax,

De ses accords^ sacrés charme (liompie pieux ,

Et tandis que le &oa leutaments/éfapore ,

Au bruit €fs^k\ u^eoiend plus le £iit réyer 'encore.

Mais cjufil est ce rocher qui , creusé par les mers , Résonne nuit et jour du dioc des flots amers , Incline sur Iqi eaux mù. sommet chauve et sombre y £t couvre de si lein.le vaisseau de son onAre? AtU^stant mv ees bords les âges révolus , Noble et dernier débris d'an temple qui n'est plus, Une seule colonne y brave la tempête, ^

£t, du sein des écuells dressant encor sa tCte, SembW tester debout^sur ces bords éclatans , , Qom»e entre «n sièele et Taulre une borne des tem». Des injures èa ciel le pà^mr la prés^ve ; Et ce demÛNT soutien du teiiipU4e iKnerve

èo 3LE DERÎÏIER CHANT

Sert à guider de loin les yeux des matelots , Ou l'esquif du pçcheùr égaré sur les flots.

Elle a donné son nopt au cap quVUe couronne.

Harpld, qui voit blanchir réternelle colonne , Reconnaît Sunium. Sunium! A ce nom, Il croit revoir flotter la robe de Platon , Quand ce $dge, fuyant ime foule insensée , Venait dans le désert consulter... sa pensée j Et qu'assis en silence aux bords des flots amers, Son œil divin plongé dans le ciel ou les mers, Ecoutant en soi-même un vague et doux murmure. Il crdyait dil^tinguer la voix de la nature.

Ou des sphères du ciel le bruit harmonieux.

Ou ces songes divins q\ii lui parlaient îles dieux ! Yoix céleste! qui parle au bordées mers profondes , Dans les soupirs des bois , dans les accords desi ondes , Partout où rhomme enfia n a pcmit gravé ses pas, Harold aussi t'entend!., mais ne te cooiprend pas!

DU PÈLERINAGE D'HAROLD. 8i

Son vaisseau lentement (lotte en longeant la plage :

Mais quel chant solennel s'élève du rivage?

Quel immense cortège en blancs habits de deuil ,

De colline en colline, et d^ëcueil en écueil,

Comme un troupeau lointain que le berger ramène ,

Par ses prêtres conduit serpente dans la plaine ?

Quel deuil semble peser sur leurs fronts afiSigés?

De quel pieux fardeau leurs bras sont-ils chargés ? .

Avec quel saint respect sur Therbe ils le déposent,

Et fléchissant leurs fronts . de larmes les arrosent?

Approchons!... Deplu§ près le vent soufflant du bord

Aux oreilles d'Harold porte un hymne de mort ;

Il frémit; mais son cœur dédaigne un vain présage^

Et bientôt son esquif l'a jeté sur la plage : • '^ *

A la foule attentive il se mêle au hasard ;

Quel spectacle, grands dieux ! vient frapper son regard ! 11'^* Éd. • '«

Auprès d'un simple autel formé d*un cype antique. Qui du temple écroulé jonchait le vieux portique , Trois fois douze cercueils avec ordre rangés » De palmes y de c)rprès, de narcisse ombragés, Formaient autour du prêtre une funèbre enceinte , Où les diacres chantaient en répandant Peau sainte. Harold, en contemplant ces pompes du trépas, Croit compter des guerriers tombés dans les combats ; Et promenant sur eux ses yeux voilés de larmes, Cherche autour des tombeaux ces fiers coursiers, ces armes, Ces bronzes, ces tambours qui, pleurant les héros, D'un dernier bruit de gloire accompagnent leurs os ! Il ne voit que des fieurs et des voiles pudiques , Des emblèmes touchans des vertus domestiques , Les couronnes d'h3rmen, l'aiguille, les fuseaux Que les femmes d'Helléportaient jusqu'aux tombeaux ; Des vierge»;quî , vidant des corbeilles d'acanthe , Effeuillaient sous leurs doigts les lys de l'Érymanthe,

DU PÈLERINAGE O'UAROLD. 83

Des enfans éplorés, en habits d^orphelin,

Tenant les coins flottans des longs linceuls de lin;

Et plus loiif des guerriers qui ^ la tête inclinée,

Plaignant avant le tems la beauté moissonnée ,

Pressaient en firemissant leurs glaives dans leur main ,

Et poussant des sanglots qu^ils retiennent en vain,

A rborreur de ce deuil semblaient livrer leurs âmes,

Et pleuraient sans rougir... comme on pleure des femmes.

A cet étrange aspect, saisi d^étonnement ,

Harold n^ose troubler leur saint recueillement ;

Mais au moment &tal du divin sacrifice ,

Quand le prêtre , en ses mains élevant le calice ,

Boit le sang adoré du martyr immortel ,

Une vierge s^élance aux marches de Pautel ,

Et , victime échappée au sort qu^elle raconte ,

Le firont ceint de lauriers, mais rougissant de honte,

Ses longs cheveux épars, emblème de ^n deuil ,

Chante J'hymne de mort à laes sœurs du cercueil !

« Sur les sommets glacés du sauvage Erymanthe , Des bords délicieux où le Laos serpente, Fuyant les fers sanglans d'un vainqueur inhumain , De rochers en rochers nous gravissons en vain; Le féroce Delhys, que son vézir excite , Nous suivant jusqu^aux lieux que le tonnerre habite, Comme un troupeau de daims forcé par les chasseurs , Fait tomber sous ses coups nos derniers défenseurs ; Déjà, du haut des monts, sur nos camps descendue , Notre dernière nuit nous dérobe à sa vue :

Nuit courte! nuit suprême, hélas! dont le matin Doit éclairer l'horreur de notre affreux destin! Le sommeil ne vint pas efSeurer nos paupières ; Les prêtres , vers le ciel élevant nos prières , En mots mystérieux, que nous n'entiendions pas. Bénissaient sous nos pieds la terre du trépas ;

Sur le granit tranchant des roches escarpées,

Les guerriers aiguisaient le fil de leurs épëes ,

Et les Toyant briller, les pressaient sur leur cœur,

Comme un firère mourant embrasse son yengeur !

Assises à leurs pieds , les mères, les époui^es , .

De ces heures de mort, hélas ! encor jalouses, ^

D'une invincible étreinte enlaçaient leurs époux.

Ou , posant tristement leur fils sur leurs genoux ,

Dans un amer baiser qu^interrompaient leurs larmes,

Pour la dernière fois s'enivraient de leurs charmes ,

Et leur faisaient couler , avant que de périr ,

Les gouttes de celait que la mort va tarir!...

» Mais à peine, dorant les sommets du Ménale,

L'aurore suit au ciel Pétbile matinale ,

La terre retentit du cri' d'Allah ! Des pas

Dans Tombre des vallons roulent avec fracas ;

De menaçantes voix s'appellent, se répondent;

Sur nos fronts , sous nos pieds le fer luit , les feux grondent ,

£t du rapide obus les livides clartés Nous montrent nos bourreaux fondant de tous côtés ; Déjà, sous le tranchant du sanglant cimeterre, Nos premiers rangs atteints , roulent , jonchent la terre ; Par un étroit sentier de noirs rochers couvert, Un seul passage encore à la fuite est ouvert ; Les vierges , les vieillards , à la hâte s'y glissent ; Leurs en&ns dans les bras, les mares y gravissent , Et tandis que nos fils, nos frères, nos époux En disputant rentrée en périssant pour nous, D^un sommet escaipé qui pend sur un alume Pour attendre la mort , nous atteignons la cime.

» C'était un tertre vert sur un pic suspendu : L'Érymanthe à nos pieds , par un torrent fendu , Découvrait tout-à<:oup un gouffre vaste et sombre. Dont Tœil épouvanté n'osait mesurer Tombre;

DU PÈLERINAGE D'IIAROLD. 87

Des rochers s^y dressaient snr lear base tremblans ; Des troncs déracines en hérissaient les flancs ; Des vautours tournoyant, plongeant dans ses ténèbres, £n frappaient les parois de leurs ailes funèbre , £t, dans le fond voilé du goufiBre sans repos , On étendait, sans voir, mugir, hurler des flots Dont les vents engouffrés dans Tabùne qui fuiïie, Sur ses bords (^édiîrés roulaient , brisaient Técume , Et du noir précipice épaississant la nuit, D^une foudre étemelle y redoublaient le bruit ! De ce sublime écueil environné d^orage Nos yeux plongeaient ac^si sur le lieu du carnage. Us voyaient, sous le fer des cruels Musulmans, Tomb^, l'un après l'autre, amis, frères, anKins, Et par leur nombre, hélas! que le glaive dévore, Comptaient combien d'instaus il nousrestait encore !.«. Déjh, sur les débris d'un peuple tout entier, Le féroce Ottoman s'ouvre un sanglant sentier.

Une femme , une mère , ô désespoir sublime !

«Il ne nous reste plus quW vengeur!., c'est l'abîme! »

Dit-elle ; et vers le bord précipitant ses pas ,

Elle montre l'enfant qui sourit dans ses bras ,

De sa bouche entr^ouverte arrache la mamelle.

L'élève dans ses mains, tremble, hésite, chancelle,

Et, s'animant aux cris d'un vainqueur furieux,

Le lance dans l'abîme en détournant les yeux !...

Le gouffre retentit en dévorant sa proie.

Elle sourit au bruit que l'écho lui renvoie ,

Et se tournant vers nous : « Y ous firémissez ? pourquoi ?

» Il est libre , dit-elle ; et vous , imitez-moi ,

» Mères, qui nourrissant vos fils du lait des braves,

» N'avez pas , dans vos flancs , porté de vils esclaves ! »

Chaque mère, à ces mots , dans l'abîme sans fond,

Jette un poids à son tour , et l'abîme répond ;

Puis 9 formant tout-à-coup- une fonèbre danse,

Entrelaçant nos mains et tournant en cadence ,

DU PÉLERIISAGE D'HAROLD. 89

Aux accens de ce chœur, qu^aux rives de TYsmen Les vierges vont chanter aux fêtes de l'hymen , Notre foule en s 'ouvrant forme une ronde immense , Et, chaque fois que Tair finit et recommence, Celle qu^au bord fatal a ramené le sort , Comme un anneau brisé d'une chaîné de mort, S'en détache, et d'un saut s'élance dans l'abîme; Le bruit sourd de son corps, roulant de cime en cime, Du gouffre insatiable ébranlant les échos , Accompagnait le chœur, qui chantait en ces mots*: Contraste déchirant! air gracieux et tendre^ Qu'en des jours plus heureux nos voix faisaient entendre , Et dont le doux refrain et l'amoureux accord Doublaient en cet instant les horreurs de la mort!

II ne £d.

Semez, semez ie narcisse et de rose, Semez la couche où ],a beauté repose !

Pourquoi pleurer? C^t ton jour le plus beau!

Vierge aux yeux noirs , pourquoi pencher ta tête , Comme un beau Ijs courbé par la tempête, Que son doux poids bit incliner sur Veau?

Semez, semez de narcisse et de rose.

Semez la couche où la beauté repose !

C'est ton amant! il vient; f entends ses pas; Que cet anneau soit le sceau de sa flamme ; Si ton amour est entré dans son ame.

Sans b briser il n'en sortira pas !

Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !

Entre tes mains prends ce sacré flambeau ; Vois comme il jette une flamme embaumée!

Que dW feu pur votre ame consumée ' Parfume ainsi la route du tombtau!

Semez, semex de narcisse et de rose, Semez b couche où )a beauté i;epose !

Vois-tu jouer ces chevreaux couronnés Que sur ton seuil ont laissé tes compagnes?

Ainsi bientôt Vémail de nos campagnes Verra bondir tes heureux nouveaux-nés !

Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !

Vole au vallon, courbe un myrte en cerceau.

Pour ombrager ton enfiint qui sommeille 5 Le moissonneur prépare sa corbeille, La jeune mère arrondît son berceau !

Semez, semez de narcisse et de rose.

Semez la couche où b beauté repose!

S£s-tu les airs qu'il £iut pour assoupir Le jeune enfimt qui pend à la mamelle?

Entends, entends gémîr'la tourlerelle, D^une eau qui coule imite le soupir !

Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté rep(^se !

» Ainsi 9 guidant nos pas aux accens du plaisir, Ces chants faits pour Pamour nous servaient à mourir ! Telle aux champs des combats la musique guerrière, OuTrant aux combattans la sanglante carrière. Jusqu'aux bouches du bronze accompagne leurs pas, Et mêle un air de fête aux horreurs du trépas ! Mais d^instans en instans, hélas! tournant plus vite, Le chœur se rétrécit, le chant se précipite, Et le bruit de nos voix, que retranche le sort. Décroît avec le nombre et meurt avec la mort I... A coups plus répétés déjà Fabîme gronde, Le cœur bat, le jsol fuit; nos pas pressent la ronde;

Chaque toar emportait une femme , une voix... £t le cercle fatal tourna soixante fois !

Moi-même... mais sans doute en cet instant terrible Un ange me soutint sur son aile invisible, Pour raconter au monde un sublime trépas Qu^a vu ce siècle impie.... et quHl ne croira pas! »

Elle ne parle plus, la foule écoute encore :

Un nuage d'encens s'enflamme et s'évapore ; Et sur chaque cercueil, quHl transforme en autels , Fume comme le sang des martyrs immortels :

Le bronze des combats retentit sur leur cendre ; Mais déjà l'étranger est trop loin pour l'entendre : Evoquant de ces bords le génie exilé, 11 s'élance , il franchit les hauteurs de Phylé ; Phylé! champs immortels, où le veugeur d'Athène, Brisant les trente anneaux d'une sanglante chaîne.

Sur l'autel de Minerve , à côté de Solon , De sa fumante épée osa graver un nom!

Harold s'est arrêté sur ton roc qui domine Les remparts de Cécrops, les flota de Calamine, Et d'où le ciel sans borne ouvre de tout côté L'horizon de la gloire et de la liberté !

Le soleil, se plongeant sous les monts de l'Attique, Prolonge sur Phylé Tombre du Penthélique; Appuyé sur le tronc de l'arbre de Daphné ,' De chefs et de.soldats Harold environné, Comme un fils revenu des rives étrangères ,.

Qui partage au retour ses p^ésens ^ ses firères, Leur montre de la main, sur la poussière épars, Ceâ faisceaux éclatans de lances, de poignarçls, Ces monceaux de boulets qui sillonnent la tçrre, Ces chars retentissans qui roulent le tonnerre,.

LW qui paye le sang, le fer qui ravit Tor.

Les chefs à leurs soldats partagent ce trésor; Le féroce Albanais , TÉpirote au front chauve, L^Étolien couvert d^une saie au poil fauve.

Les dauphins de Parga , ces hardis matelots Qui jamais de leur sang ne teignent que les flots , Le laboui^ur armé des vallons de Phocide, Le nomade pasteur des fiers coursiers d'EIide , Aux sons de la trompette, aux accens du tambour, Sous leurs drapeaux bénis défilent tour-à-tour, Déroulent les faisceaux , et , parés de leurs armes , Leur promettent du sang en les baignant de larmes !

• . XXXL

Leur cœur voit dans Harold un être plus qu^humain, Qui, le soc, le trident, ou Tolive à la main, V«aaît, comme les dieux, entouré de mystère, Porter un nouveau culte ou des lois à la terre ;

Mais Harold, imposant silence à leurs transports : « Je ne suis qu'un barbare, étranger sur vos bords, » Fils d'un soleil moins pur et de moins nobles pères, » Indigne, ô fils d'Hellé, de vous nommer mes frères, » Vous, dont le monde entier, en comptant vos aïeux, » Ne nomme que des rois, des héros , ou des dieux ! » Mais partout où le tems fait luire leur mémoire, » Où le cœur d'un mortel palpite au nom dejgloire, » Où la sainte pitié pencbe pour le malheur, » La Grèce compte un fils, et ses fils un vengeur!... » Je ne viens point ici, par de vaines images, » Dans vos seins firémissans réveiller vos courages: » Un seul cri vous restait , et vous l'avez jeté ! » Votre langue n'a plus qu'un seul mot!.. Liberté ! » Eh! que dire aux enfans ou de Sparte, ou d'Athènes ? » Ce ciel, ces monts, ces flots, voilà vos Démosthènes! » Partout où l'œil se porte, où s'impriment les pas, » Le sol sacré raconte un triomphe , un trépas ;

» De Leactre à Marathon', tout rëpond, tout vous crie :

» Vengeance! liberté! gloire! vertu! patrie!

» Ces voix , (](ue les tyrans ne peuvent étouffer ,

» Ne vous demandent pas des discours, mais du fer !

» Le voilà ! prenez dï)nc ! arniez-Arous ! que la terre

» Du sang de st& bourreaux enfin se désaltère !

» Si le glaive jamais tremblait dans votre main ,

» Souvenez-vous d'hier, et songez à demain !

» Pour confondre le lâche et raffermir les braves,

» Le seul brqit de leurs fers suflît à des esclaves!

» Moi, pour prix du trésor que je viens vous offrir, » Je ne demande ripn, que le droit de mourir ; » De verser aveé vous, $ur les champs du carnage, » Un sang bouillant de gloire et digne d'un autre âge, » Et de voir en mourant mon génie adopté » Par les fils de la Grèce et de la liberté ! » Oui : pourvu qu'en tombant pour votre sainte cause, » Je réponde à Texil par une apothéose ;

98 LE DERNIER CHAÎîT

» Que sur les fondemens cl'un nouveau Parthénon , » La gloire, d'une larme arrose un jour mon nom, » Et que de l'Occident ma grande ombre exilée, » S'élève dans vos cœurs un brillant mausolée, » C'est assez ! Le martyre est le sort le plus beau » Quand la liberté plane au-dessus du tombeau ! »

Le canon gronde au loin dans les vallons d'Alpbée, Sur les flots de Lépante et les flancs du Ryphée : Au signal des combais qu'il entend retentir, Tout Hellène est soldat, tout soldat est martjrr. Harold vole à ce bruit, comme l'aigle à la foudre. Le voyez-vouà, perçant ces nuages de poudre, Abandonner le mors à son fougueux coursier?

Dans des sillons de feux, sous des voûtes d'acier , S'élancer , des héros étonner le courage , . S'enivrer de la mort et sourire au carnage,

Tandis qu'autour de lui , par la foudre emportes , Des membres palpitans ple^vent de tous côtés ? Au sifflement du plomb , au fracas de la bombe Qui creuse un sol fumant , rebondit et retombe , Il s'arrête.... il écoute.... il semble avec transport Exposer comme un but sa poitrine à la mort , £t l'œil en feu, semblable à l'ange de la guerre. Jouer avec le glaive et braver le tonnerre.

Oui ! le dieu des mortels est le dieu des combats ! Le carnage est divin , la mort a des appas !

Et celui qui, des%ners élevant les nuages , Déchaîna l'aquilon pour rouler les orages , Et fit sortir du choc de la foudre en fureur Ces bruits majestueux qui charment la terreur , Par un secret dessein de sa vaste sagesse , A caché pour le brave une sanglante ivresse ,

Un goût voluptueux , un attrait renaissant , Dans ce jeu redoutable où le prix est du sang, Où le sort tient les de's, où la mort incertaine Plane comme un vautour sur une proie humaine , £t de la gloire enfin découvrant le flambeau , Proclame.... Quoi ?... Le nom de ce vaste tombeau !

Qu'ion autre aux tons d'Homère ose monter sa lyre ! Chante d'un peuple entier le généreux martyre , Martyre triomphant qui, d'un sang glorieux, Délivre la patrie et rachète les cieux !

Un jour, quand du lointain les subRmes nuages Couvriront ces exploits du mystère des âges , Les noms d'Odysséus, de Marc, de Kanaris, Auprès 4u nom dés dieux sur les autels, inscrits^ Régneront ; msânténant , il suffit qu'on les nomme. Pour son siècle incrédule un héros n'est qu'un homme l.

DU PÈLERINAGE D'HAROLD- loi

Mais la croix triomphante a vu fiiir le croissant; La Grèce s^est lavëe avec son propre sang.

Et les fiers Osmanihys, les Delhys et les Slaves, \ils esclaves dresses à chasser aux esclaves , Vont, au lieu de trophée, en dignes fils d^Othman, Porter leur propre tête aux portes du sultan.

Le Panthéon s'éveille aux accens des prophètes : Mais Harold triomphant se dérobe à ses fêtes , Et , laissant retomber le glaive de sa main , De ses déserts chéris il reprend le chemin.

Il est des cœurs fermés aux bruits légers du monde, Où le bonheur n'a plus d*écho qui lui réponde, Mais où la pitié seule élève encor sa voix, Ccmime une eau murmurante au fond caché des bois. Etres mystérieux, inconnus , solitaires.

Fuyant l'éclat, la foule et les routes vulgaires;

Diâitized by

Le courant de la vie est trop lent à leur gré;

Seule f^ il faut que leur ame ait un lit séparé ,

Où roulant à grands flots , et de cimes en cimes ^

Tantôt sur les sommets , tantôt dans les abîmes ,

Elle gronde , elle écume , elle emporte ses bords ;

Où , calmant tout-à-coup ses orageux transports ^

Sans désir, sans penchant, comme oubliant sa pente >

Dans un repos rêveur elle dorme et serpente,

Et réfléchisse en paix, dans son flottant miroir,

La nature et le ciel , et le calme du soir.

Cœurs pétris de contraste, étrangers où nous sommes,

Hommes, mais tour-à-tour plus oumoins que des hommes ,.

Tel est fiarold : cherchons le désert qu^il a fui;

Le repos dans la foule est un enfer pour lui.

Sur les flancs ombragés du sublime Aracynthe , Lieux où la mer, fonnant une orageuse enceinte. Vit au jour d'Actium le sceptre des humains, Comme un glaive brisé, rouler de mains en mains;.

DU PÈLERINAGE D'HAROLD. io3

Près d'un vallon couvert d'ifs à la feuille obscure, Où dans son large lit TAchéloiis murmure, £t dans le sein des mers , prêt à perdre ses flots , Rëpand dans les forêts de funèbres sanglots ; Sous les troncs tënébremc des cyprès, des platanes, Qui cachent, comn^kp voile, aux regards des profanes, Sur la terre d'Islam un temple du vrai dieu, Harold s'arrête , et frappe aux portes d'un saint liai. Où la plaintive voix d'un pieux solitaire Kéveillait seule , hëlas! l'ëcho du monastère. Seul et dernier gardien de ces divins autels, Le vieillard n'avait plus de nom chez les mortels. Cyrille était son nom parmi les saints ; son âge N'avait point vers la terre incliné son visage; La prière, en fixant son ame sur les cieux.

Vers la voûte céleste avait tourné ses yeux.

Et son front , couronné de ses boucles fanées, Portait légèrement le fardeau des années;

io{ LE DERNIER CPANT

Ses lèvres respiraient les grâces de son cœur^ Il tenait dans ses maiqs ce sceptre da pasteur^ Ce bâton pastoral qne ses mains paternelles Etendaient autrefois sur des brebis fidèles.

Mais la houlette, hëlas ! veuve de son troupeau. Ne servait qu*à guider le past^|L au tombeau ; Sa barbe à blancs flocons roulait sur sa poitrine. Harcdd, en le voyant, se recueille et s^incline, Et, frappé àt silence à cet auguste aspect , Aborde le vieillard avec un saint respect.

Il croit sentir, il sent, tandis qu'il le contemple, Ce qu'éprouve un impie en entrant dans un temple. Ces autels dont les fronts ont creusé les parois , Ces murs que la prière a percés tant de fois , L^ombre enfin du Très-Haut , sur ces lieux répandue. Tout étonne, attendrit son ame confondue :

Il se trouble , «t bientôt, ralentissant ses pas. Semble adorer le dieu!... le dieu qu'il ne croit pas !

pu PÈLERINAGE D'HAROLD. i»5

Le vidllard» de ses pieds essnjf^ant la poussière,

OaTre au fier pëlerin sa porte hespiialik'e ,

Et lai Qtontre da doigt, $w la muraille écrit :

<c BÉNI $OIT L'£T«A»GEi^ QUI VIENT AU NOM DU ChRIST! »

Ces murs aband<muëspour Ilarold ont des cliarmes: Dans la saHe sonore il dépose s^s armes; Ses pages sont assis à Pombre de leurs tours; Ses fiers coursiers, pak^nt Therl^e des vastes cours, Errent en Ittierté sur les funèbre^ pierres Qui del^ sacrés martyrs indicpent les poussières , Et les frappant da pied, de longs hennissemens Font résonner Péeko de ces vieux monumens :

Hais Harold n^entend plus leur voix qui le rappelle; De caveaux en caveaux ^ de chapelle en chapelle , Egarant nuit et joqr ses pas silencieux, Il murmure^ il soi^ire , il lève au ciel sts yeux,

io6 LE DERNIER^ CHANT

Et son amev oubliant des. scènes effacées « Reprend à son insu le*cours,de ses pensées.

Mais à quoi pense-t-il?.... Il est dé courts instans Où notre ame, échappant à la matière, au tems. Comme Paigle qui plonge au-dessus des nuages , Se perd dans un chaos de sentimens, damages, Fantômes de l'esprit, pre^^entimens confus ^ Que nul mot ne peut peindre et qu'aucun oeil n'û vus ;. Ténébreux océan où, d'abîme en. abîme, L'esprit roule, englouti dians une nuit, sublime, Et du ciel k la terre , et de la terre aux cieux; Jusqu'àce ^'un éclair, éblouissant nos yeux; Comme le deriner coup de foudre après J'orage> Vienne d'un trait de feu déchirer cenuage,.

Et répandant sur l'ame une afireuse clarté, La replonge soudain dans son ol^scurité !

Ainsi roulait d'Harold Torageuse pensée , Et semblable à U flèche avec force lancée^

DU PELERINAGE D'HÀRÔLD. 107

Qui revient briser IVrc d'où le trait est parti, Revenait déchirer son ^em 'anéanti ! •

Otti^ la pensée humaine est une détibléépée.

Une arme à deux trancha'ns/an feu da eid trempée, ' Don propice ou fatal que nous ont fait les, dieux , Pour nous fi^pper nous même, ou conquérir les cieëx !

XXXYII.

Qu^un bizarre destin préside h notre vie î La gloire lui refuse un trépas qu'il envie !

Et ses )oùrs dans Toubli , de raomens en momens. S'éteignent comme un feu qui manque d'alimens ! Voyez pâlir son front ! voyez sa main tremblante , Pour affermir en vain sa marche chancelante.

Chercher à chaque pas un repos , un appui î On dirait que le sol se dérobe sous lui; Que la nuit Tenvironne , ou qu'il voit , comme Oreste> Deux soleils s'agiter dans la voûte céleste!

léS LE DERNIER CfiANÏ

Tel qvL^nn gënie enfant qoi Teille sur ses jours , Adda, sa^kère Âdda raccompagne toujours; Cest elle, dckA la voîx , phis douce k son oreille, De sombres visièns cjuelquefois le rëreille : Ses yeux avec doùcenr send>lent la contempler; Du doux noÎB de sa fille il aime à Tappeler ; Sa fille aura bientôt ces grâces et cet âge.... Ce n^est pas elle, hélas 1 an moins c^est son image! Et son cœur un moment par le bonheur trompé.

Oublie à son aspect le coup qui Ta firappë!...

A peine dix saisons, brillant sur son visage, De printems en printems ont amené soii âge A ce terme incertain de la vie^ où le cœur, Gmime un fixait sur sa tige où tient encor la fleur , Au jour de la raiscm par degrés semble éclore, Et par son ignorance au berceau touche encore ; Age pur! âge heureux des anges dan^; le ciel ! Qui formes pour leur ame un printems étemel,

DV PËLERINAGE D'HAROLD. 109

To ne brilles qu^un jour pour les fils de la terre ! Alors que Tamour même, avec tin. oeil de frère, Peuf fixer sans rbogir sdn re^rd eticbanfé Sur le fi*ont Tii^nal de là jeune beâôt^, Et demander sans crainte am lèvres de Penfiince Un sourire^ lia baiser purs comme PinBoceiice!

Ses blonds ckeveux, livres aux rents capricieux. Couvrent à dia(|né instant sou vbage et ses yeux; Mais sa main enfantine à chaque instant le» châsse, Et sur son Col charmant les roulant avec grâce, Sur lui , de ses btoux yeux laissé planer Tasur ; Tels deux astres juâieaux veillent dans un ciel pur.

Minuit couvre les^murs du sombre monastère :

Adda sommeille en paix daiis sa tour Solitaire. Harold seul , du sommeil oubKant les pavots , Ne peut plus assoupir son ame sanis repos ,

ïio LE DERNIER CHANt

Et frappant les parvîs de son pas monotone, S'égare, et se guidant de colonne en colonne, Aux mourantes îclarlés dé la lampe des morts , Dans le temple désert se traîne avec efforts. De l'astre tde la nuit un rayon solitaire , A travers les vitraux dti sombre sanctuaire^ Glissait comme l'espoir à travers le malheur, Ou dans la nuit de Tame un regard du Seigneur. A sa lueur piei^se, Harold ému (rontemple Les noms des morts brisés sur les pavés dû temple ; Des martyrs et des saints les bustes insultés , D'une irace récente encore ensanglantés , Et Paiitel, dépouillé d'une pompe inutile, A peine relevé par les miains de Cyrille , Mais dans sa solitude et dans sa iiudité.

Couvert de ces terreurs, de cette majesté,' Qu'en dépit de la foi, du doute, ou du blasphémé, Le seul nom du Très^Haut imprime au marbre m^me.

DU i^ÉLERINAGE D'HAROLD.

Harold , ralentissant ses pas silencieux , S'assied sur un tombeau. Quelle paix en ces lieux! Dit-il ; et que ces morts, dont je foule la pierre, Dorment profondément dans leur Ut de poussière! LVspace qu^en oes .lieux je couvre de mon pîé, A suffi. pour ces saints : c'est.là qu'ils ont prié; C'est 1^ qu ils oAt trouvé ce sommeil que j'envie ! Naître, prier, mourir,,ce.fut,toute leur vie. L'univers fat pour enx,l'ombre de cet autel!

Et des songes divers qoi bercent un mortel, Science, ambition, gloire, amour, vertu, crime ^ Ils n'en ont eu.qu''un,seul!... mais il était sublime! Quoi?. Ce songe immortel, en est^ilun? Ce dieu Qu'ils priaient à toute.kèure et voyaient en tout lieu^ Et dont jusqu'au tombeau leur ame possédée Rt son seul aliment, n'est-rce rien qu'une idée? Une idée étemelle ! .Un espoir , un appui Que rhommeai^prte au monde et remporte avec lui!

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