‹ Le dernier des barons (volume 2)Chapitre 6 sur 11 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

liC dcruier des Baross^ au eliâtean de sici»

pères.

La campagne en Angleterre au moyen-âge. —De nobles visiteurs arrivent au château de Mlddleham.

L*automne avait succédé à l'été, Thiver à l'automne, et le printemps de 1468 verdoyait en Angleterre, quand on vit une élégante cavalcade gravir une colline, au déclin du jour. Le paysage qui se déroulait autour d'elle, inondé des sourires du soleil couchant, était bien loin d'olfrir l'aspect que présente aujourd'hui ce pays. A gauche, au fond d'une vallée que dominait Ut chemin escarpé, là , où maintenant l'industrie anime mille fabriques de sa vie bruyante, se tapissait un village isolé. Les maisons, si maisons il y avait , étaient entièrement construites en bois et en bois fort peu durable, tels que ceux du saule, de l'orme et du prunier. Aucune d'elles n'avait de cheminée, mais la fumée de leur

unique foyer, après avoir dûment empreigne l'atmosphère du logis, renvoyait lentement son excédant par une ouverture circulaire pratiquée dans le toit. Le fait est que, pendant fort longtemps, il y a eu dans les provinces un préjugé contre les cheminées. On regardait la fumée comme très salutaire et pour la maison et pour le propriétaire (*); on croyait qu'elle cimentait Tune, et préservait l'autre des rhumes, des catarrhes. Les fenêtres vitrées étaient une commodité inconnue à ces habitations; on les remplaçait par des treillages , même dans la demeure du franc-tenancier , qui s'élevait majestueusement au-dessus des autres , entourée de granges et de hangars. Et cependant ce serait une grande erreur de tirer de cette circonstance des conclusions défavorables, sur le bien-être de la classe ouvrière {"), Le laboureur, quand il était occupé,

(*) HoUinsiied (livre II, ch. 22). Alors nous ne connaissions pas les maux de tête. — Car de même que la fumée était regardée à cette époque comme propre à endurcir la charpente de la maison, ainsi passait-elle pour être une médecine encore beaucoup plus propre à garder ses habitants dés charlatans et des rhumes de cerveau, avec qui peu de personnes faisaient connaissance.

(") Voir V Histoire du moyen-âge d'Hallam, ch. xx, partie 2^. HoUinsiied (liv. II, ch. xii) parle aussi de l'étonnement que ressentirent les Espagnols sous la reine Marie, en voyant « quelle chair abondante on faisait dans

était bien plus à son aise alors qu'aujourd'hui. Les salaires étaient énormément hauts, la viande extrêmement bon marché, et la terre fournissait avec prodigalité aux besoins de ses enfants.

Sur la pelouse en deçà du village (aujourd'hui fétide et sali par une population dégoûtante, progéniture deTindustrie, et victime du monde moderne dont elle est la vie) étaient réunis des jeunes gens et des vieillards, car c'était un jour de fête, et le sévère puritanisme n'avait point encore alors proscrit la gaîté. Les jeunes paysans' en vestes de cuir ou de gros drap, jouaient entre eux au palet , et s'exerçaient à la lutte , tandis que les rires folâtres des jeunes filles, parées de leurs plus beaux atours, et les cheveux ornés de rubans? arrivaient incessants et joyeux jusqu'aux oreilles de la cavalcade. Au-delà du village, sur une petite éminence à demi-cachée par des arbres, où bourgeonnait la première verdure du printemps, au lieu même où maintenant se réunissent, autour d'un cabaret, les grossiers et souffreteux enfants du travail et du mécontentement, s'élevaient les murs vénérables d'un mo-

ces pauvres cabanes. » — Le même autem^ rapporte qu* un Espagnol dit à ce propos : ces Anglais ont des maisons de boue et d'échalas, mais ils se nourrissent d'ordinaire aussi bien que le roi.

nastèrc, dont la lourde cloche réjouissait au loin la campagne de ses luuyanls carillons. A droite de la route , où se trouve aujourd hui une grave chapelle presbytérienne, se voyait une petite châsse, comme on en rencontre tant en Italie, avec son image de la Yierge toute diaprée de couleurs éclatantes, devant laquelle chaque cavalier s'arrêtait un instant , pour faire un signe de croix et réciter un ave. Plus loin encore , à droite , s'étendait un vaste terrain boisé , entrecoupé de pâturages , où paissaient de nombreux troupeaux et des chevaux indomptés , qui hennissaient en voyant défiler leurs frères plus civilisés sur la route.

Entête de la cavalcade, marchaient deux cavaliers d'un rang évidemment supérieur à celui de leurs compagnons. L'un petit et mince portait de longs cheveux flottant sur ses épaules. L'autre plus vieux de quelques années , quoiqu'encore à la fleur de l'âge , trahissait sa profession ecclésiastique par l'absence de toute frisure, que compensait du reste une barbe brillante , bien fournie et bien soignée. Le costume de ce dernier était aussi peu rehgieux , suivant nos idées modernes, qu'il est possible de se l'imaginer. Sa tunique et son surtout , d'une riche couleur d'ambre, s'harmoniaient parfaitement avec son teint olivâtre- Le bec recourbé de 3es souliers lui montait

à mi-jambe ; les boucles de ses vêtements étaient d'or incrustées de pierres précieuses, et la housse de son cheval avait des franges d'or. A côté de lui marchait un grand lévrier qu'il regardait de temps en temps avec complaisance. Derrière s'avançaient deux gentilshommes qu'on reconnaissait pour des chevaliers, à leurs éperons d'or ; puis venait un long cortège d'écuyers et de pagesrichement vêtus et équipés, portant presque tous le taureau des armoiries des Nevile, bien que plusieurs d'entre-eux eussent la tête de sanglier adoptée par Richard Piantagenet comme duc de Gloucester.

— Cher prince, dit l'ecclésiastique, voyez je vous prie, comme un lévrier tient bien plus d'un gentilhomme que tout autre chien. Remarquez ses membres aussi délicats que majestueux, sa peau lisse, la vivacité de son œil, la noblesse de son encolure.

— Ce n'est là qu'une ressemblance extérieure, mon noble ami. Le lévrier atiaque-t-il le lion, comme fait le mâtin ? Le caractère distinctif du gentilhomme consiste à n'être point accessible à la crainte, et à sauter à travers tout danger, à la gorge de son ennemi ; c'est pourquoi je soutiens que le mâtin est supérieur à toute sa race, bien qu'il ait une robe moins belle et une encolure moins imposante que maint autre. Mais assez

sur ce sujet. — Archevêque, nous voici bientôt à Middleham.

— Dieu soit loué ! car je meurs de faim, observa pieusement TArchcvêque. A dire vrai , mon cuisinier du More, l'emporte de beaucoup sur tout ce que nous pouvons espérer trouver chez mon frère. Il a bien des défauts, notre cher Warwick; vif et insouciant, il ne pense pas assez au bonheur dont il pourrait jouir, et plus d'un pauvre abbé a meilleure table que lui.

— Oh ! Georges Nevile ! en vous entendant parler de lévriers et d'entremets , qui pourrait reconnaître en vous le lord-chancelier, le dignitaire le plus savant, et le plus habile diplomate de rAngleterre.

— Oh ! E-îchardPlantagenet! répondit l'Archevêque, en quittant le ton affecté et min audier des petits-maîtres de ce temps, en vous entendant parler d'humilité et de dévotion , qui pourrait reconnaître en vous la volonté la plus impitoyable, et l'ambition la plus audacieuse dont Dieu ait jameds doué aucun prince.

Richard tressaillit à ces mots, et son œil étincela en rencontrant le regard perçant et calme du prélat.

— Votre Grâce me calomnie , dit-il en se mordant lalèvre. Maisnon,j'aitortdedire qu'elle me calomnie, elle me flatte au contraire; l'obstina-

lion et l'ambition ne sont point des vices aux yeux d'un Ncvile.

— Bien répondu, prince, dit l'Archevêque en riant , mais soyons francs. Vous m'avez engagé à vous accompagner chez le seigneur de Yv arwick, en qualité de médiateur. Les provinces du nord sont en fermentation, les intrigues de Marguerite d'Anjou remuent ciel et terre , le lloi recueille ce qu'il a semé à la cour de France, et selon la prédiction de Warwick, les émissaires et l'or de Louis lui minent son trône ; les grands Barons sont dépités et mécontents, et notre auguste Roi Edouard est enfin convaincu que si le comte de Warwick ne reparaît pas dans ses conseils , la première fanfare d'une trompette de guerre peut le renverser de son trône. Eh bien ! je vous suis ; ma fortune est liée à celle de la maison d'York , et mon intérêt est d'accord avec ma loyauté. Soyez également franc avec moi. N'avez-vous pas , dans cette mission, prince Richard , d'autre intérêt à cœur que celui du bien public?

— Vous oubliez que madame Isabelle est tendrement aimée de Clarence, et que je désire voir tomber tous les obstacles qui s'opposent à son mariage. Mais voici là-bas les tours de Middleham. Murs chéris, qui ont abrité mon enfance! noble manoir, bien capable, par saint Paul! de

résister à une armée, et d'en contenir une autre t Pendant cet entretien entre l'Archevêque et le Prince, le comte de Warwick, livré à ses pensées, se promenait seul et à pas lents, sur la grande terrasse qui couronnait les créneaux de ses fortifications extérieures.

En vain cet esprit inquiet et puissant demandait-il le bonheur à la solitude : habitué dès son enfance à mener une vie active, à remuer le monde d'un signe, ce repos où il se trouvait jeté tout à coup, dans la vigueur de Page et à l'apogée de sa gloire, ce repos, le seul qu'il eût goûté jusqu'alors, ne faisait qu'ameuter ses turbulentes et dangereuses passions maintenant sans débouchés.

L'homme d'état des temps modernes, alors qu'il est condamné à l'inaction, trouve du moins, dans les lettres, un aliment pour son intelligence ; mais quelque habile et quelque expérimenté qu il fût comme capitaine, comme diplomate et comme conseiller, le grand Comte avait un souverain dédain pour les livres , et , en fait de goûts littéraires, il ne se souciait guère que de quelques grossières ballades sur Charlemagne et Rollon. Les passe-temps favoris de sa jeunesse étaient devenus insipides pour l'exilé chassé d'une si vaste sphère. Son lévrier fainéantait à ses pieds; son faucon ne quittait plus

son perchoir, son bouflbn était relégué à la table des pages. Tel était le repos de cette grande intelligence illélrée. Mais tandis qu'il était ainsi hors de son élément, tout concourait à attiser l'orgueil inhérent à son caractère. Il se pouvait qu'Edouard Toubliât; mais l'oubli d'Edouard n'était partagé p>T personne : les barons les plus puissants, les chevaliers les plus renommés affluaient au château du ministre disgracié; on eût dit que la cour d'Angleterre n'était plus à Windsor, ni à Shene, ni à Westminster, ni à la Tour, mais bien à Middleham. Du haut de sa terrasse , le dernier des Barons, aussi loin que • son regard pût s'étendre , n'apercevait que des villages , des villes et des châteaux regorgeant de ses adhérents. Tout le pays semblait être en deuil de sa disgrâce. Le nom de Warwick était sur toutes les lèvres, et il n'y avait pas de rassemblements, soit sur la place publique, soit dans les hôtelleries, où le ménestrel, chantant une ballade à la louange du puissant Comte, ne trouvât un auditoire attentif et sympathique.

— Le fleuve de ma vie, murmurait Warwick, s'est -il donc changé en une eau stagnante? Heureux celui qui n'a jamais connu la célébrité ! en jouir, c'est le purgatoire; la perdre, c'est l'enfer. »

Plongé dans ce triste monologue^ il n'avait

pas entendu des pas légers s'approcher de lui , quand tout à coup un bras caressant s'enlaçi autour de sa taille, et une figure d'une beauté déjà mûre, mais à qui la douceur du caractère et la sérénité de la pensée avaient conservé l'éclat de la jeunesse, se leva en souriant vers la sienne.

—Mon seigneur, mon Richard, dit la Comtesse, pourquoi m'avez vous quittée si brusquement? Hélas î en seriez vous venu à me croire indigne de partager vos pensées et de consoler vos peines?

— Oh! non, ma tendre amie, dit Warwick , en pressant sur son cœur la taille encore svelte, bien qu'arrondie de sa femme. Depuis dix-neuf ans tu n'asjamais cessé d'être pour moi une compagne aimante et fidèle. Le jour de notre union, tu n'étais qu'une enfant, m'amie, et moi je n'étais qu un imberbe, et cependant, je lus dès lors^dans le premier regard de tes yeux bleus, que ton cœur recelait plus de trésors que tous les domaines que tu m'apportais.

— Mon Richard, murmura la Comtesse ; et des larmes de délice et de reconnaissance tombèrent sur la main qu'elle baisait.

— Oui, songeons à ces jours fortunés, continua Warwick , d'une voix si suave et si affectueuse qu'elle n'eût pu manquer d'étonner quiconque

n'aurait pas réfléchi que la tendresse s'allie presque toujours aux caractères de cette trempe mâle et fière. Oui , asseyons nous ici, à Tombre de ce grand orme et persuadons nous que notre jeunesse nous est revenue. Car, vois-tu m'amie , jamais je n'ai connu de plus doux instants que ceux où, fiancés l'un à 1 autre et enfants tous les deux , nous nous tenions par la main sur le seuil de la vie, causant du lendemain qui nous souriait au-delà.

— Ah ! Richard , même alors votre ambition blessait ma vanité de femme ; car je voyais bien que je ne pourrais jamais remplir seule un si grand cœur !

— Mon ambition , non , tu te trompes. — Montaguest ambitieux; moi, je ne suis que fier. Mon- (agu veut toujours s'élever ; moi, je ne veux être que ce que je suis, et ce que j'ai toujours été; et mon orgueil, ma douce amie, fait partie de mon amour pour toi. C'est ton titre, que je porte, héritière des Warwick, et non point celui de mon père. C'est de tes armes, et non de celles des Nevile que j'ai fait l'emblème de ma puissance. En vérité ce serait chose honteuse , pour ma chevalerie , que la plus belle dame d'Angleterre ne pût justifier mon orgueil! ah! belle amie , que n'avons-nous un fils?

— Peut-être, mon beau seigneur, dit la Corn-

teâse , avec un sourire malin et cependant à demi mc'îlancoliquc , peut-être n'en avons nous pas parce que cet orgueil ou cette ambition, (nommez le comme il vous plaira , ) que vous excusez avec tant de galanterie, aurait pris trop d'essor si vous vous fussiez senti un héritier à qui trans-^ mettre votre grandeur; et Dieu peut-être a voulu que vous eussiez sans cesse devant les ye.ux l'idée, que, quand même vous vous agrandiriez à Tinfini, quand même vous feriez de la moitié de notre patrie votre domaine seigneurial , toute votre puissance et vos possessions n'en devraient pas moins passer des mains des Beauchamps et des Nevile en des mains étrangères, que l'héritage de votre gloire, quoiqu'éternel , ne serait recueilli que par votre pays, et que vos titres et vos richesses iraient se perdre dans la dot d'une fille.

— Du moins aucun roi n'a des filles aussi richement dotées, répondit Warwick ; et quoique je dédaigne pour moi l'esclavage d'un trône , cependant s'il faut que la source de notre sang passe dans un autre lit, il ne convient pas que ce soit un lit moins noble que celui des reines royales. Il s'arrêta un instant , et ajouta en soupirant : plût à Dieu que Clarence fût plus digne d'Isabelle!

— Mais , dit la Comtesse avec douceur, il l'aime

comme elle mérite dôtre aimée, il est beau, intrépide, aimable et instruit.

— Peste soit de son instruction ! — L'instruction ne sert qu'à abâtardir et h efféminer les hommes , s'écria brusquement Warwick. — Peut-être est-ce cette érudition que je dois remercier des terreurs, des hésitations, des calculs et des scrupules de Georges de Clarence. Son frère lui défend d épouser une anglaise; car il n'ose pas préciser Tunique objet de ses craintes. Ses lettres sont brûlantes d'amour, et ses actions sont glaciales d'indifférence. Ce n'était point ainsi que je t'aimais, ma chérie. Par tous les saints du calendrier, Henri V ou Richard cœur de lion auraient eu beau sortir de la tombe pour me défendre de t épouser, je n'en aurais été que plus épris et plus amoureux ! Quoi qu'il en soit, il faut que Clarence se décide avant le déclin de cette lune , et n'eussent été les larmes d'Isabelle et tes supplications , la petite-fille de mon grand-père n'eût point attendu si long-temps un fiancé si lent à venir. Mais voici nos enfants. Anne a tes yeux m'amie, et chaque jour elle me devient plus chère, en devenant chaque jour plus semblable h toi.

Et en effet , les deux jeunes filles remontaient, vives et légères , la terrasse. Le bras de la majestueuse Isabelle entourait la fine taille de sa

sœur, et ainsi gracieusement enlacées, élastiques et souples toutes deux , elles oflraient le plus charmant contraste qu'un peintre puisse réver. Les mois écoulés depuis l'époque où nous les avons présentées au lecteur, avaient peu changé la rayonnante et superbe beauté d'Isabelle , ma s ils avaient considérablement ajouté aux attraits d'Anne. Ses formes étaient plus arrondies, s\ fraicheurplus mure; etquoiquela gracieuse hésitation de ses mouvemens et le regard de ses yeux de colombe trahissent encore une timidité bien prompte à s'effaroucher, les pensées plus sérieuses de la femme qui naissait en elle, répandaient Sur sa physionomie une suave expression d'intelligence et donnaient à son craintif mais tendre sourire, le plus divin des prestiges de la beauté , la pudeur qui sait et qui pressent ; tandis que ses rougeurs subites et sans cause inspiraient une pitié charmée pour un êtresisensltif et si impressionable au plaisir et à la peine. La vie semblait un fardeau trop lourd pour ui.e nature si douce, et on ne pouvait la contempler sans soupirer en songeant à l'avenir.

— Et que venez vous faire ici, petites coureuses? s*écria le comte, au bras duquel sa fille cadette venait de se suspendre amoureusement ( car il fallait toujours qu'elle s'attachât au bras de Tjuelqu'un ) tandis (lu Isabelle baisait la main de

sa mère, et se tenait devant elle la rougeur au Iront, et les yeux baissés. Que yenez vous taire ici , quand , il n'y a qu'un instant, je vous avais laissées si occupées àbroder un casque à Goliath, avec mon heaume, sous les yeux pour modèle? vous méritez d'être grondée , ma femme , notre salle de réception restera sans tapisserie pendant les trois générations à venir, si vous laissez ces doigts de rose faire ainsi les paresseux. —Mon père, reprit Anne, voici qu'il vous arrive une cavalcade de nobles convives ; vous ne pouvez l'apercevoir d ici, mais de notre tourelle , c'était un beau spectacle de voir leurs panaches et leur bannières briller aux rayons du soleil couchant.

— Des convives! s'écria le comte ; eh ! bien, est-ce un honneur si rare, que vos cœurs doivent en être émus comme des cœurs de jeunes villageoises en un jour de fête ? Ah! Isabelle ! voyez comme elle rougit. Est-ce donc enfin Georges de Clareiice? est-ce lui?

— Nous avons distingué l'écusson du duc de Gloucester, reprit Anne, et le taureau desNevile; peut-être aussi notre cousin Georges?. ..

Ici elle fut interrompue par le son de la trompe du gardien, que suivit bientôt le ronflement d'une des bombardes du donjon.

— Au moins ; dit Warwick , dont le front s'é-

tait soudain ('îclairci, ce signal annonce l'arrivée d'un sang royal. Honorons-le ; car c'est le nuire. Allons au devant de nos hôtes. Votre main, Comtesse.

Sur ce, grave, silencieux et persif, mais moins sombre , Warwick se dirigea yers la grande salle, suivi de ses deux filles. En contemplant ce couple princier et ces deux jeunes créatures , si charmantes et si radieuses , qui donc eût pu prévoir qu'en ce moment le destin travaillait à leur perte en tentant le Comte à sortir de son inaction.

Conseils et méditations.

La lampe brillait derrière la fenêtre de la chambre de Warwick, à Theiire inaccoutumée de minuit, et le Comte était encore en profonde conférence avec ses hôtes. L'Archevêque qu'Edouard, alarmé de l'état du pays et du mauvais vouloir des Barons, avait chargé, à contre-cœur, de lui servir de médiateur auprès de Warwick, était, comme nous l'avons dit , un de ces hommes-types de l'-ncien clergé. Le titre d'archevêque d'York (comme celui d'évêque d'Osnabruck, donné, il y a peu, au fils de George III), n'empêchait en rien celui qui le portait de commander des armées^ de gouverner l'état, ou de se livrer aux plaisirs du monde/Mais sous sa coquetterie et son extérieur mondain , George

— 18G — Nevilc cachait une Y6rital)le ame de prêtre. Plus tard, il eût fait un admirable jésuite; de son temps, un pape fort distingué. — Ses vues, dans son intervention actuelle, étaient lucides et bien calculées : toute rupture entre Warwick et le Roi devait nécessairement nuire à sa propre position, et le pouvoir de sa famille était essentiel à ses projets. Le but de Gloucester était moins déterminé , mais non mois intéressé : en aplanissant les voies devant le mariage de son frère avec Isabelle, il renversait en même temps tout ce qui semblait s'opposer à sa propre union avec Anne. Et il est fort probable que Richard, dont le cœur était loin d'être fermé aux tendres affections , aimait sincèn^ment la compagne de ses jeux d'enfance, alors même que son ambition calculait les baronies qui gonfleraient la dot de l'héritière, et doreraient sa propre couronne, quelque peu oue, de duc.

— Par l'Evangile du Christ ! dit Warwick en levant les yeux de dessus la missive écrite de la main du Roi, vous savez, mon prince et cousin, et vous aussi, mon frère, combien j'ai chéri le Roi Edouard ; et je sens mon cœur s'attendrir comme celui d'une mère, en lisant ces gracieuses et tendres paroles qu'il daigne adresser à son serviteur. Mon sang est bouillant et impétueux; mais une pensée affectueuse de ceux que j'aime

éteint bien des llammes. Puisqu'il me supplie de reparaître à ses conseils, je n'aurai pas l'opiniàtrelé de rester dans mon isolement ; mais, en vérité, prince Richard, cela passe toute idée que madame Marguerite doive épouser le duc de Bourgogne.

— Warwick, répondit le Prince, vous n'ignorez pas que je n'ai jamais été partisan de cette alliance que, tandis que Clarence portait le heaume du Bâtard, moi j étais enfermé au château de Baynard; que j ai encouru la colère d'Edouard, en refusant de paraître à sa cour, durant tout le séjour du comte de La Roche : ainsi, vous pouvez m'en croire, quand j'affirme que les promesses d Edouard, tout inconsidérées qu'elles étaient , ont été trop solennelles pour qu'il puisse rompre son engagement sans se déshonorer à jamais. L^.s circonstances aussi, ont assez changé pour rendre dangereux ce qui serait déshonorant. — Par suite de la mort de son père , Charolois a hérité du diadème de Bourgogne. — Vous connaissez son humeur belliqueuse; et si, dans une guerre, populaire en Angleterre, nous n'avons à craindre nul ennemi, vous savez aussi qu'on ne réussirait à lever aucuns subsides pour une lutte contre le plus avantageux de nos alliés commerciaux. — En conséquence , nous vous conjurons d être assez

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magnanime pour pardonner le passé, pour accepter les protestations de repentir d Edouard, et pour travailler, comme vous l'avez toujours fait, au bien de notre patrie commune.

— J'ajouterai pour ma part, dit l'Archevêque envoyant combien Warwick était touché, que si vous consentez à reprendre le timon des affaires, je suis autorisé par notre grand souverain à vous assurer que , sauf ce qui touche l'alliance avec la Bourgogne, à laquelle sa parole est engagée, vous aurez pleine liberté de poser vos conditions et de demander toute grâce et tout plein pouvoir qu'un roi peut accorder.

— Je ne demande rien que la confiance de mon prince , dit généreusement Warwick , elle renferme tout , et je la paierai par le plus grand sacrifice que je puisse accomplir ou concevoir, en mortifiant mon démon familier, en domptant mon orgueil. Si Edouard parvient à me persuader qu il est de l'intérêt de l'Angleterre que sa sœur épouse mon plus mortel ennemi, eh! bien moi-même je ferai honneur à son choix. Mais laissons cela pour le moment. C'est assez maintenant que j'oublie ses torts passés en considération de sa faveur présente ; et que, prêt à la paix où à la guerre , je reprenne ma place à côté de l'homme que j'ai aimé comme un fils, avant de le servir comme un roi.

Richard et l'Archevêque avaient été loin de s'attendre à une conciliation si facile; car, ni l'un ni l'autre ne comprenaient à fond cette magnanimité des caractères emportés, qui est aussi fougeuse à pardonner qu'à s'offenser; qui, toujours dans les extrêmes, ne se contente de rien moins qu'une aggression implacable ou une générosité aveugle dans sa confiance; et qui, dès qu'elle a pardonné une offense, cherche à obliger l'offenseur. Aussi, quand après quelques mots échangés sur l'état du pays, le Comte conduisit Gloucester dans sa chambre à coucher, le jeune prince se dit à lui même :

— L'ambition abrutirait-elledoncla raison, ou Warwick penserait il-qu'Edouard pût jamais le regarder autrement que comme un homme dont il convient de se défaire dès que l'occasion en sera mûre ?

Catesby , en s > qualité de chambellan du duc, assistait au coucher du prince.

-^ C'est là un noble château, dit Richard, et un château qu'entourent des populations belliqueuses, nos compatriotes d'York.

— Ce serait un beau fleuron pour la dot de madame Isabelle , dit Catesby, avec son sourire faux et doucereux.

— Il me semble plutôt que les seigneuries de Salisbury ( et celle-ci en est la principale )

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doivent passer à madame Anne , dit Richard d'un air rêveur. — Non, Edouard commettrait une imprudence en laissant échoir cette forteresse à 1 héritier présomptif de son trône. Avez vous remarqué madame Anne?... Elle est d'une beauté incomparable.

— Vraiment , répondit Catesby sans rien soupçonner, madame Isabelle est plus belle et plus majestueuse.

— Quand on mesurera à l'aune le mérite des hommes et la beauté des femmes, Catesby, Anne sera certainement moins belle qu'Isabelle, et Richard paraîtra un idiot à côte de Clarence.. Ouvrez la fenêtre. — Ma robe de chambre. — Bonne nuit.

Les sœurs.

Le lendemain matin, à une heure où les beautés modernes commencent à peine à tomber dans leur sommeil maladif, Isabelle ot Anne conversaient déjà sur la terrasse, près de l'endroit même où leur père s'était livré la veille à ses méditations. Elles étaient assises sur un banc grossier, dans un angle du mur que flanquait un lourd bastion. — En se penchant sur le parapet, elles eussent pu apercevoir un spectacle fort animé; car, dans un vaste espace, en dedans de Tenceinte du château, et dont le sol était couvert de sable et de sciure de bois, les nombreux chevaliers, et les jeunes écuyers faisant apprentissage d'armes sous le Comte , s'adonnaient à ces jeux guerriers, qui, tombant

ailleurs en désuétude, élaienl royalement maintenus par le dernier des Barons. Ici, des enfants de quatorze ans, montés sur leurs petiis chevaux, s assaillaient avec des lances émoussées; là, des jeunes gens d'un âge un peu plus avancé, manœuvraient dans un manège, sous la direction d'un vieux chevalier qui avait combattu à Azincourt, tantôt s'éîançint à terre au plein galop, tantôt rebondissant légèrement en selle. — Quelques vieux guerriers refrognés , assis près deux, les considéraient en donnant des signes d'approbation ou de censure. Le plus accompli des jeunes écuyers était le fils du seigneur de Montagu , et entre les aînés , Marmaduke recueillait la plus grande part d'éloges. En portant à gauche leurs regards , les jeunes fllles eussent vu des processions de bœufs traversant la barbacane pour fournir aux besoins de l'insatiable garde-manger; et devant une petite poterne, une foule de moines mendiants et de mendiants séculiers, attendant les miettes de la table du riche.— Qu'avait-on besoin alors d'une loi sur la mendicité ? le Baron et ie Prêtre étaient le conseil municipal et le bureau de bienfaisance de leurs districts. — Mais ces indices de richesse et de puissance étaient trop familiers aux deux sœurs, pour éveiller leur vanité et pour attirer leurs regards.

Les yeux ûxés à terre et les lèvres boudeuses, Isabelle écoutait la voix argentine de la jeune Anne.

— Ma chère sœur, sois juste envers Clarence. Il ne peut défler ouvertement son frère et roi. Crois bien qu*il eût accompagné notre oncle et notre cousin, s'il n'avait pensé que leur médiation serait plus agréable, au Roi du moins, sans sa présence.

— Mais pas de lettre. . . pas un mot.

— Es-tu sûre, Isabelle, qu'il ait été instruit de la visite de son frère et de l'Archevêque?

— Comment aurait-il pu manquer de l'apprendre?

— Le duc de Gloucester m'a dit hier soir, que le Roi l'avait envoyé dans le Midi.

— Elait-ce de Clarence que le Duc t'entretenait, quand il chuchottait d'une voix si douce à ton oreille, près de la fenêtre du cabinet?

— Mais , sans doute , répondit naïvement

Anne; Richard n'était-il pas comme un frère pour nous, quand nous jouions dans notre enfance sur cette pelouse là-bas?

— Comme un frère... pas pour moi. Je n'ai jamais pu penser à Richard de Gloucester sans effroi, et même sans dégoût, répondit vivement Isabelle.

Richard, qui venait en ce moment de s'appro- 11. 15

cher à pas furtifs du bastion, s'arrêta en entendant prononcer son nom , et se tint caché dans l'angle de la muraille.

-— Mais vraiment , ma sœur, dit Anne, que vois-tu donc, en Richard, qui soit indigne de sa naissance princière ?

— Je ne sais; mais il n'y a pas de jeunesse dans ses yeux, ni dans son cœur. Tout enfant il avait déjà la volonté de fer et la froideur calculatrice d'un vieillard. Plaise au Ciel que vous ne me donniez pas Gloucester pour frère.

Anne soupira et sourit.

— Oh ! non, dit-elle , après un court silence; quand tu seras princesse de Clarence, puissé-je moi...

— Puisses-tu ... quoi ? *

— Prier pour toi et les tiens dans la maison du Seigneur. Ah ! tu ne sais pas, Isabelle, combien de fois, matin et soir, mes regards et mon cœur se tournent vers les clochers de ce couvent là-bas.

A ces mots elle se leva , ses lèvres frémirent, et elle se dirigea vivement du côté opposé à celui où Richard se tenait aux écoutes, se mettant ainsi hors de portée d'être entendue. Isabelle se hâta de la suivre, et, lui passant un bras autour du cou, essuya sous des baisers les larmes de ses yeux.

— Ma sœur, ma bonne Anne, . . , sois confiante

avec moi. Tu caches quelque secret, je le sais; il y a longtemps que je m'en suis aperçue. Estil possible que tu aies donné ton cœur... ton innocent amour? Tu rougis,... Anne, tu n as pas aimé au-dessous de ton rang? c'est impossible.

— Non, dit Anne, avec des yeux où brillait, à travers les larmes, un éclair du feu de sa race, — non, pas au-dessous , mais au-dessus. Mon Dieu ! de quoi vais-je parler? Isabelle, ne m'en demande pas davantage. Qu'il te suffise de savoir que c'est une folie , un rêve, — et que je me prends en pitié, en songeant combien il faut peu do chose pour éveiller Tamour et le chagrin.

— 'Au-dessus de toi! répéta Isabelle stupéfaite; et qui donc, en Angleterre, est au-dessus de la fille du comte de Warwick? Ce n'est pas Richard de Gloucester que tu aimes?... Si c'est lui, pardonne-moi mes sots propos.

— Non, non, pas Richard... quoique j'aie de laflection pour lui, et que sa voix caressante me sot douce à entendre. — Non, pas Richard. Ne mo presse pas davantage.

— Oh! Anne, parle, parle!... Cela ne se peut pas,., ce serait trop de malheur pour toutes deux... Tu n'aimes pas Clarence?... C'est lui... ce doit être lui.

— Peux-tu me croire capable de tant de faus-

èelé, (le bassesse! un cœur qui t appartient! Clarence! Oli ! non.

— Mais qui donc, qui donc alors? dit Isabelle encore en proie au soupçon. — Si lu ne veux pas parler , n'accuse que toi-même des doutes offensants pour toi que je ne pourrai chasser.

Blessée au vif par l'accent et le regard d'Isabelle , Anne réussit enfin à contenir ses larmes , et, saisissant la main de sa sœur, elle lui dit avec une solennité touchante :

— Alors promets-moi que mon secret te sera toujours sacré; et comme je sais qu'il excitera 1 1 colère, peut-être ton mépris, efforce-toi d'oublier mon aveu.

Pour toute réponse, Isabelle porta à ses lèvres la main qu'elle tenait; et les deux sœurs, se dirigeant sous l'ombre d'une allée de chênes vénérables, s'assirent sur un petit tertre embaumé de violettes printanières. — Sous leurs yeux se déployait maintenant un nouveau panorama : dans la vallés dormaient paisibles les toits de la ville sujette de Middleham; à travers les prairies coulaient paisibles les eaux silencieuses de rUre. S'appuyant sur le bras d Isabelle, ainsi parla la jeune Anne :

— Rappelle-toi , ma bonne sœur, ces courts moments de répit au milieu des horreurs de la guerre civile, celte trêve de quelques jours entre

notre père et la reine Margiierlle. On nous laiss î , enfants que nous étions, partager dans le palais les jeux du jeune prince et des jeunes lilles de ia suite de Marguerite.

— Oh je m'en souviens bien.

— Et moi, j'étais mal à mon aise, et j'étais intimidée, et je me tenais à Técart avec une petite fille de mon âge qui s'appelait, je crois. . . vois comme ma mémoire est fidèle... qui s'appelait Sybill ; et le prince Edouard, le fils d'Henry, quitta les jeux de nos compagnes pour s'approcher de moi. Et nous passâmes toute la journée et tout le reste du temps que nous demeurâmes dans le palais de sa mère, à nous promener ensemble ou à causer assis à côté V un de l'autre , seuls, loin de tous. Oh ! si tu avais pu le voir et l'entendre alors, lui si beau, si doux, si développé pour son âge , et pourtant si triste et si intéressant dans sa tristesse ! Et lors de notre départ, il me dit de l'aimer toujours, et il me mit au doigt son anneau , et il pleura quand nousnous embrassâmes, comme on s'embrasse quand on est jeune.

— Quand on est jeune ! maisvousn'étiez encore que des enfants à la mamelle, s'écria Isabelle.

— Tout enfant quej'étais,je crus que mon cœur jîllait se briser alors qu'il fallut nous séparer. Bientôt la guerre recommençaavecfureur ; et ne te souvient-il pas que je fus bien malade, sur le

— lîm —

point do mourir, quand notre maison triompha et que le prince héritier de Lancastre fut forcé de s'exiler? Depuis ce moment j'ai senti que mon sort était fixé. Souris tantqu'il te plaira de ces enfantillages, mais les enfants sentent quelquefois plus vivement que ne le soupçonne l'âge mûr.

— Ma sœur, c'est là vraiment se fabriquer des chagrins à plaisir — Voilà longtemps, sois en bien sure, que le petit prince a oublié jusqu'à ton nom.

— Non, non, Isabelle, répliqua vivement Anno en rougissant , et peut-être si les choses en fussent restées là, peut-être le temps m'aurait-il guérie de ma faiblesse. Mais l'année passée, lors de notre séjour à Rouen avec notre père...

— Eh bien !

— Un soir en entrant dans ma chambre, j'y trouvai un petit paquet... Par qui avait-il été déposé , je l'ignore ; mais tu sais que le Roi de France et sa suite faisaient presque leur demeure de la nôtre — Ce paquet renfermait un portrait, sur le revers duquel étaient écrits ces mots : N'oublie pas l'exilé qui se souvient de toi.

— Et ce portrait. «. C'était celui du prince Edouard.

Anne rougit de nouveau, et les palpitations de son sein soulevèrent sa fine gorgerette de dentelle. Après un moment de silence; elle jeta les

yeux autour d'elle , puis tirant une miniature qu'elle portait sur son cœur , elle la mit entre les mains de sa sœur.

— Tu vois que je ne te trompe pas, Isabelle ; et dis-moi, en voyant ce portrait, ne me trouvestu pas bien excusable?...

Mais elle n'acheva pas , trop pudique pour laisser croire que la seule beauté des traits eût pu toucher son cœur.

. Et en effet, bien beau était le jeune visage qu Isabelle contemplait avec admiration^ en dépit de la touche inhabile et raide du peintre. C'était bien là toute l'ardente énergie de Marguerite , mais tempérée et comme voilée par cette indicible mélancolie rêveuse qui faisait le charme des traits d'Henry VI. — Une telle phy» sionomie était bien faite pour fasciner de jeunes yeux, quand même il ne s'y fût pas associé toute la poésie du malheur et de la pitié.

Isabelle rendit le portrait sans mot dire ; mais elle pressa la main qui le reprenait, et Anne se plut à voir dans ce silence un indice de sympathie.

— Et maintenant tu comprends pourquoi je me suis si souvent attiré ta colère, en plaignant les partisans de Lancastre; et c'est encore le même motif qui m'a toujours inspiré de l'affection pour Richard de Gloucester : car, tout fa-

rouclie et tout impitoyable qu'il est, il s'est invariablement montré fort modéré dans son intervention pour cette malheureuse famille.

— Parée qu il vise, par politique, à se concilier tous les partis Ma pauvre Anne, je ne puis encourager tes espérances; et pourtant, si jamais je devenais l'épouse de Clarcnce , il se pourrait que... que... — Mais à votre tour, vous allez me gronder, me traiter d'ambit'euse.

— Et comment cela?

— Clarence est l'héritier présomptif du trône d'Angleterre, puisque le roi Edouard n'a pas d'enfants mâles. Et il est possible qu'un jour le fils d'Henry de Windsor soit libre de rentrer dans sa patrie , non comme roi, mais comme duc de Lancastre , et que ta main lui fasse oublier la perte d'une couronne.

— L'amour te ferait-il oublier une telle perte, orgueilleuse Isabelle, dit Anne en hochant la tête et en souriant tristement ?

— Non, répondit emphatiquement Isabelle.

— Et les hommes sont~ils donc moins orgueilleux que nous? dit Anne. Ah ! peut-être ne l'aimerais-je pas autant, s'ilrenonçait à ses droits, ou même s'il parvenait à les reconquérir. C'est son malheur qui le rend sacré à mes yeux ; et cet amour , qui doit être sans espoir , est moitié de la pitié et moitié du respect.

Eïi ce moment une bruyante acclamation partit du manège , et les sœurs , ayant levé la tête en sursaut , s'aperçurent que le hourrah des écuyers n'était qu'une salutation adressée au duc de Gloucester, qui , debout sur le parapet, près du banc qu'elles venaient de quitter, répondait à cette politesse en s'inclinant et en agitant sa toque empanachée. — Au même moment, Warwick et l'Archevêque, en grande conversation, parurent à l'autre bout de la terrasse. Les deux jeunes filles se levèrent à la hâte, et tentèrent de s'esquiver ; mjis l'Archevêque avait entrevu leurs robes, et les appeta à haute voix. Il fallut bien obéir ; mais ce ne fut qu'à contrecœur qu'elles se résignèrent à s'approcher de leur oncle.

— En vérité, mon cher frère, disait l'Archevêque, encore fort éloigné de ses nièces, j'aimerais mieux voir nf3tre majestueuse Isabelle épouser Gloucester que Clarence.

— Et pourquoi?

— Parce qu'il est capable de protéger ceux qu'il aime , tandis que Clarence aura toujours besoin d'un protecteur.

— Cela ne m'ôte rien de mon affection pour Clarence , dit Warwick ; je n'aimerais pas à trouver un maître en mon gendre.

— Un maître, répéta TArchevêque en riant !

eussicz-YOUs pour gendre le Soudan de Babylone lui-même , il s'apercevrait que le seigneur de Warwick est un serviteur assez peu malléable.

— Et pourtant, reprit Warwick en riant, lui aussi, mais d'un rire plus iVanc, je ne sais jamais positivement , le diable m'emporte, toutes les fois que nous sommes d'accord, le jeune Gloucester et moi, si cela vient de ce que je pense comme lui, ou de ce qu'il me mène par le bout du nez; ce qui ne m'empêche pas de faire grand cas de lui, et de le regarder comme l'espoir de la maison d'York . Ah ! George ! pourquoi Isabelle n'a-t-elle pis épousé le Roi ! Alors Edouard et moi , nous eussions eu une aimable médiatrice dans nos querelles. Mais le Ciel ne Ta pas voulu.

Suivit un silence.

— Voyez, dit lArchevèque , comme Gloucester se glisse auprès d'Anne; vous pouvez l'avoir pour gendre sans qu'il devienne le rival de Clarence. Montagu nous a donné à entendre que telles sont les prétentions du jeune duc.

— Il a les traits de son père, oui, dit le comte d'une voix rêveuse,... mais, cependant cet enfant est pour moi une énigme. Qu'il doive être valeureux sur le champ de bataille, et prudent au conseil , je pourrais raffirmer ; mais je voudra's qu'il eût un peu plus de Ihonnête folie de la jeu-

nesse. Il y a un terme moyen entre la licence d'Edouard et la sainteté de Richard; quand, à l'époque de la fermentation des passions, on fait fi également des rubis du vin et des sourires des femmes , c'est souvent une preuve qu'on cache au fond du cœur de plus coupables penchants... Mais honte à moi ! —Je ne veux pas juger témérairement du fils de son père. Vous parlez de Montagu. Il semble avoir pris bien froidement les insultes faites à son frère. — Toujours à la cour! — Toujours souple avec les Vilains et les Woodville.

— Mais cela, pour mieux veiller à vos intérêts; c'est moi qui le lui ai conseillé.

— Un vrai conseil de prêtre ! Haïr franchement et aimer cordialement , xoïik la devise du chevalier et du soldat. — Au diable les visages à deux faces !

L'Archevêque haussa les épaules et approcha de son nez une petite cassolette.

— Viens ici, ma fière Isabelle, dit le prélat, dont les deux sœurs n'étaient plus éloignées que de quelques pas. Et prenant le bras de sa nièce, il Tentraîna à Técart pour lui parler de Clarence. Richard resta aux côtes d'Anne et fut bientôt rejoint par Warwick. Le comte remarqua en silence réloquence caressante du prince et son désir évident de plaire à sa jeune cousine. Chose

étrange, quoiqu'il eût ressenti jusque-là, pour le duc, une affection mè'êe d admhalion; quoique son orgueil ne convoitât rien moins pour ses filles que des alliances royales, cependant à peine commenca-t-il à considérer Gloucester cpmme un prétendant à la main de sa fille (et de sa fille de prédilection), que soudain son anxiété paternelle aiguisa sa pénétration, et lui montra le caractère de Richard, sous un jour tout différent de celui sous lequel il avait jusque-là regardé le cœur sans peur et lintelligence accomplie de son royal filleul.

TI

Les Destriers.

Trois jours plus tard, tandis qu*Anne, suivant la coutume de l'époque, demandait à genoux la bénédiction de son père dans l'oratoire où le Baron allait prier soir et matin , Warwick la souleva dans ses bras et lui dit brusquement :

— Serais-tu heureuse que Richard de Gloucester devînt ton époux ?

Anne tressaillit et s'écria avec une vivacité inaccoutumée :

— Oh ! non, mon père.

— Ce n'est pas là, je présume, une sotte timidité de jeune fille, Anne. . . C'est un ouiou un non bien positifs que j'attends de toi.

— Eh bien , non , répondit Anne , encou-

ragée par le Ion de son \)ùrii; non, s'il vous plaît.

— Cela me plaît, dit brièvement le Comte. Puis après un court silence, il ajouta : Oui, j'en suis satisfait. Richard promet d être un homme illustre ; mais toi , mon enfant, tu me rappelles tellement ta mère, que chaque fois que mon orgueil désire pour toi la grandeur, mon cœur intervient et demande seulement au Ciel de t'envoyer le bonheur. — Cela est si vrai , que je n'aurais jamais accordé ta main à Clarence, que je suis charmé de voir fiancé à Isabelle. Car, pour elle, l'éclat et la félicité ne font qu'un, et elle a le caractère assez ferme pour être maîtresse chez elle ; mais toi . toi , dans quelle Arcadie trouver un époux assez tendre pour toi , mon enfant?

Anne , vivement attendrie , se jeta sur le sein de son père, et fondit en larmes. Warwick la caressa avec amour, la couvrit de baisers; et avant qu'elle fût remise de son émotion, Gloucester et Isabelle entrèrent dans l'oratoire.

— Ma belle cousine , dit le Duc , m'a promis de me montrer votre fameux coursier saladin ; et comme, en quittant votre château, je dois aller faire mes débuts militaires sur les frontières turbulentes de l'Ecosse, je serais charmé d'avoir un destrier de la même race que celui

qui porte la foudre du courroux de Warwick à travers les orages des batailles.

— Un coursier de la race de Saladin, répondit le Comte, tout en conduisant le Duc auprès du destrier, qui occupait, à lui seul, une pièce qu'on eût prise plutôt pour la chambre d'un chevalier que pour une écurie ; un coursier de la race de Saladin serait, en effet, un présent digne d'être offert par un soldat , et demandé par un prince ; mais , hélas ! Saladin , comme moi-même, n'a pas de fils... c'est le dernier rejeton d'une longue suite d'aïeux.

— Son père a, je crois, succombé pour nous à Touton; n'est-il pas vrai? J'ai entendu dire h Edouard que, lorsque les archers commencèrent à plier, et que la victoire devint plus qu'incertaine, vous mîtes pied à terre pour tuer de vos mains votre coursier, et que vous jurâtes, à côté de son cadavre, en embrassant la croix de votre épée, que vous conquerriez la couronne pour Edouard ou la tombe pour Warwick.

— C'est vrai. Et les acclamations que poussèrent mes soldats en me voyant à pied au milieu de leurs rangs, hors detat de fuir, furent le chant de mort du pauvre Malech. — C'est une étrange race que celle de Malech et de son fils Saladin , continua le Comte en souriant. Quand mon ancêtre, Aymer de Nevile, mena ses trou-

pcs en Terre Sainte, sous Kichard-Cœur-de-Lion, il lui arriva de faire prisonnière une dame aimée du puissant Saladin. Je n'ai pas besoin de dire qu'Aymer, précédé d'une bannière de trêve, la reconduisit à la tente du roi sarrasin, sans exiger de rançon, et sans avoir même soulevé le voile de sa captive. Saladin, trop courtois pour n'èlre qu'un infldèle, le retint auprès de lui pendant quelque temps, afin de lui faire honneur; et la chevalerie de mon aïeul fut exposée à une rude épreuve : car la dame qu'il avait si noblement traitée, s'éprit de lui, et le tenta. Mais le bon chevalier pria et jeûna, défiant Satan et ses œuvres. La dame, ainsi le dit l'histoire, s'irrita dé la froideur dédaigneuse du pieux Croisé; et quand Aymer eut rejoint ses compagnons, elle joignit aux présents que lui envoyait le Soudan, deux coursiers noirs comme Tébène, mâle et femelle, sur lesquels avaient été murmurés certains sortilèges et charmes diaboliques. Leur beauté , leur agilité et leur fougue étaient choses merveilleuses. Aymer , ne se défiant de rien, fit grand cas du présent et choisit l'étalon pour son coursier de bataille. Incroyables furent les prouesses qu'accomplit en mainte bataille mon grand père monté sur son destrier noir. Mais un jour fatal, un jour que l'appel soudain des trompettes lui avait fait oublier son ave

du matin, l'animal, se trouvant par là maître du chrétien, l'emporta en dépit du mors et de l'éperon au plus épais des rangs ennemis. Aymer fit tout ce que peut un chevalier seul contre de nombreux adversaires (pardonnez la forfanterie de son petit fils, je cite seulement la chronique ) et [pendant quelque temps les chrétiens le virent, solitaire au milieu de la mêlée, fauchant croissants et turbans... Puis les indèles se refermèrent et on n'aperçut plus le bon chevalier. Ala recousse, cria le preuxroiRichard; et les croisés se précipitèrent au secours d'Aymer ; mais tout-à-coup les rangs des ennemis s'ouvrirent et le coursier noir en sortit au galop. Aymer était encore en selle mais immobile, le heaume enfoncé et privé de son panache, l'épée brisée, le bras pendant inerte. Et voilà que cavalier et coursier, arrivant comme le vent, chargèrent non les infidèles mais les chrétiens. Les yeux du destrier lançaient des flammes, il touchait à peine la terre et la pique de son chaperon s'en vint heurter comme une lance l'avantgarde des croisés. L'esprit malin semblait être en lui. Il poussa droit au Porte-étendard de Richard et soudain tombèrent terrassés le lion et la croix. Il courut sus au roi lui-même ; ne voulant pas frapper son soldat bien-aimé, Richard s'arrêta émerveillé et la pique du destrier, péné- II. 14

Iraut à travers l'armure de son cheval, le fit rouler dans la poussière avec son noble fardeau. Une terreur panique s'empara des guerriers de la Croix; ils prirent la fuite; les Sarrasins les poursuivaient , et avec les Sarrasins, galopait toujours le destrier noir chargé de son impuissant cavalier. Quand les croisés atteignirent leur camp et que la fuite cessa, Aymer lui aussi s'arrêta. Nul n'osa s'approcher. Il ne disait mot, personne ne lui parlait... Enfin un saint prèlrepélerin vint exorciser et asperger d'eau bénite le bon chevalier et le coursier noir; alors le charme se rompit, et Aymer tomba à la renverse. On décrocha son heaume; il était raide et glacé ; le fougueux destrier n'avait porté qu'un cadavre.

— Bienheureux Saint-Paul î s'écria Gloucester en affectant une physionomie dévote, quoiqu'un sourire railleur effleurât ses lèvres pâles, voilà une histoire qui mérite qu'on l'écoute et qui prouve beaucoup en faveur des saintes vérités trop peu respectées de nos jours. Mais vraiment seigneur comte, j'aurais peu aimé un coursier doué d'une telle généalogie.

— Apprenez la suite... dit Isabelle, le roi Richard ordonna qu'on tuât sur le champ le destrier; mais le saint pèlerin s'opposa à ce sacrifice. D'im* menses services, dit-il, seront rendus à ta postérité par les descendants de ce coursier; et les

enfants des Nevile leur devront une grande gloire, — maintenant que le cheval est dûment exorcisé, laisse le vivre longtemps pour porter un guerrier chrétien.

— Et ainsi, dit le comte, reprenant le récit, ainsi étalon et jument furent amenés par les écuyers d'Aymer dans son manoir d'Angleterre, et le fils d'Aymer, le sire Beginald qui porta la croix, monta le fatal destrier sans crainte et sans blessure. Depuis lors la maison de Nevile n'a fait que grandir en renom et en puissance ; et la légende ajoute que le même pèlerin, ayant rencontré le sire Reginald à Joppa , lui recommanda de prendre soin de cette race de chevaux comme de son plus riche héritage, vu que sa propre postérité devait prospérer et s'éteindre avec celle du bel animal, et que le seul des enchantements de l'infidèle qui n'eût pu être rompu , était celui qui liait la destinée des destriers, dans l'avenir comme dans le présent, pour la fortune ou le malheur, Thonneur ou la ruine, à la destinée d'Aymer et de sa famille. Et, ajouta le pèlerin, de même que c'est un amour de femme et une astuce de femme qui ont tissé le charme que rien ne peut rompre , ainsi, ce sera la femme qui, par Tamour ou l'astuce, fera et défera la fortune de toi et des tiens.

— Jusqu'à présent, dit le prince, la prophétie

s'est accomplie sous sa face dorée ; car presque toutes vos immenses baronies, il me semble, vous sont venues du côté des femmes. C'est une femme qui a apporté aux Nevile ce château (') et ses dépendances. C'est par une femme que vous est échu l'héritage de Monthermer et Montagu, ainsi que le fameux comté de Salisbury ; et les vastes domaines de Beauchamp formaient la dot de votre comtesse.

— Et c'est l'astuce d'une femme, jeune prince, qui a excité le mauvais vouloir de mon roi... Mais c'est assez parler de ces histoires de trouvères... Voici le fils de ce pauvre Malech, que j'ai tué à Touton sans m'inquiéter de semblables légendes. Holà Saiadin... salue ton maître.

Ils venaient de pénétrer dans le palais du noble animal , vaste pièce voûtée où se voyaient un abreuvoir de marbre et une mangeoire dorée, plus qu'à demi pleine d'avoine de Flandre, mêlée de morceaux du pain le plus blanc. Le jeune

(') Le château de Middieham fut bâti par Robert Fitz Ranulph, petit-fils de Ribald, frère cadet du comte de Bretagne et Richmond, neveu de Guillaume le Conquérant. La postérité de Fitz Ranulph manqua -d'héritiers maies, et l'héritière de la famille épousa Robert Nevile, fils du seigneur de Raby. Le père de Wai wlck acquit le comté de Salisbury par sa femme, l'héritière de Thomas de Moniacute.

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fils de toontagu, ainsi que deux ou trois autres enfants jouaient familièrement avec le destrier qui tenait de son origine arabe la plus alTcc-^ tueuse docilité.

Mais à la voix de Warwick, ses oreilles se dressèrent, sa crinière se souleva; et poussant un court hennissement, il s'approcha de son maître^ s'agenouilla avec une grâce lente et majestueuse, et se mit à lui lécher les mains. Jamais coursier aussi parfait, aussi merveilleux n'avait été monté par aucun chevalier. — Longtemps le jeune duc resta en extase devant la noirceur lustrée de son poil, devant la symétrie de ses formes, rintelligence presque humaine deses yeux. Cependant, quand le cheval, sur un signe de Warwick, vint poser sa tête sur l'épaule du comte avec une langueur pleine de tendresse, Richard s'étonna qu'un destrier d'une taille et d'une corpulence si inférieures h celles du cheval ordinaire de bataille, pût porter le colossal Baron couvert de son armure... Le comte n'eut pas de peine à faire revenir le prince de sa surprise en lui montrant toute la force que cachait la symétrie des proportions du noble animal.

— Après tout, ajouta Warwick, chez l'homme comme chez la bête, c'est l'ame et la race, non la taille et le yolume, qui remportent la palme. Mordieu, Richard, je suis souvent honteux de

mes muscles et de ma carrure. J'aurais été plus vain de mes triomphes, si j'avais été moins grand de la tète.

— Néanmoins, dit le jeune George de Montagu avec Teffronterie d'un page , j'aimerais mieux avoir votre taille que celle du prince Richard et vos larges épaules que le cou engoncé de sa Grâce.

Le duc se retourna comme si un serpent l'eût piqué. Il ne lança qu'un regard à l'enfant, mais ce regard, l'enfant ne l'oublia jamais, et il devint pâle et tremblant même avant d'avoir essuyé la sévère rebuffade du comte :

— Les jeunes pies babillent , enfant , les jeunes aiglons mesurent en silence l'espace qui sépare leur aire du soleil.

L'enfant baissa la tête et voulut s'esquiver; mais Richard le retint avec douceur : Mon jeune Cousin, lui dit-il, tes paroles n'écorcbent pas le vif, et si jamais toi et moi nous chargeons l'ennemi côte à côte, tu comprendras, ce qu'a daigné dire ton oncle : comment à l'heure du danger c'est par Tame et non par le corps qu'on juge de la taille d'un homme.

— Une noble réponse, murmura[ Anne avec une admiration qui tenait de celle d'une sœur.

—^•Trop noble, répartit également à voix basse Tambitieuse Isabelle, pour que la femme future

fliB Clarence ne redoute pas l'indomptable frère de Clarence.

— Et ainsi, dit le prince, quittant l'écurie avec Warwick, tandis que lesjeunes filles s'attardaient en arrière, ainsi Saladinn'a pasde fils! et pourquoi cela ? ne pouvez vous pas lui trouver d'épouses ?

— Vraiment ! les jumens de sa race dorment là bas dans cette vallée, leur cimetière ; et l'orgueilleux animal dédaigne tout amour moins relevé*—-D'ailleurs, en fût-il autrement, propager la race en l'adultérant, ce serait plutôt l'éteindre.

—Vous vous inquiétez peu de la légende, à ce qu'il paraît.

— Pardieu si, et par trop quelquefois. Mais dans mes moments de raison, je pense que le brave qui fait son devoir, n'a pas besoin des prophéties d'un sorcier peur accomplir sa destinée ; etque^ soit qu'il prie ou qu'il meure, qu'il triomphe ou échoue, son ame s'en va droit à Dieu.

— Hem ! fit Richard d'un air rêveur ; et il y eut un instant de silence.

— Warwick, reprit le prince, sans doute votre retour à Londres ne changera rien à l'inimitié de la Reine et à l'obstination de sa mère. Clarence aime Isabelle, mais Clarence ne sait pas prendre d'empire sur le Roi, ni régenter le sérail du Roi. 1— Vous savez comment je me suis tenu au large de toutes les factions de la cour ; malheureuse-

ment, je pars pour les Tronlièrcs du Nord , et je ne puis vous rendre que fort peu de services ; mais... — Il s'interrompit et soupira.

— Parlez, Prince.

— En un mot, si j'étais votre fils, le mari d'Anne, j'entrevois, j'entrevois, j'entrevois.... répéta le prince en regardant dans le vide et en

étendant le bras j'entrevois pour moi et

pour vous un avenir qui défierait tout ennemi.

Warwick hésita, quelque peu embarrassé.

— Mon gracieux cousin, dit-il enfin, cette proposition est sans doute un encens bien doux pour l'orgueil d'un père; mais veuillez me pardonner... Quant à présent , noble Kichard, vous êtes encore si jeune que le roi et le monde me blâmeraient de permettre à mon ambition d'écouter une telle tentation. Contentons-nous de faire cesser, s'il est possible, toutes les vieilles dissensions entre notre maison et le roi, sans en provoquer de nouvelles. Excusez-moi, prince; mais laissons ce sujet du moins jusqu'à votre retour des frontières.

— Puis-je emporter avec moi quelque espérance?

— Vous connaissez ma franchise , répondit Warwick; vous permettre d'espérer ce serait engager ma parole; et, ajouta-il sérieusement , il y a de graves raisons , des raisons

dignes d'être prises en considération , pour que deux fllles d'un même sujet n'épousent pas les frères de leur roi. — Rompons là-dessus, je vous en prie, mon cher Prince.

En ce moment les demoiselles rejoignirent leur père et la conversation en resta là; mais une heure plus tard, Richard, en se promenant seul sur les créneaux, se disait à lui-même :

— Tu es un sot , robuste Comte , de n'avoir pas accueilli avec empressement l'union de ta puissance et de mon esprit. Tu vas dans une cour où , sans esprit , le pouvoir n'est rien. Qui peut prévoir l'avenir? — C'est ma foi un sage apologue que celui qui prétend que quiconque parvenait à s'emparer de Protée et à Tenchaîner, pouvait arracher au Dieu des métamorphoses le secret des jours à venir. Oui, l'homme qui peut s'emparer du destin et l'enchaîner, peut aussi lui arracher ses oracles. Et, par mon cœur et ma tête qui n'ont jamais reculé avant d'atteindre l'objet de leurs désirs, je lis comme dans un livre, Anne, que tu seras à moi, et que sur ces créneaux où flottent les bannières des Beauchamp, des Monthermer, et des Nevile, le sanglier de Gloucester se dressera en maître audessus de leurs vastes baronies et de leurs fougueux vassaux.

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