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— El se sont-ils battus? Le brave ITastings!
— Non. Est-ce parce que le duc d'York les en empêcha, ou bien parce que madame Catherine ne put supporter l'idée d'une pareille rencontre entre son frère et son i^alant, je l'ignore ; — mais le duc Richard envoya Hastings en Irlande, et, un mois plus tard, madame Catherine épousa le fils et héritier du seigneur de Bonville. — C'est là du moins ce que dit la chronique, et ce que chantent les marchands de chansons. — Il en est qui ajoutent que le seigneur de Hastings n'a pas cessé d'aimer madame Catherine, quoique, certes, il ne se fasse pas faute de consolations.
— Qu'il n'a pas cessé de l'aimer ; non. . . non. . . je ne le crois pas, répondit à voix basse la jeune fille, en fronçant légèrement sa lèvre humide.
En ce moment la porte s'ouvrit, et le seigneur de Hastings entra dans l'appartement, avec la familiarité d'une personne qui n'en est pas à sa première visite.
— Et bien, où en est le grand secret, maître Warner r — Ma douce demoiselle, vous me semblez plus charmante encore dans cette chambre sombre , que dîins les réunions où vous éclipsez tout le monde. Ah! maître Alwyn, je vous dois mille remerciements pour m'avoir fait connaître le rare talent de cette gracieuse enlumineuse. Approchez-moi ce tabouret, mon bon Alwyn.
Tout en obéissant, rorlôvrc porta ses regards sur le sein palpitant , sur les joues rougissantes de Sybill, et une yive douleur mordit son cœur. Ce n'était pas seulement de la jalousie : c'était encore de l'anxiété, de la piiic, do la terreur. Le puissant Hastiogs, l'ambitieux seigneur, l'habile séducteur!... Hélas! quel sort attendait Sybill, si la vue d'un tel homme faisait rougir ses joues et palpiter son cœur !
— Quoi ! maître Warner, toujours pas un mot sur vos progrès ?
Le philosophe poussa un gémissement d'impatience.
— Ah ! je comprends : — un faiseur d'or ne doit pas parler de ses découvertes devant un orfèvre. — Alwyn, vous pouvez vous retirer; tous les arts ont leurs mystères.
Alwyn gagna la porte, après un salut de mauvaise humeur.
— De fait, dit-il? je suis déjà trop en retard, mon bon seigneur. — La dame de Bonville va me gronder ; car elle n'a pas le caractère patient.
— Retiens ta langue, artisan, et sors, — s'écria Hastings avec une pétulence et une hauteur inaccoutumées,
— J'ai frappé juste, murmura Alwyn en se retirant, fou que j'étais de... mais non, je n'y ai jamais pensé, ce n'était qu'un rêve... Est-ce
bien étonnant que nous autres artisans, nous détestions ces seigneurs de soie ; ils récoltent, et c'est nous qui semons; — ils s'amusent et nous travaillons ; lisse glissent avec de douces paroles dans les cœurs que nous,,, ô Marmaduke, tu as bien raison, un homme d'énergie ne s'en va pas pleurer sous les saules. Mais elle, pauvre enfant! elle avait Fair si rayonnant, si heureux... nous ne sommes qu'au commencement de mai, aura-t-elle encore le même air à la chute des feuilles?
L'inirigiie des WoodviUc prospère; xMonlagu confère avec Haslings, visite l'arclievôque d'York, et rencontre, chemin faisant, un étrange personnage.
On ne parlait plus à la cour que de l'arrivée d'Antoine de Bourgogne, comte de la Roche et frère naturel du comte de Charolois. Hors du cercle des confidents de la duchesse de Bedford, peu de personnes, il est vrai, supposaient à son voyage d'autre motif que sa rencontre avec Anthony Woodville qui, deux ans auparavant, lors du couronnement de la reine, lui avait adressé par lettre un cartel.
Anthony Woodville a lui-même expliqué Torigine de ce défi, dans une lettre écrite par lui au bâtard. Cette pièce curieuse existe encore et on peut en voir un extrait dans les délicieuses biographies de miss Strickland (').
(') Queens of England, vol. iii, p. 580.
Il paraîtrait que le mercredi-saint de 1465, tandis que le sire Anthony félicitait, à genoux, sa sœur, toutes les dames de la cour se groupèrent autour de lui et lui attachèrent au genou gauche un bandeau d'or orné de deux S en pierreries (S l'initiale de souvenance), et auquel était suspendu un forget-me-not (myosotis ; en anglais, ne m'oubliez pas). Là dessus, une des dames lui dit qu'il était de son devoir de faire quelque prouesse à la hauteur de la circonstance, et en môme temps, elle plaça dans sa toque une lettre de velin, attachée avec un fil d'or, où était consigné ce qu'on attendait de lui... Ayant obtenu du roi la permission de mener à bout l'aventure de la fleur du souvenir, le preux Anthony fit tenir la lettre et le myosotis au bâtard de Bourgogne, en le priant de toucher la fleur de sa main de chevalier en signe d'acceptation. Le comte de la Roche s'était conformé à cette requête, mais son frère n'ayant pas jugé bon de lui permettre de partir avec les chevaliers qu'il avait envoyés en Angleterre, le combat n'avait pas encore pu avoir lieu à l'époque où nous sommes arrivés.
Rivers et la duchesse de Bedford virent dans ce défit un excellent prétexte pour attirer auprès d'Edouard l'habile frère de l'ennemi de Warwick, du rival du roi de France; et Anthony Woodville, dontl'ame noble ne se fut ja-
— GO - mais prêtée à servir leurs menées d'une manière moins chevaleresque, consentit volontiers à raviver un cartel en Thonneur des dames de l'Angleterre..
Le seul d'entre les courtisans qui parût mécontent de la visite de l'illustre étranger, était le seigneur de Montagu. 11 avait trop d'expérience et de pénétration pour se laisser duper par ce pastiche de chevalerie si peu en harmonie avec l'eiitourage d'intrigues et d'ambitions que présidait le sensuel époux d'Eiisabeth Woodville. De plus, le roi avait tenu avec la faction des anti-Nevile, plusieurs conseils dont il avait été exclu. Edouard qui, jusque-là, avait toujours recherché sa société, lui témoignait depuis peu de la froideur, de l'éloignement ; et la duchesse de Bedford trahissait dans son air et ses maoières une joie maligne qui ne présageait rien de bon pour la grande famille que les Woodville travaillaient si ouvertement à supplanter. — Un jour que Marmaduke fainéantait dans la cour de la Tour, riant et plaisantant avec ses amis, le seigneur de Montagu, au sortir du cabinet du roi, passa à côté de lui d'un pas rapide et le front soucieux. — L'orgueilleux frère du comte de Warwick avait assez tenu compte des recommandations de ce dernier, pour faire au jeune écuyer des excuses assez courtoises
en apparence, siirlclangçige qu'il s'était permis au Pré-aux-Jeux, et pour llionorer môme d'un signe de tête solennel ou d'un « bonjovr, jeune parent, » quand il le rencontrait auprès du roi ; — mais, cette fois, il l'appela à lui avec un sourire familier dont il ne s'était jamais encore mis en frais, et, le tirant à l'écart, il s'appuya amicalement sur son épaule pour lui dire :
— Mon cher parent Guy.
— Marmaduke , s'il vous plaît , monseigneur.
— Mon cher parent Marmaduke , mon frère TOUS tient en grande estime , par amour pour la mémoire de votre père. — A vrai dire , les Nevlle sont bien moins nombreux à la cour qu'ils ne l'étaient par le passé. Des affaires , de graves occupations m'ont trop empêché de voir ceux qui me sont le plus chers. Voulez-vous m'accompagner à More-Park? Je désirerais vous présenter à mon frère l'archevêque.
— Si le Roi a la bonté d'y consentir...
— Le Roi, messire !.. quand Je... j'oubliais... Oh ! quant à cela le Roi ne bougera pas de la iournée. il est en conférence avec une légion de tailleurs et d'armuriers à propos des fêtes qui se préparent. — Je me fais fort d'obtenir votre permis de sortie ; et voici monseigneur de Hastings qui vous le délivrera dans les règles.
— Monseigneur , dit Montagu en s'ypproclianl du cliambellan qui sorlail alors de chez Warner , vous plaira-t-il de permettre à mon cousin de s'absenter pour un jour? J'ai à converser avec lui sur des affaires de famille.
— Certes , c'est une faveur bien insignifiante pour un jeune homme si plein de mérite. — Je vais en avertir son remplaçant.
— Un mot, Hastings, dit Montagu attirant à lecart le chambellan, que pensez-vous de la visite du bâtard de Bourgogne ?
— Elle a donné la queue d'un paon à ce perroquet d'Anthony Woodville.
— Plût au ciel que ce fût là tout. — Mais tandis que Warwick s'occupe d'une alUance avec Louis de France , cet échange de courtoisies avec reooemi juré de Louis de France, me semble bien intempestif.
— Oh !.. ne le prenez pas si sévèrement , — un pur passe-temps.
— Hastings , ce n'est pas là votre pensée ;.. mais mon frère n'est pas de vos amis.
— J'ai peu de motifs pour l'aimer, répondit Hastings les lèvres frémissantes. A lui et à votre père , je dois une malédiction aussi lourde qu'il s'en soit jamais appesantie sur le cœur d'aucun homme. J'en suis venu à être au-dessus des insultes de Warwick lui-même ; quoique jeune,
je marche la tête haute au milieu des guerriers et des pairs de l'Angleterre ; et mon écusson vaut celui des plus nobles. J'ai goûté, à pleine coupe , de tous les plaisirs ; je dispose à mon gré des pompes et des splendeurs du monde ; et pourtant , je vous le dis , tous les triomphes de toute ma vie ne sont pas suffisants pour compenser l'agonie du moment où j'ai vu la terre se changer en un désert, où la seule femme que j'aie aimée a été sacrifiée à l'orgueil de son frère.
De grosses gouttes de sueur ruisselaient sur le front du favori de la fortune , et sa voix trahissait tant de souffrance , que Montagu , l'homme du monde? en fut lui-même ému.
— Bah ! Hastings , dit-il amicalement , ce ne sont là que de vains souvenirs de jeune homme. Ne sommes-nous pas tous prédestinés à débuter par un amour malheureux? Moimême , je n'ai pas épousé la femme que je trouvais la plus belle, et qui m'était la plus chère. D'ailleurs, souvenez-vous-en, vous n'étiez alors qu'un simple écuyer.
— Mais d'un sang aussi pur et aussi noble qu'il en ait jamais coulé dans des veines de Normands
— Cela se peut ; — mais les anciennes familles , une fois appauvries , tombent bientôt
— (M — en discrédit. Et vous devez avouer que vous n'étiez pas alors un parti convenable pour Calherine. Maintenant , c'est différent ; — un Nevile serait fier d'avoir Hastings pour frère.
— Je le sais, dit orgueilleusement le chambellan, je le sais monseigneur, et pourquoi cela ? parce que je possède de Tor, des domaines, l'amour du roi ; — parce que comme le centurion, quand je dis : fais cela, on le fait. Et pourtant , seigneur de Mootagu, à l'heure qu'il est... je suis moins digne d'obtenir lamour de la beaulé, de presser la main d'un noble ami que je ne Tétais alors... oui, alors que, simple écuyer, le cœur plein de loyauté et de franchise, les lèvres vierges de tout mensonge , l'ame blanche de toute vile intrigue, de tout plaisir impur, je sentais que Catherine Nevile n'aurait jamais à rougir de recomiaîlre pour son serviteur et époux, William de llastiogs. — Mais passons là-dessus, vo-iS dites que je n'ai pas d'( initié pour Warwick, mais j'aime le roi qu'il a servi? ma patrie qu'il a pacifiée; et, en conséquence, tant que Warv/ick n'abandonnera pas Edouard? tant qu il ne déchaînera pas sur ma patrie la guerre et la discorde, moi, je ne tremperai jamais dans les complots de ceux qui cherchent à le renverser. Si les devoirs de ma charge me forcent k
présider aux cérémonies de cette contrefaçon de tournoi, et à honorer en apparence le comte de La Roche, au moins me tiendrai-je pur et éloigné de toute machination qui tenterait de faire servir une vaine parade à une dangereuse pohtique. — En foi de quoi, Montagu, voici ma main.
— Cela suffit, répondit le frère de Warv^ick, en serrant la main qui lui était tendue ; mais il y a quelques jours, j'ai entendu le conteur du roi lui parler de certain tyran qui enseigna, sans mot dire, la manière de gouverner un pays, en abattant avec son bâton les têtes des pavots les plus hauts ; et alors la duchesse de Bedford se tourna vers moi pour me demander ce qu'en pensait un Nevile. Ma foi, Madame, lui répondis-je, les pavots-Nevile ont des chênes pour tiges. Croyezmoi, Hasli^gs, les Woodville peuvent blesser, insulter et discréditer monseigneur de Warwick; mais malheur à, tous ces traqueurs pygmées s'ils poussent à boi le lion.
Sur cette menace solennelle, Montagu quitta lïastings, et s'éloigna en s'appuyant sur Marmaduke. A la porte du palais l'attendaient son palefroi et une escorte de vingt écuyers et de trente valets.
— Choisissez entre tous ces chevaux, maître Marmaduke, dit-il, car nous ferons la course en n. 5
tète à iHo. Il n'y a pas de Nevile parmi ces pfentilshommes.
Marmaduke obéit, le comte congédia son escorte, et en moins de dix minutes nos deux cavaliers avaient déjà laissé derrière eux les dernières maisons de la ville.
Ils chevauchèrent ainsi au trot pendant plusieurs milles, sans que le comte ouvrît la bouche; enfin cependant , ralentissant son allure , il dit brusquement : Que pensez-vous du roi, jeune homme? Parlez, il n y a pas de délateurs ici.
— C'est un maître fort gracieux, et un gentilhomme des plus séduisants.
— C'est vrai, dit Montagu, avec une émotion qui surprit son compagnon, et nul ne peut l'approcher sans l'aimer. — Pourtant Marmaduke ( est-ce bien là votre nom?), pourtant, soit faiblesse, soit fausseté, on ne saurait compter sur sa faveur d'un jour à l'autre. Nous autres. Nevile, nous devons resserrer nos rangs. Qu'un échalas se perde , et tout le fagot se détache. Qu'en dites- vous? Et l'œil perçant du Comte se fixa sur le jeune écuyer.
— Je dis. Monseigneur, que le comte de Warwick a été pour moi, un patron, un seigneur et un père, quand j'étais arrivé dans notre ville, orphelin et sans asile. Je dis que, bien que j'ambitionne les honneurs , que j'aime le plaisir, et
que le roi Edouard me soit assez cher, pour que je répugne à lever le doigt ou à lancer un mot contre lui, cependant si le chef de ma maison, Simon protecteur tombait jamais dans la disgrâce, dans le malheur, je partagerais son exil , et je mendierais au besoin son pain.
— Jeune homme, à dater de ce moment, tu as une place dans mon cœur ; tends-moi ta main... Dans la disgrâce, dans le malheur! non, non. Quand éclate l'orage, les petits oiseaux cherchent un refuge, mais l'aigle reste solitaire au milieu du ciel. Là-dessus il redevint silencieux et donna de l'éperon à son coursier.
Vers le déclin du jour ils approchèrent du palais de l'archevêque d'York. Quoiqu'on sa qualité de domaine ecclésiastique, la campagne des environs fût mieux cultivée que tout le pays qu'ils avaient traversé jusque là, cependant le panorama qui se déroulait devant eux se composait sortout d'immenses pâturages ; de tous côtés paissaient de nombreux troupeaux et les senteurs du foin nouvellement fauché embaumaient l'atmosphère. Sur le dernier plan s'étendaient de forêls druidiques ; et les sentiers conduisant à des cabanes disséminées, la plupart en bois ou en argile , disparaissaient presque sous les herbes, les broussailles et les fleurs sauvages qui les encombraient
Sans doute un économiste, un docteur en agriculture eût pu préférer des champs symétriques et peignés , tout encombrés de villages et de clôtures; mais pour l'amant de la nature, ce sol vierge et tout luxuriant de la riche végétation qui a valu à notre pays son nom de Verte Angleterre , ces forêts et ces allées ombreuses entrelaçant leurs retraites , cette solitude et ce silence au milieu desquels on entendait vivre et chanter la nature dans son indépendance, tout ce tableau, dis-je, avait un charme que nous ne retrouvons plus que dans le Nouveau-Monde ou dans les descriptions de nos vieux écrivains.
Tout préoccupé qu'il était, Montagu luimême dérida son front en promenant ses regards autour de lui.
— Vraiment, mon jeune cousin, dit-il, qui de nous, au milieu d'une telle nature , ne croirait entendre raisonner à ses oreilles toutes les ballades de nourrice qui émerveillaient notre enfance avec leur audacieux Robin, leur jeune Marianne, leurs forêts sombres et leurs plaintifs coucous. — Quel malheur que ce beau pays soit si souvent teint du sang de ses enfants ! Ici, dans cette solitude, comme Tame recule devant l'idée des dissensions et des guerres, des guerres civiles. . . des guerres entre frères et frères, entre père et fils. A la ville et à la cour, nous oublions
trop les autres en songeant trop à nous.
A peine Montagu achevait -il ces paroles, qu'un cavalier déboucha soudain d'un sentier à demi caché par des arbres et des buissons. Son costume était celui d'un riche iVanc-lenancier. Un surtout vert, de drap grossier, recouvrait un pourpoint collant de la même couleur, laissant admirer une poitrine aussi développée et d'aussi bon augure que celle de Warwick lui-même. Sur la joue gauche de l'étranger retombaient les deux pans d'un béret assez semblable à un turban, et la partie supérieure de son visage était cachée par une demi-visière? fréquemment portée avec de telles coiffures pour défendre les yeux du soleil. L'inconnu montait un fort cheval et derrière lui chevauchait, sur une monture également robuste, un second personnage de plus petite taille, mais de carrure presqu'aussi herculéenne, vêtu d'un juste-au-corps de cuir curieusement attaché avec des courroies, et la tête à demi enterrée sous un casque fort proéminent.
Le premier de ces étrangers arrivant à Timproviste sur les courtisans, rêna son cheval et dit d'une voix claire et sonore : — Bonsoir, mes maîtres. — Il est rare que ces chemins voient des cavaliers vêtus de soie.
— Ami, répondit Montagu, puisse la paix
dont nous jouissons sous la rose Blanche augmenter, par tout le pays, le nombre des voyageurs de toute condition, grands ou petits.
— La paix, messire, reprit rudement le cavalier; la paix n'est pas un bienfait pour le pauvre , à moins qu'elle ne donne quelque chose de plus que la vie : les moyens de vivre dans l'aisance et la sécurité. La paix n'a rien fait pour le pauvre peuple en Angleterre. Voyez cette tour grise, là-bas, c'est un gentilhomme, un chevalier qui la possède; eh bien ! pas plus loin qu'hier, lui et ses gens se sont introduits de force dans la maison d'un métayer dont ils ont enlevé la femme et les filles pour les enfermer dans cette tour ; et on refuse de les rendre jusqu'à ce que le mélayer ait payé pour leur rançon la moitié des produits de Tannée de sa ferme.
— Une action infâme, illégale, dit Montagu.
— Illégale ; mais la loi ne s'en mêlera pas... Pourquoi s'en mêlerait-elle?... Elle commettrait une injustice en punissant le chevalier quand elle épargne le frère du roi.
— Et comment cela ?
— Je dis le frère du roi ; il y a un mois, à peine, vingt personnes, et àleur tête George, duc de Clarence, forcèrent le domicile d'une dame et firent main basse sur ses joyaux et son argent.
Dieu sait sous quel prétexte... sous celui qu'elle avait voulu nuire au jeune duc de Gloucester ('). Les communes ne sont-elles pas écrasées d'impôts au profit des parents de la reine; les officiers et pourvoyeurs du roi ne sont-ils pas des pillards et des voleurs patentés; — l'antique noblesse n'est-elle pas supplantée par des parvenus improvisés? — Et avec tout cela, la paix est-elle préférable à la guerre ?
— Ne sais-tu pas que ces paroles sont un arrêt de mort pour qui les prononce.
— Oui, h la ville; mais au milieu de la solitude des champs, la pensée est libre. Ne froncez pas le sourcil, monseigneur, oh ! je vous connais, et il se peut qu'un jour le baron mette en pratique les paroles du franc-tenancier... Quoi, pensez-vous que je ne voie pas les signes de l'orage... Warwick et Montagu sont-ils plus en sûreté auprès d'Edouard qu'ils ne l'étaient auprès d'Henry ? Faites attention à vous ; Charolois l'emportera sur le roi Louis et avant la Gn de Tannée, la jeune Marguerite d'Angleterre sera
(•) A propos de ce fait et de mainte autre preuve du mépris des lois, sous Edouard IV, et de fait, pendant tout le xv^ siècle, voir les Extraits des Archives parlementaires, cités par Sharon Turner Hist, d'AngLvoL m, p. 599.
l'épouse du plus mortel ennemi de votre valeureux frère.
— Et qui es-tu, manant! cria Montagu hors de lui en saisissant la bride du téméraire prophète ?
— Un homme qui a juré la chute de la maison d'York, et pour qui viendra peut-être le jour de combattre contre elle côte à côte avec Warwick; car Warwick, quelles que soient ses fautes, a le cœur d'un Anglais, et aime les communes.
Montagu poussa une exclamation d'étonnement, et lâcha les rênes du franc-tenancier. Ce dernier le salua de la main, et, lançant son cheval à travers les prairies, disparut bientôt avec son suivant.
— Un enragé conspirateur, murmura le comte en le suivant du regard ; peut-être quelque seigneur lancastrien exilé. C'est étrange comme ils pénètrent nos secrets. Avez-vous entendu le langage de cet homme, Marmaduke?
— Quelques mots seulement ; et ils m'ont tellement scandalisé, que j'ai porté la main à mon poignard. Mais comme je ne vous ai vu faire aucun signe, j'ai pensé que des paroles vides ne pouvaient porter grand préjudice au Roi.
, — C'est vrai. Et le malheur a toujours la langue fiéleuse.
— S'il vous plaît, Monseigneur, j'ai déjà vu
cet homme, et il semble avoir un ^rand empire sur la populace. — Sur ce, Marmaduke raconta comment Robin de Redesdale avait dissipé les assaillants ameutés autour de la demeure de Warner.
— Etes-vous certain que ce soit le même homme? Sa figure était masquée.
— Monseigneur, nous autres gens du Nord, nous reconnaissons les gens, comme vous le savez, à leur personne, et non à leur figure : ce qui est assez raisonnable, vu que ce sont les muscles et non les lèvres ou le nez, qui font d'un homme un ami utile ou un dangereux ennemi.
Montagu sourit de cette naïveté soldatesque.
— Et avez-vous remarqué quel nom lui donnait la populace?
— Robin, Monseigneur. . . Chacun criait Robin, Robin , comme s'il se fût agi d'un Montagu ou d'un Warwick.
— Robin... Ah ! je devine... Un forcené Lancastrien, un redoutable adversaire. Il a plus d'influence sur la classe pauvre que n'en possédait Cade le Rebelle, et Marguerite, dit-on, lui accorde autant de confiance qu'à un Exeter ou à un Sommerset. Je m'étonne qu'il se montre si près des portes de Londres ; — cela mérite qu'on y fasse attention. Mais, en avant, cousin, nous avons assez laissé souffler nos chevaux.
En arrivant au manoir de More, Marmaduke fut fort ébloui de sa majestueuse architecture^ embellie par le prélat d'une façade à doubles arceaux, peinte et blasonnée dans le style de certains vieux monuments italiens. La suite splendide de l'archevêque, quoique moins martiale que celle de Warwick, était cependant encore plus imposante pour le commun des hommes. Tous les emplois dont l'orgueil avait pu encombrer la cour des rois, se retrouvaient dans la maison de ce somptueux prélat : grand écuyer, veneur, chambellen, trésorier, poursuivant, héraut, sénéchal, capitaine des gardes, rien n'y manquait; et tous ces postes étaient recherchés et occupés par des gentilshommes de la plus haute naissance. Le château de l'archevêque était à la fois une cour pour l'âge mûr, une école pour la jeunesse, un asile pour la vieillesse, et, comme autour des Médicis, les lettres et les arts venaient s'y abriter.
Montagu et Marmaduke eurent à traverser mainte salle et maint corridor bordés de pages etd'écuyers, avant d'arriver à un bizarre jardin, planté par un Italien de Mantoue , et justement vanté comme une des merveilles de l'époque. On y voyait une infinité d'allées, de terrasses, de iontaines, d'arbres taillés et de moelleuses pelouses ; mais les fleurs y étaient peu nombreu-
ses et fort communes. Cà et là se dressaient quelques statues, lourdes et fort inférieures aux productions de l'antique arcliiteclure ecclésiastique; et la profusion de peintures et de dorures barbares, dont elles étaient surchargées, les rendaient encore plus grotesques. — Mais les fontaines étraent extrêmement curieuses par leur variété et leur capricieux travail : les unes s'élançaient en pyramides , les autres se tordaient en serpents à la poursuite l'un de l'autre ; celles-ci déployaient de grandes nappes d'argent, celles-là s'épanouissaient en forme d'arbres, au milieu desquels des oiseaux, perchés sur des rameaux de piomb, lançaient des filets d'eau de leurs becs. — Marmaduke, ahuri, se hâta de marmoter un Pater; car, en dépit de la mîlre de l'archevêque, son esprit avait peine à ne pas soupçonner quelque diablerie.
Loin de tous ses gens, au fond d'un berceau de chèvrefeuille et de rosiers blancs, en face d'une table chargée de fruits, de confitures et de vins épicés (car le prélat était un célèbre gastronome, quoiqu'encore à la fleur de l'âge), George Nevile lisait nonchalemment un manuscrit latin.
— Et bien, mon cher frère et seigneur, dit Monta gu en appuyant son bras sur l'épaule de l'archevêque, permettez-moi d abord de vous
présenter un brave jeune homme, Marmaduke Nevile. digne à tous égards de son nom et de votre affection.
— Il est le bien venu dans notre pauvre demeure, dit le prélat en se levant et en lançant à travers le treillage un regard complaisant sur son splendide palais. — Puer ingenui vultus, — Vous avez sans doute étudié les belles-lettres jeune homme ?
— Hélas! monseigneur, mon éducation a été assez négligée en province, dit Marmaduke fort déconcerté, et ce n'est que depuis peu que je regarde les langues comme une étude convenable pour ceux qui ne se destinent pas à TÉglise.
— Fi, messire, fi, — revenez sur cette erreur je vous en prie ; le latin apprend au courtisan à parvenir, au soldat à manœuvrer, au cultivateur à semer; et si nous autres, gens d'Eglise, nous sommes plus rusés (à ce que disent les profanes), que vous autres laïques, c'est le latin qu*il faut accuser des péchés de notre érudition.
Là-dessus^ l'archevêque prit amicalement le bras de son frère : par Dieu, Montagu, vous avez l'air harassé; sans doute, vous avez besoin de manger, et je vais hâter le souper. Moi-même, malgré mon petit appétit, il me semble que la fraîcheur du soir me stimule l'estomac.
— Eloignez mon compagnon, George, j*ai à vous parler, murmura Montagu.
— Vous ne savez pas le latin, dit l'archevêque avec un air de compassion 5 — il n'est jamais trop tard pour apprendre, — tenez, voici un tableau des verbes que j'ai composé moi-môme pour la jeunesse. Etudiez votre amo et votre moneo, pendant que je vais causer de choses d'église avec Montagu. Je compte qu'avant souper, vous vous serez mis les premiers temps dans la tête.
— Mais...
— Oh ! pas de mais,— vous êtes trop coriace, j'en ai peur, pour qu'on emploie contre vous la flagellation... excellente leçon pour la tendre jeunesse.
Et le prélat, forçant Marmaduke à accepter sa grammaire, s'entbnça avec son frère dans une allée solitaire.
Leur conférence fut longue et animée, et, plus d'une fois, ils en vinrent presque à se quereller.
L'archevêque n'avait ni l'énergie de Montagu, ni l'impétuosité de Warwick, mais en revanche, il possédait une bien plus grande dose de ce que nous nommons intelligence; en d'autres termes, s'il n'était pas homme d'action comme eux, il était doué d'un jugement et d'une perspicacité qui en faisaient un fort bon conseiller.
Celte supériorité, il la devait en grande partie à son indolent épicurisme de prélat et à son existence à Tabri du tourbillon des passions; mais son esprit naturel avait aussi été développé par Tétude. George Nevile avait été initié par un ecclésiastique italien, à toute la diplomatie subtile delEglise, et son ambition, méprisant les biens séculiers, s'était concentrée dans ce pouvoir, dominateur des pouvoirs de la terre vers lequel tendaient si fortement les disciplesrois de Rome. — Bien qu'encore à Tâge des vives affections, George Nevile n'aimait personne au monde ('), pas môme ses frères, pas môme le roi Edouard, qui, avec tous ses vices, possédait si éminemment le secret de charmer les hommes ; entièrement absorbé et noyé dans la grande communauté religieuse qui s'isolait des laïques pour les régenter, il avait comme renié ses semblables, et son instruction ne servait qu'à hù inspirer un froid mépris pour toutes les vanités ambitionnées et respectées par ce qu'il nommait les préjugés du vulgaire. Il avait un souverain dédain pour l honneur fantasque du chevalier, pour Ihoonôteté habile du bourgeois. ïl ne reconoaissaii rien qui ressemblât à des
{') ïl fut sacré évêque d'Exeter à l'âge de 20 ans; à 26 ans, il fut nommé archevêque d'York, et il avait moins de 50 ans, à l'époque où le représente notre récit.
principes et sa conscience elle-même était étouffée parla conviction que le pasteur était exempt de toute responsabilité envers le troupeau qui n'était que de la laine pour ses vêtements et de la viande pour sa table.
Toutefois, en dépit d'une nuance de pédantisme, ses manières avaient un vernis d'élégance et d'affabilité qui faisait honneur à son rang et rendait persuasifs ses conseils. Dans son extérieur, il était aussi peu prêtre qu'aucun des grands prélats de Tépoque. Son costume rivalisait d'élégance avec celui des princes Plantagenets ; il était plus ardent chasseur que Warwick ne l'avait été lui-même dans sa jeunesse; et une humeur sardonique, s'élevant souvent jusqu'à l'esprit , donnait un vif piquant à sa conversation.
Montagu voulait que le prélat se joignît à lui pour demander une audience solennelle à Edouard dans le but de lui représenter l'inconvenance de recevoir le frère d'un prétendant rival , tandis que Warwick s'occupait du mariage de Marguerite avec le prince de France.
— Y pensez- vous , dit l'archevêque avec un doucereux sourire qui piqua au vif son frère? — certes, un simple baron, un chevalier, un franctenancier, même un pauvre prêtre comme moi, s'offenseraient qu'on prétendit dicter des lois à
leur hospitalité. Un roi est-il donc moins irritable qu'un baron, un chevalier ou un prêtre ? ou plutôt, étant per legem , suzerain d'eux tous, ne cumule-t-il pas l'irrilabilité de chacun d'eux? Poussez tant qu'il vous plaira des ta , ta et des hah ! bah ! votre raison sera bien forcée de se rendre à mes conseils. Je connais ce roi Edouard ; — comme moi , il a assez d'indolence, mais , chez lui , c'est plutôt la somnolence du lion, tandis que chez un pauvre prêtre , voyezvous, c'est seulement la douceur de la colombe. 11 vaut mieux faire appel à ses nobles sentiments en lui témoignant de la confiance qu'en lui adressant des remontrances piquantes. Dites-lui avec ce rire joyeux et insouciant dont vous me semblez avoir perdu depuis peu le secret, que, de tout autre prince, Warwick pourrait redouter quelque perfidie , quelque affront humiliant , mais que chacun sait combien sont hiébranlables l'honneur et la loyauté d Édouard IV.
— En vérité, ditMontagu, avec un sourire contraint , vous avez la science des hommes ; mais pourtant, supposez que ces moyens échouent, et que Warwick ait à apprendre à son retour en Angleterre qu'il a été joué et pris pour dupe , que cette même Marguerite , dont il est allé stipuler le mariage avec le frère de Louis , a été fiancée
au comte de Charolois. Supposez cela, —et dites-moi que fermentera-t-il sous la cotte d'armes de notre frère ?
— Impiger, iracundus, dit l'archevêque, — un véritable Achille devant qui notre Agamemnon anglais , s'il le blesse , ne sera qu'un poupard. Oui, c'est une triste vérité; dans son enfance , il a été gâté par nos parents ; dans sa jeunesse , par la gloire et le triomphe. Oui... oui... l'exaspérer... ce serait éveiller le serpent marin qui , suivant les Islandais , est capable de remuer un monde. Toutefois , le meilleur moyen de conjurer le danger, est encore de mettre de notre côté Thonneur du Roi ; de lui prouver que nous avons l'œil ouvert , mais que nous repoussons le doute , et que nous sommes confiants comme la franchise. — Cependant il est bon d'avertir sous main Warwick de ce qui se passe.
Montagu finit par céder à ces arguments, et les deux frères s'acheminèrent en parfait accord vers le château. — Un chapelain, dépêché vers Marmaduke, le trouva profondément endormi sur le second temps du verbe amo.
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L'arrivée du comte de Charollois — et l'effet produit par cet événement sur maint personnage.
Le lendemain, Montagu comprit que, de toute manière, il eût au moins été trop tard pour se permettre des remontrances ; car le comte de la Roche était déjà débarqué et en route pour Londres. Les citoyens, que les insinuations de Rivers avaient en partie mis au fait du but réel de ce voyage, étaient non-seulement enchantés par la perspective d'une brillante cérémonie, mais encore par les garanties de stabiUté qu'un tel événement donnait à leurs rapports pacifiques avec leurs alliés commerciaux ; et les grands préparatifs des riches marchands redoublaient le mécontentement du frère de Warwick. Enfin, le comte de la Roche fit son
entrée à Londres à la tête d'une suite princière. Quoique Haslings ne fît pas mystère du peu de satisfaction que lui causait la visite du Bourguignon, il dut, en sa qualité de lord chambellan, aller le recevoir à Blackwall et Tescorter jusqu'au palais lui et ses gens dans des barques splendidement dorées.
Dans la grande salle de la Tour, qu'Henry III avait fait orner de peintures représentant l'histoire d'Antiochus, le trône d'Edouard s'élevait sur une estrade derrière laquelle des draperies d'or s'étendaient le long d'une colonade gothique. Autour du roi étaient groupés les ducs de Clarence et de Gloucester, les seigneurs de Worcester, de Montagu, de Rivers, d'Eyncourt, de Saint-John, de Fulke et autres. Au seuil de l'appartement se tenait le sire Anthony Woodville, le chevalier appelant, le genou ceint du bandeau de souvenance et vêtu d'un costume de velours de Gênes semé de fleurs blanches et orné de perles. Lorsqu'entra le comte, il s'avança vers lui, fléchit à demi le genou et porta à ses lèvres la main de son adversaire en lui disant en français: — Daignez, noble seigneur, agréer la reconnaissance d'un homme qui serait indigne de se mesurer avec un aussi incomparable chevalier, s'il n'était le champion de^ dames de l'Angleterre, et si votre courtoisie
n'anoblissait soudain celui jusqu'auquel elle s'abaisse.
Et sur ce, il conduisit le comte auprès du roi.
De la Roche, habile et profond courtisan, ne chercha pas à dissimuler l'admiration que ne manquait jamais d'inspirer la noble prestance d'Edouard. Plaçant sa main devant ses yeux comme s'il eût été ébloui par un astre lumineux, il se disposait à mettre les deux genoux en terre quand Edouard, prompt à se lever, s'empressa de le retenir en lui disant gaîment :
— Brave et puissant chevalier qui avez traversé les mers pour l'honneur de la chevalerie et des dames, nous désirerions vivement que notre royaume s'enorgueillît d'un seigneur tel que vous, dont nous pussions requérir pareil hommage. Mais si vous n'êtes pas notre sujet, nous avons au moins la consolation de vous avoir pour hôte. Par Notre-Dame, seigneur de Scales, vous ferez bien d'examiner scrupuleusement votre lance et les sangles de votre coursier, car jamais, par ma foi, vous n'avez eu affaire à un champion d'une force aussi redoutable et d'une trempe aussi chevaleresque.
— Monseigneur et Roi, répondit le comte de La Roche, j'ai peur qu'un chevalier comme le sire Anthony, combattant sous les yeux d'un tel souverain , soit un antagoniste invincible. Si
les rois se mesuraient en champ-clos contre les rois, où trouverait-on, dans toute la chrétienté, un adversaire capable de tenir tête à votre altesse.
— Votre frère, seigneur Comte, répliqua Edouard, serait, si la renommée ne ment pas, un terrible ennemi à affronter, même pour Charlemagne , dût-il renaître avec ses douze paladins. Veuillez nous dire , sire Comte , ajouta le Roi en se redressant, car nous autres soldats , nous sommes fort curieux sur ce point, veuillez nous dire si le comte de Charolois ne remporte pas, pour la taille et la vigueur, sur tous les chevaliers ici présents?
— Sire, répliqua de La Roche, le Prince mon frère manie puissamment, il est vrai, Tépée et la hache de bataille; mais votre grâce le domine au moins de la moitié de la tète , et est peut-être encore plus robustement constituée. — Mais cette force n'est pas, chez Votre Altesse, celui des dons du ciel qui frappe le plus les yeux assez fortunés pour vous contempler.
— Nolremaisond York, reprit Edouard, al'ha-
bitude, sire Comte, de juger de la beauté d'un homme par ses actes; et partant, le comte de Charolois nous est connu depuis longtemps , quoique nous ne l'ayons hélas jamais vu, comme
le plus brillant gentilhomme de l'Europe. Monseigneur de Scalcs , nous devons ici vous faire publiquement amende honorable. Notre beaufrère, sire Comte, eût vivement désiré se prévaloir de ses droits pour vous offrir l'hospitalité et se distinguer par son dévouement exclusif au service de votre personne ; mais nous lui avons disputé ce plaisir; car, nous autres Rois, nous sommes enclins à la jalousie, et nous n'aimons pas à voir nos sujets plus honorés que nousmêmes.
Ce disant, Edouard se tourna vers ses courtisans et il remarqua que ses dernières paroles avaient appelé, sur la physionomie de Montagu, une expression hautaine et irritée.
— Seigneur de Hastings, continua-t-il , nous vous chargeons de nous remplacer auprès de ce gentilhomme. Il doit avoir besoin de se raffraîchir avant que nous le présentions à la Reine.
De La Roche, après s'être incliné, se retira respectueusement, accompagné de Hastings.
Alors Edouard leva l'audience et sortit de la salle avec Anthony Woodville et le seigneur de Ri vers.
Montagu, dont les traits avaient retrouvé leur calme et leur dignité accoutumés , se tourna vers Clarence pour lui dire d'un ton in-
différent : Le comte de La Roche a bonne mine et beau langage.
— La peste soit de ces Bourguignons, répondit Clarence à voix basse, et en tirant le Comte à l'écart. Je gagerais mon meilleur lévrier, contre un roquet de marmiton, que nos chevaliers Anglais leur feront baisser le baume.
— En vérité, une vraie parade de foire!... Qu'importe de qui se brisera la lance et bronchera le destrier ?
— Et vous, cousin Montagu, vous qui êtes un un si habile jouteur , n'entrerez-vous pas en lice?
— Moi ! moi , le frère du comte de Warwick que les Woodville ont voulu mortifier et ravaler dans son ambassade !
— Sur mon ame, dit le jeune Prince fort embarrassé', je suis vivement affligé de vous entendre parler comme si Warvi^ick devait s'offenèer de ce passe-temps; car voyez-vous, Montagu, sans plus songer à autre chose qu'à ma haine contre les Bourguignons et à mon zèle pour notre honneur national , j'ai consenti, à titre de grand connétable et en dépit de ma rancune contre les Woodville, à porter le casque de notre champion et...
— Par tous les saints du ciel ! éclata Montagu avec toute l'impétuosité de son frère ; mais
se reprenant aussitôt, il ajouta d'un ton qui cachait, sous des apparences de respect, la plus poignante ironie : — Je vous demande humblement pardon de ma véhémence, prince de Clarence. Je viens de me rappeler soudain que l'humilité est la première vertu de la chevalerie. Votre grâce, assurément, prêche éloquemment d'exemple cette vertu aux pairs de l'Angleterre ; et l'orgueil de mon frère sera à jamais terrassé quand il saura que George Plantagenet a porté le casque d'Anthony Woodville.
— Mais c'est en l'honneur des dames, balbutia Clarence ; en l'honneur de la plus belle de toutes, de la fleur des beautés anglaises, de la dame Isabelle que je...
— Que votre altesse me pardonne, interrompit Montagu, mais j'ai assez de confiance en l'estime que vous gardez à notre famille insultée, pour être convaincu que le nom de ma nièce Isabelle ne sera pas livré aux railleries indécentes d'un vil Bourguignon.
— Alors je ne romprai pas de lance.
— Comme il vous plaira, prince, répondit Montagu; et, étant sorti de la salle, il s'acheminait vers la porte extérieure de la Tour lorsqu'il s'entendit appeler par le duc de Gloucester.
— Un mot, Montagu... Je devine votre généreuse indignation contre notre pauvre Clarence.
Oui, oui, c'est là une faiblesse qui m*a affligé autant que vous ; mais vous n'en êtes pas à apprendre que son caractère, malgré toutes ses bonnes qualités, manque quelque peu de consistance. — Le cœur est excellent, seulement il se laisse entraîner par ceux qui attaquent son côté faible. Mais s'il est vrai que notre cousin Warwick lui réserve l'incomparable Isabelle, de plus fortes têtes que la sienne dirigeront sa conduite.
— Mon frère, dit Montagu fort adouci, a de grandes obligations à votre amitié ; et notre famille comprend tout ce qu'elle vous doit de reconnaissance ; mais, à parler franc, les parents de la Reine aspirent tellement à régenter le pays, à conclure et à empêcher les mariages non-seulement de nos enfants, mais encore de ceux de votre illustre père, que je prévois pour Warwick l'affront le plus signalé que jamais roi ait fait essuyer à un ambassadeur, ou même à un gentilhomme. Et Dieu sait que, si j'en suis si vivement affecté, c'est bien plus à cause des dangers dont est menacée votre maison, qu'en raison de l'insulte qui frappe la mienne ; car Warwick. .. Mais vous le connaissez.
— Montagu, au cas où votre frère s'emporterait, il faut que vous tentiez de le calmer; j'attends ce service de votre affection pour nous.
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Hélas ! plût au Ciel qu'Edouard m'écoutàt un peu plus, et écoulât beaucoup moins la famille de la Reine, ces Woodville ! — Et pourtant un jour viendra peut-être où ils exciteront plus de pitié que de colère. — S'il arrivait malheur à Edouard, que saint Paul nous en garde ! que deviendraient Elisabeth, ses frères, ses enfants?
— Ses enfants monteraient sur le trône que nos bras ont élevé, répondit brusquement Montagu.
— Ah ! le pensez-vous?... vous m'enchantez... Je craignais que les barons ne fussent tentés... que les communes ne s'empressassent. . . que l'Eglise ne se fît un devoir... de proclamer la fâcheuse vérité que... Mais vous semblez stupéfait, Monseigneur... Hélas! ma langue d'enfant est trop légère.
— Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Altesse.
— Bah ! Bah ! Par saint Paul, votre prétendue lenteur d'esprit n'est qu'une preuve de loyauté ; mais avec moi, le frère du Roi, la franchise est sans danger. — Vous n'ignorez pas qu'Edouard avait été fiancé à madame EléonoreTalbot; que le pape ne l'ayant pas relevé de ses fiançailles, son mariage avec Elisabeth est illégal; et qu'en conséquence, il se pourrait , plût au Ciel qu'il n'en soit pas ainsi, que ses enfants fussent écar-
-sites, comme bâtards, dès qu'il ne sera plus là pour les abriter des regards trop scrutateurs.
— Ah ! dit pensiyement Montagu. Et dans ce cas, George de Clarence monterait sur le trône, et ses enfants régneraient sur l'Angleterre .
— Dieu me garde de prétendre que Warwick ait songé à cela en jugeant Clarence digne de la main de sa fille. — Non ; et il est impossible qu'il en arrive ainsi ; car, malgré la validité de ses droits, Clarence aurait de nombreux adversaires, et il n'est pas homme à combattre vigoureusement, même pour un trône. D'ailleurs, il est si adonné à Tintempérance et aux plaisirs , qu'il a peu de chances de survivre au Roi.
Montagu fixa son regard perçant sur Richard; mais il dut le baisser avec confusion devant l'œil fixe et muet du prince, qui semblait fouiller au fond des cœurs d'autrui sans rien trahir des se^ crets du sien.
•— Heureux Clarence, reprit Gloucester en poussant un profond soupir, époux d'une Nevile et fils d'un Warwick! Les saints peuvent-ils rien faire de plus pour un homme? Réclamez pour ses fautes, pour toutes nos fautes, Tindulgence de votre frère. Peut-être n'ignorez-vous pas com-^ bien je suis intéressé à ce que rien ne porte atteinte à l'amitié qui unit Warwick au Roi. — II est une figure qui me semble plus charmante
encore que celle d'Isabelle, un homme que j'envie plus que Clarence... P6ur moi, la plus belle créature qu'il y ait au monde, c'est la dame Anne; le plus heureux mortel sur qui brille le soleil, c'est celui que la dame Anne choisira pour époux. . . . Et si je... Eh! par le Ciel, Montagu, qu'il n'y ait pas de rupture entre Warwick et le Roi ! Adieu, mon cher seigneur et cousin. — Je pars pour le Château de Baynard, et je n en sortirai qu'à l'expiration de ces fêtes.
— Quoi I dit Montagu, lent à se remettre de la surprise dans laquelle l'avait plongé une partie de l'allocution du duc, Votre Grâce, si habile au maniement de la lance et du cheval, ne présiderait pas au tournois ?
- — Montagu, j'aime assez votre frère pour m'exposer au déplaisir du Roi. Il ne pourra pas dire, au moins, que Richar dPlantagenet ait oublié, pendant son absence, le respect dû à la loyauté et au mérite. — Si je n'invite pas Clarence , si je semble éviter de braver la Reine et sa famille, c'est uniquement parce que la jeunesse ne doit pas se faire d'ennemis. . . mais il n'en est pas moins du devoir d'un prince de ne jamais oublier ses amis.
Richard avait prononcé ces paroles d'un ton profondément ému, et croisant ses bras sous son surtout fourré, il se dirigea lentement vers une
petite poterne donnant sur le fleuve ; mais arrivé là, il attendit, caché derrière une saillie du mur, que Montagu eût quitté la cour ; puis, au lieu de gagner sa barque, il revint sur ses pas et s'achemina vers le jardin royal. Plusieurs seigneurs et dames de la cour y étaient réunis, causant sur les événements de la journée. Richard s'arrêta, et contempla de loin leurs brillantes toilettes et leurs physionomies animées, avec une expression de mélancolie mêlée de dédain.
Un des traits caractéristiques des sociétés du moyen-âge, c'est la précocité des hautes classes à cette époque , le développement prématuré, chez les grands, des passions et des ambitions de l'âge mûr. Entre les nombreux exemples qu'en fournit l'histoire d'Angleterre et celle des autres nations, il en est peu d'aussi frappants que celui de ce même duc de Gloucester, déjà grand dams les camps et dans les conseils à un âge où les jeunes gens de nos jours sont à peine en état d'entrer à l'Université. -— La carrière si remplie de ce prince était déjà terminée avant cette période de l'existence où commence d'ordinaire la vie politique de nos hommes modernes. Ceux que nos auteurs ont accoutumés à voir sur la scène le Vieux scélérat (*) qu'ils représentent, auront
(*) Sharon Turner.
peine à s'imaginer qu'au début de la pièce de Shakespeare, le héros n'était encore que dans sa dix-neuvième année. Mais à un âge encore plus tendre, lors des événements retracés par notre récit, Richard de Gloucester était déjà plus vieux d'inteUigence et presque d'expérience que maint sage de trente-sixans, époque fatale où son soleil se coucha à jamais, sur le champ de bataille de Bosworth,
Le jeune Prince était là, les bras croisés, coatemplant d'un air de mélancolie et de pitié, l'assemblée coquette , futile et babillarde des courtisans réunis dans le jardin de la Tour. -^ Ce n'est pas qu'il sentît, avec la susceptibilité morbide de nos organisations modernes, les défauts de sa personne, en présence de tant de majesté et de beauté, car ces défauts n'étaient pas de nature à rendre son bras moins fort dans les combats, ou à diminuer son influence dans les conseils. — Non, sa tristesse était plutôt celle qui s'empare si souvent des âmes ardentes et ambitieuses, au printemps de la jeunesse, alors qu'elles s'arrêtent à se demander à quoi aboutiront , après tout , leurs luttes inquiètes , leurs menées et leurs fatiguantes ambitions. — Devant lui s'agitait le plaisir, mais ni l'âge mûr ni la jeunesse de Richard III, ne trouvèrent jamais de charme dans ce qu'on nomme le plai-
sir. — Bien qu'il n'eût pas l'austérité rigide d'Amadis ou de notre Edouard-le~Saxon , il ne partageait nullement les mœurs licencieuses de ses contemporains ; ses passions étaient trop profondes pour badiner avec des émotions frivoles. — Déjà la politique italienne ou machiavélique, comme on Ta faussement nommée, avait pris possession de TEurope, et depuis l'accession d'Edouard IV jusqu'à la fin du règne d'Elisabeth on retrouve dans les événement» politiques , le reflet et les résultats de cette diplomatie impitoyable, imposante et résolue qui, uniquement préoccupée du but, s'inquiétait peu des moyens et ne voyait dans le crime qu'une nécessité utile. — Souvent les disciples de ces théories joignaient à leur logique inflexible, une sévérité de caractère au-dessus des vices vulgaires. — Le duc de Gloucester ne possédait pas seulement ces qualités et ces talents guerriers, qui engagèrent Caxton à lui dédier le livre de Tordre de la chevalerie, mais ses distractions et ses goûts étaient d'une nature beaucoup plus relevée que ceux de ses frères. Il aimait, jusqu'à la passion, les beaux-arts, la musique, la peinture et l'architecture. — Il étudiait autant les livres que les hommes, et surtout les livres qui conviennent aux princes; ce qui exphque la profonde connaissance des lois et du commerce qu'il révéla
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pendant la courte durée do son règne. — Plus semblable à un Italien qu'à l'insouciant Normand ou au naïf Saxon , il eût pu, si Machiavel l'eût connu, trouver place dans son livre, non à côté, mais en regard de Castruccio Castrucani.
Les courtisans continuaient à chuchoter et à s'agiter ; et Richard était encore là , à l'écart , les bras croisés , quand une dame sortant à la hâte du palais, effleura son surtout et s'écria en faisant une profonde révérence : Quoi, le prince Richard, seul et isolé, au milieu d'une telle foule î
— Madame , répondit le duc , c'est une espérance soudaine qui m'a amené dans ce jardin, l'espérance de voir votre beauté rayonner parmi toutes les autres.
— Votre Altesse veut plaisanter, répliqua la dame, dont le port hautain et superbe était assez peu en harmonie avec la modestie de ses paroles.
— Madame de Bonville, dit le jeune Duc en lui posant la main sur le bras; en ce moment je ne pense guère à rire.
— J'en crois votre Altesse , car le seigneur Richard Plantagenet n'est pas du parti des Woodville... et la joie est pour eux aujourd'hui.
— So n\joiiisse l)i(3n qui v(mt. . . la joie est éphémère... d'ailleurs son souffle ne peut ternir la gloire, ce miroir où se reflètent les Dieux.
— Je vous comprends Monseigneur , dit la dame; et sa physionomie, un instant auparavant sévère et hautaine, s'anima soudain de tant d'amabilité et d'un sourire si séduisant, que Gloucester ne s'étonna plus qu'elle eût exercé une telle influence sur le cœur et la destinée de Hastings. La dame de Bonville était vraiment d'une beauté fort remarquable dans son genre. Elle ressemblait beaucoup plus à l'archevêque qu'à Warwick ou à Montagu ; mais quoiqu'elle eût le profiljgrec, les contours délicats et la pâleur transparente du plus astucieux de ses frères, l'expression de ses traits avait dans sa majesté impérieuse , quelque chose de franc et de candide et en même temps d'irritable et de nerveux, qui rappelait le grand Comte. — Confiante en sa beauté et dédaignant de courtiser l'admiration, elle seule, à la Cour, n'avait jamais recours au fard et à ces mille cosmétiques sous lesquels non-seulement les élégantes d'alors, mais encore les preux chevaliers se défiguraient sans honte et sans pitié pour obéir à la mode. — Au repos, sa physionomie portait des traces de soufî'rances, des indices d'une lutte intérieure, passée peut-être, mais non oubliée;
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quant à son costume, Henry Vï lui-même eût contemplé avec une sainte satisfaction sa noble décence... La dame de Bonville eût pu marcher aux côtés de Cornélie, et à la voir, on sentait qu'un homme pouvait sans crainte lui confier son honneur.
— Je vous comprends, Monseigneur, dit-elle, et comme sœur du comte de Warwick, je vous en suis reconnaissante.
— Votre amour pour votre illustre frère, est une preuve que vous êtes assez généreuse pour savoir pardonner, dit Richard d'un ton significatif. — Oh! ne prenez pas cet air de reproche, vous savez qu'il n'y a pas de secret entre Hastings et Gloucester.
— Monseigneur Duc, le chef d'une noble famille a le droit de disposer de la main des filles. — Je ne vois rien à pardonner au seigneur de Warwick.
Mais elle détourna la tête et une larme trembla au bord de son orgueilleuse paupière.
— Madame, dit Richard touché d'admiration, laissez-moi vous ouvrir mon ame. Je désire devenir votre neveu. Quoique j'aie l'âge d'un enfant, j'ai déjà le cœur d'un homme; et ce cœur bat pour madame Anne.
— Ce serait une brillante alliance, même pour la fille de Warwick.
*^Le pensez-vous? Alors montrez-vous mon amie, et par amitié pour moi, veuillez intercéder auprès de Warwick, s'il s'irrite de cette sotte comédie des Woodville.
— Hélas! prince, vous savez que Warwick n'écoute que la voix de ses passions. Mais , après tout, admettons qu'il soit offensé, que peut-il en résulter? La maison d'York a-t-elle rien à redouter de lui ?
Richard leva un regard surpris sur sa belle interlocutrice.
— De lui? mais certes, oui... répliqua-t-il brusquement.
— Et dans quel but chercherait-il à lui nuire? Oui donc mettrait-il sur le trône?
— Mais s'il pardonnait aux Lancastriens?si...
— N'achevez pas, prince, n'achevez pas, s'écria la dame de Bonville. J'aime et j'honore mon frère, malgré... malgré... Elle s*arrêta, rougit et reprit vivement , sans achever sa phrase : Je Taime, comme une femme de sa famille doit aimer le héros qui en est l'orgueil et la splendeur; mais si jamais une rancune personnelle, une basse ambition, une colère aveugle faisaient oublier au fils de mon père, du seigneur de Sahsbury, que Marguerite d'Anjou a exposé la tête sanglante du pauvre vieillard sur les portes d'York ; si jamais ces motifs ou tout autre le
poussaient à soiilcnir, on paroles ou en actions, la cause des sanguinaires usurpateurs de Lancastre, moi, moi sa sœur... Ah ! maudit soit mon sexe, je ne pourrais que pleurer la gloire à jamais flétrie des Nevile et des Monthermer !
Avant que Richard eût eu le temps de répliquer, des fanfares et une procession de hérauts et de pages débouchant du palais, annoncèrent l'approche d'Edouard.
— Puisse-t-il m'être permis un jour d'affronter, comme ami du comte , les ennemis de son grand nom , dit le duc en baisant la main de la dame d'^ Bonville ; et, s'éloignant rapidement, il gagna sa barque, qui le transporta au château deBaynard, où il résidait habituellement, depuis peu, avec sa mère, l'ancienne Rose de RABY.
La sœur de Warwick s'achemina majestueument vers un groupe de dames de la cour, et ce fut avec un orgueilleux plaisir qu'elle aperçut à l'écart, loin de:^ amis et parents de la Reine, un nombreux cercle de seigneurs, l'élite de la noblesse anglaise, dont les visages refrognés, les brusques mouvements et les chuchotements indignés attestaient assez qu'on ne pouvait pas insulter impunément le grand Comte. Au milieu d'eux était Raoul de Fulke, le séïde de Warwick, et les puissants chevaliers qiii l'entouraient, tous capables de réunir une armée autour de leurs
bannières , formaient une puissance assez lorle pour ébranler un trône encore mieux affermi que celui d'Edouard. Richard de Gloucester s'était montré habile diplomate, en refusant de tremper dans des intrigues capables de provoquer le courroux de cette redoutable phalange. ,
Tout à coup la dame de Bonville se trouva face à face avec Hastings, qui sortait du palais, vêtu de son costume de cérémonie. Leurs regards se rencontrèrent, et tous deux changèrent de couleur.
— Ainsi, monseigneur le chambellan dit sardoniquement la sœur de Warw^ick, c çst donc à vos bons soins qu'on a spécialement confié le comte de la Roche.
— Le chambellan ne peut se plaindre de ce devoir; mais William de Hastings était loin de l'ambitionner.
— Jamais roi n'eût requis de Warwick ou de Montagu aucun service qu'ils eussent, regardé comme déshonorant.
— Déshonorant, madame de Bonrille, s'écria Hastings, les joues empourprées et h front contracté ; — ni Warwick ni Montagu ne m'auraient impunément adressé le mot qui vient de sortir de vos lèvres.
— Je vous demande pardon, répondit amèrement Catherine. —Mon symbole de foi en ma-
tière d'honneur est hérétique et suranné. Je croyais qu'il y avait du déshonneur pour un noble cœur à patroniser l'insulte faite à un noble ennemi absent ; je croyais qu'il y avait du déshonneur pour un brave soldat, pour un gentilhomme (élevé par son mérite au comble de la puissance), à se ravaler au niveau de cette valetaille baptisée du nom de courtisans , dont la fausseté et la servilité ont peuplé ces murs. Catherine de Bonville eût eu plus d'estime pour le seigneur de Hastings, si le seigneur de Hastings se fût exposé au déplaisirdu Roi plutôt que de s'avilir en servant les viles menées des Woodville. — Madame , vous avez bien tout l'orgueil et toute la cruauté de votre race ; et il serait vain de répondre à la personne dont j'avais le moins lieu d'attendre un pareil jugement. D'ailleurs, si cette pasquinade humilie le seigneur de Warwick, en vérité, mes souvenirs ne sont pas de nature à faire peser sur ma conscience comme un bien lourd remords, le rôle que je consens à y jouer; et je ne sache pas que je doive assez de gratitude aux Nevile pour me résoudre, plutôt que de froisser leur orgueil, à renverser le piédestal sur lequel je me suis déjà élevé si haut, et dont l'ombre s'étendra peut-être sur une aussi illustre postérité que celle du plus puissant baron qui ait jamais porté dans son écusson Taigle
tioir écartelé du taureau brun. — Mais, reprit Hastings, avec une raillerie mordante, sans doute la dame de Bonville a bien plus d'admiration pour l'heureux seigneur qui se croit, par droit de naissance, supérieur à toute la sagesse de l'homme d'état, à toute la science du savant, à toute la gloire du guerrier. — Faites place, mesdames et messeigneurs (cria-t-il en se retournant), faites place à monseigneur de Harrington et Bonville.
Chacun sourit en obéissant, et un personnage lourd, disgracieux et mal taillé, vêtu du costume le plus extravagant, et porteur d'une face que la maladie elle-même n'avait pu dépouiller de sa plate stupidité, s'avança, gauche et sans dignité au milieu de la foule entr'ouverte, distribuant de droite et de gauche des saints grotesques, et disant d'une voix épaisse : Vraiment, vous êtes trop bons, messieurs,... beaucoup trop bons... Ma seigneurie n'a pas droit de prétendre si haut... Le roi me consignerait chez moi, messieurs, il m'y consignerait par ma foi... Hein, hein... ahî... mais Catherine... Madame... sur mon ame, cette gorgerette qui vous étrangle me fait rougir de vous... Vous ne croiriez jamais, seigneur de Hastings, que Catherine a une peau blanche,... mais blanche... comme la neige-. Maudite mentonnière...
— lOi —
Les courtisans ricanèrent, et llastings lança à la dame de Bonville un regard de malicieux triomphe.
Pendant une seconde, une rougeur palpita sur la joue transparente de la flère beauté, mais son œil répondit par un regard d'indicible majesté au regard insultant de son ancien adorateur, et après lui avoir dit froidement : Une épouse anglaise ne tient à être belle qu'aux yeux de son mari ; elle prit le bras du seigneur de Bonville et elle Tentraîna loin des courtisans avec une dignité si naturelle que les rires cessèrent à l'instant, et que l'époux d'une telle femme devint soudain un objet non-seulement d'envie mais encore de respect.
Cependant, la procession qui précédait Edouard avait défilé au jardin en pompeuse cérémonie. - — Une autre entrée avait livré passage à Elisabeth, à Marguerite et à la duchesse de Bedfort, accompagnées de leur suite, et les princesses venaient de prendre place sur une estrade de marbre que terminait une colonnade tendue de velours rayé aux couleurs royales. Les degrés de cette plate forme étaient couverts de tapis de cuir semés de roses blanches et de fleurs de lys, et des deux côtés étaient rangés les officiers porteurs des nombreuses bannières d'Edouard, déployant au vent le lion de March,
le taureau noir de Clare, la croix de Jérusalem; le dragon d'Aragon et le soleil levant. Les fanfares de la musique retentirent plus bruyantes, et un murmure général, suivi d'un profond silence, annonça l'apparition du roi. — 11 entra conduisant par la main le comte de la Roche, et suivi des seigneurs de Scale, Rivers et Dorset, ainsi que du duc de Clarence.
Le monarque et le prince son hôte, s'avancèrent vers le lieu où Elisabeth resplendissait de pierreries et de drap d'or au milieu des dames de sa cour. A sa droite était sa mère, à sa gauche, la princesse Marguerite.
— Mon Elisabeth, dit Edouard, je vous présente un noble et honoré seigneur, pour qui nous ne faisons pourtant que de mauvais souhaits, car il ne nous est pas permis de désirer qu'il triomphe dejnos chevaliers et nous aimerions à espérer qu'il pût être vaincu par nos dames.
— Ce dernier vœu est déjà réahsé, dit galamment le Comte en s'agenouillant pour baiser la main de la reine. Puis s'étant relevé et regardant en face la jeune Marguerite, il ajouta :J'ai vu trop souvent le portrait de madame Marguerite pour ne pas deviner que je suis en son illustre présence.
— Son portrait, sire comte, dit la reine, nous ne savions pas qu'il eût jamais été fait.
— Pardonnez-moi, on la fait à l'a dérobée.
— Et où l'avez-vous vu?
— Sur le cœur de mon frère, le comte de Charolois, répondit à demi-voix, le Bourguignon.
Marguerite rougit d'orgueil et de délice; et le rusé de la Roche laissant à ses flatteries le temps d'opérer leur effet, s'adressa de nouveau avec toute la vivacité qu'il possédait, à la Reine et à sa mère.
Après quelques minutes employées à échanger des paroles complimenteuses, le comte se retira pour aller visiter la Ménagerie, dont le Roi était très-fier. Edouard ouvrit la marche avec la Reine; et la duchesse de Bedford, indiquant silencieusement du regard la jeune princesse Marguerite au Bourguignon, oublia assez l'antipathie que lui inspirait Clarence pour lui demander sa main.
^— Ah! Madame, murmura le comte, quels trônes ne sacrifierait pas le comte de Charolois pour obtenir la main qu'il est permis à son indigne envoyé de toucher.
•^ Le comte de Charolois, répondit Marguerite, les yeux obstinément fixés à terre, est un seigneur qui fait de la guerre sa seule maltresse, à en croire la renommée.
—Parce que la seule maîtresse vivante que
pût servir son grand cœur est refusée à son amour. Pauvre frère, que de motifs de guerre pour la Bourgogne, quand le Français, non content d'être son ennemi, devient encore son rival.
Marguerite soupira ; le comte mit si bien à profit les instants, qu'il échauffa peu à peu la réserve de la vierge royale ; et au retour de la Ménagerie, une fierté triomphante brillait dans ses yeux et souriait sur ses lèvres, quand Hastings le conduisit au bain préparé pour lui. Rien ne saurait donner une idée du luxe des appartements destinés par Edouard à son hôte. Les pièces dont ils se composaient étaient tendues de soie et de fine toile ; des tapis richement tissés couvraient les planchers ; la courte-pointe du lit était de drap d'or bordé d'hermine , et le buffet étincelait de vases d'or et d'argent. Deux baignoires étaient surmontées de baldaquins de toile blanche de Rennes frangés d'argent (f ). — Suivant Tétiquette de Tépoque, le seigneur de Hastings aida le comte à se déshabiller, et, pour lui tenir compagnie le plus possible, il se mit lui-même dans le second bain, dès que le comte fut entré dans le sien.
— Je vous en prie, dit le Bourguignon en
(*) Voyez la narration du seigneur de Grauthuse, éditée par Madden, archéologie, 1850.
écartant les rideaux de son baldaquin, veuillez, monseigneur de Hastings, initier mon ignorance à tout ce qui touche une cour que je désirerais vivement connaître à fond ; et daignez m'apprendre si la splendeur de votre roi, qui dépasse toutes mes prévisions, est défrayée par les revenus de sa couronne ou par ceyx des fiefs de sa maison d'York.
— Monseigneur, répondit gravement Hastings, Edouard a le bonheur d'être le plus riche propriétaire de l'Angleterre, après le comte de Warwick; et ses domaines le mettent à même de s'entourer d'une pompe qui ne grève en rien, quant à présent, son peuple.
— Après le comte de Warwick, répéta le Bourguignon. — Malheur adviendrait, dans bien des pays, au sujet qui serait aussi riche que son roi. Vous savez que Warwick a été reçu à Rouen par le roi Louis, et qu'ils sont inséparables.
— Il convient à un ambassadeur de gagner les faveurs de celui qu'il a mission de concilier.
— Mais nul ne gagne les faveurs de Louis, sans que Louis en fasse sa dupe.
— Vous ne connaissez pas le seigneur de Warwick, sire comte. Son caractère est si ferme et si franc que c'est chose aussi difficile de le tromper que, pour lui, de se tromper.
— Qui vivra verra , dit le comte en retirant sa tête sous les rideaux de son baldaquin.
Bientôt arrivèrent des serviteurs portant de Thypocras, des sirops et des conserves, de telle sorte que les deux seigneurs n'eurent plus l'occasion de converser en tête à tête. Tandis que le comte s'habillait, le seigneur de Scales entra avec une magniflque robe ornée d'agraffes de diamant et doublée d'hermine , qu'Edouard l'avait chargé d'offrir en présent au bâtard. Anthony Woodville voulut à.toute force en revêtir de ses propres mains son adversaire ; et, cela fait, les trois chevaliers se rendirent au banquet. Les seuls hommes admis à la table royale étaient le prince de Clarence, le seigneur de Rivers, en sa qualité de père de la reine, et le comte de la Roche, qui avait été placé entre Marguerite et la duchesse de Bedford
Les pairs du royaume entouraient une autre table, présidée par Anthony Woodville; et les dames tenaient leur ordinaire à une aulre extrémité de la salle.
Le banquet terminé, les danses commencèrent, et fort merveilleuses furent les prouesses de science et de grâce choréographiques qu'accomplirent dans le pavillon le comte et Marguerite, Edouard et l'élégant seigneur de Scales; mais au milieu de l'enivrement général, il n'é-
lait pas de cœur qui battît plus joyeux et plus léger qu'un cœur de jeune fille où les projets et les ambitions de l'amour étaient les seuls qui se nourrissent d'espérance et rêvassent de succès. Blessé par la froideur, plus encore que par le dédain de la dame de Bonville, et exaspéré de ne pouvoir entamer, par les railleries les plus mordantes, une dignité également offensante pour son amour-propre et ses souvenirs, Hastings, durant la fête, avait déployé plus que jamais toutes les séductions de sa galanterie, toutes les fascinations de son esprit et de sa personne. Tout en cet homme attestait le triomphe de Tintelligence sur les obstacles d'une carrière difficile. Lui seul n'avait pas été supplanté par les Woodville dans la confiance et l'affection d'Edouard ; devant lui seul se courbait le sombre orgueil de Gloucester ; lui seul de tous les hommes nouveaux était toujour traité avec un généreux respect par Warwick lui-même, en dépit de Tanimosité dont ce dernier le savait animé contre lui ; et dans les rapports plus frivoles de la vie de cour, la même supériorité qui Tavait placé au pinacle des honneurs et aidé à s'y maintenir sans fatigue, en faisait encore, à cette époque, malgré sa jeunesse évanouie, son extérieur peu remarquable et sa mise dédaigneuse de toute recherche, un rival des plus dangereux
pour les plus beaux et les plus élégants des jeunes seigneurs, dans ces luttes dont le plaisir est le but, et l'amour la récompense. — Bien des joues avaient rougi , bien des cœurs avaient palpité, tandis que le gracieux courtisan badinait avec cet esprit sémillant sous lequel se voilait sa profonde mélancolie, et semait insouciamment les délicates flatteries dont son mépris pour les hommes lui avait appris le secret. — Et pourtant la dame de Bonville n'avait pas encore paru s'apercevoir de ces vengeances, lorsqu'un murmure d'admiration attira les yeux de Hastingssur la figure rougissante de Sybill... Aussitôt il s'approcha d'elle, et un regard lancé vers la femme qu'il avait aimée de son premier amour, suffit pour lui apprendre qu'il venait de découvrir le point vulnérable du cœur qui affectait tant d'indifférence. Une légère contraction des lèvres, un gonflement du cou, un frisson nerveux dans toute la personne, il n'en fallut pas davantage pour trahir le secret de Catherine. — Aussi Hastings s'empressa-t-il de s'asseoir à côté de Sybill. Hélas ! comment la fifle du savant n'eût-elle pas ouvert son ame aux visions les plus enchanteresses ; jetée au milieu des splendeurs éblouissantes d'une cour, enivrée des parfums qu'elle respirait , entendant de tous côtés des murmures adulateurs, comment l'humble
jeune fille se l'iH-olle (lél'cînduiî dépenser qu'avec 8a dol de radieuse jeunesse et d'exquise beauté, avec ses trésors infinis d'amour virginal, elle pouvait n'être pas indigne de partager le sort du seigneur nouveau.
La fête ne se termina qu'à l'aurore (1), et lorsque la duchesse de Bedford rendit à Sybillsa liberté, les rêves enivrants de bonheur de la jeune fille ne firent pas oublier à l'enfant ses devoirs filiaux. Elle monta auprès de son père. Warner veillait, lui aussi, à coté de son infatigable fournaise, le front humide de sueur, mais le cœur fortifié d'espérance. Ainsi, tandis que le plaisir s'enivre, que la jeunesse s'ébat, que l'ambition poursuit ses fantômes, poursuivie elle-même par la mort, ainsi travaille la grande rénovatrice du monde, méprisée par le monde, la science distribuant la vie à tout ce qui vit, et morte elle-même à tout.
(*) Nos ancêtres n'étaient guère plus raisonnables que nous sur ce point, et faisaient assez volontiers de la nuit le jour. Froissart parle de plusieurs bals à la cour, sous Richard II, qui se prolongèrent jusqu'au lever du soleil.
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Le fameux combat entre le sire Anthony Woodville et le bâtard
deBourgPsne, j
Enfin arriva le jour fixé pour la mémorable rencontre du frère de la Reine et du comte de La Roche. Un chapitre solennel fut convoqué à Saint-Paul, pour statuer sur l^s préliminaires du combat, et le bois employé à construire la lice coûta seul au roi Edouard la moitié du revenu annuel de toutes les forêts de son duché d'York. Une foule immense encombrait le vaste espace de Smithfield, témoin plus tard des bûchers du fanatisme; mais quoique jamais Roi plus brave et Reine plus gracieuse n'eussent présidé à aucun tournoi, quoique jamais cheva liers plus accomplis ne se fussent provoqués, urr observateur II. 8
eût pu s'apercevoir facilement que les spectacles de ce genre n'étaient déjà plus dans Tesprit de Tépoque, que le gentilhomme commençait à remplacer le chevalier, et qu'une race plus simple et plus calculatrice avait succédé aux hommes de fer qui, sous Edouard III, avaient réalisé les paladins fabuleux de Charlemagne et d'Arthur. — Mais les acteurs étaient moins changés que les spectateurs , les nobles que le peuple. — Au lieu de cette fièvre sympathique, de ce respect religieux pour les champions, de cette anxiété jalouse de l'honneur national, qui, un siècle auparavant, eussent fait battre à l'unisson tous les cœurs de la foule, les commentaires des spectateurs attestaient plutôt que c'était la raillerie seule qui jugeait la tragi-comédie de l'honneur féodale, et que la chevalerie avait perdu son prestige aux yeux d'une génération positive. Sur le grand échiquier social, la marche des pièces commençait à être réglée de telle sorte que le chevalier ne pouvait plus sauter par dessus les pions, et s'en aller avec de libres enjambées, mettre en échec et la Tour (château, en anglais) et le Roi.
— Par la Vierge, dit maître Stokton , sur la tribune où il siégeait en grande pompe? en sa qualité de shériff (*), que d'argent gaspillé ! —
(*) Fabyan.
Et quelle gloire y a-t-il pour ces deux grands gaillards encaissés dans des murs de 1er d'une yard d'épaisseur, à se chatouiller avec des perches de bois peint.
— Parlez-moi d'un bon combat de taureaux, s'écrit un boucher, dans la foule, c'est plus anglais que toutes ces sottes grimaces.
Les hardis apprentis de Londres avaient su s'iipp^troniser «lu premier rang> au grand mécontentement des gentilshommes; et indicible était le scandale qu'ils causaient aux pointilleux hérauts, avec leurs toques plates, leurs longs cheveux , leurs lourds gourdins et surtout leur bruyante turbulence. — C'était là aussi un symptôme de Tépoque ; du reste le développement du commerce n'était pas moins révélé par la place qu'occupaient l'épicier lord-maire (*) et ses échevins, pompeusement installés peu audessous de la tribune royale , et beaucoup plus en évidence que les comtes et les barons.
Un murmure prompt à se changer en une acclamation générale, témoigna de l'admiration de la foule, alors que Anthony Woodville, seigneur de Scales, parut à l'entrée de la lice , la tête nue, le visage rayonnant de beauté et d'audace, monté sur un coursier dont les riches ca-
(*) Sir John Yonge. — Fabyan.
paraçoris balayaient presque la terre, ^t illûmî-^ nant des reflets de son armure les chevaliers de sa suite, au nombre desquels se voyait, à sa droite , le duc de Clarence qui tenait son haume.
Mais les pages , porteurs des bannières d'Anthony, disputaient à leur seigneur une bonne part de l'enthousiasme populaire; suivant la vieille mode, abandonnée depuis sous les Tudors, leur costume représentait les animaux héraldiques des armoiries du comte de Scales (*) ; et c'était spectacle fort effrayant que de les voir déguisés en griffons, avec des écailles d'acier peintes en vert , et des langues rouges et fourchues, serrant leur bannière dans une de leurs deux immenses griffes, et réussissant à marcher fort convenablement sur l'autre.
Quand les trompettes des hérauts eurent cessé de sonner; quand les mots — laissez-aller— eurent retenti et que l'assaut commença, soudain l'admiration de la foule se changea en cris de dérision. Le cheval du vaillant bâtard, animal d'une force colossale, qui Favait porté dans mainte sanglante bataille, et qu'une blessure reçue dernièrement avait presque rendu aveugle , s'était arrêté soudain à mi-carrière, effa-
f) Origine du terme support^uril
rouché peut-être par les cris du peuple ^ ou peut-être terrifié par sa cécité et parle souvenir du jour où il avait été blessé. Se cabrant et reculant en dépit du mors et de l'éperon, il venait finalement de pirouetter sur ses pieds de derrière et de ramener à rentrée de la lice son maître furieux, sans s'inquiéter des étranges malédictions qui ruisselaient à travers la visière de ce dernier*
La foule discourtoise poussait des cris, des huées et des hurlements au milieu desquels se noyaient les remontrances solennelles des hérauts; en dépit de leurs bâtons levés, de tous côtés pleuvaient sur le Bourguignon les lardons et les railleries du répertoire populaire. Mais le courtois Anthony d'Angleterre, voyant la fuite involontaire de son ennemi , s'arrêta sur-lechamp, abaissa sa lance et ramena son coursier avec maintes courbettes gracieuses à l'extrémité de la lice. — De nouveau le signal fut donné et cette fois le cheval du Bourguignon ne fit pas défaut à son cavalier. Honteux sans doute de sa mauvaise conduite, il se précipita au combat en hennissant de colère, la tête arquée sur sou poitrail et les deux oreilles au niveau de son cou. La lance du bâtard se brisa sur l'écu de l'Angiais, mais celle du Woodville, mieux dirigée, frappa en plein le haume de son adversaire, et en
même temps Ifl pointe de fer du chaperon de son coursier pénétra dans les naseaux de celui de l'étranger, que la rage et la honte avaient rendu plus aveugle que jamais. Le noble animal, exaspéré par la douleur, et blessé par le mors sur lequel pesait lourdement son cavalier, fort ébranlé dans son assiette, se cabra de nouveau, resta un instant debout sur ses pieds de derrière et finit par se renverser sur son illustre fardeau. Alors, le débonnaire Anthony d'Angleterre jeta sa lance pour tirer son épée, et fit caracoler son destrier autour du bâtard terrassé , en agitant courtoisement son arme, mais sans essayer de frapper.
— Holà! maréchal, s'écria le roi , àidéz 16 brave comte à se remettre sur pieds.
Le maréchal s'empressa d'obéir. -^ Veiiti^èbleu, dit le bâtard dégagé de dessous son coursier, je ne puis me suspendre aux nuages, maià si mon cheval m'a fait défaut, certes moi je ne ferai pas défaut à mes compagnons. — Et sur ce, il prit une si noble attitude qu'il imposa soudain silence aux huées inhospitalières dés spectateurs enchantés de la défaite d'un étranger. — Remarquant alors que le chevaleresque Anthony avait mis pied à terre et se tenait gra^ cieusement accoudé sur son destrier, le Bourguignon s'écria :
— Sire chevalier, tu as vaincu le coursier, mais non son cavalier ; nous sommes maintenant tous deux à pied. — La hache ou Tépée? Quel est ton choix?
— Je vous en prie, noble sire, dit gracieusement l'Anglais, laissons là le combat pour aujourd'hui... Quand le repos aura...
— Parlez de repos à des blancs-becs. — Je réclame mes droits.
— Ne plaise au ciel , dit Anthony en levant la main , ne plaise au ciel que moi , à qui les dames d'Angleterre ont fait un si grand honneur, je demande répit pour soutenir leur cause. — Mais soyez témoins, ajouta-t-il avec toute la générosité du dernier chevalier de son siècle et en levant sa visière afin de se faire entendre du Roi et de la foule , soyez témoins qu'en cette rencontre c'est ma cause et non mon bras qui m'est venue en aide... Le comte de la Roche dit Vrai, à son coursier seul revient le blâme de sa mésaventure.
— Ce n'est qu'une bête aveugle, grommela le Rourguignon.
— Et, reprit Anthony en saluant les tribunes occupées par les beautés de la cour, le comte lui-même m'assure que l'éclat de ces yeux a ébloui son coursier.
Là-dessus, l'Anglais, s'approchant du roi re-
quît la permission de finir le combat à la hache ou à répée.
— Daignez plutôt désigner la première de ces armes, mon souverain, ajouta-t-il, car les guerriers bourguignons ont toujours passé pour invincibles à la hache.
Edouard échauffé par le cliquetis du fer, octroya d'un mouvement de tête son gracieux consentement , et deux haches d'armes furent à rinstant apportées dans Tenclos.
La foule trahit plus d'anxiété et d'émotion que jamais, car la hache d'arme entre de telles mains n'était pas un jouet d'enfant. Parlez-moi de cela, dit maître Stokton, ça peut devenir amusant. . . maintenant. . . Des haches d'arme, ce n'est plus comme ces sottes perches, ça vous tranche si proprement un membre.
Les champions eux-mêmes semblaient comprendre toute la gravité du nouvel assaut. Tous deux examinèrent les agraffes de leur visière, et pesant méthodiquement leur arme, ils se mesurèrent un instant du regard, comme le font d'habiles tireurs dans nos salles d'escrime.
Enfin, le Bourguignon, s'élançant à l'attaque, asséna un coup violent au seigneur de Scales ; et, quoique celui-ci l'eût rapidement paré, son bras fléchit et l'arme s'abattit si pesante sur son épaule, que sans l'acier trois fois éprouvé de son
armure de Milan , maître Stokton eût eu la joie de voir son attente réalisée. — Lord Scales poussa un léger cri, soit de colère, soit de souffrance, puis il leva sa hache à deux mains, et la violence avec laquelle elle retomba sur le haume du Bourguignon faillit le terrasser. — Pendant quelques dix minutes, les coups suivirent les coups avec une incroyable rapidité ; les deux armes sillonnaient Tair, se levant et s' abaissant sans cesse, tantôt maniées à deux bras, tantôt brandies de la main droite ou de la main gauche, frappant et parant à tous les bouts du champclos où tournoyait le combat; et si familier aux deux chevaliers était le port des lourdes armures, que les lutteurs d'une pelouse de village ou les gladiateurs nus de l'antiquité eux-mêmes eussent pu envier leur souplesse et leur agilité.
Enfin, Anthony Woodville parvint adroitement à ficher la pique de sa hache dans la visière du Bourguignon ; et si solidement planté était le dard de fer, que le champion des dames anglaises pouvait à son gré faire fléchir de droite et de gauche son adversaire, tandis que celui-ci, rendu aussi aveugle que son cheval par l'obstruction du trou des yeux , distribuait au hasard ses coups, et restait complètement à la merci du seigneur de Scales. Tout débonnaire
qu'était ce dernier, il se ressentait encore si douloureusement de maintes contusions, que mal eût pu advenir au bâtard, dont il étreignait d'une main la gorge, tandis que de l'autre il se disposait à lui faire pénétrer la pointe de fer dans le crâne, quand soudain Edouard l'ut tiré de son extase par un cri perçant de Marguerite, que répéta la duchesse de Bedford, effrayée de voir l'arme de son fils sur le point de trancher ses projets à la racine. Aussitôt, le roi laissa tomber son caducée en criant de sa voix sonore : Arrêtez.
Les barrières de la lice s'ouvrirent, les maréchaux s'avancèrent, séparèrent les combattants, et décrochèrent le haume du Bourguignon. — Mais l'humeur martiale du bâtard, fort irritée de cette interruption désobligeante, les remercia de leur service par un blasphème tout-à-fait digne de sa parenté avecCharles-le-Téméraire; puis se précipitant vers Edouard, la face enflammée de rage :
— Noble roi, s'écria-t-il, ne me faites pas cette injustice. Je n'ai été ni terrassé, ni blessé, ni vaincu... Je ne me rends pas... D'après toutes les lois de la chevalerie, tant qu'un champion ne se rend pas, il a droit de provoquer son adversaire à continuer le combat à outrance.
Edouard hésita, fort surpris et fort erabar-
fasse par l'accueil fait à son intervention. Ses regards se portèrent d'abord sur le seigneur de Rivers, pâle d'effroi à l'idée d'une nouvelle rencontre entre son fils et un adversaire aussi déterminé , puis sur la physionomie impassible de l'apathique Elisabeth, et enfin sur les yeux suppliants de Marguerite, qui avait grand peine à ne pas s'évanouir. Appelant du geste le duc de Clarence, en sa qualité de grand connétable, et le duc de Norfolk , qui remplissait les fonctions de comte-maréchal , il dit au Bourguignon : — Veuillez attendre, sire comte, que nous nous soyons consuUés sur cette grave affaire. Le bâtard s'inclina d'un air de mauvaise humeur. — Les spectateurs gardèrent un anxieux silence, et le rideau de la tribune royale se ferma devant les délibérations du conseil. Au bout de trois minutes, la draperie fut écartée par le duc de Norforlk ; et Edouard, fixant ses veux bleus sur le fougueux Bourguignon, lui dit gravement : Comte de la Roche, votre demande est juste. Suivant les lois du champ-clos, vous avez droit de réclamer que le combat continue.
— Merci, roi chevaleresque, merci. — Le temps se passe ; écuyers, mon haume !
— Oui, reprit Edouard, apportez ici le haume du comte. Vous êtes libre de renouveler la lutte... Je rétracte mon caducée. Mais seigneur
de la Roche, d'après ces lois auxquelles vous en appelez, le combat doit être repris au même point où il a été interrompu. Ainsi donc, remettez votre haume, noble comte, et vous, Anthony seigneur de Scales, fichez la pique de votre hache à l'endroit où elle avait pénétré, et où Toeil droit, à ce que je vois, lui permettait de faire trou dans le crâne. Que Tassant recommence, et que Dieu ait pitié de votre ame, seigneur de la Roche.
A cette décision, complètement inattendue, et cependant tout-à-fait conforme aux lois dont Edouard était un si docte juge, le bâtard changea de visage, et demeura, la bouche béante et les yeux fixes, à contempler le roi qui se rasseyait et faisait signe aux hérauts d'avancer.
— Est-ce bien là la loi, sire, balbutia enfin le Bourguignon?
—Pensez- vous le contraire? Est-il un chevalier ou un gentilhomme qui puisse nous contredire?
— Alors, s'écria d'un ton bourru le bâtard, par tous les saints du calendrier, j'en ai assez comme cela. Je suis venu faire tout ce qui sied à un chevalier ; mais m'offrir comme une statue au sire de Woodville pour qu'il me crève à loisir l'œil droit, ludieu, ce serait là une prouesse de nature à prouver qu'il en sortirait peu de cer-
velle. Ainsi donc, monseigneur de Scales, voicj «la main, et je voqs félicite de votre triomphe, en vous cédant ce collier d'or (*).
«—Ne parlez pas de triomphe, répartit modestement le vainqueur, car vous n'avez été subjugué, comme doit Têtre tout brave chevalier, que par les charmes des dames, que le cœur le plus vaillant ne peut impunément contester^
Ce disant, le seigneur de Scales conduisit le comte à un siège d'honneur placé près du seigneur de Rivers ; et Tex-combattant dut se contenter de devenir simple spectateur des combats qui suivirent. — Il était déjà fort tard, que les chevaliers anglais et bourguignons se couraient encore sus la lance au poing ; et jusqu'au bout, les premiers maintinrent la supériorité de leur principal champion. — Au nombre des acteurs de la mêlée, à laquelle furent admis les écuyers, notre jeune ami Marmaduke Nevile ne fut pas un des moins remarqués, ni un des moins dignes de l'être.
(*) Le prix du tournoi était un collier d*or émaillé de la fleur de souvenance.
TIII.
Comment le bâtard a plus de succès dans ses intrigues politiques que l* hache au poing; et comment le roi Edouard fait sa grand' chasse d'été sous les riants bosquets de Sbene.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis la fameuse rencontre, et la cour s'était transportée au palais de Shene.
La faveur du comte de la Roche auprès de la duchesse de Bedford et de Marguerite, n'avait jamais reposé sur son habileté au maniement de la hache , et elle s'était maintenant assez accrue pour consoler le diplonaate de sa déconfiture dans la lice.
Cependant les menées des ennemis de Warwick avaient été couronnées d'un succès signalé. Les derniers apprêts de l'alliance déjà conclue.
quant au fond, avec le frère de Louis, retenaient encore le comte à Rouen et chaque jour de nouveaux détails sur l'intimité de Tambassadeur et du roi de France étaient soigneusement adressés à Rivers, qui s'empressait de les transmettre à Edouard. — De l'aveu même de ce dernier, c'est bien cette amitié qui fut la source de son antipathie contré Warwick ; toutefois , il était trop clairvoyant pour avoir accepté les interprétations données par Rivers à ces courtoisies. Que Warwick se fût laissé attirer par Louis dans le parti de Lancastre , c'était une supposition trop absurde pour qu'Edouard l'admît un moment ; mais il ne pouvait pardonner à son ambassadeur , de s'impatroniser dans les bonnes grâces d un homme qu'il regardait comme son ennemi. — Abstraction faite des motifs de haine que Louis XI lui avait donnés, en soutenant les exilés Lancastriens, son orgueil de roi était violemment froissé du dédain insultant avec lequel le prince français avait jusque-là traité sa royauté et sa naissance. Il savait qu'à Paris on le désignait d'ordinaire, sous le sobriquet de fils de r archer, insulte faite à Thonneur de sa mère que la médisance accusait d'une fidélité peu rigide à l'égard du duc d'York. — Ajoutez à cela que la réputation de profond politique, qui s'attachait au nom de Louis et allait toujours
croissant et retentissant dans toutes les cours d'Europe, avait inspiré à Edouard une jalousie, bien naturelle chez un prince doué lui-même d'aussi grands talents administratifs. A ce ressentiment et à cette jalousie se joignait encore, dans son ame guerrière, un secret désir de faire valoir les droits de l'Angleterre sur le trône de France, et de recouvrer les pays autrefois conquis par Henry V, et perdus plus tard par Henry VI. Sous le coup de ces sentiments et de ces projets, l'alliance de la Bourgogne devait éminemment flatter sa haine et son ambition. Le comte de Charolois avait voué à Louis une implacable inimitié, et son propre intérêt aussi bien que sa soif de vengeance, étaient garants qu'il seconderait de tout son pouvoir l'invasion de la France par une armée anglaise. — Enfin, comme nous l'avons déjà remarqué, au milieu de ces calculs belliqueux, se faisaient jour des vues plus pacifiques, des motifs commerciaux. Aussi, quoique l'influence que donnaient au comte de Warwick ses vieux services et sa redoutable puissance, eût encore trop dominé Edouard , pour qu'il s'opposât à l'ambassade de son ministre auprès du roi Louis ; quoiqu'en outre, nonobstant tout ce qui le séduisait dans l'amitié de la Bourgogne , il ne pût s'empêcher de reconnaître à contre-cœur que Warwick parlait au nom d'une politique encore
plus large, en soiUentint que le soûl moyen de consolider la dynastie naissante d'York, était de détacher de Marguerite le seul allié digne d'inspirer des craintes ; en dépit de tous ces motifs, dis-je, Warwick n'avait pas plutôt été parti , que le Roi s'était reproché avec colère sa concession, et qu'il avait ouvert son ame à toutes les impressions que cherchaient à y jeter les ennemis du Comte. Quelle que soit l'intôlligence d'un homme, elle ne peut couler que dans le lit que lui ouvre son caractère; et Edouard, inaccessible à la crainte, dédaigneux de tout danger, devait promptement oublier des arguments basés sur la prudence, pour s'abandonner tout entier aux sollicitations et aux entraînements de son orgueil , de ses passions et de son intérêt commercial. La duchesse de Bedford, la Reine et toute la famille des Woodville, qui ne formaient qu'un corps multiple , animé par une seule ame, connaissaient assez le caractère hautain du Comte, pour comprendre qu'il s'empresserait de rejeter les rênes du gouvernement , aussitôt qu'il verrait son ambassade discréditée et bafouée par Edouard; et, d'un autre côté, malgré leurs insinuations calomnieuses, ils se croyaient en droit de compter que sa loyauté et son amour pour son roi, ainsi que sa rupture en apparence irréconciliable avec la maison de II 9
Lancaslre, rendraient sa colère impuissante, et enchaînant en lui le rebelle redoutable , le laisseraient à terre, ministre déchu.
Edouard s'était donc ainsi laissé aller à consentir à la visite du comte de La Roche , sans avoir toutefois arrêté dans son esprit la ligne de conduite qu'il avait à suivre. — De toute manière, au cas même où devrait se conclure l'alliance avec Louis, le bon vouloir de la Bourgogne méritait qu'on fît beaucoup pour se l'assurer. Le Bâtard, initié par Jacquetta à la nature du terrain sur lequel il marchait , et chargé par son frère de n'épargner ni peines, ni promesses pour détacher Edouard du roi de France et conquérir la dot de Marguerite, le Bâtard, dis-je, ne tarda pas à s'apercevoir que sa mission était beaucoup plus facile à accomplir qu'il n'avait osé l'espérer.— Il n'y avait pas jusqu'au souvenir de Warwick, qui ne servît, contrairement à toute prévision, à lui applanir les voies. — En l'absence de ce redoutable baron, de ce ministre-roi, Edouard croyait respirer plus à l'aise; de loin, le comte lui semblait moins puissant. A la grande surprise du roi émancipé , la machine du gouvernement fonctionnait aussi bien que par le passé; les communes n'étaient pas moins soumises , la populace le saluait avec autant d'enthousiasme que si Warwick eût été h ses côtés.
— D'ailleurs, il n'avait plus à partager avec personne les jouissances de la popularité, le charme du pouvoir. — Quoi qu'il ne fût pas un Diogène, il aimait le soleil populaire, et nul Alexandre n'était plus là pour lui en dérober les rayons. — Abusé par ses courtisans , n'entendant que des calomnies contre Warwick, des propos moqueurs sur sa grandeur, il commença à croire que le moment était venu pour lui de régner seul, et il entra, sans s'en rendre compte, dans les vues des diplomates en jupons qui l'entouraient.
Son insouciance et sa voluptueuse indolence ne lui permirent pas de comprendre toute l'ingratitude du parti qu'il allait prendre. L'égoïsme, si naturel aux rois, surtout à ceux que leur naissance n'appelait pas au trône, lui persuada qu'il avait seul des droits à la prérogative de l'orgueil. Comme souverain et comme frère, n'était-il pas libre de disposer de la main de Marguerite? Si Warwick s'offensait, honte et malédiction sur sa déloyauté et sa présomption. Et avec de tels raisonnements, il chassa jusqu'à la pensée du Comte absent, pour s'abandonner au courant des circonstances. Toutefois, il est probable qu'Edouard eût attendu le retour de son ministre pour rompre avec lui , et qu'il eût alors agi avec toute la délicatesse et la prudence qui convenaient à un roi, uni comme lui
par les liens du sang et de la reconnaissance au grand homme d'état qu'il voulait congédier; il est probable , dis-je , qu'il en eût été ainsi sans une habitude fatale, dont l'histoire, tout en l'enregistrant, semble oublier les graves conséquences, sans l'habitude de l'intempérance. Plus d'une fois, à la suite de libations trop fréquentes, Edouard se laissa entraîner bien plus loin qu'il ne l'eût désiré dans ses moments lucides; et, secondé par un tel défaut, l'astucieux de La Roche n'eut presque qu'à frapper un ennemi à terre.
Ayant ainsi initié nos lecteurs aux mystères de cet abîme insondable qu'on nomme le cœur des rois, transportons-les sous les ombrages du vaste parc de Shene, dans un lieu enchanteur, dont Armide eût pu faire la prison de Renaud subjugué par ses charmes. Les rayons d'un soleil étincelant inondaient une clairière enchâssée entre des chênes géants et des hêtres vénérables qu'unissaient des treillages tapissés de jasmin, de chèvrefeuille et de rosiers blancs disposés en arceaux. A travers ces portiques de verdure, le regard plongeait dans de longues allées se perdant au milieu des fraîches profondeurs du feuillage ; et, çà et là, le long de ces nefs ombreuses, comme autour de la clairière, avaient été élevés des bosquets où s'épanouissaient toutes les
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fleurs alors connues en Angleterre. Au centre de la pelouse était un petit lac, orné d'une infinité de fontaines qui semblaient répandre la fraîcheur dans l'air embrasé. En tête de chacune des allées avaient été plantées des tentes de soie et de toile de Rennes , devant lesquelles se tenaient des dames et des chevaliers armés, suivant leur caprice, d'un arc ou d'une arbalète, et guettant le passage du gibier, que les chiens et les trompes poussaient souvent à portée de leurs flèches. Telle était la splendide chasse d'été du Sardanapale du Nord ; et rien n'eût pu donner une plus juste idée de ces goûts poétiques et efl'éminés, empruntés à l'Italie, et qui furent comme un court entracte entre les siècles chevaleresques et les temps modernes. Ce beau soleil de juillet, cette puissante végétation, ces reflets d'émeraudo du feuillage, cet air chargé de parfums, ces tentes, ces brillants costumes, les aboiements des meutes, les fanfares des cors, les rires joyeux des dames, tout enfin concourait à captiver les sens et à arrêter l'ambition dans son voyage éternel à travers l'avenir, pour Fabsorber tout entière dans la jouissance du moment présent. Toutefois, il était deux personnes qui ne partageaient pas rivresee générale.
Un courrier avait appris, le me tin même, à
Edouard que le comte de Warwick venait de débarquer Inopinément, accompagné de l'archevêque de Narbonne et du bâtard de Bourbon, les deux ambassadeurs chargés par Louis de régler les préliminaires du mariage projeté.
Cette fâcheuse nouvelle parvint à Edouard, au moment même où il quittait le palais pour se rendre au parc. Attirant à l'écart le seigneur de Hastings, il lui fît part des dépêches qu'il venait de recevoir : Piquez des deux, Hastings, lui dit-il , et gagnez au plus tôt le château de Baynard. Ramenez-nous Gloucester ; dans ces circonstances difficiles, la tête de cet enfant vaut mieux que tout un conseil.
— Votre Altesse sera obéie, dit le chambellan en raccourcissant ses étriers; j'ai prévu, sire, que ce retour aurait bien des résultats auxquels ne s'étaient pas attendus les seigneurs de Rivërs et de Worcester. Je suis charmé que vous appeliez auprès de vous le prince Richard, qui s'est sagement abstenu de toute démonstration amicale envers l'envoyé Bourguignon. Mais estce là tout ? Ne serait-il pas bon de convoquer vos plus fidèles seigneurs et vos plus doctes prélats, si non pour imposer à la colère de Warwick, au moins pour s'entendre sur les meilleures excuses à ofl'rir aux ambassadeurs du roi Louis?
— C'est-à-dire qu'il faudrait perdre la plus
splendide journée que cet été nous ait accordée. . . Bah, bah! si les soucis doivent venir demain, raison de plus pour poursuivre aujourd'hui le plaisir... partez, mon cher William, partez.
Ilastings prit un air grave , mais il vit que toutes remontrances seraient vaines , et attendant beaucoup de l'intervention de Gloucester, il éperonna son coursier et disparut. Edouard resta pensif un moment; EHsabeth qui lisait son ame sur sa physionomie, s'écarta des dames pour s'approcher tendrement de lui.
— Quelque chose vousaalTecté, monseigneur, idole de mon ame?
— Ma foi, oui, ma chère Betzy. Hier soir pour vous plaire, à toi et à ta famille (quoique à vrai dire, vous ne me deviez pas grande reconnaissance, car cela me plaisait à moi aussi) , j'ai promis la main de Marguerite au comte de Charolois.
— 0 cœur vraiment royal, s'écria Elisabeth,
toute rayonnante de joie et d'orgueil Noble
cœur qui ne songez qu'au bonheur de ceux qui vous sont chers ! Mais est-ce là ce qui vous inquiète? vous en repentiriez-vous?
— Non, mabien-aimée, non. Pourtant, sans les fumées de ce vin de France , j'aurais tenu plus longtemps en suspens le bâtard. Mais ce qui est fait est fait. Que tes roses ne se fanent
pas à la nouvelle du retour de Warwick. Allons, ma chérie, quitte cet air effrayé... Ton Edouard n'est pas un enCant qui ait peur des ogres et des revenants. Et, ajouta- 1- il, en promenant gravement ses regards sur les seigneurs qui remplissaient la cour du palais : si le roi d'Angleterre doit se mesurer avec son sujet, comment désirer un moment plus propice. . .? Mon trône est affermi... entouré de la nouvelle noblesse que j'ai créée. . . Londres m'est dévouée corps et ame. Les provinces sont en paix ; j'ai pour alliés les vaisseaux et les épées de la Bourgogne. Que Tours blanc grogne tant qu'il lui plaira, le lion de March est le roi de la forêt. Et maintenant, ma Betzy , ajouta Edouard avec un sourire caressant... permets au lion de faire sa chasse.
Sur ce, il baisa galamment la main gantée de la Reine, et l'instant d'après il était aux côtés d'une dame plus jeune, si non plus belle, à laquelle il offrait pour le moment l'encens de son inconstance. Un éclair de colère brilla dans les yeux d'Elisabeth; mais habituée à refouler sa jalousie, elle se composa bientôt un visage souriant, et rejoignit sa mère pour l'instruire de ce qu'elle venait d'apprendre. Son récit ne causa que de là joie à Tame fière et mâle de la Duchesse, à qui la perspective de l'humiliation de Warwick faisait oublier tous motifs de crainte ; mais il n'en
fut pas ainsi des seigneurs de Rivers et de Scales :
— Anthony, murmura le père, c'est là un jeu où nous jouons notre tête.
— Mais nous avons un bras capable de la défendre ; ainsi donc, que Dieu et les dames soient pour nos droits.
Toutefois cette audacieuse réplique ne satisflt pas la raison plus réfléchie du seigneur trésorier; et les flèches du brave Anthony lui-même frappèrent ce jour-là fort loin du gibier.
L'anxiété s'était donc glissée au milieu des réjouissances : le seigneur de Rivers restait silencieux et abîmé dans ses réflexions; le rire de son fils sonnait creux et forcé. La reine, du seuil de son pavillon, lançait le long des vertes allées des regards plus inquiets et plus quêteurs que n'en pouvaient motiver les lièvres ou les daims; sa mère avait le front contracté, le teint fouetté, et toutes ces illustres personnes étaient épiées de près par un homme profondément intéressé aux événements qui se préparaient. Sous prétexte de remplir les fonctions que lui avait assignées le roi, le seigneur de Montagu errait de tente en tente, s'informant courtoisement de ce que pouvait désirer chacun, s'attardant partout, souriant, complimentant, observant et scrutant le fond des cœurs. C'était la première fois de-
puis l'arrivée du bâtard , qu'il prenait part aux fêtes qui lui étaient offertes; et pourtant, il avait si bien joué son rôle à la cour, que la famille de ^a reine n'avait pour lui aucun des sentiments haineux qu'elle avait voués à son frère. Personne, excepté Hastings,n'ét*jit aussi sincèrement aimé d'Edouard que Montagu. — Tout indigné qu'il devait être contre le roij il payait assez de retour son affection pour trembler encore plus pour lui que pour Warwick. Lui seul connaissait la véritable cause du retour précipité du comte; car il l'avait informé secrètement du voyage du bâtard, de son but réel et du succès qui devait infailliblement couronner ses intrigues et celles des Woodville, à moins que lui, Warwick, ne se hâtât de reparaître, porteur des conventions ratifiées et accompagné des ambassadeurs français. Même avant l'arrivée du courrier dépêché au roi, Montagu savait que Warwick, justement indigné, avait quitté à Douvres son cortège pour se rendre à franc-étrier auprès du roi.
Vers le soir, des fanfares partant du pavillon royal annoncèrent qu'un somptueux banquet allait succéder à l'indolent passe-temps de la chasse. En ce moment, Montagu s'approcha d'une tente éloignée du pavillon du roi ; et à ses oreilles parvinrent des paroles bien peu en harmonie avec ses préoccupations.
— Ob ! de grâce , ma douce amie , disait une voix de jeune homme tremblante d'émotion, n'ayez pas mauvaise opinion de moi, ne m'accusez pas d'audace et de présomption. J'ai tout fait pour étouffer mon amour ; j'ai appelé mon orgueil à mon aide, mais en vain. Que vous accueilliez, ou non, mesbommages, Sybill, Sybill, je me rappelle ces jours où nous conversions ensemble; et je vous supplie en frère... oui en frère, si je ne suis rien de plus pour vous, de bien étudier, de bien considérer quelle espèce d'homme est ce seigneur de Hastings...
— Maître Nevile... est-ce là delà générosité? Pourquoi m'aftliger de la sorte? Pourquoi accoupler mon nom à celui d'un si grand seigneur?
— Parce que... prenez garde... les jeunes muguets les accouplent déjà, et leurs prophéties ne vous font pas honneur. Sybill... eh bien... ne me regardez pas ainsi ; je sais que vous êtes belle, et séduisante, et remplie d'esprit, et que votre père est à même, pour peu qu'il le veuille, de faire sortir une dot de reine de ses terribles machines. Mais Hastings ne vous épousera jamais, et ses hommages , par conséquent , ne peuvent que ternir votre belle réputation , tandis que moi...
— Vous, dit Montagu , entrant tout-à-coup , vous, cousin, vous pouvez espérer de plus bril-
lants avantages que ne peut en offrir à votre honnête amour la demoiselle de service de la duchesse de Bedlord. — Eh bien ! quoi, mademoiselle, dites, voulez-vous accepter ce jeune gentilhomme comme prétendant et comme fiancé? Si vous le voulez, il vous donnera un manoir pour douaire, et vous porterez une robe de velours et une chaîne d'or comme la femme d'un chevalier.
Cette intervention inattendue, tout-à-lait en harmonie avec le caractère des grands seigneurs, qui jouaient souvent fort cavalièrement le rôle d'amoureux, au nom et profit de leurs clients et de leurs parents ('), mit le comble au mécontentement que la brusquerie de Marmaduke avait déjà fait naître dans l'ame douce, mais fière de Sybill. — Parlez, mademoiselle, dites oui ou non, continua Montagu, surpris et irrité du silence hautain d'une personne qu'il connaissait cependant à peine de vue et de nom, et à laquelle il n'avait jamais adressé la parole auparavant.
-— NoU; monseigneur^ répondit Sybill en s'ef-
(') Voyez dans la Vie d' Elisabeth Woodville, par Miss Strickland, la curieuse lettre que le duc d'York et le comte de Warwick lui adressèrent lorsqu'elle n'était encore qu'une toute jeune fille, en faveur de leur protégé sir R. Joli nés.
forçant d'étoufi'cr s(ni indignalion, quoique sans pouvoir rcmpôcher (l'étinceler dans ses yeux, de rougir ses joues et de gonfler sa poitrine ; non, et Yotre parent aurait pu épargner cet afl'ront à une personne que... — mais n'importe?
Elle sortit delà tente, en prononçant ces mots, et remonta Tallée pour se rendre dans celle de la mère de la reine.
—Tant mieux ; vous êtes trop jeune pour vous marier, Marmaduke , dit froidement Montagu. Nous vous trouverons bientôt une épouse plus riche. Il y a Marie de Winstow n, la pupille de l'archevêque, qui possède deux châteaux et les fiefs de sept chevaliers.
— Mais si laide ! Monseigneur, dit le pauvro Marmaduke en soupirant.
Montagu le regarda avec étonnement. — Les épouses, monsieur, dit-il, ne sont pas faites pour être regardées, à moins que ce ne soient les épouses des autres ; mais laissons-là toutes ces folies. Retournez à votre poste à côté de la tente royale , et chemin faisant , priez en mon nom le seigneur de Faucomberg et Aymar Nevile, que vous trouverez sous ces bosquets làbas, de se tenir près du pavillon, pendant le repas du roi. Un mot à l'oreille : — Avant que le soleil dore la cime de ces chênes, le comte de Warwick sera auprès d'Edouard IV, et, quoi
qu'il doive arriver , il est bon que quelques nobles cœurs soient là pour lui souhaiter la bienvenue.
Sans attendre de réponse , Montagu entra dans une des tentes où Raoul de Fulke et le seigneur de Saint-John causaient ensemble, sans s'inquiéter des cerfs et des lièvres ; et Marmaduke, tout bouleversé et courroucé contre Sybill, poursuivit son chemin.
Le grand acteur revient sur la scène.
Réunis par petits groupes, les joyeux chasseurs se reposaient en prenant leur repas du soir , les uns étendus sur Tépais gazon qui bordait le lac, d'autres dans les tentes, d autres encore sous les arbres. Çà et là, se voyaient une dame et un cavalier, se glissant furtivement loin de tout témoin indiscret, et se perdant sous les ombrages ; car sous ce règne, la galanterie était universelle. Devant le pavillon du roi, une troupe de ces gais jongleurs, héritiers dégénérés des anciens et nobles ménestrels , attendait le signal pour commencer ses jeux, et prêtait l'oreille aux éclats de rire qui s'échappaient incessamment de la tente royale. Sous cette tente, Edouard, le comte de La Roche, et le seigneur
de Rivcrs et uont en Teslin ; tandis que dans un pavillon plus spacieux et plus splendide , h quelques pas de là, la reine, su mère, et les grandes dames de la cour, faisaient honneur à un repas plus léger et moins bruyant.
— Allons, dit Edouard, en approchant de ses lèvres un gobelet d'or, orné de pierres précieuses, qu'il passa ensuite à Antoine le bâtard, Allons, Comte, nous portons la première santé aux amours de Charolois et de Marguerite.
Le Comte vida le gobelet, et le vin lui donna une nouvelle ardeur.
— Sire, dit-il, ces amours unissent à jamais la Bourgogne à l'Angleterre . Malheur à la France !
— Oui , malheur à la France ! s'écria Edouard, le front rayonnant de cette joie martiale qu'éveillait en lui la pensée de la guerre; car nous arracherons ce pays des mains de ce brocanteur de Louis. Par Dieu ! je n'aurai ni cesse ni repos tant qu'York n'aura pas repris ce que Lancastre a perdu ; et les rognures de ce royaume, que je réunirai à l'Angleterre, suffiront encore à votre frère de Bourgogne pour changer sa couronne ducale en une couronne de roi. Mais qu'avez-vous, Rivers? vous semblez triste, mon père.
— Sire , dit Rivers revenant à lui : Je son-
geais seulement que si le comte de Warwick...
— Ah ! je n'y pensais pas! interrompitEdôuard,
etmafoi, comte Anthony, je crois que si le comte
était ici, il n'égayerait que peu notre réunion.
— Cependant, un bon sujet, dit de la Roche avec un rire sardonique, compose ordinairement son visage sur celui de son roi.
— Un simple sujet! oui, mais Warwick est à peu près, pour le roi d'Angleterre, im sujet de môme espèce qu'étaient, pour le roi de France, Guillaume de Normandie et le duc Rollon. Quoi qu'il en soit, qu il vienne, noire royaume est enpaix, nous n'avons plus besoin de sa hache d'arme; et quant à nos nouveaux projets sur la France, votre frère, brave comte, est un allié qui peut bien dédommager d'une perte plus grande que celle d'un ministre revèche. Qu'il vienne !
Le roi parlait encore, qu'on entendit des pas de chevaux sur le gazon. Un moment après, des acclamations prolongées partirent des alentours de la scène des réjouissances, où les gardes étaient placés ; le bruit s'approcha de plus en plus, puis il cessa. « C'est sans doute Richard de Gloucester que ces cris nous annoncent, dit le roi; les soldats chérissent ce brave enl'ant. MarmadukeNevile, en sa qualité de gentilhomme de service^ écarta les rideaux du pavillon, et, II. 10
tandis qu'il prononçait un nom qui fit pâlir tous ceux qui l'entendirent, le comte de Warwick lui-même se présenta devant le roi.
La toilette du comte était en désordre et portait les traces du voyage qu'il venait de faire: la plume noire de sa toque pendait, brisée, sur son front; ses bottes, montant jusqu'à mi-cuisse, étaient couvertes de poussière ; et cependant, quand il entra, devant la majesté de son maintien et sa superbe stature, de la Roche, Rivers et le magnifique Edouard lui-même, semblèrent tout-à-coup se rapetisser jusqu'au niveau du commun des hommes. Dans tout l'ensemble de sa personne, dans son air, son œil, sa taille, son attitude, se voyait empreint ce qui, à des époques plus reculées , faisait décerner la royauté par les masses : un cachet de souveraineté, quelque chose comme la révélation d'un être prédestiné par la nature à dominer la foule. Le roi et ses deux hôtes se levèrent à son entrée, et à un profond silence succéda une exclamation d'Edouard ; puis le silence régna de nouveau.
Le comte resta quelques instants à contempler, immobile, reflet qu'il avait produit; puis, promenant son œil noir de Fun à Tautre, il le fixa en plein sur de la Roche, qui, après avoir essayé vainement de soutenir son regard, finit par sourire avec un dédain affecté, et retomba
sur son siège en portant la main à son poignard.
— Sire, dit alors Warwick en levant sa toqu( et en approchant du roi avec une gravité respectueuse, je vous demande pardon de m'êtn présenté devant Votre Altesse dans ce costume souillé par le voyage, mais j'apporte avec mo une nouvelle qui doit ra'assurer un bon accueil L'ambassade solennelle que Votre Grâce m'avait confiée a été, avec l'aide de Dieu, couronnée d'un plein succès. Le fils de Bourbon et l'archevêque de Narbonne sont en route pour votre capitale. Alliance a été conclue entre les deu) plus grands monarques de l'Europe, à des conditions qui assurent la prospérité de 1 Angleterre, et qui donnent un nouveau lustre à votre couronne. Le roi Louis consent à soumettre è l'arbitrage du pontife romain (*) vos prétentions sur la Normandie et la Guyenne, et, de plus, à vous payer un tribut annuel. Maintenant que vous ont été concédés ces avantages, qui surpassent tout ce que Votre Altesse elle-même m'avait chargé de réclamer, le prince de France attend impatiemment la main de madame Marguerite.
( ) Le pape, en outre, devait être prié de décider la questo n dans le délai de quatre ans. L'ambassadeur d'Edouard ne pouvait conclure un plus beau traité pour l'Angleterre.
— Mon cousin, dit Edouard, prompt à se remettre , et faisant signe au comte de s'asseoir, Yous êtes toujours le bien-venu, quelles nouvelles que vous apportiez ; mais je m'étonne fort qu'un aussi profond politique entame ces graves affaires d'état en un moment si inopportun , et en présence des joyeux convives d*un festin.
— Sire, reprit Warwick avec calme, bien que îe sang gonflât les veines de ses tempes et empourprât ses joues, je parle publiquement de ce qui a été noblement accompli. D'ailleurs , cet événement a cessé d'être un mystère de cabinet, puisque le plus humble citoyen, pour peu qu'il ait des yeux et des oreilles , sait déjà aussi bien que moi dans quel but les ambassadeurs du roi Louis arrivent en Angleterre avec les représentants de Votre Altesse.
Edouard , plus embarrassé qu'il ne s'y était attendu, demeura silencieux ; mais de La Roche, impatient d'humilier l'ennemi de son frère, et jugeant convenable de stimuler la torpeur du Roi, dit avec insouciance :
— Ce serait grand dommage, sire Comte, que ces mêmes citoyens, si bien initiés, suivant vous, aux secrets des rois, n'eussent pas averti l'archevêque de Narbonne que , s'il désire voir un spectacle encore plus beau que celui des palais <le Westminster et de la Tour, il n'a qu'à repar-
tir de suite pour aller voir les bannières d'Angleterre et de France flottant au-dessus des tours de Notre-Dame.
Avant que le Bâtard eût achevé ces mots, Rivers, se penchant en arrière, dit à l'oreille du Roi : — Au nom de Dieu, Sire, choisissez un lieu plus convenable pour ce qui doit fatalement arriver; faites taire votre hôte.
Mais Edouard , charmé que de La Roche se chargeât de rompre la glace , et espérant que quelque explosion de Warwick lui fournirait, pour une rupture, de meilleurs prétextes qu'il n'en avait alors, répondit sévèrement à Rivers : — Silence, Monseigneur, ne vous mêlez pas de nos affaires.
— Si je ne me trompe, dit froidement Warwick, c'est le comte de La Roche qui m'adresse la parole. — Un étranger !
— Et le frère de T héritier de Bourgogne, reprit de La Roche, le frère du noble fiancé de Marguerite d'Angleterre.
— Cet homme ne ment-il pas, Sire? dit Warwick qui s'était assis d'abord, et qui se leva tout à coup.
Le Bâtard bondit, lui aussi, sur ses pieds ; rnaii; Edouard, lui faisant signe de se rasseoir, et reprenant la dignité extérieure qui rabandonnait rarement, répondit : — Mon cousin, votre ques-
ion est peu courtoise pour notre noble convive. ,)epuis votre départ, des raisons d'état, que nous lous communiquerons en temps plus opportun, vious ont fait changer d'avis, et nous voulons que ■lOtre sœur Marguerite épouse le comte de Çha- •,olois.
— Et c'est à moi que vous dites cela, Sire! /écria le Comte, dont toutes les passions se souj; wèrent à la fois ; à moi ! Ne froncez pas le sourcil ! Edouard, je suis de la race de ceux qui, plus
|rands que les rois même , ont élevé des trônes
j t les ont culbutés ; il faut que vous m'entendiez.
5'ous avez compromis mon honneur et failli au '^ ôtre ; vous vous êtes avili en vous jouant de Tûoi, de moi, le représentant de votre royauté! ?krrière, seigneur de Rivers, il y a déjà assez de J)arrières entre la vérité et un roi!
— Par saint Georges et la tête de mon père, 'écria Edouard, avec une colère non moins vioente que celle de Warwick, tu abuses, déloyal gentilhomme , de ma bonté et de nos liens de )arenté. Encore un mot, et tu quitteras ce paais pour la Tour î
— Sire ! répondit Warwick avec dédain , et 3n croisant ses bras sur sa large poitrine, il n'y a pas sur cette tête un seul cheveu auquel votre cour, vos gardes et vos armées osassent toucher ! MOI à la Tour ! Ordonnez-le , et avant
— i-A ^ que trois soleils aient brillé sur le toit do la prison et du palais , jetez les yeux sur l'Angleterre, puis dites-nous ce que sera devenu votre trône.
— Hoîà quelqu'uîi î s'écria Edouard en frappant du pied. Soudain le rideau du pavillon se leva rapidement, et Richard de Gloucester entra, suivi du seigneur deHastings, du duc de Clarence et d'Anthony Woodville.
— Ah! continua le Roi, vous venez à propos, Georges de Clarence, lord grand connétable d'Angleterre, emparez-vous de cet insolent qui ose menacer son suzerain et son roi !
Se glissant entre Clarence, qui demeurait muet , comme frappé de la foudre , et le comte deWarwick, le prince Richard dit, d'une voix qui, bienqueplus douce qu'àl'ordinaire, avaitencore quelque chose de plus imposant que quand elle tonnait au miheu des batailles de Barnet ou de Bosworth : Edouard, mon frère , souvenezvous de Touton, et modérez-vous; — Warwick, mon cous'n, n'oubliez pas que vous êtes devant votre roi , et songez à son père.
A ces derniers mots, le comte changea de visage , car à ce père il avait juré d'aider et de défendre son fils. Sa raison triomphant de son orgueil, lui montra combien sa colère immodérée lui avait fait perdre les avantages que lui donnait l'odieuse injustice d'Edouard. Pendant
ce temps, le Roi lui-môme , les yeux ètincelanls et la tôte aussi haute que celle de Warwick, allait peut-èire renverser son trône, en tentant de réaliser sa menace lorsque Anthony Woodville lui dità Yoix basse : Prenez garde, sire ! une foule innombrable qui paraît avoir suivi le comte , a déjà envahi la forêt , et on a grand' peine à Tempècher d'arriver jusqu'ici, tant elle est avide de le voir : prenez garde î — Richard, dont l'oreille aux aguets avait saisi ces paroles , se hâta de les confirmer en ouvrant brusquement le rideau de la tente. Alors apparurent les gardes du Roi, accourus des postes cachés qu'ils occupaient dans le voisinage , et s'efforçant de tenir une foule immense d'hommes , de femmes , d'enfants qui s'agitaient, se ruaient et murmuraient derrière eux. Mais le rideau ne fut pas plus tôt écarté , les vieux combattants de Toutou n'eurent pas plutôt aperçu les princes et au milieu d'eux le grand comte qui les dominait de la tête, que, croyant dans leur ignorance à une scène arrangée tout exprès pour leur plaisir» ils poussèrent un long et bruyant hourra : Warwick et le Roi î le Roi et le grand comte ! Derrière eux, la multitude fit écho à leurs acclamations, et hommes et femmes se précipitèrent en avant, se mêlant aux soldats qui ne cherchaient plus à les contenir.
— Warwick, Warwick ! criait-on de toute part ; que Dieu bénisse l'ami du peuple !
Edouard frémit , et se retira tout bouleversé au fond de la tente.
De La Roche pâlit, mais avec la présence d'esprit d'un habile diplomate, il s'élança vivement pour abaisser le rideau.
— Faut-il que des manants, dit-il à Richard en français, se repaissent des querelles de leurs seigneurs?
— Vous avez raison , comte , murmura Richard avec douceur; son but était atteint, et, s'appuyant sur sa cravache , il attendit ce qui devait suivre.
Le comte parut s'adoucir en voyant ainsi combien il était aimé.
Aussi généreux que hautain, il se sentait presque dédommagé de l'ingratitude du roi par l'affection que lui témoignait le peuple ; une larme mouilla son œil orgueilleux, mais elle fut prompte k sécher ; et, s'approchant d'Edouard qui se tenait debout, le front assombri par une colère toute royale, malgré le silence qu'elle gardait sur ses lèvres :
— Sire, dit-il, ce n'est pas moi qui demanderai pardon à qui que ce soit; mais le douloureux affront que vous avez fait à mon honneur m'a poussé à tenir un langage dont mon cœur a re-
gret. Je suis fâché que votre Altesse ait voulu cette alliance ; plus tard elle verra quelle confiance on peut placer dans la Bourgogne.
— Osez-vous bien élever des doutes à cet égard, s'écria de La Roche !
— Ne m'interrompez pas, messire, répondit Warwick avec un geste de dédain. Sire, je me démets de mes emplois, et je 1-aisse à votre Majesté le soin de s'excuser comme elle l'entendra auprès des ambassadeurs de France; moi-même je me charge de me justifier auprès de leur roi ; et maintenant , avant de me retirer dans mon château deMiddleham, moi, sans armes, seul ici, n'ayant qu'un unique écuyer à ma suite , moi, Richard Nevile, je déclare que s'il se trouve un homme, baron ou chevalier, qui veuille exécuter la menace de votre majesté , et m'arrèter, je suis prêt à obéir à vos ordres royaux et à le suivre à la Tour. Et il s'inclina fièrement ; puis, se redressant, il regarda autour de lui, et dit : J'attends le bon plaisir de votre Altesse.
— Vas où tu voudras, comte, dit le Roi ; à dater d'aujourd'hui, Edouard IV règne seul. Warwick se retourna vivement : — Seigneur de Scales, dit-il, levez le rideau ; allons, messire» cela ne vous messiera pas. Vous êtes toujours le fils d'un Woodville , et moi , je suis toujours le descendant de Jean de Gaunt.
— Je le fais, non point pour le guerrier mort, mais pour son descendant, dit le seigneur de Scales en levant le rideau, et en saluant le comte au passage avec une grâce toute chevaleresque. Warwick à peine sorti , la foule ne se contraignit plus, et sa joie bruyante remplit la tente royale d'un tonnerre d'acclamations qui n'avaient rien de flatteur pour ses hôtes.
— Edouard, dit Richard à voix basse et en posant un doigt sur le bras de son frère, pardonnez-moi si je vous ai oflensé ; mais si, dans cette circonstance, vous eussiez usé de violence...
— C'est vrai, vous avez raison. Mais faudrat-il toujours endurer de pareilles insultes ?
— Sire, répliqua Richard avec son sourire concentré, soyez calme, car le siècle est votre meilleur allié, et le siècle commence à passer l'âge des épéeset des cuirasses. Encore quelque temps et...
— Et quoi?
— Et... Ah! sire, je répondrai à cette question quand notre frère Georges (prenez garde à lui) ne sera plus là pour écouter, ou quand il aura épousé Isabelle Nevile, et qu'il se sera querellé avec son beau-père à propos de la dot. — Holà, faites commencer les jongleurs.
— Les jongleurs! s'écria le roi, comment! Richard , tu es plus futile que moi-même.
— Pardonnez-moi ? Que les jongleurs commencent, et dites à la foule de demeurer. Ce n'est qu'en l'amusant avec des charlatans que Votre Majesté peut amener le peuple à oublier Warwick.
Comment les grands seigneurs vinrent au faiseur de Roi^ et quelles offres ils lui firent.
Domptant les émotions qui Tagitaient, le seigneur de Warwick, avec sa gaîté et sa courtoisie habituelles, remercia le peuple et les gardes du roi de leurs saints enthousiastes; puis, enfln, il monta à cheval, et, escorté d'un seul écuyer qu'il avait amené de Douvres, il s'enfonça dans les solitudes de la forêt où le souvenir de Tindignité qu'il avait essuyée assaillit si rudement son noble cœur, qu'il en gémit tout haut. Son écuyer, craignant que la fatigue n eût entamé cete santé de fer, s'approcha de lui en entendant ses gémissements; mais, la figure pâle et un sourire forcé sur les lèvres, Warwick lui dit : — Ce n'est rien , Waller, seulement , il fait une
chaleur accablante, et nous avons oublié nos libations du malin, mon ami. Ecoutez! j'entends le murmure d'un ruisseau, et un peu d'eau fraîche me serait plus agréable maintenant que le plus savoureux hippocras. Ce disant, il se jeta à bas de son cheval, et, guidé par le bruit de l'eau, il atteignit les bords du ruisseau. Après avoir étanché sa soif dans le creux de sa miiin, il s'étendit sur les longues herbes que le vent balançait sur la rive, et tomba dans une profonde rêverie, dont il fut tiré par un bruit de pas précités; levant les yeux, il vit Marmaduke Nevile à ses côtés
— Eh bien , jeune homme, dit-il sévèrement, de quel message ètes-vous chargé?
— D'aucun , Seigneur comte ; je n'attends maintenant d autres ordres que les vôtres.
— Vous ne savez donc pas , pauvre jeune homme, que je ne puis plus vous être utile. Rejoignez la cour.
— Oh! Warwick, dit Marmaduke avec une éloquence naïve; ne me chassez pas loin de vous. Aujourdhui j'ai essuyé un refus de celle que j'aimais. Je raimais de toute mon ame, et j'en ai bien souO'ert, cela m'a fait saigner le cœur; mais maintenant je me sens presque heureux d'avoir été repoussé, de me trouver libre de reporter toute mon affection, tout mon dé-
vouement sur l'objet le plus digne de l'affection et du dévouement d'un homme de cœur, sur un noble chef, sur un héros. Quelle que soit votre fortune, laissez-la moi partager, laissez-moi m'élever ou tomber avec vous.
Warwick fixa son regard sur la figure de son jeune parent ; puis il dit, comme se parlant à lui-même : — C'est étrange î je n'ai pas donné de trône à cet homme , et cependant il ne m'abandonne pas, lui. Mon ami, ajouta-t-il, vous ont-ils déjà raconté que j'étais disgracié?
— J'ai entendu le seigneur de Scales dire au jeune Lovell qu'on vous avait dépouillé de toutes vos dignités; et j'accours ici, parce que je ne veux plus servir un roi qui oublie le bras et le cœur auxquels il doit son royaume.
— Jeune homme, j'agrée votre dévouement, s'écria Warwick en bondissant sur pieds; sachez que vous avez plus fait pour attendrir mon cœur, et en même temps pour lui rendre son énergie que... Mais à quoi sert la plainte? et la louange ne saurait vous récompenser assez.
— [Mais voyez. Monseigneur ! si j'ai été le premier à vous rejoindre, je ne suis pas le seul; voyez accourir vers vous le brave Raoul de Fulke , le seigneur de Saint-John, Bergavenny, etFitz Hugh, et cinquante autres des plus nobles familles d'Angleterre.
~ i(;o — Et comme il parlait , on vit s'agiter dans le sentier de la forêt des panaches et des tuniques ; et peu après, une troupe de chevaliers et de gentilshommes, la fleur de tout ce qu'il était resté d'ancienne noblesse à la cour, arriva, tête nue, auprès de Warwick.
— Est-ce possible, s'écria Raoul de Fulke ? ne nous aurait-t-on pas trompés ! — Edouard IV aurait-il sacrifié à ces vils Woodville le boulevard de son royaume ?
— Chevaliers et gentilshommes! dit Warwick souriant avec amertume, est-ce donc une chose si étrange, que de laisser se rouiller, en temps de paix , la hache et l'épée de batailles? Je ne suis plus qu'une arme inutile, bonne à être suspendue au milieu des trophées de Touton, dans ma salle de Middleham.
— Accompagnez-nous, dit le seigneur de Saint- John , et nous forcerons Edouard à vous rendre justice, ou nous quitterons tous une cour où des valets et des coquins sont devenus plus puissants que la valeur anglaise, et plus nobles que le sang normand.
— Mes amis, dit le Comte, en posant la main sur l'épaule de Saint-John, quelque juste que soit mon courroux, je ne veux pas me venger de mon roi ; il est assez puni par le choix qu'il a a fait. Pauvre Edouard! pauvre Angleterre!
quelles inimitiés, quelles guerres vont vous susciter à tous deux l'or, la ruse et la haine implacable de Louis XI î Non, si j'abandonne Edouard, il n'en a que plus besoin de votre appui. J'ai abdiqué volontairement mes dignités. — Warwick , interrompit Raoul de Fulke , nous ne nous y méprenons pas : votre disgrâce est un premier coup porté aux anciens Barons d'Angleterre. Nous avons des griefs, que nous nous sommes résignés à supporter sans nous plaindre tant que vous avez été le bouclier et répée de ce roi-marchand. Nous avons vu les anciens pairs d'Angleterre supplantés par des hommes d'hier; nous avons vu nos filles, nos sœurs . et nos mères même , quand elles étaient veuves et riches, contraintes à des alliances indignes et révoltantes avec des manants affublés de titres improvisés et dorés de nos dépouilles. Les marchands et les artisans nous foulent aux pieds, nous chevaliers, et l'avarice du commerce ronge, comme delà rouille, notre chevalerie. Aux jours de notre gloire, nous disposions de la couronne et Guillaume de Normandie n'eût pas même osé songer à ce que le comte de March a pu accomplir impunément. Ce qu'il nous faut à nous, sire Comte, à nous chevaliers et barons, c'est un roi assez homme pour imposer le respect aux hommes, assez prince pour inspirer la con- II. 41
fiance à ses pairs. Richard, comte de Warwick, Yous êlcs du sang royal, vous descendez de l'antique Jean de Gaunt (') ; nous voyons revivre en vous Edouard III et le héros de Crécy : dites un mot, et nous vous faisons roi !
Le descendant des Normands, le représentant de la puissante faction qu'aucun roi d'Angleterre ne brava jamais impunément, promena ses regards autour de lui en prononçant ces mots; et toute l'auguste assemblée répéta en chœur : Nous vous faisons roi !
— Richard, rejeton des Plantagenets, dites un mot, répéta Raoul de Fulke.
— Je ne le dirai pas , interrompit Warwick , et je ne vous laisserai pas continuer, brave Raoul de Fulke. Quoi ! mes seigneurs et gentilshommes , ajouta-t-il en se redressant , le visage animé par des sentiments que nous pouvons à peine comprendre et apprécier de nos jours, — quoi ! pensez-vous que Tambition se borne au cercle étroit d'une couronne? Notre rôle à nous barons, qui faisons et défaisons les rois, n'est-il pas bien plus grand, bien plus conforme aux traditions de nos aïeux ? Eh quoi ! qui d'entre
(*) Comme petit-fils de Jeanne Beaufort, ou Plantagenet, Warwick descendait au troisième degré, par les femmes, de Jean de Gaunt ; Heny VU en descendait au quatrième degré par la branche mâle.
nous n'aimerait pas mieux avoir été ce qu'étaient nos pères à Runnymede, que d'avoir porté le titre de ce monarque-enfant qu'ils grondaient et tenaient en tutelle? Par ma foi, mes seigneurs, Richard Nevile a l'ame trop fîère pour être roi! un roi ! une poupée d'apparat et de grimaces, un roi ! une curiosité de foire, faite pour être sifflée ou applaudie par la foule, suivant son caprice ! un roi ! un mendiant aux crochets de la nation, qui se querelle avec son parlement pour lui arracher de Targent. Un roi ! Richard II en était un et Lancastre Ta détrôné. Vous voudriez me faire descendre au niveau d'un Henry de Lancastre. Mort-Dieu! je vous remercie. Les communes et les seigneurs l'ont couronné, il est vrai, mais pourquoi ? pour le traiter comme leur créature, pour le régenter, le réprimander, se mêler de son ménage, et se quereller avec les chambellans et les blanchisseuses de sa femme. (*) Eh quoi! cher Raoul de Fulke. votre ami est-il donc tombé si bas, que lui, comte de Salisbury et de Warwick, chef de la triple race des Montagu, des Monthermer et des Nevile, seigneur d'une centaine de baronies, lui qui commande à soi-
(^) Blanchisseuses. — Les archives du parlement, sous le règne d'Henry IV, offrent une infinité de preuves curieuses de l'intervention des communes dans les affaires domestiques de l'épouse d'Henry, la reine Jeanne.
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xante mille hommes, il ne soit pas plus grand qu'Edouard de Mardi , auquel, si vous le permettez, nous daignerons encore laisser le nom et le titre de roi ?
Chose étrange, cette bizarre apostrophe exprimait si bien l'orgueil des vieux IJarons, que, quand le Comte se tut , des applaudissements et des hourrahs d'enthousiasme circulèrent à travers cette orgueilleuse assemblée. Raoul de Fulke se jetant à genoux, embrassa la main de Warwick : — Oh! noble comte, dit-il, restez toujours un des nôtres, pour soutenir notre ordre, et pour apprendre aux rois et aux nations, qui nous sommes.
— Ne craignez rien, Raoul, ne craignez rien; justice sera faite à nos droits. Retournez sur vos pas, je vous en supplie. Laissez-moi sentir que j'ai de tels amis autour du roi. Même à Middleham, je veillerai sur notre cause commune ; jusqu'à ce que sept pieds de terre lui suffisent, votre frère Richard Nevile ne sera pas homme à se laisser oublier des cours et des rois ; moins encore à se laisser déshonorer par eux. Sire de Fulke, notre honneur est au fond de nos cœurs, et c'est le seul trône que les armées ne puissent renverser , que les fourberies ne puissent miner.
Ce disant, il salua gracieusement ses amis
de la main, fit signe à son écuyer, qui se tenait à distance, d'amener les chevaux , monta gravement sur le sien et partit. x\près avoir fait quelques pas, il appela Marmaduke, qui était à pied, et lui dit de venir le rejoindre , dans la nuit à Londres: — J'ai d'étranges nouvelles à communiquer aux ambassadeurs français ; et dans l'intérêt de l'Angleterre, je dois m'efforcer d'appaiser autant que possible leur ressentiment. Cela fait, nous partons pour Middleham.
Les seigneurs regagnèrent lentement les pavillons, et en arrivant en face des tentes, encore dorées par le soleil couchant, ils virent la populace d'alors , cette populace que Shakespeare a peinte avec tant de mépris, se pressant et riant aux éclats, autour du charlatan et de l'escamoteur, qui lui avaient déjà fait oublier (comme l'avait prévu Gloucester), le héros, leur idole.