I)K MO-\ ROMAIN
s'ctoit avisée d'obéir à une pareille impulsion, les cliers-d'o'uvre du siècle passé devroient être aussi surannés que nos paniers et nos falbalas.
Connne je savois que notre ami Frantz étoit très-répandu dans la société, je résolus de m'en rapporter à lui sur l'emploi de mes instans, la nature de mes habitudes, et le choix de mes plaisirs. Au bout de quelques jours j'allai le voir, et je le trouvai fidèle au (joiit que tu lui connois pour des voluptés plus faciles que délicates, où le sentiment du péril trouble toujours celui du succès. Clara disputoit la porle à Honorine; Pauline se pâmoit dans l'antichambre, à la lecture d'un roman nouveau ; et Frantz, étendu sur un lit de repos , entre Laurence et Virginie , comme le Diego du Compère Mathieu , promenoit de droite à gauche ses énergiques amours. Ma présence déconcerta un peu l'éloquente démonstration, et je parvins à arracher mon Renaud des bras de cette demi-douzaine d'Armidcsqui ne pouvoient se résoudre encore à le quitter. ÎNous passâmes la journée ensemble, et nous allâmes la terminer à un
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thé , auquel il avoit été vivement pressé de se rendre, et où il obtint, sans difficulté , la permission de m'introduire , quoiqu'il s'y présentât lui-même pour la première fois.
La réunion étoit nombreuse, et les femmes de la plus élégante parure 5 je ne te dis rien de leurs appas , car ils étoient. d'une maturité si avancée que l'œil le plus judicieux auroit eu peine à en retrouver des vestiges, et je me crus, dès le premier abord, transporté au milieu de la cour de la reine Berthe. Cependant, le croirois-tu ? ces nymphes sexagénaires , qui dévoient leurs formes à la lingère, leur haleine de rose au parfumeur, et le carmin de leur teint délabré au coloriste, étoient entourées d'un essaim empressé d'adorateurs qui les enivrojent, à qui mieux mieux, de fadeurs et d'encens J'aurois pris volontiers ce culte extravagant pour un sacrifice aux Parques, ou pour les mvstères des sorcières de ïhessalie, si je ne m'étois souvenu de ce roi de la fable qui avoit le pouvoir de tout convertir en or : c'est grâce à une faculté sembliiblc que, (liez nous, la vieillesse la plus décrépite peut encore obtenir des hommages,
et qu'on voit nos élégants pratiquer avec tant de zèle la plus belle des vertus de Lacédémone. INous avions ren^arqué , dans le même moment, Frantz et moi , une femme qu'il faut mettre à part dans ces observations , et dont les charmes piquans s'embellissoient encore par l'effet du contraste, comme l'éclat d'une rose paroit plus vif quand le printemps l'a fail naître parmi des ronces. Nous profitâmes du mouvement que notre arrivée avoit occasioné, pour nous emparer assez brusquement des places de ses voisins , et nous mettre à portée de l'observer de près. — En général, cette femme est moins belle que jolie; mais .ses traits semblent gagner en douceur ce qu'ils perdent en régularité, et l'expression de sa physionomie s'est enrichie aux dépens des formes; des nudités habilement ménagées, et dont elle sait dispenser la vue avec tout l'an d'une coquetterie ingénieuse, fixent quelque temps les regards; mais les faveurs qu'elle promet font oublier celles qu'elle donne. Tout en elle respire la tendresse et la volupté ; sa tête, mollement penchée sur une épaule d'albâtre, exprime l'abandon; ses lèvres, qui s'en-
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tr' ouvrent avec un doux frémissement , paraissent balbutier le langage tremblant et incertain du plaisir , et ses yeux roulent sur leur cristal humide une larme de désir dont l'amour fera
ce soir une larme de bonheur
— Arrête, s'écria Frantz, à qui je disoistout cela, en passant de la salle de compagnie à la salle du thé ; tu abuses étrangement de ta facilité pour la description, ou nous avons vu cette femme sous des points de vue bien différents. Elle est jolie, à la vérité, mais le caractère de sa figure a plus de hardiesse que de grâce, et plus de finesse que de suavité; ce que tu appelles en elle de la coquetterie pourroit passer pour du cynisme, et je trouve qu'elle accorde trop aux yeux pour laisser désirer quelque chose à l'imagination. Toutes ses manières ont un air d'affectation et de symétrie qui ne ressemble en rien à l'abandon; et ses regards, 011 tu as lu une expression si touchante, me semblent, à moi, d'une indécente assurance; au reste ^ ce n'est pas sa faute, et je ne crois pas que son œil noir, couronné d'un sourcil d'ébène , puisse être jamais l'interprète d'un sentiment doux et délicat.
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— l^our cette lois, tu n'y penses pas, repris-je avec chaleur! Ses yeux réfléchissent le pur azur du ciel, et ce n'est point de Tébène, mais de l'or, (jue ses sourcils ont emprunté leur couleur.
La dispute s'échaul'foit, quand le reste de la société se réunit à nous. Chacun prit sa place autour de la table ronde; et, pour la seconde fois, la femme qui venoit d'être l'objet de notre discussion se trouva assise entre Frantz et moi.
Dès que nous fûmes libres , et qu'on se disposa à passer à la bouillotte, nous volâmes audevant l'un de l'autre, pour en venir à notre explication , mais avec des intentions toutes différentes. Frantz avouoit qu'il avoit mal vu d'abord, et que ma description étoit seule conforme à l'orij^inal , tandis que , ramené à ses idées, je prétendois tout le contraire. Ma blonde timide étoit devenue une brune provocante, et sa fière Junon une modeste Ilébé. Ainsi nous avions changé d'opinion sans changer de querelle, et la même cause animoit encore les mêmes combattants.
As-tu vu dans Homère les deux armées rester immobiles à l'aspect d'Hélène? l'arrivée de