‹ Le dernier chapitre de mon romanChapitre 4 sur 8 · G LE DERNIER CHAPITRE · texte numérisé non relu

G LE DERNIER CHAPITRE

notre Hélène produisit un pareil effet sur nous. Elle me sourit; je répondis à cette fa- A'Cur par un signe d'intelligence, et elle termina ce dialogue muet en relevant lentement son bras , de manière que sa main décrivait un arc d'environ quatre-vingt-dix degrés, géométriquement parlant. Je la suivis; car, dans tous les pays, ce signe énergique veut dire : suivez-jnoL y ou venez ici; et il est particulièment en usage aux fenêtres de l'entresol, dans beaucoup de quartiers de notre bonne ville de Paris. Comme le salon de compagnie étoit resté libre , nous nous y arrêtâmes ; elle s'assit , et!,.. Juge de ma surprise, lorsque je reconnus, à n'en pas douter, que cette femme étrange étoit en effet brune et blonde, et que la nature l'avoit traitée, à peu de chose près, comme Janus, en collant l'un à l'autre deux profils très-étoimés de se trouver ensemble. Cette singularité absorboit toutes mes faculté.*; pensantes, quand je fus tiré de ma stupéfaction par un grand éclat de rire, auquel elle fit succéder les paroles suivantes , sur un ton dont les inflexions me parurent aussi mobiles (pie .ses traits et son caractère.

DE MON ROMAN. ôi

— Vous voyez, me dit-elle, (juc l<* liasanl m'a sinjjuUèrement dotée, ou plutôt que la nature a voulu manifester, d'une manière très-bizarre, la versatilité de mon esprit. Quoi qu'il en soit de la cause , j'ai remarqué que cette observation vous frappoit; et que seroitce , si vous pouviez apercevoir aussi facilement tout ce qu'il y a de disparate entre mes principes et ma conduite , mes idées et mes actions? Grave ou étourdie, prude ou libertine , bonne ou méchante par caprice , il ne me souvient pas d'avoir été la même deux jours de suite, et je ne vous en fais point un mystère, car je suis quelquefois franche, mais toujours sans plus de conséquence. Vous m'avez plu au premier abord, et j'ai voulu vous en avertir; demain, vous vous y prendriez trop tard pour vous faire accueillir ; et il v a cent à parier contre un que dans vingt-quatre heures vous me paroitrez détestable. Aujourd'hui je vous aime à la folie, et il ne tient qu'à vous d'en profiter; au reste, vous me sauriez gré de cette démarche, si je vous apprenois que j'ai fait par-ci , par-là , des Saint- Preux et des Werther, et qu'entre tous les ta-

lenLs dont un ciel prodigue m'a douée, j'ai eu de temps en temps celui de la résistance; de sorte que, pendant une bonne partie de ma vie , je n'ai fait que passer du rôle de madame de Lignolle à celui de Paméla, et de l'extravagance à la pruderie . Mon langage vous semble extraordinaire : à la bonne heure ; il seroit plaisant que vous me comprissiez, moi qui ne me suis jamais comprise. . . Cependant, telle que vous me voyez, je suis capable de résolutions solides. Il y a deux ans qu'il me prit fantaisie de me marier avec un homme que j'abhorrois. On s'y opposa. J'insistai. Si toute la terre l'avoit voulu, je n'aurois jamais cédé; mais mon projet déplaisoit à tout le monde, et je l'exécutai par esprit de contradiction. Mon époux étoit ennuyeux à la mort. C'étoit un sot qui s'a\âsa de se croire noble après la suppression des titres, et qui se constitua un marquisat posthume en dépit de tout Paris. Je ne gagnai à mon hymen que le titre et la particule. Cela ne me suffisoit point, et je briilois déjà de changer d'existence. Je me fis enlever par un hussard , et entretenir par un banquier de trente-un. Les lois sont coin-

nE MON HOMAN. 59

modes pour les infidèles, et j'avois assez goûté du mariage pour être curieuse de la viduité. Je présentai une demande de divorce, et j'obtins ma liberté définitive, en alléguant une incompatibilité d'humeur, qui ne surprit ])ersonne. Depuis ce temps j'ai eu beaucoup d'amans ; mais de tous les honmies que j'ai vus , aucun ne m'a inspiré plus d'intérêt que vous. Je voudrois pouvoir vous promettre une passion, et me sentir capable de vous rendre heureux huit jours; cela m'est arrivé trois fois , et pourtant je me défie tellement de ma frivolité, que je suis bien décidée, comme je vous Tai dit, à ne pas vous renvoyer à demain.

Fort bien, continua - t- elle , je vois que votre empressement répond à mes bontés, et je m'y attendois , car vous avez la physionomie avantageuse ; mais je veux mettre votre tendresse à l'épreuve, et vous prouver que ma possession n'est pas un bien qu'on obtienne sans l'acheter. J'exige deux heures de soins , et un dénouement romanesque , d'abord parce que cela est piquant, ensuite parce que cela est presque indispensable. Vous avez vu cet homme au teint basané, à la

figure ignoble, au ton trancliant , qui parle de tout sans rien savoir, et qui se pique d'avoir des manières ; c'est mon amant en pied ; il s'en faut de beaucoup, à la vérité, qu'il ait eu le privilège de me rendre constante. Si c'étoit une chose facile , il feroit encore exception ; mais il me convenoit , parce qu'il est assez libéral pour mériter qu'on le ménage , et assez gauche pour souffrir qu'on le trompe. Je n'ai jamais connu de dissipateur plus maladroit et d'enrichi plus inepte. J'ajouterois que je ne connois point de jaloux plus soupçonneux, et à qui il convienne mieux de l'être. Il me possède par ostentation , et non par goût ; par mode , et non par tempérament; mais il a la fureur de la propriété , et il me tient sous clef comme sa bibliothèque, dont il ne fait pas plus d'usage. Yous concevez qu'un pareil amant m'obsède rarement de ses feux; mais en revanche, il est aussi assidu à l'entrée de mon appartement qu'un eunuque à la porte du sérail. Il faut donc vous résoudre à y pénétrer au moyen d'une échelle de corde que je vous jetterai à minuit. Voilà mon adresse. Soyez exact, et

DE MON KOMAN. -il

faik's-nioi {jràcc des l'adeurs <|iie vous vous disposez à me débiter. Je devine que cela seroit triste à périr, et j'ai mal aux nerfs d'y penser; adieu.... Je vous attends. —

Ce discours tut bavardé avec tant de volubilité , que je ne pus manifester les émotions d'étonnement , de plaisir, de crainte et d'incertitude qui m'occupoient, que par des gestes [)lus ou moins significatifs, et malgré la scrupuleuse exactitude avec laquelle j'ai cherché à en conserver toutes les expressions, je n'oserois m'en rendre garant tout-àfait. Dès que je fus seul , j'essayai de réfléchir, ce qui ne m'arrive guère , et je finis par faire le contraire de ce que j 'a vois résolu , ce qui m'arrive toujours; c'est-à-dire que j'allai à mon rendez-vous, au hasard d'y subir le sort de Psyché. Dans le boudoir d'une courtisane, c'est Vénus qui tient le ciseau de la Parque

I^ marquise habitoit, aux environs de l'Opéra, une de ces maisons dont le rez-de-chaussée est surmonté d'une corniche assez saillante. A riicure précise la fenêtre du premier .s'ouvrir , réclicllc de corde me fut jet»''e, je la frauchis,jelad('lachai, jeia lanraidanslacham-

bre, et je me disposois à l'y suivre, quand quelque bruit se fit entendre à la porte opposée. — Seroit-ce lui? s'écria la marquise. Et c'étoit si bien lui qu'il parut au même instant, et qu'on ne parvint à me dérober à ses regards^, qu'en refermant durement la croisée sur moi. Je présume qu'il auroit été assez plaisant de me voir ainsi élevé à vingt pieds de haut sur une base de dix pouces , à la manière de ces statues d'Hermès do»:it les anciens décoroient le devant de leurs maisons ; mais la saison étoit si avancée , le temps si rigoureux , et l'issue si incertaine, que je n'eus pas la moindre envie de trouver ma position divertissante, et que je ne pensois qu'à en sortir. Je parcourus donc avec précaution , toute la longueur de ma corniche, en mesurant d'un œil effrayé , la hauteur de la muraille ; je revins sur mes pas, puis j'essayai de nouvelles tentatives aussi impuissantes que les premières, et je finis par m'arrèter, frissonnant, transi et trébuchant d'ennui , d'accablement et de sommeil, auprès de la fenêtre d'où il me sembloit que je fusse parti.

Elle ne tarda pas à s'ouvrir au bruit de iiin

DE MON UO.MAiN. Â7^

proiiienade nocturne; une fcmmc nue y |>arut , et je ne doutai pas (jue mon rival n'eût laissé le champ libre à nos plaisirs. D'autant plus ravi de cet heureux événement qu'il étoit plus inespéré, je passai dans la chambre avecune vitesse incalculable; je m'emparai de ma proie, et je la portai palpitante sur le trône de l'amour. Cependant elle mêloit des cris d'effroi à mes cris de triomphe , et elle m'accabloit de plaintes et de prières, que j'interrompois par autant de baisers. Jamais on ne m'avoit opposé une résistance plus formelle; mais je me souvenois de la conversation du soir, etj'étois bien décidé à vaincre le {jénie capricieux qui me disputoit avec tant d'opiniâtreté une victoire promise. Je l'avois, d'ailleurs, trop chèrement achetée pour la céder sans combattre, et mon ardeur impétueuse brisa bientôt la barrière , quoiqu'un foible obstacle auquel j 'a vois moins droit de m'attendre qu'à tout autre vînt un peu retarder mes succès ; mais cet obstacle incompréhensible rendit la défaite de mon adversaire plus précieuse, et centupla l'audace de mon attaque. Au reste, si la défense étoit devenue

ÂA LE DERMER CHAPITRE

nulle ou du moins très-légère, des larmes abondantes y avoient succédé, et je ne savois que penser de cette manière d'agir à un rendez-vous.

— En vérité, madame, lui dis-je, il paroît que toutes vos actions se ressentent de la bizarrerie de votre esprit , et que vous avez l'habitude de ne rien faire comme les autres. Qui auroit cru que vous pleurassiez en pareille occasion ?

— Monsieur, reprit-on, d'une voix sanglottante et entrecoupée, je me doutois bien de votre erreur ; mais vous ne vouliez rien entendre.

— Que dites-vous ?

— Que vous avez pris ma croisée pour celle de ma voisine.

— Vous ne seriez point la femme qui m'attendoit ?

— iSon, monsieur.

— Vous ne m'avez point vu ce soir?

— Jamais.

— Vous ne m'avez pas fermé votre fenêtre, il y aune heure, à l'arrivée de votre jaloux ?

— J'ai eu le malheur de vous l'ouvrir, il y a dix minutes, au bruit que vous faisiez.

DIî MOi>i ROMAN. ^5

— Vous n'êtes poiut brune et blonde i*

— J'ai les cheveux cendrés.

— Et c'est contre votre consentement ?...

— Oui, Monsieur.

— Et je suis peut-être le premier...

— Pas tout-à-iait, mais il s'en faut si peu ! . . .

— Je m'en doutois.

— Je suis bien malheureuse.

— Il falloit me prévenir.

— Il falloit m'ccouter.

— Il faut vous résoudre.

— Cela est sage.

— Je ne suis pas responsable d'un quiproquo.

— Cela est vrai.

— Et au besoin, je réparerai ma faute.

— Cela est impossible.

— Je viendrai vous voir.

— Je change de logement.

— Je vous suivrai partout.

— Je me marie.

— A la bonne heure, et l'observation est sans réplique.

Ses larmes se séchoient, ses regrets comniençoient à se calmer ; je la consolai tout-a-

taitj et je partis, après m'étre engagé, par serment , à ne faire aucun effort pour la retrouver. Je retournai à mon hôtel, et j'y arrivai avant le jour, tout en réfléchissant aux vicissitudes de la vie, et aux coups singuliers du sort. Tu verras cela dans mes œuvres morales.

Frantz étoit allé à la campagne , et une semaine s'écoula sans que je le revisse. Enfin , un jour il entra chez moi au retour du spectacle, et m'engagea à l'accompagner au bal masqué de la société Olympique , où il devoit passer la nuit. J'y consentis volontiers, car j'aime ces plaisirs bruyants et tumultueux qui subjuguent l'attention sans trop intéresser le cœur, et où des distractions rapides et variées interdisent à l'âme jusqu'au loisir de se replier sur elle-même. Tout me plaît dans un bal masqué : c'est une fidèle image du monde ; mais la vie semble s'y accélérer en raison de la multiplicité des événements : à l'imitation des saturnales, l'égalité , bannie du reste de la société, paroît s'y être réfugiée; et elle peut au moins, quelquefois chaque année, y revendiquer ses droits. On se confond , on se

DE .AK)i\ ROMAM. 47

presse , on s'entretient ; le langa^je de l'amitié taniiiière vole dans toutes les bouches; la laideur peut se faire adorer à la faveur de l'esprit; la vérité peut se faire entendre sous la protection de la folie ; et la leçon sévère qui eijt ailleurs effarouché l'amour-propre , se fait accueillir au bal masqué. Là seulement il est permis de tout dire; là seulement la franchise est une chose commune, et le masque est ce talisman célèbre qui force la parole à devenir l'interprète de la pensée. Cet homme puissant qui a froissé vos intérêts par un jugement inique; ce mauvais écrivain qui a trompé votre attente par un pamphlet ennuyeux ; ce journaliste insolent qui vous fatigue tous les matins de ses extraits diffamatoires ; cette bégueule surannée au visage recrépi , qui vous écrase de son dédain ; cet enrichi, qui, du haut de son char éclatant, fait rejaillir sur vous la boue dont il est sorti , consolez-vous ; le hasard, en les rassemblant au bal masqué , vous promet une vengeance qui sera facile sans être lâche, et piquante sans être cruelle. Rassurez-vous aussi , vou.s dont le cœur neuf et timide s'est épris d'un

feu respectueux pour quelque dame de liaut parage ; l'amour fera , ce soir , un miracle en votre faveur; il va aplanir toutes les difficultés , étouffer toutes les préventions , et concilier les convenances du rang avec les intérêts du bonheur. Profitez de ce moment que la liberté dérobe à l'étiquette. Au bal masqué, il n'y a plus de témérité dans l'aveu , il n'y a plus d'orgueil dans l'espérance ; et la mode fait pour vous les frais de l'entreprise et les avances du succès. Si la plupart des affections du monde finissent sous le masque, il n'est pas rare de les voir commencer de la même manière ; et cette douce intimité que le mystère favorise a révélé plus d'une tendre sympathie. En un mot, et je le prouverois par de bonnes raisons , le bal masqué est le chefd'œuvre de toutes les institutions humaines , et la dernière tradition de l'âge d'or.

Comme l'empressement de Frantz ne me laissoit pas le temps de songer à ma toilette , j'y suppléai par un domino gris de lin, et je me cachai le visajjesous un masquo de Venise. Soit que je pressentisse, tout en entrant, les plaisirs que je devois goûter dans ce lieu d'en-

chantement ; soit qu'en eltet il y oiit qiielquo chose (Je ravissant qui agisse sur toutes les âmes, l'aspect de la salle du bal me remplit d'un trouble délicieux et d'une émotion inaccoutumée. Pardonne-moi cet élan de sensibilité puérile. Je sais combien de pareils mouvements sont indignes de nous; mais Achille a pu se cacher parmi des femmes , jusqu'à ce qu'on lui rappelât sa valeur, en lui présentant des armes.

Frantz avoit beaucoup fréquenté cette réunion pendant le cours de l'hiver précédent , et il avoit acquis des notions si parfaites sur la tenue, l'allure et le déguisement de tous les habitués, qu'il se chargea de me nommer les masques, et de devenir pour moi un guide aussi instructif que le fut le diable Asmodée pour l'écolier Cléofas. En conséquence , nous nous assîmes dans un des endroits les plus fréquentés du théâtre, et nous commençâmes notre inspection.

— Il seroit assez superflu , me dit-il , de te nommer tous les personnages qui vont se succéder devant nous. Il y en a un grand nombre qui sont attirés au bal par la curiosité , par

l'envie de se faire voir, ou par le besoin de remplir quelques heures d'oisiveté qu'ils ne savent pas mieux employer. Tu as rencontré ces étres-là partout, et ils sont partout également indignes d'attention. En indiquer un seul , c'est les indiquer tous ; et la nature a tellement négligé leur caractère et leur esprit, qu'on peut dire, sans trop d'exagération , que ces automates à la mode sont sortis tout faits des mains de Catel.

» Il serait peut-être aussi inutile de m'étendre sur des hommes que tu as devinés aussitôt que moi, et dont la physionomie caractéristique ne doit point échapper à ta perspicacité. A quoi servirait-il que je désignasse particulièrement ces originaux que tout le monde reconnoît, et dont la livrée est déjà signalée à l'opinion publique? Cet homme à la figure bouffie , aux cheveux noirs et crépus fraîchement taillés en rond , qui porte gauchement une mise à la mode , qui étale avec ostentation une demi-douzaine de diamans à chaque main, et qui croit du bon ton de provoquer toutes kv> femmes par lUi regard scandaleux , ai-je besoin de dire que c'est un fournisseur ?

DE MON ROMAN. ^'l

» Quand je t'ai montré ce grand jeune honnue qui niarclic avec embarras dans la Foule, qui tremble de froisser son habit neuf, et qui heurte les passants en regardant les cariatides , est-il nécessaire d'ajouter que c'est un provincial à son premier voyage ? Cette femme au corsage épais, qui promène gravement les restes d'une beauté jadis chèrement payée, et qui se berce dédaigneusement dans sa parure de cérémonie, ne vois-tu pas que c'est une fille entretenue , réformée par le temps , qui cherche des enchérisseurs ? Tu connois déjà la plus grande partie de ces jeunes gens que nous apercevons d'ici , près d'une table chargée de punch et de liqueurs , et qui font retentir la salle des éclats de leur joie bruyante. Mais si tu les voyois pour la première fois , je ne doute pas qu'à l'abandon maniéré de leur conversation bruvante, et au rire réciproque qui s'élève à chaque trait, tu ne les reconnusses pour quelques-uns de ce^ auteurs à la douzaine qui végètent fièrement dans une orgueilleuse obscurité. Ce sont des auteurs en effet; et ne t'étonne point si les fades bons

mots dont leur entretien pétille causent une gaieté si universelle. Ils ont l'usage d'applaudir à tout ce qu'ils disent, et ils parlent tous à la fois. J'en excepte celui-ci, qui les écoute d'un air modeste , et qui les admire par condescendance. C'est un petit littérateur de département , qui est venu s'essayer dans la capitale, et qui en est à son début. Aussi n'a-t-il encore mis que trente-deux mille trois cent cinquante feuilles de papier en circulation.

» Parmi les hommes qui nous restent à examiner , tu as sans doute remarqué celui-là qui , le chapeau rabattu , les bras croisés et l'air pensif, s'égare tristement de groupe en groupe , sans adresser la parole à qui que ce soit. Il porte un pantalon jaune et un habit bleu de ciel , pour avoir une conformité de plus avec V\ erther , dont il a fait son héros ; mais cette manie lui a procuré des aventures si plaisantes, que j'ai eu souvent envie de les recueillir, et que je ne puis me dispenser de t'en parler quelque temps. Cet enthousiaste , qui est d'ailleurs doué de qualités aimables , et qui a plus d'esprit qu'il n'en faut pour se passer d'originalité, étoit arrivé à l'âge de

viiij^t ans sans éprouver aucun sentiment violent; et bien venu dans tous les cercles qu'il lui plaisoit de fréquenter, il s'étoit borné jusque là à la routine ordinaire de la galanterie. C'est à cette époque que le hasard fit tomber entre ses mains le roman dont je t'ai parlé , et qu'il conçut le projet extravagant d'en faire l'agenda de sa conduite. Dès ce moment il s'occupa exclusivement de toutes les études qui pouvoient le rapprocher de son modèle. Il acheta un Homère de Westein, en attendant qu'il sût le lire; et à force de travail, il parvint en peu de temps à dessiner assez passablement le paysage. A une Charlotte près , l'imitation étoit déjà frappante de vérité ; mais il étoit bien décidé à compléter la ressemblance, et son imagination splénétique se familiarisoit tous les jours de plus en plus avec le fatal dénouement. Enfin il ne s'agissoit plus que de découvrir son héroïne et de fixer la durée de l'attaque. Il compulsa toutes les éditions de Werther pour se déterminer sur ce point essentiel ; mais faute d'y rien trouver de précis , il s'arrêta à un mois pour terme moven, et se précipita, de toutes les puis-

5/4 LE DERAIER CHAPITRE

sances de sa volonté, dans cette périlleuse entreprise. Tu sais, continua Frantz, que j'ai reçu le nom de Guillaume sur les fonts baptismaux ; et c'est en vertu de cet heureux rapprochement, qui me valut sa correspondance, que je suis instruit des divers incidents de son histoire.

» La première femme qui obtint l'honneur bizarre de représenter auprès de lui la Lucrèce de Werther, étoit une nouvelle mariée infiniment sentimentale , qui avoit formé son esprit et son cœur dans les romanciers anglais , et qui venoit de s'unir , par inclination , à un homme charmant. Elle ne sortoit point , ne dansoit point, ne paroissoit point au spectacle sans son époux. Présent, elle l'accabloit de ses caresses ; absent, elle ne tarissoit plus sur ses louanges : en un mot, notre philosophe fut aussi ravi d'une semblable rencontre qu'impatient d'en profiter ; et après huit jours d'assiduité , il risqua la déclaration. Elle fut reçue , comme il s'y attendoit , avec toute la colère qu'un tel outrage peut inspirer à la vertu ; mais bientôt on s'adoucit en considération de sa jeunesse et de son inexpé-

rience. On lui pardonna la hardiesse de sa démarche par égard pour la violence de sa passion , et on alla même jusqu'à lui promettre de l'amitié;, s'il pouvoit s'en contenter. Il capitula sous cette condition, et déguisa ainsi ses poursuites sans les interrompre. Peu à peu les entrevues devinrent plus fréquentes , les relations plus affectueuses, et la confiance plus intime. Au bout de trois semaines , un écueil adroitement ménagé fit échouer l'amie, et elle céda à l'amant, en protestant encore de sa tendresse pour le mari.

» Ce revers ne le déconcerta point. Il savoit que le caractère du sexe a d'étranges inégalités, et qu'on peut s'y tromper à la première fois, quand on cherche une femme fidèle. Il fit la cour à une dévote. Maintenant, disoit-il, je suis certain d'être rebuté , car celle que j'aime est à la fois pieuse et constante, et le ciel est en tiers dans les intérêts de l'hymen. Son espoir le trompoit comme auparavant, et le résultat l'a démontré. Il choisit le temple du Très- Haut pour son champ de bataille; il séduisit la sainte par des grimaces: il l'attaqua de

cantique^ et J'iioinclies ; il lui adressa des romances passionnées sur des airs de plainchant; et cette Charlotte mystique succomba au tentateur en soupirant des oremus.

» INous avons trop de choses à voir, pour que je puisse le suivre avec la même précision dans toutes les escarmouches de sa campagne; il me suffira de t' apprendre que l'amour, obstiné à le désespérer de ce qui fait le bonheur des autres, n'a pas encore cessé de lui prodiguer des faveurs qu'il n'a pas cessé de maudire, et que, jusqu'ici, tousses essais ont obtenu le même dénouement. Trois femmes seulement l'ont fait perdre à beau jeu. La première est une coquette qui s'affiche pour tout le monde , et qui ne se donne à personne : le vingt-huitième jour, un caprice en décida. La seconde est une femme à principes, qui déteste son mari, mais qui tient à sa réputation , parce qu'elle lui vaut le droit d'être hautaine et médisante. Lue occasion favorable et mystérieuse la fit succomber un jour plus tard. Enfin la troisième est une jolie fermière des environs de Paris, qui avoit toujours vécu d'une manière si irréprochable , qu'on s'en

1)1. M()> UOMAN. i}i

preuoit généralement à quelque déiaut caché, ou à des dispositions négatives de tempérament. Ces motifs n'étoient pas de nature à déterminer la mort de notre original ; il me les soumit, et il attendoit ma réponse, quand la vanité lui livra sa conquête, une heure avant que la révolution du mois fut achevée. C'est la trente-sixième de ses tentatives ; et dans le dépit qu'il éprouve de n'avoir point trouvé son phénix au village, il vient le chercher au bal masqué.

» Le hasard nous sert à souhait, reprit Fraiitz : il s'est plu à rassembler ici tout ce que Paris a de plus aimable, et les Grâces se sont donné rendez-vous au bal, où je viens de les voir pénétrer en dominos couleur de rose. Je ne pourrai pas te montrer parmi elles cette beauté célèbre que tous les hommes adorent, que toutes les femmes estiment, et qui seroit encore la première par ses vertus, ([uand elle ne le seroit point par ses charmes. Elle est absente, et un autre pays lui prodigue les hommages auxquels elle essayoit de se dérober. Ainsi la déesse des Amours habite tour à tour Gnide, Amathonte et Paphos; mais ses

appas la trahissent, et partout elle a des autels.

» Tu ne serois pas en peine de deviner quelles sont les femmes charmantes sur lesquelles je viens d'appeler ton attention. Elles doivent à l'éclat de leurs attraits , de leur fortune et de leur esprit , une célébrité trop universelle, pour que leurs noms ne te soient pas parvenus. Que dis-je? La calomnie te les auroit appris, au défaut de la renommée ; et nouvellement encore un lâche diffamateur les a traînées dans la fange de son libelle. Mais abandonnons au mépris cet Erostrate littéraire, qui croit acquérir des droits à la gloire, à force de brûler des temples, et d'outrager des divinités.

» Celle-ci réunit toutes les qualités qui peuvent séduire les veux , flatter l'esprit, et fixer le cœur; sage sans pruderie, bienfaisante sans ostentation, belle sans le savoir, aimable sans effort, jamais on n'allia plus de perfections à plus de modestie. Protectrice éclairée des arts qu'elle cultive, sa vue inspire le talent, ses libéralités le favorisent, et elle est a la fois

Muse et le Mécène de nos poètes. Les gens

DE .MO> KO.VIAi>l. 59

sévères lui reprochent ses fêtes et ses prodi{jalités; mais ses défauts même sont d'une belle âme, et elle n'a pas de tort, quelque léger qu'il soit, qu'elle ne rachète par une vertu.

» On ne peut pas s'y méprendre sur celle qui la suit. Son nom est dans toutes les bouches, parce que tout le monde l'a reconnue à la vivacité de sa démarche et à la grâce de son maintien. Elle est gaie jusqu'à la folie, mais son enjouement ne nuit point à sa sensibilité, et ses charmes s'embellissent de son étourderie. Tantôt douce et réservée, tantôt fougueuse et pétulante, elle a tous les travers d'un jeune honmie à la mode, et tous les agréments d'une fenmie aimable ; le matin elle dompte un coursier ou fait voler un phaéton ; le soir, elle attire tous les regards par sa danse enchanteresse. Ses goûts variés ne conviennent pas à tous les caractères; mais tous ceux quila voient ne peuvent se dispenser de l'aimer.

» Immédiatement après elle , tu vois deux phénomènes du sexe. C'est une jolie femme qui n'a point de coquetterie , et une femme auteur qui n'a point de prétention. La personne qui l'accojnpagnc est une Suédoise

LE DERMER CHAPITRE

charmante qui joint le jugement à l'imagination, et la finesse au sentiment. Je ne connois pas de femme qui possède plus éminemment le double talent de plaire et de toucher, et de gagner successivement, ou le cœur par l'esprit, ou l'esprit par le cœur.

» Mais passons à une autre partie de la salle, continua Frantz, et nous ne manquerons pas d'y trouver matière à de nouvelles observations.»

— Non pas, s'il te plaît, luirépondis-je, et toute l'estime que je fais de tes doctes entretiens ne me détermineroit point à sortir d'ici. J'y suis retenu par un lien trop puissant 5 et pour t'épargner une question, je vais t'instruire d'un seul mot : ce lien, c'est l'amour...

— Quoi, tu aurois reconnu — — - Je n'ai reconnu personne.

— Tu aurois vu

— Qui que ce soit.

— Et tu te passionnes —

— Pour un masque.

— Plaisanterie!

— Comme tu voudras; mais jamais je n'ai rien senti de pareil à ce que m'inspire cette

l)K .MON ROMAN. O'

femme eiidomino noir, qui est assise à quatre pas de nous —

— Bon, une vieille ! . . .

— Cela se peut faire.

— Une laide....

— Que sait-on ?

— Ou une sotte...

— Je n'en réponds pas.

— Et tu l'aimes !

— A la fureur.

— A ton aise.

— Bonne nuit.

Je me rapprochai de ma belle, et j'entamai la conversation par un madrigal. Sa réponse acheva de m'enflammer ; sa voix douce et timide produisoit sur mon cœur l'effet d'une voix déjà connue, et j'aimois sa présence, comme celle d'une amante adorée dont on fut séparé long-temps.

Cette idée m'enhardit. J'animai le dialogue, et je m'aperçus bientôt que la jeune personne avoit l'imagination romanesque et le cœur inflammable; cette nuance de caractère est commune à la plupart des femmes, et cela m'étonne peu. Douées d'une sensibilité ar^

dente , qui cherche partout des ahmens • hvrëes à l'oisiveté par leur faiblesse;, et aux séductions de la flatterie par leur vanité ; avides d'un bonheur qu'elles n'ont jamais pu calculer que sur de fausses appréciations, parce que leur éducation les a trompées sur le monde et sur elles-mêmes, elles apportent presque toujours dans la société des jugements exagérés qu'elles ne rectifient qu'au prix d'une coûteuse expérience.

Dans des circonstances pareilles , et elles se présentent souvent, la séduction est si facile, qu'elle n'a pas besoin d'être réduite en principes, et le triomphe si immanquable qu'il appartient au premier venu. Ces sortes d'âmes sont expansives et confiantes 5 dans un moment d'entretien , elles se sont dévoilées à l'œil le moins pénétrant; et au besoin, quelques mouvements bien préparés les contraignent à avouer le reste de leur secret. Alors il est aisé de calculer tons les moyens, de prévoir tous les obstacles , et d'arriver à son but sans contrat! iction; vous savez déjà quel est le coté foible de ce cœur naïf; c'est par là qu'il faut l'attaquer; caressez les erreurs, car vous pou-

ut; M()> UO.MA>.

vez en tirer parti ; louez ce qui est vicieux , car les femmes aiment mieux leurs défauts que leurs qualités; calquez toutes vos pensées, toutes vos paroles, toutes vos manières sur celles de l'objet aimé, et ayez soin de vous récrier à chaque instant sur cette conformité svmpathique. Avez-vous produit quelque émotion : cherchez à la faire croître ; passez de la tristesse à la joie, de l'abandon à l'emportement ; jouez le trouble de la passion ; saisissez une main qu'on n'ose vous refuser ; essayez un aveu qu'on brûle d'entendre ; mais que votre langage soit inégal, peu réfléchi, entrecoupé ; que toutes vos intonations soient prises dans la gorge , et que votre poitrine , gonflée à force de poumons, paroisse pleine de soupirs. Si vous n'avez pas l'art de pleurer à volonté , feignez du moins d'essuyer des larmes prêtes à s'échapper, et de contraindre votre douleur. Si on vous console, devenez téméraire; il est certain que vous êtes aimé, et qu'on ne vous opposera plus qu'une résistance d'usage. Mais que vos efforts soient vifs, sans cesser d'être délicats; vous pouvez perdre tout le fruit de l'entreprise, en vous laissant

()Â ^.E DEUMER CHAPITRE

reconnoitre avant qu'elle soit achevée. Rappelez-vous qu'on abandonne à la séduction ce que l'on dispute à la force, et qu'une politique insinuante se fait ouvrir plus de villes que l'audace d'un conquérant. Ainsi défiezvous d'une ambition trop impatiente, et assurez votre succès sans le brusquer. Quand vous commandez l'ivresse, feignez d'y céder vous-même, et d'obéir malgré vous à l'impulsion que vous avez donnée. Il faut que les premières faveurs soient dérobées, et non pas ravies : mais dès l'instant où l'émotion est parvenue jusqu'au désordre, ne tardez plus; une minute mal employée vous perdroit, et vous n'auriez touché au port que pour le voir fuir sans retour. Interrogez toutes les femmes; il n'y en a pas une qui n'ait un moment marqué pour succomber , et votre tactique se réduit à l'amener et à le saisir. J'en conclurois volontiers que la classe des femmes sages se compose de celles qui ont assez de sang-froid pour <léguiser l'heure du berger, et la classe des amants malheureux, de ceux qui n'ont pas assez de pénétration pour la deviner.

Quoi qu'il en soit, je mis en pratique ce

Page 1