LE DERNIER CHA.NT
Le bruit d'un nom fameux , de trop près entendu , Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu Qui , répandant sa voix dans les airs qu'il éveille , Ebranle au loin le temple et tourmente l'oreille ; Mais qui , vibrant de loin et d'échos en échos , Roulant ses sons éteints dans les bois, sui' les flois^ Comme un céleste accent dans le vague soupire , Dans l'oreille attentive avec mollesse expire , Attendrit la pensée , élève l'ame aux cieux , De ses accords sacrés charme l'homme pieux , Et , tandis que le son lentement s'évapore , Au bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore.
Mais quel est ce rocher qui , creusé par les mers , Résonne nuit et jour du choc des flots amers,
Incline sur les eaux son sommet chauve et sombre , Et couvre de si loin le vaisseau de son ombre ? Attestant sur ces bords les âges révolus , Noble et dernier débris d'un temple qui n'est plus , Une seule colonne y brave la tempête , Et , du sein des écueils dressant encor sa tête , Semble rester debout sur ses bords éclatans , Comme entre un siècle et l'autre une borne des tems. Des injures du ciel le pêcheur la préserve ; Et ce dernier soutien du temple de Minerve Sert à guider de loin les yeux des matelots y Ou l'esquif du pêcheur égaré sur les flots. Elle a donné son nom au cap qu'elle couronne. Harold , qui voit blanchir l'éternelle colonne , Reconnaît Sunium.... Sunium ! A ce nom , Il croit revoir flotter la robe de Platon ,
go LE DERNIER CHANT
Quand ce sage , fuyant une foule insensée , Venait dans le désert consulter.... sa pensée ; Et qu'assis en silence aux bords des flots amer», Son œil divin plongé dans le ciel ou les mers , Ecoutant en soi-même un vague et doux murmure , Il croyait distinguer la voix de la nature , Ou des sphères du ciel le bruit harmonieux , Ou ces songes divins qui lui parlaient des dieux ! Voix céleste , qui parle au bord des mers profondes , Dans les soupirs des bois, dans les accords des ondes, Partout où Thomme enfm n'a point gravé ses pas , Harold aussi t'entend!., mais ne te comprend pas !
Son vaisseau lentement flotte en longeant la plage Mais quel chant solennel s'élève du rivage ?
DU PELERINAGE D'HAROLD. yt
hiel immense cortège , en blancs habits de deuil , )c colline en colline , et d'écueil en écueil , • ]omme un troupeau lointain que le berg«r ramène ^ ^ar ses prêtres conduit , serpente dans la plaine? )uel deuil semble peser sur leurs fronts affligés? Je quel pieux fardeau leurs bras sont-ils chargés ?
I Vvec quel saint respect sur l'herbe ils le déposent , Et, fléchissant leurs fronts , de larmes les arrosent ? Vpprochons!...De plus près le vent soufflant du bord, \ux oreilles d'Harold porte une hymne de mort;
II frémit; mais son cœur dédaigne un vain présage , Et bientôt son esquif l'a jeté sur la plage :
A. la foule attentive il se mêle au hasard; Quel spectacle, grands dieux ! vientfrapper son regard! Auprès d'un simple autel, formé d'un cippe antique, Qui du temple écroulé jonchait le vieux portique ,
ga LE DERNIER CHANT
Trois fois douze cercueils, avec ordre rangés, De palmes, de cyprès, de narcisse ombragés. Formaient, autour du prêtre, une funèbre enceinte , Où les diacres chantaient en répandant l'eau sainte. Harold , en contemplant ces pompes du trépas , Croit compter des guerriers tombés dans les combats : Et , promenant sur eux ses yeux voilés de larmes , Cherche autour des tombeaux ces fiers coursiers, ces armes, Ces bronzes, ces tambours , qui, pleurant les héros, D'un dernier bruit de gloire accompagnent leurs os. Il ne voit que des fleurs et des voiles pudiques , Des emblèmes touchans des vertus domestiques , Les couronnes d'hymen , l'aiguille , les fuseaux Que les femmes d'Hellé portaient jusqu'aux tombeaux ; Des vierges qui , vidant des corbeilles d'acanthe , Effeuillaient sous leurs doigfs les Ivs de l'Erymanthef
Des enfans éplorés , en habits d'orphelin , Tenant les coins flottans des longs linceuls de lin ; Et , plus loin , des guerriers qui , la tête inclinée , Plaignant avant le tems la beauté moissonnée , Pressaient en frémissant leurs glaives dans leur main, Et , poussant des sanglots qu'ils retiennent en vain , A l'horreur de ce deuil semblaient livrer leurs âmes , Etpleuraientsans rougir. ..comme onpleure des femmes. A cet étrange aspect, saisi d'étonnement , Harold n'ose troubler leur saint recueillement ; Mais, au moment fatal du divin sacrifice , Quand le prêtre , en ses mains élevant le calice , Boit le sang adoré du Martyr immortel , Une vierge s'élance aux marches de l'autel , Et , victime échappée au sort qu'elle raconte , Le front ceint de lauriers , mais rougissant de honte.
g^ LE DERNIER CHANT
Ses longs cheveux ëpars, emblème de son deuil,
Chante Thymne de mort à ses sœurs du cercueil !
<( Sur les sommets glacés du sauvage Erymanthe , Des bords délicieux où le Laos serpente , Fuyant les fers sanglans d'un vainqueur inhumain , De rochers en rochers nous gravissons en vain ; Le féroce Delhys , que son vézir excite , Nous suivant jusqu'aux lieux que le tonnerre habite , Comme un troupeau de daims forcé par les chasseurs, Fait tomber sous ses coups nos derniers défenseurs. Déjà , du haut des monts , sur nos camps descendue , Notre dernière nuit nous dérobe à sa vue : Nuit courte ! nuit suprême , hélas ! dont le matin Doit éclairer l'horreur de notre affreux destin î
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. y5
Le sommeil ne vint pas effleurer nos paupières ; Les prêtres , vers le ciel élevant nos prières , En mots mystérieux que nous n'entendions pas , Bénissaient sous nos pieds la terre du trépas ; Sur le granit tranchant des roches escarpées , Les guerriers aiguisaient le fd de leurs épées , Et, les voyant briller , les pressaient sur leur cœur , Comme un frère mourant embrasse son vengeur ! Assises à leurs pieds, les mères, les épouses, De ces heures de mort, hélas ! encor jalouses, D'une invincible étreinte enlaçaient leurs époux , Ou, posant tristement leurs fils sur leurs genoux , Dans un amer baiser qu'interrompaient leurs larmes. Pour la dernière fois s'enivraient de leurs charmes , Et leur faisaient couler , avant que de périr. Les gouttes de ce lait que la mori va tarir!...
gG LE DERNIER CHANT
» Mais à peine , dorant les sommets du Ménale , L'aurore suit au ciel Tétoile matinale , La terre retentit du cri àH Allah! Des pas Dans l'ombre des vallons roulent avec fracas ; De menaçantes voix s'appellent, se répondent ; Sur nos fronts , sous nos pieds le fer luit , les feux grondent, Et du rapide obus les livides clartés Nous montrent nos bourreaux fondant de tous cotés. Déjà , sous le tranchant du sanglant cimeterre , Nospremiers rangs atteints, roulent, jonchentla terre; Par un étroit sentier , de noirs rochers couvert , Un seul passage encore à la fuite est ouvert ; Les vierges , les vieillards , à la hâte s'y glissent ; Leurs enfans dans les bras , les mères y gravissent , Et , tandis que nos fds , nos frères , nos époux En disputent l'entrée en périssant pour nous ,
D'un sommet escarpé qui pend sur un abîme , Pour attendre la mort , nous atteignons la cime.
» C'était un tertre vert sur un pic suspendu : L'Érymanthe , à nos pieds , par un torrent fendu , Découvrait tout-à-coup un gouffre vaste et sombre , Dont l'œil épouvanté n'osait mesurer l'ombre ; Des rochers s'y dressaient, sur leur base tremblans ; Des troncs déracinés en hérissaient les flancs ; Des vautours tournoyant, plongeant dans ses ténèbres, En frappaient les parois de leurs ailes funèbres , Et , dans le fond voilé du gouffre sans repos , On entendait, sans voir, mugir, hurler des flots, Dont les vents , engouffrés dans l'abîme qui fume , Sur ses bords déchirés roulaient, brisaient l'écume , //^e Édit. y
Et, du noir précipice épaississant la nuit, D'une foudre éternelle y redoublaient le bruit. De ce sublime écueil environné d'orage , Nos yeux plongeaient aussi sur le lieu du carnage. Ils voyaient, sous le fer des cruels Musulmans , Tomber, Tun après l'autre, amis, frères, amans. Et, par leur nombre , hélas ! que le glaive dévore , Comptaient combien d'instans il nous restait encore ! Déjà, sur les débris d'un peuple tout entier. Le féroce Ottoman s'ouvre un sanglant sentier. Une femme , une mère , ô désespoir sublime ! «Il ne nous reste plus qu'un vengeur!.. c'est l'abîme! » Dit-elle ; et, vers le bord précipitant ses pas , Elle montre l'enfant qui sourit dans ses bras , De sa bouche entr'ouverte arrache la mamelle , L'élève dans ses mains, tremble, hésite , chancelle ,
DU PÉLERIISAGE D'HAROLD. ^ç^
Et, s'animant aux cris d'mi vainqueur furieux, Le lance dans l'abîme en détournant les yeux î... Le gouffre retentit en dévorant sa proie. Elle sourit au bruit que l'écbo lui renvoie , Et se tournant vers nous: «Yous frémissez? pourquoi? Il est libre, dit-elle j et vous, imitez-moi, Mères, qui, nourrissant vos fils du lait des braves, JS'avez pas , dans vos flancs, porté de vils esclaves! ^> Chaque mère , à ces mots , dans l'abîme sans fond. Jette un poids à son tour, et Fabîme répond; Puis , formant tout-à-coup une funèbre danse , Entrelaçant nos mains et tournant en cadence , Aux accens de ce chœur qu'aux rives de l'Ysmen Les vierges vont chanter aux fêtes de l'hymen. Notre foule en s'ouvrant forme une ronde immense. Et, chaque fois que l'air finit et recommence.
loo LE DERNIER CHANT
Celle qu'au bord fatal a ramené le sort, Comme un anneau brisé d'une chaîne de mort, S'en détache, et d'un saut s'élance dans l'abîme; Le bruit sourd de son corps, roulant de cime en cime. Du gouffre insatiable ébranlant les échos , Accompagnait le chœur qui chantait en ces mots : Contraste déchirant ; air gracieux et tendre , Qu'en des jours plus heureux nos voix faisaient entendre, Et dont le doux refrain et l'amoureux accord Doublaient en cet instant les horreurs de la mort !
XXYII.
Semez , semez de narcisse et de rose , Semez la couche où la beauté repose !
Pourquoi pleurer? C'est ton jour le plus beau! Vierge aux yeux noirs, pourquoi pencher ta tète ,
Comme un beau lys courbe' par la tempête , Que son doux poids fait incliner sur l'eau?
Semez , semez de narcisse et de rose , Semez la couche où la beauté repose !
C'est ton amant! il vient; j'entends ses pas; Que cet anneau soit le sceau de sa flamme ! Si ton amour est entré dans son ame , Sans la briser il n'en sortira pas !
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
Entre tes mains prends ce sacré flambeau ; Vois comme il jette une flamme embaumée Que d'un feu pur votre ame consumée Parfume ainsi la route du tombeau !
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
Vois-tu jouer CCS chevreaux couronnés Que sur ton seuil ont laissé tes compagnes ? Ainsi bientôt l'émail de nos campagnes Verra bondir tes heureux nouveaux-nés !
Semez, semez de narcisse et de rose , Semez la couche où la beiauté repose.
Vole au vallon , courbe un myrte en cerceau , Pour ombrager ton enfant qui sommeille ; Le moissonneur prépare sa corbeille , La jeune mère arrondit son berceau !
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
Sais-tu les airs qu'il faut pour assoupir Le jeune enfant qui pend à la mamelle? Entends, entends gémir la tourterelle ; D'une eau qui coule imite le soupir 1
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
DU PELERINAGE D'HAROLD. ,o3
» Ainsi, guidant nos pas aux accens du plaisir, Ces chants faits pour l'amour nous servaient à mourir! Telle aux champs des combats la musique guerrière, Ouvrant aux combattans la sanglante carrière , Jusqu'aux bouches du bronze accompagne leurs pas, Et mêle un air de fête aux horreurs du trépas ! Mais, d'instans en instans, hélas ! tournant plus vite. Le chœur se rétrécit, le chant se précipite. Et le bruit de nos voix , que retranche le sort , Décroît avec le nombre et meurt avec la mort!.... A coups plus répétés déjà l'abîme gronde , Le cœur bat , le sol fuit ; nos pas pressent la ronde ; Chaque tour emportaitune femme, une voix... Et le cercle fatal tourna soixante fois !
io4 LE DERNIER CHANT
Moi-même... Mais sans doute, eu cet instant terrible, Un ange me soutint sur son aile invisible , Pour raconter au monde un sublime trépas Qu'a vu ce siècle impie.... et qu'il ne croira pas ! »
Elle ne parle plus, la foule écoute encore. Un nuage d'encens s'enflamme et s'évapore , Et, sur chaque cercueil, qu'il transforme en autels, Fume comme le sang des martyrs immortels ; Le bronze des combats retentit sur leur cendre; Mais déjà l'étranger est trop loin pour l'entendre ; Evoquant de ces bords le génie exilé , Il s'élance , il franchit les hauteurs de Phylé ; Phylé ! champs immortels , où le vengeur d'Athène, -Brisant les trente anneaux d'une sanglante chaîne ^
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. io5
Sur l'autel de Minerve , à côté de Solon , De sa fumante épée osa graver un nom ! Harold s'est arrêté sur ton roc qui domine Les remparts de Cécrops , les flots de Salamine , Et d'où le ciel sans borne ouvre de tout côté L'horizon de la gloire et de la liberté !
Le soleil , se plongeant sous les monts de l'Attique, Prolonge sur Phylé l'ombre du Penthélique. Appuyé sur le tronc de l'arbre de Daphné , De chefs et de soldats Harold environné , Comme un fils revenu des rives étrangères , Qui partage au retour ses présens à ses frères , Leur montre de la main , sur la poussière épars , Ces faisceaux éclatans de lances , de poignards ,
io6 LE DERNIER CHANT
Ces monceaux de boulets qui sillonnent la terre , Ces chars retentissans qui roulent le tonnerre , L'or qui paye le sang , le fer qui ravit l'or. Les chefs à leurs soldats partagent ce trésor ; Le féroce Albanais , l'Epirote au front chauve , L'Etolien couvert d'une saie au poil fauve , Les dauphins de Parga , ces hardis matelots Qui jamais de leur sang ne teignent que les flots , Le laboureur armé des vallons de Phocide, Le nomade pasteur des fiers coursiers d'Elide , Aux sons de la trompette , aux accens du tambour Sous leurs drapeaux bénis défilent tour -à-tour , Déroulent les faisceaux , et , parés de leurs armes Leur promettent du sang en les baignant de larme
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. ,o-
Leur cœur voit dans Haroldunêtre plus qu'humain, Oui , le soc , le trident , ou l'olive à la main , Venait, comme les dieux, entouré de mystère, Porter mi nouveau culte ou des lois à la terre. Mais Harold imposant silence à leurs transports : « Je ne suis qu'un barbare , étranger sur vos bords, Fils d'un soleil moins pur et de moins nobles pères , Indigne, ô fils d'Hellé, de vous nommer mes frères , Vous, dont le monde entier, en comptant vos aïeux, Ne nomme que des rois , des héros , ou des dieux ! Mais , partout où le tems fait luire leur mémoire , Où le cœur d'un morfel palpite au nom de gloire , Où la sainte pitié penche pour le malheur , La Grèce compte un fils , et ses fils un vengeur!...
io8 LE DERNIER CHANT
Je ne viens point ici, par de vaines images, Dans vos seins frémissans réveiller vos courages : Un seul cri vous restait, et vous l'avez jeté ! Yotre langue n'a plus qu'un seul mot!... Liberté ! Eh! que dire aux enfans ou de Sparte, ou d'Athènes: Ce ciel, ces monts, ces flots, voilà vos Démosthènes ! Partout où l'œil se porte, où s'impriment les pas , Le sol sacré raconte un triomphe , un trépas ; De Leuctre à Marathon, tout répond, tout vous crie « Vengeance ! liberté ! gloire ! vertu ! patrie ! » Ces voix, que les tyrans ne peuvent étouffer, Ne vous demandent pas des discours , mais du fer ! he voilà ! prenez donc ! armez-vous ! que la terre Du sang de ses bourreaux enfm se désaltère ! Si le glaive jamais tremblait dans votre main , Souvenez-vous d'hier, et songez à demain !
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Pour confondre le lâche et raffermir les braves , Le seul bruit de leurs fers suffit à des esclaves î
» Moi , pour prix du trésor que je viens vous offrir, Je ne demande rien , que le droit de mourir, De verser avec vous , sur les champs du carnage, Un sang bouillant de gloire et digne d'un autre âge , Et de voir, en mourant , mon génie adopté , Par les fils de la Grèce et de la liberté ! Oui , pourvu qu'en tombant pour votre sainte cause , Je réponde à l'exil par une apothéose ; Que , sur les fondemens d'mi nouveau Parthénon , La gloire , d'une larme arrose un jour mon nom , Et que de l'Occident ma grande ombre exilée , S'élève dans vos cœurs un brillant mausolée , C'est assez ! Le martyre est le sort le plus beau , Quand la liberté plane au-dessus du tombeau 1 » IF'^ Édil. ,e
Le canon gronde au loin dans les vallons d'Alphéc , Sur les flots de Le'pante et les flancs de Ryphée : Au signal des combats qu'il entend retentir , Tout Hellène est soldat , tout soldat est martyr, Harold vole à ce bruit, comme l'aigle à la foudre. Le voyez-vous , perçant ces nuages de poudre , Abandonner le mors à son fougueux coursier, Dans des sillons de feux, sous des voûtes d'acier, S'élancer , des lie'ros étonner le courage , S'enivrer de la mort et sourire au carnage , Tandis qu'autour de lui , par la foudre emportés , Des membres palpitans pleuventde tous côtés? Au sifflement du plomb , au fracas de la bombe Qui creuse un sol fumant , rebondit et retombe ,
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11 s'arrête.... il écoute.... il semble avec transport Exposer comme un but sa poitrine à la mort , Et, l'œil en feu, isemblable à l'ange de la guerre , Jouer avec le glaive et braver le tonnerre.
Oui ! le dieu des mortels est le dieu des combats ! Le carnage est divin, la mort a des appas ! Et celui qui , des mers élevant les nuages , Décbaîna l'aquilon pour rouler les orages , Et fit sortir du choc de la foudre en fureur, Ces bruits majestueux qui charment la terreur , Par un secret dessein de sa vaste sagesse , A caché pour le brave une sanglante ivresse , Un goût voluptueux , un attrait renaissant , Dans ce jeu redoutable où le prix est du sang,
Où le sort tient les dés , où la mort incertaine Plane comme un vautour sur une proie humaine , Et , de la gloire enfin découvrant le flambeau , Proclame.... Quoi?.... Le nom de ce vaste tombeau l
Qu'un autre aux tons d'Homère ose monter sa lyre , Chante d'un peuple entier le généreux martyre , Martyre triomphant qui , d'un sang glorieux , Délivre la patrie et rachète les cieux ! Un jour, quand du lointain les sublimes nuages Couvriront ces exploits du mystère des âges , Les noms d'Odysséus , de Marc , de Kanaris , Auprès du nom des dieux sur les autels inscrits , Régneront ; maintenant , il suffit qu'on les nomme. Pour son siècle incrédule un héros n'est qu'un bommeî
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i,3
Mais la Croix triomphante a vu fuir le Croissant ; La Grèce s'est lavée avec son propre sang , Et les fiers Osmanlhys , les Delhys et les Slaves , Vils esclaves dressés à chasser aux esclaves, Vont, au lieu de trophée , en dignes fils d'Othman , Porter leur propre tête aux portes du sultan.
Le Panthéon s'éveille aux accens des prophètes , Mais Harold triomphant se dérobe à ses fêtes, Et, laissant retomber le glaive de sa main, De ses déserts chéris il reprend le chemin.
Il est ries cœurs fermés aux bruits légers du monde. Où le bonheur n'a plus d'écho qui lui réponde , Mais où la piti? seule élève encor sa voix , Comme une eau murmurante au fond caché des bois-
ii4 LE DERNIER CHANT
Etres mystérieux , inconnus , solitaires , Fuyant l'éclat , la foule et les routes vulgaires , Le courant de la vie est trop lent à leur gré ; Seule , il faut que leur ame ait un lit séparé , Où , roulant à grands flots , et de cimes en cimes , Tantôt sur les sommets , tantôt dans les abîmes , Elle gronde , elle écume , elle emporte ses bords ; Ou , calmant tout-à-coup ses orageux transp'orts , Sans désir, sans penchant, comme oubliant sa pente. Dans un repos rêveur elle dorme et serpente , Et réfléchisse en paix , dans son flottant miroir, La nature et le ciel, et le calme du soir : Cœurs pétris de contraste, étrangers où nous sommes, Hommes, mais tour-à-tour pkis ou moins que des hommes. Tel est Harold : cherchons le dés«rt qu'il a fui ; Le repos dans la foule est un enfer pour lui.
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. ii5
Sur les flancs ombragés du sublime Aracynthe, Lieux où la mer, formant une orageuse enceinte , \it, au jour d'Actium , le sceptre des humains , Comme un glaive brisé , rouler de mains en mains ; Près d'un vallon couvert d'ifs à la feuille obscure , Où dans son large lit l'Achélous murmure , Et dans le sein des mers , prêt à perdre ses flots , Répand dans les forêts de funèbres sanglots ; Sous les troncs ténébreux des cyprès , des platanes, Qui cachent, comme un voile, au regard des profanes. Sur la terre d Islam un temple du vrai Dieu, Harold s'arrête, et frappe aux portes d'un saint lieu, Où la plaintive voix d'un pieux solitaire Réveillait seule , hélas ! l'écho du monastère. Seul et dernier gardien de ces divins autels , Le vieillard n'avait plus de nom chez les mortels.
ii6 LE DERNIER CHANT
Cyrille était son nom parmi les saints ; son âge N'avait point vers la terre incliné son visage ; La prière, en fixant son ame sur les deux , Vers la voûte céleste avait tourné ses yeux , Et son front , couronné de ses boucles fanées , Portait légèrement le fardeau des années ; Ses lèvres respiraient les grâces de son cœur ; 11 tenait dans ses mains ce sceptre du pasteur, Ce bâton pastoral que ses mains paternelles Etendaient autrefois sur des brebis fidèles ; Mais la boulette , hélas ! veuve de son troupeau , Ne servait qu'à guider le pasteur au tombeau. Sa barbe à blancs flocons roulait sur sa poitrine. Harold, en le voyant, se recueille et s'incline , Et , frappé de silence à cet auguste aspect, Aborde le vieillard avec un saint respect.
Il croit sentir, il sent , tandis qu il le contemple ,
Ce qu'éprouve un impie en entrant dans un templ* . Ces autels , dont les fronts ont creusé les parois , Ces murs que la prière a percés tant de fois , L'ombre enfin du Très-Haut, sur ces lieux répandue, Tout étonne , attendrit son ame confondue : 11 se trouble , et bientôt , ralentissant ses pas , Semble adorer le dieu !.... le dieu qu il ne croit pas ! Le vieillard, de ses pieds essuyant la poussière, Ouvre au fier pèlerin sa porte hospitalière. Et lui montre du doigt , sur la muraille écrit :
« BÉNI SOIT l'ÉTRA>^GER QUI VIEÎJT AU >'0M DU ChrIST ! »
XXXYL
Ces murs abandonnés pour Harold ont des charmes ; Dans la salle sonore il dépose ses armes ;
ii8 LE DERNIER CHANT
Ses pages sont assis à Fombre de leurs tours ; Ses fiers coursiers , paissant Therbe des vastes cours, Errent en liberté sur les funèbres pierres Qui des sacrés martyrs Indiquent les poussières , Et , les frappant du pied , de longs hennissemens Font résonner l'écho de ces vieux monumens. Mais Harold n entend plus leur voix qui le rappelle De caveaux en caveaux, de chapelle en chapelle, Egarant, nuit et jour, ses pas silencieux , 11 murmure , il soupire , il lève au ciel ses yeux , Et son ame , oubliant des scènes effacées , Reprend à son insu le cours de ses pensées. m Mais à quoi pense-t-il?....Il est de courts instans Où notre ame , échappant à la matière , au tems , Comme l'aigle qui plonge au-dessus des nuages , Se perd dans un chaos de sentimens , d'images ,
Fantômes de l'esprit, pressentimens confus , Que nul mot ne peut peindre et qu'aucun œil n'a vus; Ténébreux océan où, d'abîme en abîme, L'esprit roule , englouti dans une nuit sublime , Et du ciel à la terre , et de la terre aux cieux , Jusqu'à ce qu'un éclair , éblouissant nos yeux , Comme le dernier coup de foudre après l'orage, Vienne d'un Irait de feu déchirer ce nuage , Et, répandant sur l'ame une affreuse clarté, La replonge soudain dans son obscurité î Ainsi roulait d'Harold l'orageuse pensée. Et, semblable à la flèche avec force lancée, • Qui revient briser l'arc d'où le trait est parti , Revenait déchirer son sein anéanti !
Oui, la pensée humaine est une double épée, Une arme à deux tranchans , an feu du ciel trempée ,
iuo LE DERNIER CHANT
Don propice ou fatal que nous ont fait les dieux ,
Potir nous frapper nous même, ou conquérir les cieux'
Qu'un bizarre destin préside à notre vie ! I-a gloire lui refuse un trépas qu'il envie; Et ses jours dans l'ouLli, de momens en niomens S'éteignent comme un feu qui manque d'aiimens î \ oyez pâlir son front ! voyez sa main tremblante , Pour affermir en vain sa marche chancelante , Chercher à chaque pas un repos , un appui ! O» dirait que le sol se dérobe sous lui , Que la nuit l'environne, ou qu'il voit, comme Oreste Deux soleils s'agiter dans la voûte céleste !
Tel qu'un génie enfant qui veille sur ses jours , Adda , sa chère Adda l'accompagne toujours ;
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. ,,t
C'est elle , dont la voix , plus douce à son oreille , De sombres visions quelquefois le réveille : Ses yeux avec douceur semblent la contempler ; Du doux nom de sa fille il aime à l'appeler ; Sa fille aura bientôt ces grâces et cet âge.... Ce n'est pas elle, hélas ! au moins c'est son image ! Et son cœur, un moment par le bonheur trompé, Oublie à son aspect le coup qui l'a frappé !....
A peine dix saisons , brillant sur son visage , De printems en printems ont amené son âge A ce terme incertain de la vie, où le cœur. Comme mi fruit sur sa tige où tient encor la Heur, Au jour de la raison par degrés semble éclore , F.t par son ignorance au berceau touche encore ; Age pur, âge heureux des anges dans le ciel , Qui formes pour leur ame un printems éternel , IF^ Éd/t.
Tu ne brilles qu'un jour pour les fils de la terre ,
Alors que l'amour même , avec mi œil de frère ,
Peut fixer sans rougir son regard enchanté
Sur le front virginal de la jeune beauté ,
Et demander, sans crainte, aux lèvres de l'enfance
Un sourire , un baiser, purs comme l'innocence î
Ses blonds cheveux , livrés aux vents capricieux , Couvrent à chaque instant son visage et ses yeux ; Mais sa main enfantine à chaque instant les chasse, Et, sur son col charmant les roulant avec grâce , Sur lui de ses beaux yeux laisse planer l'azur ; Tels deux astres jumeaux veillent dans un ciel pur.
XXXYIII.
Minuit couvre les murs du sombre monastère : Adda repose en paix dans sa tour solitaire.
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. ia3
Harold seul , du sommeil oubliant les pavots , Ne peut plus assoupir son ame sans repos , Et, frappant les parvis de son pas monotone , S'e'gare, et, se guidant de colonne en colonne. Aux mourantes clartés de la lampe des morts , Dans le temple désert se traîne avec efforts.
De l'astre de la nuit un rayon solitaire , A travers les vitraux du sombre sanctuaire , Glissait comme l'espoir à travers le malbeur, Ou dans la nuit de l'ame un regard du Seigneui'. A sa lueur pieuse , Ilarold ému contemple Les noms des morts brisés sur les pavés du temple ; Des mart^TS et des saints les bustes insultés , D'une trace récente encore ensanglantés , Et l'autel , dépouillé d'une pompe inutile , A peine relevé par les mains de Cyrille ,
124 I E DERINIER CHAIST
Mais , dans sa solitude et dans sa nudité , Couvert de ces terreurs, de cette majesté, Qu'en dépit de la foi , du doute , ou du blasphème , Le seul nom du Très-Haut imprime au marbre même.
Harold , ralentissant ses pas silencieux , S'assied sur un tombeau, 'f Quelle paix en ces lieux ! Dit-il ; et que ces morts , dont je foule la pierre , Dorment profondément dans leur lit de poussière ! L'espace qu'en ces lieux je couvre de mon pié , A suffi pour ces saints : c'est là qu'ils ont prié; C'est là qu'ils ont trouvé ce sommeil que j'envie ! Naître , prier, mourir, ce fut toute leur vie. L'univers fut pour eux l'ombre de cet autel ; Et , des songes divers qui bercent un mortel , Science , ambition , gloire , amour, vertu , crime , Ils n'en onl eu qu'un seul !.... mais il était sublime î
Quoi ? ce songe immortel , en est-il un ? Ce dieu Qu'ils priaient à toute heure et voyaient en tout lien, Et dont jusqu'au tombeau leur ame possédée Fit son seul aliment , n'est-ce rien qu'une idée ? Une idée éternelle !... Un espoir, un appui Que l'homme apporte au monde etremporte aveclui î Qui suffit à l'emploi de cette ame infinie , Qui, voilée un instant, jamais évanouie, Plane de siècle en siècle et règne ici, partout !... N'est-ce rien? Oserai-je ?..Ah! peut-être est-ce tout?... Peut-être que , seul but de tout ce qui respire , Tout ce qui n'est pas lui n'est rien, rien qu'un délire!! De hochets ici-bas nous changeons tour-à-tour ; L'amour n'a qu'une fleur, le plaisir n'a qu'un jour ; La coupe du savoir sous nos lèvres s'épuise ; L'ambiîieux conquierJ un sceptre , ei puis le brise.
lïft LE DEKINIER CHANT
La gloire est un flambeau sur un cercueil jeté , Et qui brûle toujours la main qui l'a porté ; Mais celui qui , brûlant pour la beauté suprême y De ses désirs sacrés se consume lui-même , Ne sent jamais tarir ses songes dans son sein ; Ce qu'il rêvait hier, il le rêve demain , Et l'espoir qu'il emporte au moinent qu'il succombe Comme le fer du brave est scellé dans sa tombe !. j) Vains mortels ! qui de nous ou de lui s'est lassé Lequel fut , répondez , le sage ou l'insensé 'f Hélas ! la mort le sait , le tombeau peut le dire ; Mais, erreur pour erreur, délire pour délire, Le plus long, à mes yeux, et le plus regretté, C'est ce rêve doré de l'immortalité !
DU PÈLERINAGE D'HAFiOLD. 127
» J'ai toujours dans mon sein roulé cette pensée ; J'ai toujours cherché Dieu ! Mais mon ame lassée N'a jamais pu "donner de forme à ses désirs , Et ne l'a proclamé que par ses seuls soupirs. Dans les dieux d'ici-bas ne voyant qu'un emblème , J'ai voulu, vain orgueil! m'en créer un moi-même. Ah ! j'aurais dû peut-être , humblement prosterné , Le recevoir d'en haut, tel qu'il nous fut donné. Et , courbant sous sa foi ma raison qui l'ignore , L'adorer dans la langue où l'univers l'adore !....
» Toi , dont le nom sublime a changé tant de fois , Dieu , Jéhovah , Sauveur, Destin , qui que tu sois , Toi qu'on ne vit jamais qu'à travers mi mystère, Enigme dont le mot ferait trembler la terre ,
Écoute : s'il est vrai qu interrompant ses lois , La nature ait jadis entendu notre voix ; Que, cédant au pouvoir d'un nom que tout redoule , Les aslres enchantés suspendissent leur route , Et qu'au charme vainqueur de mots mystérieux , La lune en chancelant se détachât des cieux ; Dut ce ciel m'écraser ! dût, à ce mot suprême, La terre en s'enîr'ouvrant m'anéantir moi-même, Par le seul charme vrai, puissant, universel. Un désir dévorant dans le sein d'un mortel. Je t'évoque ! Réponds, fût-ce aux coups de la foudre, Et qu'un mot vienne enfin me confondre ou m'absoudre » Et vous, dont le tomheau retentit sous mes pas Mânes ensevelis dans un sanglant trépas , Dans l'élernel honlu'ur si la pitié vous reste, Au nom, au nom du !)ieu «jue le martyre atteste
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i,,,
Eveillez-vous ! Parlez ; du fond du monumeril Que j'entende un seul mot!.... un soupir seulement ! Un soupir suffirait pour éclaircir mon doute !... » Et, collant son oreille à la funèbre voûte, 11 semblait écouter mi murmure lointain ; Et, quand le saint vieillard, au retour du matin, \int rallumer la lampe éteinte avec l'aurore , Le front dans la poussière il écoutait encore !
Mais son regard en vain se souJève au soleil; Le jour vient sans chaleur, la nuit vient sans sommeil; >on front tombe accablé sous le poids des journées, El chaque heure en fuyant emporte des années : 1 ne sent point son mal ; mais son mal, c'est la mort. Â' oyez-vous dans son lit s'écouler à plein bord
i3o LE DERNIER CHANT
Ce fleuve du désert , ce Nil sacré, dont Tonde D'un bruit majestueux bat sa rive féconde? Comme l'éternité son flot renaît toujours ; Nul obstacle nouveau ne s'oppose à son cours ; De la mer qui l'attend son urne est loin encore.... Cependant tout-à-coup le sable le dévore , Et, dans son propre lit soudain évanoui. L'œil en vain le demande , il n'est plus, il a fui î Ainsi les jours d'Harold fuyaient, et de sa vie Dans son sein jeune encor la source s'est tarie! Mais il rêve toujours les mers , les cieux , les bois «f Adda , soutiens mes pas pour la dernière fois ; Avant que ce beau jour cède à la nuit obscure. Laisse-moi dans sa gloire adorer la nature ! »
DU PÈLERINAGE D'HyVROLD.
L'astre du jour, qui touché à la cime des monts, Semble du haut des cieux retrer ses rayons , Comme un pêcheur, le soir, assis sur sa nacelle , Retire ses filets d'où l'eau bille et ruisselle. Le ciel moins éclatant laissel'œil , en son cours , De l'horizon limpide embraser les contours. Et , d'mi vol plus le'ger, faiant glisser les ombres De ses reflets fondus dans es teintes plus sombres , Comme un prisme agitant es diverses couleurs. Varie, en s'éteignant, ses «ourantes lueurs. Par mi accord secret , s'étegnant à mesure, Les flots, les vents , les sok, les voix de la nature , Sous les ailes du soir tout tarait s'assoupir; Le ciel n'a qu'un rayon... \ jour n'a qu'un soupir!...
Harold , assis au p'ed de l'arbre au noir leuillagr , Contemple tour- à-tour les flots, les cieux, la plage , Et, recueillant le brui des bois et de la mer. Semble s'entretenir avîc l'Esprit de l'air; Tandis qu'à ses côtés , blâtrant sur la rive , Adda , tournant vers lu sa paupière attentive , Brise les fleurs des cbanps écloses sous sa main , En sème ses cheveux , ei parfume son sein , Et, nouant en bouquetsleur tige qu'elle cueille , Sur les genoux d'Haroli en jouant les effeuille.
Du Pinde et de l'OEtiles sommets escarpés, Des derniers traits du j(ur à cette heure frappés, Elevaient derrière eux lurs vastes pyramides, D'où le soleil, brillant ar des neiges limpides, Faisait jaillir au loin ses'eflets colorés, Et, creusant en sillons ds nuages dorés,
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i?,3
Comme un navire en feu flottant dans les orages , Semblait près d'échouer sur ces sublimes plages. S'abaissant par degrés , de coteaux en coteaux , Les racines des monts se perdaient sous les eaux : Là, comme un second ciel la mer semblait s'étendre , Et reposait les yeux dans un azur plus tendre ; L'Aracynthe y jetait son ombre loin du bord, Et , se perdant au loin dans son golfe qui dort , Ses neiges , ses forêts , et ses côles profondes Flottaient au gré du vent dans le miroir des ondes. La mer des Alcyons , si douce aux matelots , En sillons écumeux ne roulait point ses flots ; Une brise embaumée en ridait la surface ; La vague sous la vague expirant avec grâce. N'élevait sur ses bords ni murmure ni voix ; wSeulement , sur son sein , bondissant quelquefois ,
ir^ Édit. \x
i34 LE DERNIER CHANT
Un flot qui retombait en brillante poussière , Semait sur l'océan un flocon de lumière. Fuyant avec le jour sur les déserts de l'eau, Le vent arrondissait le dôme d'un vaisseau, Ou faisait frissonner, sous le mât qu'il incline , Le triangle flottant d'une voile latine Que le soleil dorait de son dernier rayon, Comme un léger nuage au bord de l'horizon. Aucun bruit sous le ciel , que la flûte des pâtres , Ou le vol cadencé des colombes bleuâtres , Dont les essaims, rasant le flot sans le toucher. Revenaient tapisser les mousses du rocher, Et mêler aux accords des vagues sur les rives Le doux gémissement de leurs couples plaintives Enfin, dans les aspects, les bruits, les élémens. Tout était harmonie, accord, enchantemens ,
DU PELERINAGE D'HAROLD. i35
Et l'ame et le regard, flottant à l'aventure, S'élevaient par degrés au ton de la nature, Comme, aux tons successifs d'un concert enchanteur, Une musique élève et fait vibrer le cœur !
« Triomphe , disait-il , immortelle Nature , Tandis que devant toi ta frêle créature , Elevant ses regards de ta beauté ravis , Va passer et mourir ; triomphe ! Tu survis ! Qu'importe ? Dans ton sein que tant de vie inonde , L'être succède à l'être , et la mort est féconde ! Le tems s'épuise en vain à te compter des jours ; Le siècle nîeurt et meurt, et tu renais toujours ! Un astre dans le ciel s'éteint? tu le rallumes ! Un volcan dans ton sein frémit? tu le consumes !
i3f) LE DKKNrER CHANT
L'océan de ses flots t'inonde:' tu les bois!
Un peuple entier périt dans les luttes des rois 'f
La terre, de leurs os engraissant ses entrailles,
Sème l'or des moissons sur le champ des batailles l
Le brin d'herbe foulé se flétrit sous mes pas,
T.e gland meurt, Thomme tombe, et tu ne les vois pas!
Plus riante et plus jeune au moment qu'il expire,
Hélas ! comme à présent tu semblés lui sourire ,
Et , t'épanouissant dans toute ta beauté ,
Opposer à sa mort ton immortalité !
» Quoi doncP N'aimes-tu pas aumoins celui qui l'aime? N'as-tu point de pitié pour notre heure suprême? Ne peux-tu , dans l'instant de nos derniers adieux , D'un nuage de deuil te voiler à mes yeux? Mes yeux moins tristement verraient ma dernière heure r Si je pensais qu'en toi quelque chose me pleure ,
DU PÈLERINAGE D'HAKOLD. .S.
Que demain la clarté du céleste rayon Viendra d'un jour plus pâle éclairer mon gazon , Et que les flots , les vents , et la feuille qui tombe , Diront: «Il n'est plus là; taisons-nous sur sa tombe.» Mais non ! tu brilleras demain comme aujourd'hui ! Ah ! si tu peux pleurer, Nature , c'est pour lui [ Jamais être , formé de poussière et de flamme , A tes purs élémens ne mêla mieux son ame ! Jamais esprit mortel ne comprit mieux ta voix , Soit qu'allant respirer la sainte horreur des bois , Mon pas mélancolique , ébranlant leurs ténèbres , Troublât seul les échos de leurs dômes funèbres ; Soit qu'au sommet des monts, écueilsbrillans de l'air, J'entendisse rouler la foudre , et que l'éclair , S'échappant coup sur coup dans le choc des nuages , Brillât d'un feu sanglant comme Treil des orages ,
i38 i.E DERNIER CHANT
Soit que , livrant ma voile aux haleines des vents ,
Sillonnant de la mer les abîmes mouvans ,
J'aimasse à contempler une vague écumante
Crouler sur mon esquif en ruine fumante ,
Et m'emporter au loin sur son dos triomphant ,
Comme un lion qui joue avec un faible enfant !
Plus je fus malheureux , plus tu me fus sacrée 1
Plus l'homme s'éloigna de mon ame ulcérée ,
Plus , dans la solitude , asile du malheur,
Ta voix consolatrice enchanta ma douleur !
Et maintenant encore.... à cette heure dernière....
Tout ce que je regrette en fermant ma paupière ,
C'est le rayon brillant du soleil du midi
Qui se réfléchira sur mon marbre attiédi î
}> Oui ; seul , déshérité des biens que l'ame espère, Tu me ferais encore un Eden de la terre , Et je pourrais, heureux de ta seule beauté , Me créer dans ton sein ma propre éternité ! Pourvu que , dans les yeux d'un autre être , mon ame Réfléchît sexilement son extase et sa flamme , Comme toi-même ici tu réfléchis ton Dieu , Je pourrais... Mais j'expire... Arrête... encore adieu! Adieu, soleils flottans dans l'azur de l'espace ! Jours rayonnans de feux , nuits touchantes de grâce! JDu soir et du matin ondoyantes lueurs ! Forêts où de l'aurore étincellent les pleurs ! Sommets brillans des monts où la nuit s'évapore ! Nuages expirans , qu'un dernier ravon dore !
i4o LE DERNIER CHANT
Arbres qui balancez d'harmonieux rameaux ! Bruits enchante's des airs ! soupirs , plaintes des eaux! Ondes de l'océan, sans repos , sans rivages, Vomissant, dévorant l'écume de vos plages ! Voiles , grâces des eaux qui fuyez sur la mer ! Tempête où le jour brille et meurt avec l'éclair ! Vagues qui, vous gonflant comme un sein qui respire^ Embrassez mollement le sable ou le navire ! Harmonieux concert de tous les élémens ! Bruit! silence! repos! parfums! ravissemens ! Nature enfin, adieu!... Ma voix en vain t'implore. Et tu t'évanouis au regard qui t'adore. Mais la mort de plus près va réunir à toi , Et ce corps, et ces sens, et ce qui pense en moi, Et , les rendant aux flots, à l'air, à la lumière , Avec les élémens confondre ma poussière.
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. r^,
Oui, si l'aine survit à son argile usé,
Comme mi parfum plus vif quand le vase est brisé ,
Elle ira.... »
Mais l'airain , comme une voix qui pleure , Des heures d'un mourant frappe la dernière heure.... De sa couche funèbre, Harold entend, hélas! Résonner dans la nuit cet appel du trépas ; Et, rappelant de loin son ame évanouie , Compte les tintemens de sa lente agonie. D'un côté de son lit, debout, le saint vieillard Elève vers le ciel son sublime regard , Et, tenant dans ses mains une torche de hêtre , Ressemble au Tems qui voit l'éternité paraître ; De l'autre , entre ses doigts pressant sa froide main , . Adda , sous ses baisers la réchauffant en vain ,
i4a LE DERNIER CHANT
S'abandonne en enfant à ses seules alarmes ;
Ses cheveux sur son sein ruissellent de ses larmes ,
Et , penchant son beau front profane' par le deuil ,
Ressemble en sa douleur à l'ange du cercueil ,
Qui , noyant dans ses pleurs sa torche évanouie ,
Regarde palpiter la flamme de la vie !
Ainsi mourait Harold, et son œil abattu
Ne voyait en s'ouvrant qu'innocence et vertu,
Sur ce seuil où son ame , au terme de sa route ,
N'allait porter, hélas ! que remords et que doute!...
Mais déjà son regard ne voit plus ici-bas Que ces songes sanglans , précurseurs du trépas ; Il écoute ; il entend des bruits , des cris de guerre ; 11 croit compter les coups de son lointain tonnerre. Le canon gronde!. .«Allons, mes armes I mou coursier Que ma main fasse encore étinceler l'acier !
DU PELERINAGE D'HAROLD. i/,3
Que mon dernier soupir rachète des esclaves ! Que monsangfume au moins sur la terre des braves!» Il dit; et, succombant à ce dernier effort, Se soulève un moment, puis retombe et s'endort. Mais , dans le long délire où ce sommeil le plonge , Harold rêvait encor ; sublime et dernier songe ! Jamais rêve , glaçant l'esprit e'pouvanté, Ne toucha de plus près l'horrible vérité !...
Délivré de ces maux dont la mort nous délivre , Harold à son. trépas s'étonnait de survivre, Et , de son corps flétri traînant les vils lambeaux , S'avançait au hasard dans l'ombre des tombeaux. Nul astre n'éclairait l'horizon solitaire ; Ce n'était plus le ciel , ce n'était plus la terre,
C'était autour de lui comme un second chaos ; Ses deux bras étendus ne touchaient que des os, Qui, cherchant comme lui leurs pas dans les ténèbrci Remplissaient l'air glacé de cliquetis funèbres. Pareils au flot pressé par le flot qui le suit , Je ne sais quel instinct les poussait dans la nuit; Ils allaient, ils allaient, comme va la poussière Que le vent du désert balaye en sa carrière , Vers ces champs désolés où Josaphat en deuil Verra le genre humain s'éveiller du cercueil. Ces générations, dont la tombe est peuplée. Se pressaient pour entrer dans l'obscure vallée. L'ange exterminateur, une épée à la main , A leur foule muette en fermait le chemin. A peine Harold paraît , la barrière se lève ; L'ange aux regards de feule pousse de son glaive,
Et seul, nu, palpitant, dans ce terrible lieu, Pour subir son épreuve , il entre devant Dieu ; Mais le Cbrist, plus brillant que l'éternelle aurore. Sa balance à la main , n'y jugeait point encore!
« Harold , dit une voix ; voici l'affreux moment ! Tu vas te prononcer ton propre jugement. Pendant que tu vivais , dans une nuit obscure , Abusant de ces jours que le ciel vous mesure , Tu perdis à douter ce tems fait pour agir! Bientôt le jour sans un à tes yeux va surgir! Mais du Dieu qui t'aimait l'ineffable clémence T'accorde une autre épreuve .Ecoute, etrecommence! Mais tremble ! car tu vas tirer ton dernier sort ! Au lieu le plus obscur, où , sur ces champs de mort,
i40 LE DERNIER CHANT
La nuit semble épaissir ses ombres taciturnes ^ L'Ange du jugement vient de placer deux urnes Dont l'uniforme aspect trompe l'œil et la main i L'une d'elles pourtant renferme dans son sein L'incorruptible fruit de cet arbre de vie , Qu'aux premiers jours du monde une fatale envie Fit cueillir, avant l'heure, à l'homme criminel. Fruit qui donna la mort , et peut rendre éternel ; L'autre cache aux regards, dans son ombre profonde, Celui qui tenta l'homme et qui perdit le monde ! Ce symbole du mal , ce ténébreux serpent Y roule les replis de son orbe rampant , Et, noircissant ses bords du venin qui le ronge. Lance un dard éternel à la main qui s'y plonge .'... Avant de te juger, Jéhovah, par ma voix , T'ordonne de tenter ce redoutable choix ;
Mais il te donne encor, pour guider ta paupière , Des trois (lambeaux divins la céleste lumière ; Marche avec ta raison , ton génie et ta foi , Et, si tu les éteins , malheur ! malheur à toi ! Ta main , plongeant à faux dans l'urne mal choisie , Puiserait au hasard ou la mort, ou la vie!... »
Silence '.Tout se tait : Harold, glacé d'effroi, Du ciel à ses côtés voit descendre la Foi ; Elle met dans ses mains ce feu pur, dont la flamme , Dans la nuit du destin , éclaire et guide l'ame ; Mais ce jour éblouit son œil épouvanté. Harold, aux premiers pas, trébuche à sa clarté , Et , rendant à la nuit sa débile paupière , Le céleste flambeau s'éteint dans la poussière.
i48 LE DERNIER CHANT
Harold emprunte alors celui de la Raison ; Son faible éclat colore un moins large horizon : Il suffit cependant à ses pas qu'il assure. Ses pieds , mieux affermis , marchent avec mesure Mais des oiseaux de nuit le vol pesant et bas ■ Fait vaciller ses feux mourant à chaque pas ; De l'ombre de sa main en vain il les protège : Leur foule ténébreuse incessamment l'assiège ; Il pâlit , et le vent des ailes d'un oiseau Eteint son autre espoir et son second flambeau !....
Il en reste un dernier!... La clémence infmie Laisse briller encor celui de son génie ,• Flambeau qui trop souvent brilla sans l'éclairer ! Harold, en le portant, tremble de respirer;
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i^g
£t, cachant dans son sein son expirante flamme , Le veiJle avec effroi, comme on veille son ame. Cependant , près du but, son œil épouvanté Yoit baisser par degrés sa douteuse clarté ; Sur les urnes du sort elle blanchît à peine ; Il veut la ranimer avec sa propre haleine : Il souffle... elle s'éteint. « Malheureux, dit la voix, Tu reçus trois flambeaux pour éclairer ton choix ; Tous trois se sont éteints au terme de ta route : L'urne éclaircira seule un si terrible doute 1 Dans son sein, que la nuit dérobe à ton regard, Tente un choix éternel, et choisis au hasard!... » Une sueur de sang, plus froide que la tombe. Du front pâli d'IIarold à larges gouttes tombe ; Il recule, il hésite, il voit, il touche en vain; Trois fois , d'une urne à l'autre, il promène sa main ;
i5o LE DERNIER CHANT
Trois fois , doutant d'un choix que le hasard inspire,
De leurs bords incertains, tremblante, il la retire;
Enfin , bravant du sort l'arrêt mystérieux ,
Il plonge jusqu'au fond en détournant les yeux.
Déjà ses doigts, crispés par l'horreur qui les glace,
S'entr'ouvrent pour sonder le ténébreux espace ,
Quand , des plis du serpent soudain enveloppé ,
Il tombe!. ..Un cri s'échappe: «Harold,tu t'es trompé!»
Et l'écho de ce cri , que Josaphat prolonge ,
L'éveillant en sursaut, chasse son dernier songe....
Il frémit ; il soulève rni triste et long regard ;
Un mot fuit sur sa lèvre... Hélas ! il est trop tard !
Il n'est plus!... il n'est plus, l'enfant de mon délire! Il n'est plus qu'un vain son qui frémit sur ma lyre î
DU PELERINAGE D'HAROLD. i5i
L'immortel pèlerin est au terme : il s'endort I
Voyez comme son front repose dans la mort î
Comme sa main ouverte , à ses côtés collée ,
S'étend pour occuper le lit du mausolée !
La mort couvre ses yeux , et leur globe éclipsé ,
Comme un cristal terni par un souffle glacé ,
Se voilant à demi sous sa noire paupière ,
Semble , en la recevant , éteindre la lumière.
Est-ce là ce foyer de senlimens divers ,
D'où l'ame et le regard jaillissaient en éclairs?
Dans son orbite éteint , ce regard terne et sombre
De ses cils abaissés ne peut plus percer l'ombre ;
Et ce sein , où battait tant de vie et d'amour,
Où chaque passion frémissait tour-à-tour ,
Ce sein , dont un désir eût soulevé la tombe ,
Sans mouvement , sans voix , sans haleine retombe ,
i5a LE DERNIER CHANT
Et ne peut soulever ce long voile de deuil , Ce funèbre tissu , vêtement du cercueil !...
Mais son ame, où fuit-elle au moment qu il expire ? Son ame? Ah ! viens, alors ! viens, Ange du martyre! Toi, dont la main efface, aux yeux du Tout-Puissant, Les pe'cliés a\m mortel avec son propre sang î Toi qui , dans la balance où Dieu pèse là V*? * Mets la mort d'un héros près des jours d'un impie ! Viens , les yeux rayonnant d'un espoir incertain , Porter Tame d'HaroId au juge souverain ; Et, révoquant l'arrêt , sur le livre de grâce Ecrire avec ta palme un pardon qui l'efface î
Et vous qui jusqu'ici , de climats en climats , Enchaînés à sa lyre , avez suivi ses pas ; Si ses chants quelquefois ont élevé votre ame , Donnez-lui... donnez-lui... ce qu'une ombre réclame ,
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i53
Une larme !... c'est là ce funèbre denier , Ce tribut qu'à la mort tout mortel doit payer ! Et , quand vous passerez près du dernier asile Où la croix des tombeaux jette une ombre immobile , En murmurant des morts la pieuse oraison , N'oubliez pas au moins de prononcer son nom ! Si Dieu compte là-haut les regrets de la terre.... Mais, taisons-nous ! la tombe est le sceau du mystère !
oteâ>.
PAGE 4l > VERS 3.
Ces tems sont arrives ; aux rivages d'Argos, N'entends-tu pas ce cri qui monte sur les flots ? C'est ton nom : il franchit les e'cucils des Dactyles ; 11 éveille en sursaut l'e'cho des Thermopyles.
L'insurrection de la Grèce contre ses barbares oppresseurs , est un des plus beaux spectacles qu'il ait été donné à rhomme de contempler. Tous les prodiges de l'héroïsme antique , tous les dévoue-
/Fe Édit. i^
i58 NOTES.
mens des plus sublimes martyrs se renouvellent tous les jours sous les yeux de l'Europe. Les vers de cette note font allusion au nouveau combat des Thermopyles , si admirablement décrit par M. Pouqueville , dans son Histoire de la Régénération, delà Grèce ^ tome III, page 182.