II. LE BERNIER CHANT
Qui suffit à remploi de cette ame infinie, Qui, Toilée un instant, jamais évanouie, Plane de siècle en siècle et règne ici , partout ! N'est-ce rien ? Oserai-je ?... Ak! peut-être est-Hîe tout? Peut-être que 9 sçul but de tout ce qui respire , Tout ce qui n'est pa$ lui n'^st rien , rien qu'un délire ? De hochets ici-bas nous (Rangeons tour-à-tour; L'amour Va qu'une fleur, le plaisir n'a qu'un jour; La coupe du savoir sous nos lèvres s'épuise; L'ambitieux conquiert un sçe|i;tre, et puis le brise. La gloire es), un flambeau sur un cercueil jeté, Et qui brûle toujours la main qui l'a pcnrté ; Mais celui qui, brûlant pour la beauté suprême , De st$ désirs s^icr^s se consume lui-mèEne, Ne sent jamais tarir ses songes dans son sein ; Ce qu'il rêvait hier, il le rêve demain,' Et l'espoir qu'il éiQporte au moment qu'il succombe^ Gomme le fer; du brave est scellé dans sa tombe !.«.
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. ii3
)) Vains mortels! qui de nous ou de lui s'est lassé ? Lequel fut , répondez , le sage ou Pinsensé ? Hélas ! la mort le sait , le tombeau peut le dire ; Mais erreur pour erreur, délire pour délire, Le plus long, à mes yeux, et le plus regretté, Cest ce rêve doré de Timmortalité !
» J'ai toujours dans mon sein roulé cette pensée : J'ai toujours cherché Dieu ! Mais mon ame lassée W^i jamais pu donner de forme à ses désirs , Et ne Ta proclamé que par ses seuls soupirs.
Dans les dieux d'ici-bas ne voyant qu'un emblème , J'ai voulu, vain orgueil! m'en créer un moi-même ! Ah ! j'aurais dû peut-être , humblement prosterné. Le recevoir d'en haut / tel qu'il nous fat donné, £t courbant sous sa foi ma raison qui l'ignore, L'adorer dans la langue où l'univers l'adore!...
11^ Éd, i5
ii4 LE DERNIER CHANT
« Toî, dont le nom sublime a changé tant de fois ! Dieu, Jéhova, Sauveur, Destin, qui que tu sois! Toi qu'on ne vit jamais qu'à travers un mystère! Enigme dont le mot ferait trembler la terre ! Ecoute : s'il est vrai qu'interrompant ses lois, La nature ait jadis entendu notre voix ; Que cédant au pouvoir d'un nom que tout redoute , Les astres enchantés suspendissent leur route , Et qu'au charme vainqueur de mots mystérieux, La lune en chancelant se détachât des cieux ; Dût ce ciel m^écraser! dût, à ce mot suprême, La terre en s'entrouvrant m anéantir moi-même, Par le seul charme vrai, puissant, universel, Un désir dévorant dans le sein d'un mortel , Je t'évoque ! réponds, fût-ce aux coups de la foudre, Et qu'un mot vienne enfin me confondre ou m'absoudre!
» Et vous , dont le tombeau retentit sous mes pas! Mânes ensevelis dans, un sanglant trépas !
Dans réternel bonhair si la pitië tous reste, Au nom y an nom du Dieu que le martyre atteste, ÉYâlle^-vous ! parlez; du fond du monument Que l'entende un seul mot !...un soupir seulement ! Un soupir sufitrait ppur ëclaircir mon doute ! » Et collant so& oreille à la funèbre voât^, Il semblait ëcouter un murmure lointain; Et quand le saint vieillard , au retour du matin , Yint rallumer la lampe éteinte avec Taurore, Le front dans la poussière il écoutait encore !
Mais son regard en vain se soulève au soleil ; Le jour vient' sans cbaleur, la nuit vient sans sommeil; Son front tombe accablé sous le poids des journées, Et chaque heure en fusant emporte des années : Il ne sent point son mal, mais son mal, c^est la mort ! Voyez-vous dans son lit s'écouler à plein bord
ii6 LE DERNIER CHANT
Ce fleuve du désert, ce Nîl sacré, dont Ponde D'un bruit majestueux bat sa rive féconde ?
Gomme réternlté son flot renaît toujours; Nul obstacle nouveau ne s^ôppose à son cours ; De la mer qui Pattend son urne est loin encore- Cependant tout-à-coup le sable le dévore, Et dans son propre lit soudain évanoui Uœil en vain le demande, il n^est plus, il a fui! Ainsi les jours d'Harold fuyaient, et de sa vie. Dans son sein jeune encor la source s'est tarie! Mais il rêve toujours, les mers, les cieux, les bois. « Âdda , soutiens mes pas pour la dernière fois ; Avant cpie ce beau joiir cède à la nuit obscure , Laisse-moi dans sa gloire adorer la nature! »
L'astre du jour, qui touche à la cime des monts , Semble du haut des cieux retirer ses rayons,
Comme un pécheur, le soir, assis sur sa nacelle, Retire ses filets d'où Teaù brille et ruisselle. Le ciel moins éclatant laisse Pœil en son cours DeTliorizon limpide embrasser les contours , Et d^un vol plus Idger faisant glisser les ombres , De ses reflets fondus dans des teintes plus sombres , Gemme un prisme agitait ses diverses couleurs, Varié en s^ëteignant ses mourantes lueurs.
Par un accord secret s^éteignant à mesure Les flots 9 les vents, les sons, les voix de la nature, •Sous les ailes du soir tout paraît s^assoupir , Lé^iel n'a qu'un rayon... le jour n'a qu'un soupir!... Harold, assis au pied de l'arbre au noir feuillage. Contemple tour-à-tour les flots, les cieux, la plage , Et recueillant le bruit des bois et de la mer, Semble s'entretenir avec l'Esprit de l'air ; • Tandis qu'à ses côte's folâtrant sur la rive, Adda, tournant vers lui sa paupière attentive.
Brise les fleurs des champs écloses sèus sa maîn , En sème ses cheveux , en parfume son sein , Et nouant en bouquets leur tiges qu'elle èuelUe, Sur les genoux d'Harold en jouant les efTeuille. Du Pinde et de l*(£ta lès sommets escarpés, Des derniers traits du jour à cette heure frappés , Elevaient derrière eux leurs vastes pyramides, D'où le soleil, brillant sur des neiges lioipides, Faisait jaillir au loin ses reflets colorés^ Et creusant en sillons des nuages dorés, Comme un navire en feu flottant dans les orages, Semblait près d'échouer Sur ces sublimes {liages. S'abaissant par degrés , de coteaux en coteaux, Les racines des monts se perdaient sous les eaux : Là, comme un second ciel la mer semblait s'étendre^^ Et repo3ait les yeux dans un azur plus tendre ; L'Aracynthe y jetait son ombre loin du bord, Çt reflétés au loin dans son golfe qui dort,
Ses peiges, sts forêts , et ses cotes profondes Flottaient au grë du vent dans le miroir des ondes. La mer des Alcyons, si douce aux matelots , Eu sillons écumeux ne roulait point ses flots; Une brise embaumée en ridait la sur&ce; La vague sous la vague expirant avec grâce, N^ëlevait sur ses bords ni murmure, ni voix; Seulement sur son sein, bondissant quelquefois. Un flot qui retombait en brillante poussière. Semait sur Pocean un flocon de lumière.
Fuyant avec le jour sur les déserts de Peau , Le vent arroncUssait le dôme d^un vaisseau , Ou faisait frissonner sous le mât qu'il incline Le triangle flottant d*une voile latine.
Que le soleil dorait.de son dernier rayon.
Comme uq léger nuage au bord de Phorizon ; Aucun bruit sous le ciel , que \sl flûte des pâtres , Ou le vol cadencé des colombes bleuâtres,
Dont les essaims, rasant le flot sans le toucher, Revenaient tapisser les mousses du rocher, Et mêler aux accords des vagues sur les rives Le doux gémissement de leurs couples plaintives ! Enfin dans les aspects, les bruits, les elëmens, Tout était harmonie, accord, enchantemens.
Et l'ame et le regard , flottant à l'aventure , S'élevaient par degrés au ton de la nature, Comme aux tons successifs d'un concert enchanteur. Une musique élève et fait vibrer le cœur!
« Triomphe, disait-il, immortelle nature!
Tandis que devant toi ta frêle créature , Elevant ses regards de ta beauté ravis , Va passer et mourir; triomphe! tu survis!
Qu'importe ? Dans ton sein que tant de vie inonde , L'être succède à l'être, et la mort est féconde!
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. lai
Le tems s'épuise en vain à te compter des jours ,
Le siècle meurt et meurt, et tu renais toujours !
Un astre dans le ciel s'éteint? tu le rallumes!
Un volcan dans ton sein firémit? tu le consumes!
L'Océan de ses flots t'inonde ? tu les bois!
Un peuple entier périt dans les luttes des rois?
La t^nre de leurs os engraissant ses entrailles,
Sème Por des moissons sur le champ des batailles !
Le brin d'herbe foulé se flétrit sous mes pas,
Le gland meurt, l'homme tombe , et tu ne les vois pas!
Plus riante et plus jeune au moment qu'il expire ,
Hélas! comme à présent tu semblés lui sourire,
Et, t'évanouissant dans toute ta beauté ,
Opposer à sa mort ton immortalité ! ! !
»Quoi doncfn'aimes-tupas aumoinsceluiqui t'aime?
N'as-tu point de pitié pour notre heure suprême ?
Ne peux-lu, dans l'instant de nos derniers adieux,
D'un nuage 4^ ideii^il te voiler à mes yeux?
Un* Éd. if>
las LE DERNIER CHANT
Mes jeux moins tristement verraient ma dernière heure Si je pensais qu'en toi quelque chose me pleure ! Que demain la clarté du céleste rayon Viendra d'un jour plus pâle éclairer mon gazon! Et que les flots, les vents, et la feuille qm tombe, Diront : Il n'est plus là; taisons-nous sur sa tombe. Mais non! tu brilleras demain comme aujourd'hui ! Âh ! si tu peux pleurer , nature, c'est pour lui ! Jamais être, formé àe poussière et de flamme, A tes purs élémens ne mêla mieux soir ame !
Jamais esprit mortel ne comprit mieux ta voix! Soit qu'allant respirer la sainte horreur des bois , Mon pas mélancolique, ébranlant leurs ténèbres, Troublât seul les échos de leurs dômes funèbres ; Soit qu'au sommet des monts, écueils brillans de Pair, J'entendisse rouler la foudre, et que Tédair , S'échappant coup sur coup dans le choc de^ nuages, Brillât d'un feu sanglant comme l'oiil des otages;
Soît que livrant ma voSle aux halones des vaits. Sillonnant de la mer les abîmes mouvansy J'aimasse à contempler une vague écumante Crouler sur mon esquif en inine fiimante, Et m^emporter au Imn sur son dos triomphant , Cœnme un lioa cpn )oue avec un £ible en&nti Plus je fiis malheureux , pins tu me fm sacrée \ Plus rhomme s^âo^na de mon ame uleërëe, Plus, dans la solitude ^ asile du malheur.
Ta voix consolatrice enchanta ma douleur !
Et maintenant encore.,, à cette heure dernière... Tout ce que je regrette en fermant ma paupière , C'est le rayon brillant du solâl du midi Qui se refiëdbira sur mon marbre atti^^ !
» Om^ seul, dëshenté des biens que Tame espère, Tu me ferais encore un Eden de la terre ;
Et je pourrais , heureux de ta seule beauté Me créer dans ton sein ma propre éternité l Pourvu que, dans les yeux d'un autre être , mon ame Réfléchît seulement son extase et sa flamme , Gomme toi-même ici tu réfléchis ton Dieu , Je pourrais... mais j'expire... arrête... encore adieu! Adieu 9 soleils flottans dans l'azur de l'espace! Jours rajonnans de feux , nuits touchantes de grâce ! Du soir et du matin ondoyantes lueurs!
Forêts où de l'aurore étineellent les pleurs ! Sommets brillans des monts où la nuit s'évapore ,^ Nuages expirans, qu'un dernier rayon dore!
Arbres qui balancez d'harmonieux rameaux !
Bruits enchantés des airs , soupirs , plaintes des eaux ! Ondes de l'océan, sans repos ; sans rivages , Yomissant, dévorant l'écume de vos plages!
Voiles! grâces des eaux <|ui fuyez sur la mer! Tempête où le jour brille et meurt avec l'éclair!
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. laS
Yagues qni , voqs gonflant comme un sein qui respire,
Embrassez mollement le sable ou le navire!
Harmonieux concert de tous les ëlémeos!
Bruit! silence! repos! parfums! raiâssemens !
Nature enfin, adieu!... Ma voix en vain t'implore.
Et tu t'ëvanouis au regard qui t^adore.
Mais la mort de plus près va réunir à toi,
Et ce corps, et ces sens , et ce qui pense en moi,
Et les rendant aux flots, à Tair , à la lumière.
Avec tes élémens confondre ma poussive.
Oui , si Pâme survit à son argile usé,
Gomme un parfum plus vif quaùd le vase est brisé ,
Elle ira !,.. »
Mais Tairain, comme une voix qui pleure, Dea-heures d^un mourant firappe la dernière heure. •• De sa couche funèbre, Harold entend, hélas!
Résonner dans la nuit cet appel du trépas;