‹ Le dernier des barons (volume 2)Chapitre 7 sur 11 · LIVRE SIXIEIHE · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEIHE

On Ton cntreToit le sort qui attend Icl^bas ceuTK. qui sont meilleurs que les autres, et ceuiK. qui désirent rendre les autres meilleurs, li'amour, le liliéralisniie et la science sont trois rejetons de la même illusion féconde : de la croyance que les âmes basses, la majorité des liommes, valent les espérances et Tagonie des nobles âmes, minorité éternellement souffrante et éternellement à la poursuite du bien et du beau*

Nouvelles dissensions.

Franchissons à pieds joints plusieurs mois. Warwick et sa famille étaient retournés à Londres , et Tentrevue d'Edouard et du Comte avait été cordiale et affectueuse. Warwick était réinstallé dans les charges qui lui donnaient en apparence le gouvernement suprême. La princesse Marguerite avait quitté l'Angleterre comme fiancée de Charles-le-Téméraire, et le Comte avait suivi la procession de ses épousailles. Le roi, fidèle aux projets belliqueux qu'il nourrissait depuis longtemps, avait alors déclaré la guerre à Louis XI, puis on s'était adressé au parlement et on avait fait des levéed d'hommes

dans ce but impolitique ('). Warwick, toutefois, s'opposa inflexiblement à cette guerre. Il montra toute la folie qu'il y avait à dégarnir l'Angleterre de ses chevaliers les plus loyaux à une époque où les partisans de Lancastre, fort puissants encore, n'attendaient qu'une semblable occasion pour lever Télendard de la rose rouge. Il fit voir combien on avait peu droit de compter sur Tappui d'un prince aussi dénué de principes, aussi capricieux dans sa fougue, que le duc de Bourgogne ; enfin , il appela l'attention sur l'état de la France qui, sous un roi d'une habileté consommée et avec un trésor regorgeant de finances, ne ressemblait plus en rien à la France déchirée de factions et épuisée de toutes ressources du temps des conquêtes anglaises. Cette opposition à la volonté du roi fournit aux ennemis de Warwick mille occasions de l'accuser, comme par le passé, d'amitié traîtresse et secrète avec Louis XI. Quoique l'orgueilleux et irritable Baron eût non-seulement pardonné l'affront qu'il avait essuyé d'Edouard, mais encore cherché à faire amende honorable pour l'excès de son ressentiment en assistant publiquement aux fiançailles de la Princesse, il était

{*) Archives du parlement, 625. Le fait cité dans le texte a été négligé par la plupart des historiens.

impossible qu'Edouard se reprît jamais à aimer le ministre qui avait déflé son pouvoir et menacé sa couronne. Son mauvais vouloir et ses soupçons se trahirent plus d'une fois en dépit de la dissimulation que lui imposait la prudence ; et, à la suite des discussions sur l'invasion projetée de la France, une nouvelle rupture plus terrible que la première, eût infailliblement éclaté entre Edouard et son ministre, si les événements ne s'étaient soudain chargés de prouver combien était sage la défiance de Warwick à regard de la Bourgogne. Louis XI acheta le duc de Bretagne, et bâcla une paix avec Charles-le-Téméraire, frustrant et brisant ainsi toutes les alliances d'Edouard au moment même où il terminait ses préparatifs militaires.

Toutefois les sentiments haineux que ce débat avait soulevés entre Edouard et le Comte, ne disparurent pas avec la cause qui les avait fait naître ; et sous prétexte de se mettre en garde contre les hostilités de Louis, le roi envoya Warwick dans son gouvernement de Calais : c'était là , il est vrai, le poste le plus important et le plus honorable que pût occuper un sujet ; mais le ministre ne vit dans cette mission qu'une espèce d'exil. — Edouard TolOfensa encore plus profondément en s'obstinant à refuser son consentemeat au mariage de Clarence avecla dame

Isabelle. — A vrai dire , les plus gracieuses protestations de respect pour le Comte accompagnaient toujours ses relus, et, à en croire le roi, ils n'étaient basés que sur des raisons d'état.

— Moucher George, disait Edouard, une union avec Théritière du'seigneur de Warwick ne serait certes pas une mésalliance pour le frère d'un roi; mais la sûreté du trône exige impérieusement que mes frères consolident mon gouvernement en s'alliant avec des souverains étrangers. — Vous me direz que moi-même j'ai épousé une sujette ; mais vous voyez que de troubles et de discordes me sont résultés de ma passion d'enfant. Non, non; allez en Bretagne. Le duc a une jolie fille , et nous nous chargeons de remédier à l'insuffisance de la dot. Cessez de me fatiguer, Georges, fiât volontas mea.

Mais les motifs avoués n'étaient pas ceux qui déterminaient les refus du roi : avec assez de raison, il redoutait de voir l'héritier présomptif de la couronne épouser la fiile d'un sujet qui lui avait donné cette couronne, et qui pouvait fort bien la lui retirer. Il connaissait le caractère étourdi, vain et sans consistance de Clarence , et sa confiance en Warwick avait été ébranlée par les insinuations artificieuses et sans cesse répétées de la reine et de sa famille; aussi sentait-il qu'une alliance entre Clarence et Warwick

serait une ligue de deux intérêts trop puissants pour n être pas irrésistibles s'ils venaient à s'unir contre lui.

Warwick qui pénétrait les véritables causes de l'obstination d'Edouard, était encore plus blessé de ces causes que de leurs résultats. — Si les refus du roi froissaient son orgueil, la méfiance qui les dictait blessait son cœur ; et celui-ci était aussi sensitif que celui-là était susceptible. Son anxiété de père attisait son ressentiment. Isabelle était réellement attachée à Clarence, qui, en dépit de ses défauts, possédait tous les avantages superficiels des princes de sa famille : galanterie, beauté, vivacité joviale, affabilité ; et des manières surtout qui le rendaient non moins populaire qu'Edouard lui-môme.

Si les affections d'Isabelle étaient loin d'être aussi profondes, aussi désintéressées et aussi tendres que celles d'Anne, son amour, en ce cas, se nourrissait de l'orgueil qu'elle tenait de son père, et de la vanité qu'elle devait à son sexe. — Il était extrêmement irritant pour elle, de sentir que sa liaison avec Clarence était la fable (Je la cour, et que les refus du roi défrayaient la raillerie. L'amour et l'orgueil déchirèrent à belles dents son cœur, et finirent par miner sa santé.

Malheureusemeut pour le roi et pour War- II. 15

wick, le jeune Gloucester dont l'intelligence prématurée leur eût été d'autant plus utile à tous deux, que ses prétentions à la main d'Anne l'auraient associé aux intérêts de Clarence, et en tout cas, à toute tentative de conciliation entre Edouard et son ministre, malheureusement, dis-je, le jeune Gloucester se trouvait encore retenu sur les frontières, où il donnait pour la première fois la mesure de ses brillants talents militaires; et, en son absence^ les intrigues qu'il eût pu déjouer, et les mécontentements qu'il eût pu calmer, travaillaient sans entrave à amonceler l'orage.

Mais les intérêts de la maison de Warwick, durant le séjour indigné du Comte dans son gouvernement de Calais, n'étaient pas confiés à des mains inhabiles : Montagu et l'Archevêque étaient bien capables de tenir tête au seigneur de Rivers et à la duchesse de Bedford.

Une importante conférence eut lieu un jour au manoir de More, entre les deux frères.

— Je suis venu vous trouver, dit Montagu d'un air plus soucieux que d'habitude, en raison d'un événement qui peut avoir des résultats d'une immense importance, soit en bien , soit en mal. Clarence est soudain parti pour Calais.

— Je le sais, Montagu. — Le duc m'a confié sa résolution;il veut se proclamer assez, âgé pour

prendre femme, et assez raisonnable pour faire lui-même son choix.

— Et vous l'avez approuvé?

— Certainement. Et, par ma foi, c'est moi qui lui ai inspiré cette humble opinion de luimôme : bien plus, je me propose de le rejoindre à Calais.

— Georges !

— Ne prenez pas cette mine effarouchée , ô vaillant capitaine qui n'avez jamais perdu une seule bataille; partout où intervient l'Église tout réussit à souhait. Ecoutez-moi!... Et le jeune prélat, quittant son attitude indolente, continua avec une onction pleine de gravité : Vous savez que je ne me mêle pas trop de projets séculiers , et , pour sortir de mes habitudes il faut que le cas soit grave. Or, Montagu, j'ai étudié de fort près cette toile d'araignée que vous nommez une cour, et je me suis aperçu que l'araignée finit toujours par dévorer le frelon si le frelon ne brise pas bravement le filet ; Faraignée, c'est l'astuce féminine, le frelon c'est l'orgueil du guerrier. — En termes plus clairs il faut résolument affronter les Woodville, et les mettre en déroute par une brusque attaque. Je ne prétends pas que nous puissions en agir avec la femme du roi et sa famille comme avec d'autres ennemis Mais il faut les convaincra

qu'ils ne peuvent lutter avec nous , et que leur intérêt consiste surtout à acquiescer à l'ordre de choses qui place le gouvernement de l'Angleterre entre les mains des Nevile.

— Ce serait mon avis, si j'en voyais les moyens.

— Les moyens, je les vois dans cette alliance; les maisons d'York et de Warwick doivent être si étroitement unies qu'un essai d'agression contre l'une d'elles les menace toutes deux de ruine. La Reine et les Woodville complottent contre nous; il nous faut élever dans la famille royale un contre-poids à leurs machinations. La Reine ne se compromet point en conspirant contre Warwick; mais elle se perdrait aux yeux de l'Angleterre en conspirant contre les frères du roi ; et Clarence et Warwick doivent ne faire qu'un. Ce n'est pas tout : si tout notre salut reposait sur cet écervelé de George, ce serait n'avoir qu'une girouette pour protéger notre maison. Cette alliance n'est qu'une partie du grand plan que j'ai pris à cœur, — Clarence épousera Isabelle ; Gloucester épousera Anne, et, que votre cœur ambitieux batte bien fort, Montagu, la fille aînée du roi épousera votre fils,—le représentant mâle de notre triple grandeur. Ah ! je vois vos yeux briller à présent î Ainsi tout le sang royal d'Angleterre se concentrera dans

les maisons de Nevfle et d'York ; et les Woodville seront pris et empêtrés dans leurs propres filets, et leur colère sera impuissante; car comment Elisabeth pourrait-elle comploter contre nous, quand sa fille sera unie au fils de Montagu, le neveu de Warwick ? Clarence aimé des Communes (*) ; Gloucester adoré de Tarmée et du clergé; Montagu et Warwick, les deux plus grands capitaines de leur temps; — n'est-ce pas là une combinaison capable de défier le destin?

— Oh! Georges , s'écria Montagu avec admiration, quel dommage que l'Eglise ait gâté un homme d'Etat tel que vous !

— Vous êtes un profane, Montagu ; l'Eglise ne gâte personne : l'Eglise vous conduit et vous dirige tous ; et , sachez-le , je vois plus loin encore. Je voudrais former une figue étroite avec la France ; je voudrais nous faire un appui de l'Espagne et de TEmpereur ; je voudrais acheter ou gagner les voix du sacré collège ; je voudrais^

(') Quelque singulière que puisse paraître cette circonstance aux yeux de ceux qui ignorent que la popularité est souvent accordée aux qualités les plus vulgaires , et que lorsqu'une nature distinguée devient populaire (ce qui est rare), c'est malgré sa distinction et non à cause d'elle ; il est positif que Clarence a été l'idole éa peuple, même jusqu'à l'époque de sa mort (Groyl. 562).

que voire pauvre frère, que vous plaignez tant parce qu'il n'a pas de fils à marier à une fille de roi, — pas de fille à marier à un fils de roi, — je voudrais que votre frère , indigne Montagu , devint le père de tout le monde chrétien, et que, du haut de la chaire du Vatican , il veillât au bonheur des empires. Et maintenant voyez- vous pourquoi demain malin je pars pour Calais , pourquoi j'élève la voix en faveur de Clarence pour sceller le premier anneau de cette chaîne compliquée ?

— Mais Warwick consentira-t-il, quand le roi s'oppose? Son orgueil?

— Son orgueil nous servira en ce cas ; car, tant que Clarence n'a pas osé désobéir au roi, Warwick, en vérité, pouvait bien dédaigner de donner la main de sa fille à qui que ce fût. Le roi s'oppose au 'mariage, mais de quel droit? L'orgueil de Warwick le poussera, s'il est bien dirigé, à défier un affront , et à résister à un ordre impérieux. D'ailleurs, pour ses enfants, notre frère a un cœur de femme ; le visage d'Isabelle a pâli , et plaidera mieux que toute mon éloquence*

-^Mais le roi pardonnera-t-il notre intervention dans cetteaffaire ,;^et l'obstination de Warwick?

— Pardonner 1— Le mariage une fois conclu.

que lui restora-t-il jà faire? Il devient un des nôtres, et, au retour de Gloucester, toutes les difficultés seront de nouveau aplanies , la voie sera ouverte au second et au plus important de ces hyménées; — et le second ne sera que la préface du troisième. Pendant ce temps-là , vous , retournez à la Cour : vous n'avez pas besoin de figurer dans toutes ces cérémonies ; empêchez seulement votre charmant fils de se rompre le cou en faisant des folies à cheval, et attendez l'occasion.

Conséquent avec la politique égoïste, mais habile, qu'il venait de développer, le Prélat partit le lendemain pour Calais où Clarence plaidait déjà la cause de son amour avec l'ardente impatience de la jeunesse. L'Archevêque trouva néanmoins , plus qu'il ne s'y était attendu , que Warwick répugnait à laisser entrer sa fille dans une maison sans le consentement du chef de cette famille; et le Comte, selon toute probabilité, n'aurait pas accédé aux prières de Tillustre solliciteur, si Edouard, furieux de la fuile de Clarence, et travaillé par l'artificieuse reine, n'avait commis Timprudence d'écrire au Comte une lettre d'injures et de menaces qui excita au plus haut point les passions du hautain Warwick.

— « Quoi ! s'écria-t-il, cet ingrat , non con-

tent de me déshonorer par sa manière de disposer de la main de ses sœurs , prétend encore jouer le tyran avec moi, en se faisant l'arbitre du Bort de ma propre flUe ! Il menace , lui !... C'est bien; c'est à moi à montrer s'il est un homme au monde dont je n'ose défier les menaces ! » Le Prélat, qui le trouva dans cette disposition, n'eut pas de peine à obtenir son consentement. Le fatal mariage fut en conséquence célébré à Calais, avec une magnificence vraiment royale. De la sorte , l'Archevêque vit se réaliser la première partie de ses plans.

Pendant que les choses en étaient là entre les deux grandes factions qui divisaient l'Etat , les mécontentements que la présence de Warwick à la Cour avait momentanément apaisés, se réveillèrent, de près et de loin, dans toute l'étendue du royaume. La nature voluptueuse et indolente d'Edouard le soumettait , dans les circonstances ordinaires, à l'empire d'autrui. Au commencement de son règne, il avait été éminemment populaire, et son gouvernement, quoique sévère , convenait à son époque ; car alors l'influence prédominente était celle du seigneur de Warwick. Quand les conseils de la Reine prévalurent sur l'expérience consommée et la mâle vigueur du Comte, le gouvernement du roi perdit tout à la fois sa majesté et sa considération,

excepté dans la métropole ; et, si à la fin de son règne il regagna toute son ancienne faveur au*près du peuple, il faut l'attribuer surtout au génie de llastings , alors le plus puissant des sujets anglais, et dont la froide intelligence mettait en jeu tous les rouages de la machine. Mais àTépoque dont nous parlons, partout l'autorité royale était affaiblie ; et pendant qu'Edouard se divertissait à Shene, et que Warwick était à Calais, les provinces étaient exposées à tous les abus qui exaspèrent le plus une population. Le peuple se plaignait des exactions arbitraires auxquelles il était en butte de la part des hôpitaux, des abbayes et des barons; le clergé accusait les parents de la Reine d'avoir saisi et dissipé les biens de TEglise ; les gens de haute naissance et de mérite murmuraient de l'avancement des hommes nouveaux qui n'avaient rendu aucun service, et ces diverses sources de mécontentement se réunissaient contre les Woodville, auteurs de tous ces maux. La seconde rupture devenue publique entre le roi et Warwick le bien-aimé, était une nouvelle cause de haine contre la famille de la Reine, et semblait offrir aux mécontents une occasion d'éclater avec impunité, au moins en ce qui concernait le Comte. La crise en était là quand arrivèrent les événements que nous allons raconter.

Les soi-disant araélioraleurs du ballon de Jupiter : la terre.— Le père triste et la tille triste. — Les belles rivales.

Adam Warner était à l'œuvre devant son creuset, quand le valet chargé de son service intérieur ouvrit la porte de la chambre et introduisit un homme vêtu de la robe noire des étudiants.

Il s'avança vers Talchimiste, et, après l'avoir contemplé un moment en silence et avec un certain air de dédain , il lui dit : — Quoi, maître Warner, êtes-vous si fort attaché à vos nouvelles études que vous ne trouviez pas un mot à dire à un ancien ami?

Adam se tourna et fixa un regard de mauvaise humeur sur le nouveau venu; mais bientôt son visage s'éclaira d'un souvenir subit.

— En tterùm, dit-il, c'est encore toi î audacieux Robin Hilyard , et en costume d'étudiant. Ah ! sans doute tu as compris que les travaux pacifiques sont encore ce qu'il y a de plus propre à assurer le bonheur de l'homme ici-bas ; et tu viens travailler avec moi dans la grande mine de rintelligence !

— Adam, dit Hilyard, avant que je te réponde, reponds -moi toi-même: — Toi qui, avec ta science , voudrais changer le monde, as-tu l'ait un seul pas vers ton but?

— Hélas ! dit le pauvre Adam, tu ne sais pas ce que j'ai souffert; je ne dis rien du danger de la roue et du gibet auquel je m'expose : le corps de l'homme est une proie vouée à la destruction, et ce qu'un roi épargne aujourd'hui , demain le ver le dévorera. Mais mon invention! — mon Eurêka , vois ! Et reculant d'un pas, il découvrit les restes martyrisés du malheureux modèle.

— Il m'est défendu de le réparer, dit tristement Adam ; il me faut travailler jour et nuit à faire de l'or, et l'or ne vient point ; et la seule diversion à ma tâche est de fabriquer, quand la Reine me l'ordonne, des jouets pour ses enfants ! Comment à présent pourrais-je changer le monde? Et toi , ajouta-t-il d'un air de doute et d'anxiété, toi, avec tes complots et tes strata-

gèmes , avec Ion aclive démagogie, penses-tu que toi aussi tu aies changé le monde, ou retiré une seule goutte de miel du mélange de fiel et d'hyssope que l'homme est destiné à boire icibas?

Hilyard se tut , et les deux humanitaires , le philosophe et le démagogue , jetèrent Tun sur l'autre un regard où se peignait autant de sympathie que de mépris. Enfin Robin dit à Talchimiste :

— Mon vieil ami, l'espérance nous soutient l'un et l'autre; et dans le désert, nous contemplons encore le Pisgah ( * )! Mais arrivons à ce qui m'amène. Sans doute il t'est permis de visiter Henry dans sa prison?

— Non, répondit Adam, et, du reste, depuis que je mange le pain du roi Edouard, et que je jouis de ce qu'ils appellent sa protection, il me semble que je ferais maldeme mêler àdes complots contre son trône. . .

— Ah ! Adam ! Adam ! Adam ! s'écria Hilyard avec amertume, tu es comme tous les autres ; clerc ou serf, tout est esclave; le sourire d'un roi te fait renier les intérêts d'un peuple !

(•) Pisgah, [le plus haut 'picxlii montNebo où Moïse passe pour être|mort après avoir contemplé la terre promise. (Note du iracL)

Avant qu'Adam eût eu le temps de répondre, un panneau de la boiserie glissa, et la tête chauve d'un moine s'avança dans la chambre : — Mon fils Adam» dit le saint homme, j'ai besoin pour un instant de votre compagnie; oro vestrem aurem. Et après cet abominable échantillon de latinité, le Frère disparut.

Adam traversait la chambre avec un mouvement d'épaules plein de résignation et d'ennui, quand Ililyard l'arrêta , en se signant, et lui dit d'une voix basse et d'un aïr passablement effrayé : N'est-ce pas frère Bungey, le fameux magicien?

— Magicien ou non, répondit Ws^rner , avec un sourire d'indicible mépris et un profond soupir, que Dieu pardonne à la mère qui a mis au monde un pareil lourdeau ! Après ce pieux et charitable souhait, Adam entra dans la chambre voisine, qui était la résidence habituelle du Frère.

— Hum! fit à part lui Hilyard, on dtt que Frère Bungey est employé par cette sorcière de auchesse pour faire toutes ses diableries contre ses ennemis. Un coup d'œil jeté dans son antre pourrait peut-être me fournir une belle histoire à effet pour le peuple.

A peine le hardi Robin avait-il conçu cette audacieuse pensée qu'il résolut de s'en passer

la fantaisie; et marchant sur la pointe du pied le long du mur, il approcha avec précaution son œil delà fente laissée par le panneau à coulisse. Un énorme lézard empaillé pendait au plafond; divers reptiles étranges, réduits à Tétat de momies, étaient rangés autour de la chambre, et semblaient fixer leurs yeux verts d'émail sur l'espion. Il vit un gros livre ouvert sur un trépied et un chaudron suspendu au dessus d'un feu à demi-éteint ; mais un spectacle plus rible encore attendait le téméraire curieux.

— Adam, dit le Frère, en posant sur l'épaule du savant, malgré la répugnance de celui-ci, la paume de sa main droite — m^er sapentes,.,

— Sapientes, mon frère, murmura Adam.

— C'est la vieille forme, Adam, dit le moine d'un air capable, sapentes est la dernière leçon. Je dirai donc, qu'entre sages, il n'y a pas de jalousie. Notre noble et puissante patronne, la duchesse de Bedford, m'a confié une tâche qui me promet un grand profit. J'y ai travaillé nuit et jour , vigurosis filibus,

— Moine, quel patois parlez-vous donc? — vigurosis filibus !

— Bah î si ce n est pas du bon latin, ça revient au même, mon fils Adam. Je dis que j'y ai travaillé jour et nuit, et maintenant c'est assez

arancé pour être mis â Tépreuve... mais je le vois, vous avez envie de dormir.

— Achevez, parlez, parlez, dit Adam avec un accent de désespoir, qu'avez-vous obtenu ?

— Regardez, dit le moine, majestueusement, et soulevant un drap noir, il exhiba aux yeux d'Adam, et au regard plus surpris de Robin Hilyard, une petite figure pâle, cadavéreuse, de la taille d'un pygmée, mais dont les traits offraient la grossière caricature de la noble physionomie du comte de Warwick.

— Voilà ! dit le moine avec complaisance et en se frottant les mains ; ce n'est pas là un ouvrage de maladroit ! ah ! cela ressemble à Torgueilleux comte, comme un pois ressemble à un pois !

— Et dans quql but avez-vous gaspillé cette masse de cire, demanda Talchimiste? ma foi je ne vous connaissais pas cet ingénieux talent, mais sur mon ame, c'est là un horrible joujou I

— Ho ! ho ! dit le moine en riant comme pour montrer une épouvantable rangée de dents qui s'étendaient de l'une à l'autre oreille, certainement, vous qui êtes un grand savant et un grand magicien, vous devez savoir dans quel but nous reproduisons les images de nos ennemis. Tout ce que la duchesse fera [à cette figure, le comte de Warwick , qu'elle représente, l'é-

prouvera dans ses os et dans sa chair : — cire détruite, homme détruit.

— Il faut que vous soyez le diable en personne pour faire de pareilles choses, et un niais pardessus le marché pour y croire, misérable moine, s'écria Adam que l'indignation avait fait sortir de sa douceur accoutumée.

— Ah ! hurla, le frère avec non moins 'de véhémence et le visage empourpré de colère. — Voudrais-tu jouter de paroles avec moi , malheureux ! je te ferai pincer par des luttins jusqu'à ce que ta chaire en devienne noire et bleue ! je te traînerai la nuit sur les pics du mont Pepanon, attaché à la queue d'un affreux cauchemar! Je ferai entrer la souffrance dans tous tes membres, et le sang de tes veines engendrera des ulcères et d'horribles pustules! Ne suis^je pas le moine Bungey ! et toi, qu'es-tu?

A ces terribles menaces, l'audacieux Robin, quoique beaucoup moins superstitieux que la plupart de ses contemporains, fut saisi d'un tremblement subit de la tète aux pieds. S'attendant à voir des spectres et des démons sortir des murailles, il se hâta de quitter sa cachette, et sans attendre le retour de Warner, ouvrit doucement la porte de la chambre et descendit rapidement l'escalier. Adam cependant supporta la tempête sans fléchir, et quand

le saint homme fit une pose pour reprendre haleine, il lui dit froidement :

• — En vérité, si vous êtes capable de faire de pareilles choses, il faut qu'il y ait dans la nature des secrets que je n'ai pas encore découverts. Après tout , quoique vous soyez le maître de tenter contre moi ce qu'il vous plaira, vos menaces rendent indispensable que cette voie de communication entre nos chambres soit dorénavant condamnée, et c'est à quoi je vais mettre ordre.

Le moine, qui avait constamment besoin de Warner, soit pour construire une phrase latine, soit pour s'en faire aider dans ses fantasmagories chimiques, n'accepta point cette tranquille réponse ; et tendant sa large main à Adam, il lui dit avec une cordialité apparente :

— Bah ! nous sommes confrères , point de querelles entre nous; j'ai été trop vif et vous avez été trop mordant; mais je vous aime et je vous honore, Adam ; qu'il ne soit plus question de cela. Quant à cette figure , nous pouvons la taillader du haut en bas et le comte ne s'en portera pas plus mal. Mais si ceux qui nous emploient nous ordonnent de pareilles absurdités et qu'ils nous paient en conséquence, nous autres, hommes d'esprit, nous exploitons leur sottise.

— Ce sont des hommes comme vous qui déshon. 16

norent la science , répondit sévèrement Adam Warner; je ne veux pas vous écouter plus longtemps.

— Mais il le faut pourtant, dit le moine, saisissant la robe d'Adam, et cachant son ressentiment sous une grimace affectée, vous me regardez comme au pur /^woramus. — Ha, ha! eh bien ! j'en pense autant de vous. Voyons, l'ami, vous n'avez jamais étudié les diverses parties du corps humain, j'en jurerais.

--i Je ne suis pas médecin, dit Adam, laissezmoi partir.

— Non-; pas encore ; je veux vous convaincre d'ignorance. Je parie que vous ne savez pas où est placé le foie.

— Je le sais, dit Adam d'un ton bref; mais où voulez- vous en venir?

-—Vous le savez ! — Je le nie. Voilà une épingle, enfoncez-la dans la cire, à l'endroit où vous dites que le foie est placé dans le corps humain.

Adam obéit sans se douter de l'intention du moine.

—Bien ! — Le foie est là ! Eh I —mais à présent, où sont les poumons ?

— Là.

-^Et le diaphragme?

— Là, sans aucun doute.

— Très-bien ! vous pouvez partir à présent,

dit le Frère. Adam disparut par l'ouverture et ferma le panneau.

— Maintenant, je sais où sont les poumons , le diaphragme et le foie, se dit le frère à luimême, tout ira sur des roulettes. Ce Warner est un drôle utile; sans cela, il y a longtemps que je l'aurais fuit pendre.

Adam, en rentrant chez lui, ne remarqua point que son visiteur Hilyard avait disparu, et il ne tarda pas à se laisser absorber de nouveau par la fascination de ses ingrats travaux.

11 pouvait s'être écoulé une heure ; fatigué et épuisé par une continuelle alternative de déceptions et d'espérances, il se jeta sur son siège, et, cette tristesse profonde que connaissent seuls ceux qui, dans ce monde bruyant, se dévouent à la sagesse et à la vérité, inonda ses pensées et se fit jour à travers ses lèvres brûlées par la fièvre.

— Oh! dure destinée! murmura le sage, toujours essayer et ne jamais accomplir ! Le soleil se couche sur mes éternels labeurs ; et ma vieillesse est aussi loin du but que l'était ma jeunesse! L'esprit épuise la matière, et mes essais n'ont fait que bâtir sur le sable, et mon nom sera écrit sur l'onde. Songes dorés de ma Jeune espérance, qu'êtes-vous devenus? Je croyais jadis que, si je pouvais obtenir la pro-

lectiondcla royauté, avoir l'oreille du pouvoir, posséder de Tor, j'irais d'un pas facile et sûr à la gloire; que je serais le grand inventeur de mon siècle et de mon pays; que je laisserais ma science comme un héritage et une bénédiction, partout où le travail s'efforce de civiliser les humains. Et maintenant, un palais est ma demeure, un roi est mon patron; on me donne de l'or autant que j'en puis désirer ; mes besoins ne me volent plus mes loisirs ; bien, mais tout cela à quel prix? à la condition d'abandonner la tâche pour laquelle j'avais désiré protection, richesses, loisirs. Ici gisent les débris de la machine de fer; là, bouillonne le métal que je dois changer en or; — ce ter est mille fois plus précieux que tout Tordu monde : — cet or, que je poursuis, je n'y arriverai pas. — Pauvre, j'étais un inventeur, un créateur, un vrai magicien ; protégé, soutenu, riche, je ne suis qu'un alchimiste, un niais, une dupe ou un trompeur, le fou des fous. 0 mon Dieu , rendez-moi ma liberté, rendez-moi mes vieux rêves, et que je meure espérant tout, du moins, si je ne puis rien accomplir

En parlant ainsi, il se leva, traversa la 'Chambre d'un pas majestueux, le front empreint ÛQ résolution. Tout-à-coup, il s'arrêta : une ^ive douleur avait traversé son cœur; une vieil-»

lesse prématurée et les souffrances qu'occa-sionne le travail , accomplissaient au-dedans de lui, leur œuvre de destruction; l'exaltation de Tame était vaincue par la faiblesse du corps. Il retomba sur son siège respirant avec peine, tremblant, pâle, la sueur froide sur le front. Le métal en fusion, tressaillait en sifflant; le charbon aux exhalaisons empoisonnées, brillait d'un rouge ardent; on respirait un brûlant air de mort dans la chambre où la victime du bon plaisir royal servait d'entremetteuse à la soif de l'or. — Terrible et éternelle leçon pour la sagesse et Tavarice , pour les savants et pour les rois ! Quiconque voudra créer de Tor, respirera toujours un air de mort.

— Mon père, prononça la voix faible et touchante d'une jeune fille qui venait d'entrer sans être aperçue et qui entourait de ses deux bras le cou d'Adam; — mon père, vous êtes malade, vous souffrez.

— Au cœur, oui, Sybill; donne-moi ton bras, et allons respirer un air plus frais.

Il était si rare que Warner quittât sa chambre, que ces paroles effrayèrent presque Sybill, et qu'elle le considéra avec inquiétude en essuyant la sueur qui lui couvrait le front.

— Oui de l'air, de l'air, répéta Adam en se levant.

Sybil! plaça un bonnet sur les cheveux argentés du vieillard et ramena sa robe autour de lui, puis tous deux quittant la chambre lentement et en silence, traversèrent la cour pour gagner les remparts du palais-forteresse.

Le temps était pur et vivifiant, une légère mais fraîche brise tempérait la chaleur du milieu du jour. Le père et la fille s'assirent sur le parapet, et regardèrent au-dessous d'eux les joyeux et nombreux navires qui gllssaienl sur le fleuve ètincelant, tandis que les murs du château de Caynard, le boulevard et les fortifications de Monlfichet et la haute tour de garde de l'imposant manoir de Warwick, se détachaient dans le lointain sur le clair azur du ciel.

— Ici, dit Adam avec calme et en fixant son regard sur les murailles féodales : — ici, semble s'élever le pouvoir, — et là, (regardant le fleuve) là, semble couler le génie ! Dans un siècle, plus ou moins, les murs auront disparu, et le fleuve coulera toujours. L'homme élève sa forteresse, et fonde le pouvoir; — Dieu fait le fleuve, et crée le génie. Et pourtant, Sybill, il se peut qu'il y ait des fleuves aussi larges, aussi puissants que cette Tamise, allant, comme elle, se perdre dans l'immensité , sans que cependant l'homme les ait jamais vus , sans qu'il en ait jamais entendu parler . A quoi sertie fleuve inconnu?

àquoisertlc génie qui ne doit jamais se révéler?

II était rare qu'Adam Warner eût de semblables élans d'éloquence : ordinairement silencieux et absorbé dans ses pensées, il n'avait pas le don de les développer et de s'en faire l'apôtre. 11 fallait que son ame fût violemment secouée pour que le sentiment enfoui dans ses profondeurs pût s'épancher en paroles.

Sybill pressa la main de son père, et quoique son propre cœur fût bien abattu, elle força ses lèvres à sourire, et sa bouche à consoler. Adam l'interrompit.

— Mon enfant, mon enfant, vous autres femmes, vous ne savez pas ce qu'il y a de plus horrible et de plus amer pour l'ame des hommes. Vous ne savez pas ce que c'est que de former d éléments immatériels, une chose abstraite mais glorieuse, de l'honorer, de la servir, de lui sacrifier, comme sur un autel, jeunesse, santé, espérance, vie, puis de s'apercevoir tout-à-coup dans sa vieillesse (jue cette idole n'était qu'un fantôme, une illusion, une ombre, se raillant des efforts qu'on faisait pour l'étreindre.

— Oh 1 si, mon père, les femmes connaissaient ces déceptions !

— Quoi! étudient-elles donc?

— Non , mon père, mais elles sentent.

— Sentir ! je ne te comprends pas.

— Ce qu'est pour l'homme son génie, le cœur de la femme Tcsl pour elle, répondit Sybill, ses yeux noirs et profonds baignés de larmes. — Le cœur ne crée-t-il pas? nïnvente-t-il pas? nat-il pas ses rêves? ne se pétrit-il pas une idole aérienne? ne s'élance-t-il pas dans l'avenir pour se prédire sa destinée? et tôt ou tard , dans la vieillesse eu la jeunesse, ne finit-il pas par s'éveiller, et voir qu'il a tout gaspillé pour des folies? Oui, mon père, mon cœur peut vous répondre, quand votre génie se lamente.

— Sybill, dit Warner étonné , et regardant sa fille avec attention, le temps vole. Jusqu'à cette heure, je t'avais prise pour une petite fille, — pour un enfant. Tes paroles me troublent aujourdhui.

— Oubliez-les, alors; Dieu me préserve d'ajouter un chagrin à ceux que vous avez déjà.

— Tu es belle et gracieuse avec cet habillement de soie, dit Adam en caressant avec curiosité la riche et moelleuse çtoffe de la tunique de Sybill ; — Sa Grâce la Duchesse se montre généreuse envers nous. Tu es sans doute heureuse ici?

— Heureuse !

— Tu n'es pas heureuse , s'écria Adam d'un ton presque joyeux ! Serais-tu disposée à retourner dans notre pauvre maison en ruines?

— Oui, oh oui ! — ou plutôt, allons plus loin encore, dans quelque village bien tranquille, quelque verte solitude ; car la vieille maison en ruines n'a pas^été un abri sûr pour votre vieillesse.

— Je voudrais que nous pussions nous échapper, Sybill, dit tout bas Warner d'un ton pénétré et avec un regard de naïve finesse , nous et la pauvre Eurêka! Pour moi, le palais est une prison. Je parlerai au Seigneur de Hastings ; c'est un homme d'un grand mérite et fort bienveillant. Il est toujours très-bon pour nous.

— Non, non, mon père, pas à lui, s'écria Sybill en pâlissant, qu'il ne sache rien de nos projets, ni du lieu où nous comptons nous réfugier.

— Il m'est fort attaché, mon enfant, sans cela, pourquoi rechercherait-il si souvent ma société, pour rester assis près de moi , sans prononcer un mot?

Sybill appuya ses deux mains sur son sein, mais ne répondit pas; et, comme elle rassemblait tout son courage pour faire un aveu qui semblait peser sur son cœur d'un poids intolérable, un léger bruit de pas résonna à peu de distance, et la dame de Bonville ( alors en visite chez la Reine) s'approcha sans être vue ni entendue de l'endroit où se trouvaient nos deux amis. Elle s'arrêta, et considéra d'abord Sybill

-^ 250 — avec hauteur; mais la profonde tristesse empreinte sur ce jeune visage, réveilla bientôt de plus doux sentiments ; le spectacle touchant de ce père et de son enfant, ainsi isolés dans leur intimité, produisit sur elle un religieux effet, et, son orgueil se changeant en compassion, elle dit d'un ton aimable :

— Ma belle maîtresse, pouvez-vous préférer ce lieu solitaire à la joyeuse compagnie qui se dispose à prendre Tair dans la barque dorée de Sa Grâce?

Sybill la regarda avec une surprise qui n'était pas exempte de crainte. Jamais la grande dame ne lui avait parlé d'une manière aussi gracieuse. Adam qui paraissait rendu depuis quelques instants à la vie matérielle, salua Catherine avec une digne simplicité, et prit la parole :

— Noble dame, qui que vous soyez, dans votre vieillesse et dans vos moments de peine , puissent vos enfants, comme cette pauvre fille, renoncer à de plus agréables compagnons, pour rester à vos côtés.

Cette réponse émut la dame de Bonville, et involontairement elle tendit la main à Sybill. Aussi fière qu'elle, et le cœur gonflé, la jeune fille se courba sans mot dire sur la main de sa rivale. Catherine comprit le silence de Sy-

bill et ses joues de marbre se colorèrent soudain.

— Digne vieillard, dit-elle après une courte pause, me permettrez-vous de m'entretenir un instant avec votre charmante 6lle? Et, puisque vous parlez de peines, si la sœur du seigneur de Warwick peut vous être utile en quoi que ce soit, chargez, je vous prie, cette jeune fille de me communiquer vos désirs comme à une amie.

— Dis-lui, ma Sybill, dis à la sœur du seigneur de Warwick, de supplier le Roi de rendre Adam Warner à sa pauvreté, à ses travaux et à ses espérancosj répondit le savant en laissant retomber péniblement sa noble tête sur son sein.

La dame de Bonville qui n'avait pas lâché la main de Sybill , la tira à l'écart, et lui dit tout-à-coup avec une brusque franchise qui tenait de son illustre frère : — Jeune fille, peutil y avoir de la confiance entre toi et moi ?

— De quelle nature, madame?

Catherine rougit de nouveau ; mais elle sentit trembler la main qu'elle tenait entre les siennes, et elle reprit courage :

— Jeune fille, mon langage va peut-être te surprendre et te blesser; mais quand j'étais encore plus jeune que tu ne l'es aujourd hui, mon père me disait : « Il y a dans la vie bien des embarras dont on se tirerait avec un peu de

franchise. » Je veux suivre son précepte. Williams de Ilastings t'a poursuivie d'un hommage qui a brisé peut-être phis d'un cœur aussi pur que le tien. — Allons, allons, belle enfant, écoutemoi. Tu as entendu dire que dans sa jeunesse il avait été fiancé à Catherine Nevile, — que nous nous étions aimés, et que nous avions été séparés. Ceux qui nous voient aujourd'hui, se demandent si nous nous haïssons ou si nous nous aimons, — non d'amour, — cette supposition serait outrageante pour la femme du seigneur de Bonville! Souvent nous semblons sans pitié l'un pour l'autre : — Pourquoi cela ? le seigneur de Hastings aurait voulu m'entraîner, moi, une mère de famille anglaise, à oublier mon honneur et celui de ma maison. 11 est blessé de n'avoir pu m'émouvoir. Je l'ai vu ravaler sa noble nature à d'indignes capitulations avec sa conscience d'homme et sa loyauté de chevalier. — Mais écoute bien! le cœur de Hastings est toujours à moi, à moi seule! Dans quel but te fais-je cette confidence? pour te mettre sur tes gardes; et pourquoi ce désir r parce que depuis déjà bien des mois, au milieu de tous les vices qui flottent dans cet air de cour, au milieu des flatteries de la voix la plus douce qui ait jamais caressé l'oreille d'une femme, au milieu, peut-être, des sollicitations de ton jeune et imprudent amour,

ton innocence est restée pure. C'est pourquoi Catherine de Bonville peut être l'amie de Sybill Warner.

Quelque généreux que pût être le véritable sens de ces paroles, il était impossible qu'elles ne froissassent et n'humiliassent point la beauté jeune et adulée à qui elles étaient adressées. Elles niaient si formellement l'affection de Hastings pour Sybill; elles affichaient avec une telle hauteur la souveraineté de la grande dame sur le cœur de l'illustre seigneur ; elles jugeaient si pertinemment les hommages adressés à la pauvre jeune flUe comme un jeu, une offre de déshonneur, qu'il n'y eut pas jusqu'à l'éloge de sa vertu qui ne résonnât comme un affront à ses oreilles chastes et délicates. Aussi le lecteur ne partagera-t-ii pas l'étonnement qu'éprouva la dame de Bonville,, quand Sybill dégagea sa main de la sienne et lui répondit en croisant avec calme les bras sur son sein :

— A quoi aboutit tout cela. Madame? je l'ignore. Le seigneur de Hastings est libre de porter son amour où bon lui semble. C'est lui qui m'a recherchée, ce n'est pas moi qui ai recherché le seigneur de Hastings ; et vint-il demain m'offrir sa main, je la refuserais si je n'étais pas convaincue que son cœur. . .

— Jeune fille, interrompit la dame de Bon-

ville avec un élonnement dédaigneux : la main du seigneur de Ilastings! Levez-vous donc les yeux si haut, ou bien s'est-il joué de votre crédule jeunesse, au point de vous parler de mariage, à vous la fille de l'Alchimiste? S'il en est ainsi, pauvre enfant ! prenez garde !

— J'ignorais, dit amèrement Sybill, que Sybill Warner fût plus au-dessous du seigneur de Hastings, que maître Hastings ne l'était jadis de madame Catherine Nevile.

— Ton amour-propre égare ta raison , répondit la Dame avec dédain; puis dépouillant toute la compassion et l'intérêt amical qu'elle ayait ressenti : « J'ai dit ce que j'avais à dire. Repousse, si tu veux, mes conseils, dans ton orgueil. Un jour ton déshonneur te fera repentir de ta folie. »

Sur ce, elle s'enveloppa la figure de sa mante, et relevant sa longue robe, elle s'éloigna à pas lents.

Où le démagogue va trourer le Courtisan.

En quittant la chambre d'Adam, Hilyard ne s'arrêta pas qu'il ne fût arrivé, non loin de Warwick Lane, devant une maison de grande apparence qui était la résidence du seigneur de Montagu.

Ce seigneur était occupé à lire ou plutôt à méditer deux lettres que venait d'apporter son courrier de Calais : l'une était de l'archevêque, l'autre de Warwick. Ces deux épitres contenaient deux passages étrangement contradictoires dans leur but. On lisait dans la lettre de Warwick : « Il m'est revenu que quelques hommes malveillants méditaient une révolte contre le Roi, en prenant pour prétexte les torts de la famille de lix Reine ; on m*a même dit que

nos parents, Conicrs et Filzluigh étaient môles à tout cela. Je n'ai pas besoin de vous recommander de veiller à ce qu'ils ne compromettent ni ne discréditent notre nom. Nous n'avons besoin de personne pour venger nos injures; et si ces hommes égarés se révoltent, Warwick se vengera d'Edouard , en lui prouvant qu'il peut encore lui être utile.

D'un autre côté, voici ce qu'écrivait le prélat :

« Le Roi courroucé de mon voyage à Calais, m'a retiré les sceaux de chancelier. Je l'en remercie humblement ; je n'en dormirai que plus tranquille, débarrassé de ce fardeau. Maintenant écoutez bien ceci, Montagu : notre parent, le fils du seigneur de Fitzhugh, et le jeu»e Henry Nevile, aidés du vieux sire John Coniers, méditent, et en temps opportun, une terrible attaque contre les Woodville; gardez la neutralité, — ne les aidez pas, ne les combattez pas ; quelle que soit l'issue, elle servira nos vues, et abaissera nos ennemis. »

Montagu réfléchissait sur ces nouvelles, et s'étonnait d'en savoir moins , sur des événements aussi graves, lui qui était en Angleterre, que ses frères qui étaient à Calais, quand son page vint lui annoncer qu'un étranger chargé d'importants messages à propos du Nord, demandait à lui par-

1er. S'iîTiaginant que ces messages pourraient jeter quelque jour sur la communication qu'il venait de recevoir, il ordonna qu'on introduisît le visiteur.

Il fit à peine attention à Hilyard quand celuici se présenta, et il lui dit tranquillement : — Parle et sois bref, mon ami ; j'ai peu de temps à moi.

— Et pourtant, seigneur de Montagu, le sujet qui m'amène vous touche de près.

Montagu surpris regarda plus attentivement son interlocuteur :

— En vérité, mon ami, je connais ton visage — nous nous sommes déjà vus.

— C'est vrai ; le jour où vous étiez sur la route du More.

— Je m'en souviens, et toi, tu me parus, à ton audacieux langage, suivre le chemin le plus court pour aller au gibet.

— L'arbre où je serai pendu, dit Robin avec insouciance, n'est pas encore planté. Mais n'estil pas sorti de ma bouche quelques paroles que vous ne puissiez désapprouver? J'ai parlé de désordres illégaux, — de honteux abus, dans le pays — que gouvernent les Woodville sous un lâche tyran.

— Silence , traître !

— Un tyran, continua Robin (sans s'inquiéter II, 17

de l'interruption ni du geste de colère de Montagu) un tyran qui, à l'heure qu'il est, médite la ruine de la maison de Nevile, et qui, non content des armes de ce monde mortel, fait un pacte avec l'esprit malin pour en obtenir les secours maudits de la sorcellerie.

— Silence, malheureux; pas si haut, ditMontagu d'une voix altérée : Approche ; plus près encore. Ceux qui parlent d'un Roi couronné — dont la droite lève des armées, et dont la gauche repose sur le billot, — doivent faire attention à n'en jamais parler autrement qu'à voix basse. De la sorcellerie, dis-tu? explique-toi.

Alors Robin lui raconta , mais avec un peu d'exagération, la scène qu'il avait vue se passer dans la chambre de frère Bungey, — l'histoire de l'image de cire, les menaces contre le comte de Warwick, et les paroles du Moine d'où il ressortait que c'était la duchesse de Bedford qui remployait à ces manœuvres. Montagu écoutait avec une silencieuse attention. Quoiqu'il ne fût pas entièrement exempt des superstitions de sçn temps, qui avaient trouvé accès même dans le cœur valeureux d'Edouard, et dans l'intelligence perçante de Gloucester, cependant les preuves de l'hostilité toute terrestre d'une personne aussi rapprochée du trône que la duchesse de Bedford, l'alarmaient encore bien plus que toutes les

épingles et les aiguiles que l'on pouvait planter dans l'effigie en cire du comte.

— C'cst-là unemalignité diabolique en vérité, dit-il, quand Hilyard eut achevé 5 cependant, cette histoire, si tu consens à répéter ta déclaration, peut grandement nous servir au besoin. Je te remercie, mon digne ami, de ta confidence et je te prie de venir avec moi devant le Roi. Je lui dénoncerai notre ennemie, et, sur ton témoignage, nous demanderons son exil.

— Sauf votre bon plaisir , je n'en ferai rien, seigneur de Monlagu, dit Robin brusquement; je sais comment les choses se passent à la Cour. Le Roi vous réconcilierait avec la Duchesse et on me ferait couper le nez et les oreilles à moi comme à un menteur et à un vil calomniateur. Non, non ; pour ce qui est de dénoncer la Duchesse et tous les Woodville, je le veux bien ; mais ce ne sera pas dans les salles de la Tour ; ce sera dans les larges plaines du Yorkshire, avec vingt mille hommes derrière moi.

— Ah ! toi, chef d'une armée ? — Et dans quel but? — Pour détrôner le Roi?

— Quant à cela, advienne que pourra; mais c'est d'abord pour faire rendre justice au peuple; c'est la révolte du peuple que je veux diriger et non celle d'une faction. Il n'y aura sur

ma bannière ni Rose blanche ni Rose rouge ; mais pour étendard, nous aurons la lète sanglante d'un oppresseur, la première que nous pourrons mettre au bout d'une pique.

— Et que demande le peuple, comme vous l'appelez?

— Je ne sais trop ce que nous demandons quant à présent, et tout dépendra du succès que nous obtiendrons, répondit Hilyard en souriant amèrement; mais la révolte servira toujours à quelque chose, dût-elle seulement vous prouver, à vous autres, seigneurs et Normands, qu'il existe un peuple saxon qui sait se relever quand un talon de fer s'appuie sur son front. Nous sommes taxés, pillés, volés ; vous voyez en nous un troupeau que vous entretenez pour le tondre en temps de paix, ou l'envoyer à la boucherie au profit de vos guerres. Maintenant nous voulons une Charte à nous, seigneur de Montagu. Je vous parle avec franchise. — Je suis en votre pouvoir ; — Vous pouvez me faire arrêter; — vous pouvez faire tomber la tête de la révolte. Vous êtes l'ami du Roi. Et bien, le ferez-vous? Non ; vous et votre maison, vous avez des griefs aussi bien que nous autres du peuple. Nos réclamations et nos projets sont, en partie au moins, les vôtres.

— Et comment cela, audacieux personnage?

-—Voici : pour première plainte, nous maudissons la funeste domination de la famille de la Reine; pour première réclamation, nous voulons le bannissement des Woodville, tronc et racines.

— Hem ! dit Montagu en jetant involontairement un regard sur la lettre de l'Archevêque. — Hem ! — Mais sans outrage contre la puissance du Roi ou sa personne?

— Oh ! laissez faire, monseigneur, la tête des francs tenanciers contient autant de la finesse du nord que celle de vos nobles. Ceux qui veulent arriver regardent avec précaution où ils mettent le pied.

— Vingt mille hommes ! —C'est impossible ! Et qui es-tu, toi, pour les rassembler et les conduire?

— Tout bonnement Robin de Redesdale.

— Ah ! s'écria Montagu, en vérité! on ne m'avait donc pas induit en erreur. Es-tu bien cet être audacieux et bizarre, ce fou que — par ma lance et mon épée (serment de soldat) — moi qui suis un soldat, j'ai si souvent désiré voir. Laisse-moi te regarder. Par Dieu ! tu es un bel homme, solidement bâti et qui portes l'audace sur le front. On a fait autant d'histoires sur toi dans le Nord que sur le Comte mon frère. Il y en a qui disent que tu es un seigneur de rang et de naissance ; d'autres ppétendent que tu esle voleur

d'IIexham, à qui Marguerite d'Anjou confia sa vie et celle de son fils.

— Quoi qu'on dise de moi, répondit Robin, tout le monde s'accorde à reconnaître que je suis un homme honnête de paroles et courageux d'actions ; que je puis à mon gré soulever les masses comme le vent attise le feu ; que je suis arrivé inconnu et étranger dans le pays où j'habite, et qu'il n'y a pas un pair du royaume, excepté Warwick en personne, qui soit pius capable que moi de lever une armée ou de renverser un trône.

— Mais quel est ton talisman ?

— Les abus et les rancunes, monseigneur, répondit Robin d'une voix sombre ; et maintenant, avant le renouvellement de la lune, Redesdale sera un camp !

— Quel est le prétexte immédiat de la révolte?

— L'hôpital de Saint-Léonard nous a injustement sommés d'avoir à lui payer vingtquatre gerbes de blé.

— Tu es un habile homme ! Pour soulever les Anglais, serrez-leur le ventre.

— C'est vrai, dit Robin en souriant ; et maintenant , que dites-vous ? — Voulez-vous être notre chef?

— Votre chef?... Non.

— Voulez-vouâ nous trahir?

— Il n'est pas facile de trahir vingt mille hommes; si vous ne vous soulevez que pour vous affranchir d'une taxe de grains et pour délivrer l'Angleterre des Woodville, je ne vois pas de trahison dans votre révolte.

— Je vous comprends, seigneur de Montagu, dit Robin avec un sourire sévère et presque méprisant ; vous ne croyez pas au-dessous de vous de profiter de nos périls. Mais nous n'avons besoin ni de seigneurs ni de barons, nous nous suffirons à nous-mêmes. L'heure viendra, croyezmoi, où le seigneur de Warwick, pourchassé par le Roi , sera obligé de se réfugier auprès des communes. Pensez bien à tout cela et à ma prédiction, quand les nouvelles du Nord viendront faire tressaillir Edouard de March sur le sein de ses prostituées.

Sans ajouter un mot, il tourna le dos au seigneur de Montagu et quitta la chambre aussi brusquement qu'il y était entré.

Montagu, malgré son caractère mondain, subtil et intrigant, n'était pas un méchant homme pour son époque. A une certaine dose de la finesse rusée de son frère le prélat , il unissait quelque "chose de la grande ame de son frère l'homme de guerre. — Mais cette époque ne connaissait point les vertus des temps plus civi-

lises et ne saurait être jugée au même point de vue. Montagu avait entendu l'audacieux conspirateur menacer sa patrie d'une guerre civile, et cela pour des motifs à peine expliqués et même à peine compris; et néanmoins, s'il refusait de se joindre à lui, il consentait à se faire son complice. — Vingt mille hommes armés, se dit-il à lui-même! mettons-en la moitié — oui dix mille hommes, non contre Edouard, mais contre les Woodville , cela ne peut manquer de faire ouvrir les yeux au Roi, de lui prouver quelle haine on porte à cette race improvisée des Woodville, de le forcer à chercher un refuge près de Montagu et de Warwick. Si les drôles veulent aller trop loin (et Montagu sourit), que sont des masses indisciplinées pour un capitaine expérimenté? Que la tempête éclate, nous dirigerons l'ouragan. Dans ce monde, l'homme doit exploiter rhomme.

IT

SybiH.

Pendant que Montagu attendait avec anxiété la révolte que Robin de Rcdesdale lui avait annoncée ; pendant qu'Edouard passait sa vie dans les plaisirs et les fêtes avec ses courtisans , et aidait ses bons bourgeois de Londres dans leurs devoirs conjugaux ; que la Reine et son père , le seigneur de Rivers, étaient de plus en plus excités parTabsence de Warwick à s'emparer de tout ce que peut accorder le pouvoir et saisir l'avarice ; — que la duchesse de Bedford et Frère Bungey s'attaquaient à l image de cire du grand Comte qui continuait à garder son gendre à sa cour de Calais, — le cours do notre narratiou s'éloigne de ces bruyants rivages , et s'attarde , d'un flot plus tranquille, auprès du temple d'un

— 2G() — cœur de jeune vierge. Pourquoi Sybill est-elle triste ? Il y a quelques mois à peine, nous l'avons vue joyeuse d'espérance et laissant épanouir son ame dans une lumineuse atmosphère de plaisir et d'amour. Cette jeune fille était un singulier mélange de tendresse et d'orgueil ; la tendresse étaif native chez elle; Torgueil était le résultat des circonstances et de sa position. Elle avait un vif sentiment de sa noble origine et de ses anciennes perspectives d'avenir à la cour de Marguerite; et la pauvreté, la détresse et la solitude au milieu desquelles l'enfant était devenue femme, n'avaient servi qu'à développer en elle des germes déjà fort développés par la nature, à faire grandir des instincts innés de fierté. Même dans ses rêves déjeune fille, l'ambition se mêlait visiblement à ses vagues idées d'amour : son amant imaginaire devait moins être jeune et beau que noble et célèbre. Elle le voyait à travers la brume des jours à venir comme le protecteur de son père persécuté, — comme îe restaurateur de leur maison déchue , — comme l'homme destiné à rendre son éclat à un nom terni ; et , dès l'instant où son cœur de jeune fille battit au son de la voix de Hastings, son ame crut avoir trouvé l'idéal de ses rêves. Lorsque, transportée à la cour, elle apprit à apprécier sa grâce et sa beauté par l'admiration gé-

nérale qu'elle excitait, ses espérances parurent justifiées aux yeux de sa raison sans expérience. Souvent et toujours, les paroles prononcées par Hastings chez la dame de Longueville retentissaient à son oreille et la poursuivaient dans le silence de la nuit ; — « Toute femme , avait-il dit, qui est belle et chaste , douce et aimable, est, suivant William de Hastings, régale d'un roi. » Dans les visites qu'elle avait eu occasion de faire à la dame de Longueville, elle avait trouvé un grand aliment à ces espérances ; car la vieille Lancastrienne détestait la dame de Bonville comme sœur du seigneur de Warvick, et elle aurait plié son orgueil à voir avec plaisir Hastings épouser la fille de l'alchimiste, si cette union pouvait contribuer à effacer de l'ame du Seigneur le souvenir de son ancien amour. Aussi quand son regard pénétrant eut découvert le secret que renfermait le cœur de Sybill , et qu'elle eut été témoin — (car Hastings rencontrait souvent, et paraissait s'arranger pour rencontrer la jeune fille chez la dame de Longueville) de l'admiration non déguisée du Seigneur, admiration qui justifiait l'ambitieuse affection de Sybill, elle ne se fit pas scrupule d'encourager la timide jeune fille par des prédictions auxquelles elle forçait son propre jugement à ajouter foi. Lorsqu'elle apprit que Sybill descendait

d'une famille qui avait occupé jadis un rang au moins aussi élevé que celle de Hastings, elle ne voulut plus admettre qu'il y eût aucune disproportion dans l'alliance qu'elle prédisait Mais, bien plus que toutes les assurances de la dame de Longueville, les incessantes galanteries de Hastings entretenaient la croyance passionnée de Sybill. A dire vrai, il ne parlait pas positivement d'amour; maischaque regard, chaque geste semblait en trahir. Il paraissait la considérer la jeune fille comme son égale, non-seulement par la naissance , mais encore par l'esprit. Son éducation , les dons qu'elle tenait de la nature, et surtout l'ordre élevé de ses pensées et la distinction de ses sentiments , toutes choses avec lesquelles le génie sympathise toujours, la rendaient si supérieure à toutes les beautés grimacières de la cour, que Hastings , qu'il éprouvât ou non un sentiment plus tendre, pouvait bien prendre beaucoup de plaisir à sa conversation , et trouver cette aimable enfant digne de la confiance d'un homme sérieux. Il lui parlait sans réserve de la dame de Bonville, et ce n'était pas sans amertume. — « Je l'ai aimée, lui disait-il un jour, comme il est rare qu'une femme soit aimée : elle m'a quitté pour un autre ; — elle aurait mieux fait d'aller au couvent qu'à l'autel nuptial ; et maintenant elle se croit le droit de

me lanser et de me railler, de me prescrire la manière dont je dois marcher, et de se pavaner des honneurs que j'ai acquis. >>

— Ne serait-ce pas une marque de tendre intérêt? dit timidement Sybill.

Les yeux de Hastings étincelèrent un instant; mais cet éclair s'évanouit tout-à-coup. — Non, dit-il , vous ne la connaissez pas : son cœur est de marbre , aussi dur et aussi froid ; sa vertu n'est que l'absence de tout sentiment , — je veux dire de tout noble sentiment; — car. Dieu le sait, ceux qui viennent de la colère, de Torgueil et du dédain, sont les produits journaliers de ce terrain ingrat. Oh ! que je suis heureux de lui avoir échappé! Je bénis aujourd'hui une rupture que maudissait ma folle jeunesse. — Non, ajoulat-il avec un frémissement des lèvres ;plein de de sarcasme, — non ! ce qui blesse, ce qui ronge la dame de Harrington et Bonville,', — ce qui fait qu'elle change de couleur à mon aspect, et que sa voix devient mordante pour moi, le voici : en épousant son stupide mari et en me repoussant, Catherine Nevile avait cru épouser le pouvoir, le rang, la considération ; maintenant que tous deux nous sommes jeunes encore, que retire-telle de son choix? Le seigneur de Harrington et Bonville est si connu pour un idiot, que les Nevile eux-mêmes n'ont pu le faire arriver à

rien ; — le plus bas emploi (îst au-dessus de ses capacités; et, clouée à terre par la pesante masse d'argile à laquelle sont collées ses ailes, Catherine, la dame de Harrington et Bonville — eh! donnons-lui les titres qui lui reviennent — n'est à la cour qu'une vaine figure de parade. Si la trompette guerrière venait à sonner, les vassaux d'un Bonville se moqueraient à son nez de sa bannière , et l'on verrait la fleur de la chevalerie du royaume marcher avec joie sous celle du pauvre William de Hastings. C'est là, vous disje, ce qui Texaspère; car tout la ramène à comparer la position qu'elle occupe comme épouse du seigneur de Bonville, Ihomme de son choix, à celle qu'elle aurait eue comme femme de Hastings le dédaigné. »

Si la chaleur et la passion avec laquelle ces paroles étaient prononcées, faisaient soupirer Sybill , et lui donnaient à penser que quelque reste de la vieille tendresse pouvait bien vivre et brûler encore , elles redoublaient aussi son estime pour un cœur dans lequel les impressions reçues étaient si durables, et elles lui inspiraient la tendre ambition de le guérir et de le consoler.

Alors regardant dans les profondeurs de son ame, Sybill y trouvait un fond d'affection si généreuse, si pure, si noble, •— un tel respect pour

la célébrité du Seigneur, un tel amour pour rhomme en lui-même, — qu'elle se reconnaissait avec orgueil plus digne de llastings que la dédaigneuse Catherine. Alors elle s'imaginait entrer en lice avec sa rivale — qui lui paraissait plutôt un simple souvenir qu'un être matériel : et son œil devenait plus brillant , sa démarche plus fière , dans l'excitation de la lutte , dans l'anticipation du triomphe. Car quel diamant est sans défaut , quelle rose ne renferme un ver qui la ronge?... Et au fond de cette nature exquise et charmante , se cachait la fatale et dangereuse faiblesse qui a fait tant de victimes, brisé tant de cœurs, — la vanité de son sexe. On conçoit maintenant combien Sybill était peu disposée à bien accueillir les brusques avances et les désagréables avis de la dame de Bonville, surtout au moment où elle les avait reçus. — Car alors son ame était triste jusqu'à la mort et voici l'explication de cette tristesse.

Queis motifs avaient poussé Hastings à faire la cour à Sybill, nous laissons nos lecteurs en juger par eux-mêmes. — Mais, soit qu'il eût voulu exciter la jalousie de la dame de Bonville, soit qu'il eût cédé aux habitudes de sa vie insoucieuse , poursuivant comme toujours le plaisir du moment, sans se préoccuper de l'avenir, et peu scrupuleux de la souffrance d'autrui par suite du

mépris profond pour la nature humaine (hommes et femmes surtout) que l'expérience donne souvent aux intelligences vives et clairvoyantes ; sOit qu'il se fût laissé entraîner par ce ravissement plus pur et plus saint qu'éprouvent toutes les natures déflorées par le monde, mais autrefois nourries de nobles aspirations , en sentant leur limon se régénérer et leur jeunesse se raviver en elles sous rinfluencc d'une ame vierge et rayonnante ; — en un mot, quelles qu'eussent été les premières causes des hommages de Hastings, une fois saisi parle flot, il s'y était abandonné sans résistance, et peu à peu des émotions plus désordonnées, plus ardentes, plus coupables, avaient éveillé en lui les instincts de Tadorateur irrésistible du plaisir facile. — Alors qu'il était encore calme et maître de lui, sa conscience lui avait dit : « tu épargneras cette fleur » , mais à peine ses passions avaient- elles été ameutées que la senteur enivrante de la fleur lui en avait fait oublier la chaste pureté.

Et trois jours seulement avant la scène que nous venons de décrire, les belles espérances de Sybill s'étaient soudain écroulées sur sa tête. — Hastings pour la première fois avait prononcé le mot d'amour, pour la première fois il s'était jeté à ses genoux, pressant sur son cœur la main pudique qu'elle lui disputait, répétant des aveux

et des serments passionnés. Malheur, malheur ! car alors pour la première fois elle avait commencé à deviner combien le grand homme faisait peu de cas de l'amour de la pauvre vierge, combien il était loin de penser que la pureté, l'intelligence et l'affection pesassent autant que la réputation , la richesse et le pouvoir; car maintenant, maintenant audacieux et sans respect , l'amour qu'elle avait regardé comme un ange descendu du ciel pour l'y enlever, ne cherchait qu'à la renverser dans la fange.

Indicibles furent les tortures de son cœur et ses lèvres ne les trahirent pas ; — mais en s'arrachantà Tétreinte sacrilège, ens'élançant vers la porte , elle lança à son indigne amant un regard de désolation et de reproche qui lui révéla h la fois toute son horreur et tout son amour. Le premier acte de Téternelle tragédie des torts de l'homme et des chagrins de la femme venait de s'achever, et voilà pourquoi Sybill était triste.

Catherine.

Pendant plusieurs jours Hastings évita Sybill ; — de lait il sentait des remords et au milieu du tourbillon de son existence brûlante et agitée, il n'avait pas le loisir de s'obstiner à assiéger systématiquement une vertu rebelle; d'ailleurs, peut-être n'était-il plus capable de passions profondes et durables. — Il avait prodigué pour une seule femme toutes les tendresses de son cœur, et dans son douloureux dépit, il avait épuisé en regrets et en souvenirs du passé, en vaines colères et en dédains superflus, les trésors de sensibilité qui constituent le véritable amour. Aussi, tandis que son imagination s'agenouillait devant un idéal chaste et lointain , devant la Laure rêvée de Pétrarque, ses sens toujours égarés et sans frein se tournaient sans scrupule vers

les mille Cynthies du moment. Mais, depuis quelques années surtout, ces idoles d'un jour étaient pour la plupart des nymphes faciles et complaisantes; même les plus farouches d'entr'elles ne ressemblaient en rien à la tendre mais fière Sybill; et îlastings reculait devant l'idée de séduire, de sang- froid, une créature aussi fière, bien que son ambition ne pût se résigner à la perspective d'un mariage avec elle. — Toutefois ce n'était pas seulement son ambition qui se révoltait à la pensée d'une semblable union. — Esclave de l'empire tyrannique qu'exerçait sur lui Catherine de Bonville, il n'osait pas élever une nouvelle barrière, à jamais infranchissable, entre elle et lui. Le seigneur de Bonville était d'une santé chancelante ; plus d'une fois, il avait eu un pied dans la tombe, et Hastings, même sous la fascination des mille caprices qui s'emparaient de lui , se souvenait toujours du frisson qu'il avait senti en entendant son cœur lui murmurer : la bien-aimée de ta jeunesse peut encore être à toi ; — et alors Catherine surgissait à ses yeux, non telle qu'elle se montrait maintenant, la démarche hautaine, le regard glacial, la lèvre dédaigneuse, mais dans tout l'éclat de sa beauté de jeune fille comme elle était avant que son caractère n'eût été aigri, avant que l'orgueil ne se fût éveillé en elle, alors que , par une eni-

Vranle soirée d'été, sous l'arbre des serments, elle avait rompu avec lui l'anneau d'or de la fidélité et sanglotté, la tète cachée dans son sein. Cependant, durant son court éloignement volontaire de Sybill, cet être bizarre et fantasque qui n'était jamais faible qu'avec les femmes, et qui, avec les femmes, Tétait toujours, fut fort étonné de s'apercevoir qu'elle avait fait sur lui une impression beaucoup plus profonde qu'il ne l'eût cru possible dans le principe. — Ce doux visage où s'épanouissait, avant la dernière entrevue, tant de confiance en une affection involontairement trahie, lui faisait défaut maintenant. — Le vide était en lui. — Il sentait combien Sybill était plus aimante et pourtant plus intelligente que Catherine. Il avait bien plus de points de contact avec l'humble jeune fille qu'avec la dame de Bonville ; il n'était qu'une seule chose qui ne leur fût pas commune , mais cette chose, c'était tout un monde : il ne partageait pas avec elle les souvenirs du printemps de la vie. — De fait, Ilastings, sans le savoir, nourrissait à la fois deux amours : l'un pour une chimère, une vision, un être idéal qu'il nommait Catherine, l'autre pour une créature réelle où la jeunesse , l'intelligence et les fraîches émotions du cœur s'incarnaient sous des formes d'une beauté parfaite, pour Sybill; en d'autres ter-

mes. Ces deux amours se retrouvent chez bierl des hommes, mais quand cela arrive, malheur à l'idole de chair, caria divinité de nuages est immortelle , tant qu'elle n'a pas été possédée, du moins.

Ce fut peut-être le désir de conquérir son nouvel amour et de consolider l'ancien, qui poussa Hastings à se rendre un matin chez la dame de Bonville qui, de retour de son séjour à la cour, habitait sa résidence ordinaire située hors de la porte de Lud. — 11 trouva la noble dame dans une chambre élégante, trônant sur l'unique chaise du lieu, à laquelle adhérait un marchepied servant d'estrade et entourée de dix ou douze jeunes filles de bonne famille dont l'éducation lui avait été confiée ('), et qui pour le moment , filaient ou brodaient assises sur de petits tabourets, tandis que deux autres damoiselles un peu plus âgées jouaient à l'écart, mais toujours sous la surveillance jalouse de leur illustre préceptrice , au noble jeu de prime; (car les cartes étaient fort à la mode sous Edouard IV (2).) L'extrême raideur, le silence

(*) Etquelqu'élrange que cela doive paraître à nos idées modernes, la plus grande dame, en recevant de telles pensionnaires, acceptait un salaire pour leur nourriture et leur éducation.

f ) Quelques cinquante ans plus tard, la science des car-

solennel de cette société féminine n'étaient nullement en harmonie avec l'humeur du galant visiteur; à son entrée, personne ne bougea, et Catherine lui désigna du doigt un siège assez éloigné d'elle.

— Avec votre permission, gentille dame, dit Hastings, je ne me résignerai pas à me laisser exiler si loin d'une aussi aimable compagnie.

Et il posa son tabouret tout près du trône de la présidente. Catherine sourit à demi, mais non de déplaisir.

— La présence de tant d'agréments, dit-elle, ne pourra manquer, j'en ai peur, de distraire un peu ces jeunes travailleuses.

Hastings jeta un regard sur ces visages empesés ; puis il répondit :

tes était regardée comme une branche essentielle de Té^ ducatiûn d'une jeune fille bien élevée. Ainsi voyons-nous la princesse Marguerite, fille de Henry VII, à l'âge de quatorze ans, donner à son fiancé Jacques IV d'Ecosse un échantillon de son savoir faire au prime et au trump. — Ainsi voyons-nous encore les auteurs du temps citer au nombre des perfections féminines de l'infortunée Catherine d'Arragon son talent aux cartes et aux dés [Gamesand Pastimes de Strutt, édition de Hone, p.). La législation se montrait jalouse de réserver exclusivement ces jeux à la ïK)blesse, et elle fulmine de voir les apprentis et le vulgaire se permettre les amusements ruineux de leurs supériears.

— Vous calomniez leur zèle pour d'aussi nobles études. Je parierais qu'il ne me faudrait rien moins qu'envahir votre boudoir à cheval, le casque en tête et la lance en arrêt, pour provoquer un sourire sur une seule de ces dix paires de lèvres rosées, autour desquelles je crois voir Cupidon planer en vain.

La baronne fronça son front majestueux, et les dix paires de lèvres rosées se comprimèrent étroitement pour mettre à la raison l'inconvenante gaîté qu'avait excitée le malin courtisan. — Mais; en dépit de ces moues résolues, la gaîté fut la plus forte, et, l'une après Tautre, les dix paires de lèvres s'entrouvrirent en un sourire, mais en un sourire si contraint, si torturé, si comprimé dans son bouton , qu'il fit seulement grimacer une expression de souffrance sur les traits qu il lui était défendu d'illuminer.

— Et quel motif amène ici le seigneur de Hastings , demanda cérémonieusement la Baronne.

— N'admettrez-vous jamais qu'on cède au désir du plaisir, gentille dame?

Cette rougeur charmante, qui parfois transfigurait la physionomie de Catherine, oscilla sur ses joues et s'évanouit soudain. Elle dit gravement : — J'admets tellement chez vous un tel mobile que c'est là ce qui m'a dicté ma question.

— Catherine, s'écria Ilastings avec un accent de tendre reproche, et en s'eflbrçant de lui saisir la main, oubliant tout pour ne plus se souvenir que de celle à qui cette rougeur, évocatrice du passé, rendait tout son ancien charme.

Catherine lança un coup d'œil effaré vers le groupe de jeunes filles , et aperçut sur leurs visages d'automate une expression générale de surprise. Humiliée et dépitée elle se leva vivement, puis , se rasseyant aussi brusquement , elle dit avec un sourire et un accent de mordante ironie : Mon seigneurie chambellan est, à ce qu'il paraît, tellement habitué à accompagner comme un laquais son roi chez les orfèvres et les épiciers, qu'il a oublié le langage et les manières qu'une noble dame, de bonne réputation, a coutume de regarder comme une dette de convenance.

Hastings se mordit les lèvres, et, dans son œil de faucon, brilla un éclair d'indignation. — Pardon, madame de Bonville et Harrington, j'oubliais en effet combien l'épouse d'un si habile et illustre seigneur, a lieu de s'enorgueillir des titres qu'elle a acquis. — Mais je vois que ma visite est intempestive. — A vrai dire, j'avais plutôt à faire avec mon seigneur , dont les conseils sont aussi fameux en temps de paix que •son bâton de général est terrible à la guerre.

'— Il suffit; répondit Catherine avec une di-

gnîté contre laquelle vint se briser la raillerie du courtisan, il suffit que le nom du seigneur de Bonville soit celui d'un honnête homme qui ne s'est jamais élevé à la cour.

— Femme sans un seul des tendres sentiments de la femme ! murmura entre ses dents Hastings, en s'approchant de la Baronne et en s'inclinant profondément. — Ces paroles étaient destinées à Toreilie seule de Catherine, et elles lui parvinrent. Son sein se gonfla sous sa gorgerette de brocard, et quand la porte se referma sur Hastings, ses mains se serrèrent convulsivement, et ses yeux se levèrent au ciel.

— Mon enfant, vous emmêlez votre écheveau, dit-elle à une jeune fille assise près de la croisée qu'elle se hâta d'ouvrir. — Comme le temps est lourd et étouffant aujourd'hui !

TI

De la joie pour Adam, de l'espoir pour Sybill. — Frère Bungey le

populaire.

Enfourchant son palefroi, Hastings le poussa du côté de la Tour, mit pied à terre à la porte d'entrée, gagna la petite poterne de la cour intérieure, et ne s'arrêta que dans la chambre de Warner.

— Quoi, maître Adam , Yous vous croisez les bras.

— Seigneur de Hastings, je suis malade.

— Et votre fille n'est pas auprès de vous.

— Elle est allée trouver Sa Grâce la Duchesse pour la prier de m'autoriser à retourner chez moi et à ne plus gaspiller ma vie à faire de Tor.

— Chez vous! quitter la Tour! impossible. La Duchesse ne souffrira jamais que le Roi perde un si docte philosophe.

— Alors priez donc le Roi de permettre au philosophe d'accomplir ce qu'il est au pouvoir du travail de réaliser. (Et il désigna du doigt son Eurêka.) Qu'on m'entende dans le conseil du Roi et qu'on me laisse prouver à des juges capables tous les services que cette machine peut rendre à l'Angleterre.

— Est-ce là tout ?--ainsi soit-il : — Je vais de ce pas parler à son Altesse, mais promettez-moi que vous ne songerez plus à quitter le palais du Roi.

— Oh! non, non; que je sois libre seulement de rentrer dans mon propre palais, dans le royaume de ma science et de mes espérances, et la cour ou le cachot seront tout un pour moi.

— Mon père, dit Sybiil en entrant virement, consolez-vous ; la Duchesse s'oppose à votre départ , mais nous fuirons. — Elle s'interrompit soudain à la vue d'Hastings. — Celui-ci s'approcha d'elle d'un air si timide, si repentant , si respectueux qu'elle ne trouva pas le cœur de retirer la main qu'il saisit pour la porter à ses lèvres.

— Oh ! non, ne fuyez pas, — n'enlevez pas au désert de la cour la fleur et le laurier, la beauté et la science qui parfument les heures et font pressentir le ciel. J'ai causé avec votre père;

j'obtiendrai du Roi qu'il accède à sa requête. — Maître Adam sera libre de suivre son propre penchant; et vous, murmura-t-il, pardonnezmoi , pardonnez-moi l'offense d'un excès d'amour ; jamais ma passion ne vous blessera plus.

Les yeux de Sybill restaient fixés à terre, humides de larmes délicieuses. Pauvre enfant ! avec tant d'amour, comment conserver de la colère? avec tant de pureté, comment se défier d'ellemême? — En ce moment au moins, tandis qu il parlait, le dangereux amant était sincère. — Aussi la paix fut-elle rétablie depuis lors entre Sybill et le seigneur de Hastings , paix fatale pour une jeune fille qui aimait et n'avait pas de mère.

Fidèle à sa parole, le courtisan , bravant le déplaisir de la duchesse de Bedford, représenta au Roi l'opportunité de permettre à Adam d'abandonner l'alchimie pour réparer son modèle. Edouard convoqua une députation d'entre les marchands et les artisans de Londres ; et Warner comparut devant ce jury à qui il expliqua sa machine. Mais ces hommes de pratique tournèrent d'abord Tinvention en ridicule comme un rêve d'insensé ; et il fallut toute l'adresse de Hastings pour triompher de leur mépris et faire ouvrir les yeux à la perspicacité d'Edouard. Toutefois Adam eût perdu sa cause sans une allusion

accidentelle à rapplicatlon de son principe aux vaisseaux. — Le Roi marchand s'éveilla soudain de sa torpeur en s'entendant promettre que ses galères pourraient naviguer sans voiles et contre vent et marée.

— Par saint Georges ! s'écria-t-il , que cet honnête homme se passe son caprice. Répare ton modèle et que Dieu te soit en aide. Maître Heyford, dites à votre gracieuse ménagère que moi et Hastings nous irons souper demain chez elle; son hypocras est vraiment divin. Salut à vous, mes dignes maîtres. Hastings, venez ici; assez de ces vétilles! j'ai à vous entretenir d'affaires réellement importantes, de ce maudit mariage du gentil Georget.

Adam se replongea donc de nouveau dans son élément; le creuset fut abandonné et Eurêka commença à renaître de ses ruines. — Le pauvre savant ne se doutait guère des haines qu'il venait d'amasser sur sa tète. De retour chez eux, les députés de Londres ne parlèrent plus, une longue semaine durant, que de la protection accordée par le roi à un étrange personnage, moitié fou, moitié sorcier, qui s'occupait d'une invention tendant à priver d'emploi tous les artisans et les journaliers. — Les marchands transmirent la nouvelle aux ouvriers, et plus d'un honnête homme, en contemplant ses jeunes

enfants , maudit le grand philosophe et appela de tous ses vœux Toccasion de briser la tôte qui ruminait de si diaboliques complots contre les pauvres. Le nom d'Adam Warner fut voué à l'exécration.

Il ne fallait rien moins que les épaisses murailles et les fossés profonds de la Tour pour le sauver des vengeances du peuple. Ces préjugés étaient habillement attisés par l'inimitié jalouse de son confrère , le terrible moine Bungey. — Bien que ce dernier méritât, quant à la science et à l'érudition, tout le mépris que Warner pouvait déverser sur lui , il n'en était pas moins fort habile dans l'art d'en imposer aux hommes. Dans sa jeunesse il avait été bateleur ou trejeteur, comme on disait alors. 11 était passé maître en toutes les jongleries qui éblouissaient alors le vulgaire et dont nos magiciens modernes semblent avoir perdu le secret. Il savait tapisser un mur d'une treille apparente qui disparaissait quand on s'en approchait; il avait l'art d'évoquer dans sa cellule l'image d'un château garni de soldats, ou d'une forêt peuplée de daims ('). — Outre ces fantas-

(^) Voir Chaucer, House ofTimCj liv. IIL Voir aussi le récit que Baptista Porta fait de ses propres fantasmagories magiques, récit dont on peut trouver un extrait dans les

lasmagories produites sans doute par de fortes lanternes magiques, il avait découvert par hasard les merveilleux effets du magnétisme animal que pratiquaient alors sans s'en douter les alchimistes et les adeptes de la magie blanche ou sacrée. Il disait de plus la bonne fortune, et la connaissance approfondie qu'il avait de tous les personnages de marque de la capitale , et de leur histoire passée et présente, permettait assez souvent à sa pénétration naturelle de frapper juste dans ses prédictions oraculaires. — Il avait endossé le froc pour se mettre à l'abri de la misère et des dangers de sa profession, et il jouissait depuis longtemps de la confiance de la duchesse de Bedfort, la prétendue descendante de la fée serpent Merlusine.

Enfin, et c'était là ce dont il s'enorgueillissait le plus , il avait pendant le cours de sa vie aventureuse et nomade, étudié comme les bergers et les marins, les signes des variations atmosphériques; et on conçoit que, le baromètre étant alors inconnu, les hôtes du palais désireux d'assurer à leur chasses des journées propices, devaient trouver fort commode d'avoir sous la main un aussi habile prophète de la pluie et du

Ciiriosities of litteraturey article ; Rêveries à l'aurore de ia philosophie.

beau temps. A une époque où l'on passait presque toute sa vie en plein air, la branche des sciences magiques la plus avantageuse à exploiter, était assurément l'art de prévoir les caprices du ciel.

La réputation de frère Bungey s'était répandue beaucoup plus au loin que celle d'Adam Warner; son nom était connu même dans les provinces les plus reculées, et maint paysan du Nord pâlissait en racontant à ses auditeurs stupéfaits ce qu'il avait entendu dire du terrible magicien de la duchesse Jacquetta. Quoique le moine fût un infâme coquin et un grotesque imposteur, son humeur sociable et enjouée ne l'avait pas moins rendu assez populaire, surtout à Londres. Souvent il lui arrivait de s'aventurer audacleusement dans les auberges et autres lieux de réunion publique, où il avait le plaisir d'exciter l'admiration de la foule et d'empocher bon nombre de groats. Il n'avait pas d'orgueil, pas le moins du monde, ce frère Bungey, et il était aussi affable qu'un magicien puisse l'être, envers le plus humble des artisans. Un homme vulgaire n'est jamais impopulaire auprès du vulgaire. — D'ailleurs notre moine, qui était un fort habile homme, tenait à être au mieux avec la populace; il aimait fort sa propre carcasse, son sac d'iniquités, et il était assez prudent pour

prévoir qu'un jour ou l'autre il pourrait être délaissé par ses protecteurs royaux et qu'alors la populace serait un monstre terrible à rencontrer sur sa route. Aussi affectait-il invariablement une tendre sollicitude pour les pauvres ; souvent il leur disait gratis leur bonne fortune; de temps en temps il leur payait à boire ; et somme toute on le regardait comme un fort bon garçon par cela seul qu'il ne traînait pas toujours le diable à ses trousses.

Frère Bungey, comme on le pense bien, avait dès Fabord montré beaucoup d'antipathie et de jalousie contre AdamWarner; toutefois, trouvant mainte occasion de tirer profit de la science de celui-ci, il avait laissé dormir son ressentiment jusqu'au moment où le philosophe avait comparu devant les députés de la Cité ; mais, depuis lors, la faveur témoignée par le roi à Adam, et les merveilleux résultats attendus de son invention, avaient changé en fureur Tanimosité latente. L'envie excluait toute réserve, toute tolérance. Le monde n'était pas assez vaste pour contenir deux géants tels que Warner et Bungey : le génie et le charlatan. Les charlatans de nos jours ont, je crois, la même opinion. Le moine voua donc une implacable guerre à son associé, et n'épargna rien pour soulever contre lui la haine populaire. A notre II. 19

époque, Bungey eût fait un grand critique.

Mais outre cette jalousie, le Moine avait un autre motif pour désirer la ruine du pauvre Adam : — il convoitait son modèle. Sans doute, il faisait fi du modèle, il conspuait le modèle, il abhorrait le modèle; mais néanmoins, ses entrailles tressaillaient de désir à l'idée du modèle. — Il était convaincu que si ce modèle était réparé et tombait entre ses mains, il pourrait accomplir, — il ne savait trop quoi, —mais certainement, tout ce qu'il lui restait àfaire pour compléter sa gloire et pour duper à son gré le public.

Sans se douter en rien de tout ce qui se tramait contre lui, Adam se mit à l'œuvre de corps et d'ame; et^heureuse de son bonheur, Sybill eut de nouveau de doux sourires reconnaissants pour Hastings à qui elle devait sa félicité.

Une scène d'amour.

Irrité plus que jamais contre Catherine, Hastings se livra, sans réserve au charme de la société de Sybill.

Rendue à son ancienne confiance, et stimulée par le défi porté à sa vanité, notre jeune fille déploya de nouveau toutes les ressources de son intelligence, comme pour prouver que la noblesse qu'elle tenait de Dieu et de la nature, la faisait l'égale de la noblesse du rang et de l'or.

Le premier amour s'allie souvent chez la femme à une timidité pudique qui paralyse, tout en l'augmentant, le désir de plaire et de briller ; et le symbole banal des romanciers a même érigé cette alliance en une règle inva-

riablc ; mais il s'en faut de beaucoup qu'il en soil ainsi, et Shakespeare n'a pas menti à la nature en nous retraçant sa naïve Miranda, son éloquente Juliette et sa vive Rosalinde. — L'amour de Sybill ne ressemblait en rien à cette fièvre printanière de rougeurs et de soupirs qui s'empare, aune certaine époque, du commun des jeunes innocentes. Il avait son siège dans l'ame, dans l'imagination, et dans l'intelligence aussi bien que dans le cœur et Tillusion. C'était une brise qui tirait de la pudique rose toutes ses divines senteurs. — Cette nature jeune et pleine de sève, si folâtre dans la joie, si entraînante et si poignante dans la tristesse, si riche d'esprit et de sentiment, ne pouvait manquer d'offrir, aux yeux d'un homme qui avait besoin d'être amusé et intéressé, un contraste saisissant avec l'orgueil glacé de Catherine, avec l'atmosphère anti-intellectuelle qu'émanait sa vertu inflexible et guindée, et surtout avec les poupées coquettes, fardées et stériles de conversation qui peuplaient le monde sous le nom de femmes.

Les sentiments de Hastings, prirent donc une couleur plus grave et plus respectueuse, et son empressement, bien que toujours passionné, devint celui d'un homme qui courtise une femme dans le but de l'épouser et qui s'applique à étudier les qualités auxquelles il songe à con-

fier son bonheur. Quant à Sybill, si pure était son affection qu'elle se fût contentée de vivre éternellement ainsi, de le voir, de l'entendre, et de ne parler que le langage de Tamitié en cachant des pensées d'amour ; car il est des passions qui se purifient au sein môme du feu de l'imagination où les sens sont absorbés pour s'idéaliser par cette fusion. — Plongée dans l'extase de son bonheur, Sybill ne s'aperçut pas que les admirateurs, qui autrefois avaient papillonné par essaims autour d'elle , s'éloignaient peu à peu ; que les dames de la cour et ses compagnes se taisaient et prenaient une froide réserve à son approche; que d'étranges regards s'attachaient à elle, et que quand elle se montrait en compagnie de Hastings, les rigoristes fronçaient le sourcil et les dévots se signaient d'un air scandalisé.

Les préjugés populaires avaient réagi sur la cour ; — la fille du sorcier passait pour partager le pouvoir impie de son père, et la fascination de sa beauté était attribuée à des sortilèges. Le seigneur de Hastings était regardé, surtout par ses anciennes maîtresses, comme un homme bel et dûment ensorcelé. — Un jour, il arriva à Sybill de rencontrer le chambellan sur la promenade qui ceignait les remparts de la Tour. Il marchait pensif et les bras croisés,

— 29i — quand, venant à lever les yeux, il vit tout près de lui la gracieuse jeune fille.

— Et où allez-vous ainsi toute seule, ma gentille maîtresse?

— La Duchesse m'a dépêchée auprès de la Reine qui prend l'air là-bas ; car elle désire lui communiquer des nouvelles qu'elle vient de recevoir.

— Je pensais précisément à vous, mademoiselle^ quand votre figure a rayonné sur mes méditations. Je vous comparais à d'autres femmes qui occupent les hautes positions du monde et je m eioFiOais des caprices de la fortune.

Sybill sourit à demi et répondit : Oh ! n'excitez pas trop les folles prétentions de ma nature. — La satisfaction vaut mieux que l'ambition.

— Vous avouez donc que vous avez de l'ambition ?

— Ah ! qui n'en a pas?

— Mais, pour votre sexe, l'ambition n'a devant elle qu'un champ si étroit, si rogné.

— Non, car notre ambition vit dans les autres; — je voulais dire, continua Sybill en rougissant, effrayée de s'être trahie, que, par exemple, tant que mon père travaille pour la gloire. Je me nourris de ses espérances et que j'ambitionne de l'honneur pour lui.

— Et ainsi donc, si vous étiez unie à un homme

digne de vous, son ambition vous entraînerait dans son essor.

— Peut-être, répondit timidement Sybill.

— Mais si vous étiez unie à la souffrance et à la pauvreté et aux soucis rongeurs, votre ambition, mortellement frappée, donnerait par conséquent la mort à votre amour.

— Oh! noble seigneur, pouvez-vous ainsi calomnier, en moi, mon sexe? N'est-il donc pas d'ambition plus sainte que celle de la vanité? Le cœur n'a-t-il pas son ambition, lui aussi, l'ambition de consoler, d égayer ceux que nous aimons et qui se reposent sur nous ; l'ambition d'adoucir, pour quelque grande ame, les tortures de sa lutte contre un monde mesquin, d'endormir ses peines, de rassurer ses inquiétudes en leur souriant? — Oh! il me semble que la véritable ambition d'une femme ne s'élèverait jamais aussi haut que lorsque , en face la mort ellemême, elle s'entendrait dire par celui qui aurait été son orgueil et sa gloire : Tu ne crains pas d'aller à la mort et au ciel à mon côté.

Prononcées d'un ton suave et vibrant, accompagnées d'un regard humide et solennel, ces paroles allèrent droit à l'héroïsme inné de Hastings, aux instincts généreux qui débordaient dans son ame avant que l'expérience eût soufflé sur lui son aigreur cynique. Jamais Catherine

elle-même n'avait plus magiquement évoqué en lui la glorieuse virginité de sa jeunesse.

— Oh! Sybill, s'écria-t-il passionnément, cédant à l'impulsion du moment : Oh ! plût au ciel que ce fût pour moi comme à moi que ces nobles paroles eussent été dites. Plût au ciel qu'à tous les triomphes d'une existence appelée fortunée par le monde, s'ajoutât le triomphe plus grand encore d'éveiller une telle ambition dans un tel cœur.

Sybill resta devant lui métamorphosée , muette, pâle, tremblante; et Hastings saisissant sa main la couvrit de baisers.

— Oserai-je interpréter ce silence?... Sybill, tu m'aimes ; oh ! Sybill, un mot, un mot !

Les lèvres de la jeune fille frémirent convul^ sivement, puis elles se refermèrent, puis de nouveau elles s'entr'ouvrirent , murmurant des mots entrecoupés à peine articulés :

— Quoi, quoi?... devons? Vous aviez promis de... de ne pas...

— De ne pas t'insulter par d'indignes hommages! et je n'ai pas manqué à mon serment... Mais comme épouse...

Il s'interrompit brusquement, alarmé de ses paroles impétueuses et effrayé par le fantôme du monde qui se dressait, la raillerie sur les lèvres, devant son généreux entraînement.

Mais Sybill n'entendit que ce saint nom d'épouse, et^ comme foudroyée par ses transports de bonheur, elle fût tombée à la renverse, sans les bras qui l'entourèrent, sans le sein sur lequel la vierge pouvait maintenant cacher sa rougeur qui ne parlait pas de honte.

Absorbés par des sentiments divers, Hastings et son amie restèrent un moment silencieux. Mais ce moment, que de siècles d'ivresse s'y entassèrent pour la plus noble et la plus neuve de ces deux âmes!

Enfin, se dégageant doucement des bras qui rétreignaient, Sybill passa sa main sur ses yeux comme pour se convaincre qu'elle était bien éveillée.

— 0 mon seigneur, ô Hastings, dit-elle naïvement, si votre raison ne se repent pas de ces paroles, si vous pouvez apprécier en moi ce que vous avez admiré en Elisabeth , si vous consentez à élever au rang d'épouse et de compagne de votre vie, une femme qui n'a pour toute dot que son cœur, — par cette main que je place sans crainte dans la vôtre, je vous jure un amour tel que jamais ménestrel n'en a chanté. — Non, ajoutât-elle en se redressant; non, vous ne me trouverez pas indigne de votre nom, quelque grand qu'il soit, quelqu'éclat qu'il puisse encore acquérir. J'ai une ame capable de s'asso-

cier à vos projets, un orgueil qui peut s'enivrer de vos succès, un courage prêt à partager vos dangers et un dévouement... — (Elle hésita et une rougeur enchanteresse colora ses joues, — mais vous en jugerez plus tard. — Voilà ma dot, voilà toute ma dot.

— Et c'est là tout ce que je demande et j'envie, dit Hastings. Mais sa joue avait perdu son éclat passionné. — Seigneur de maints vastes domaines et baronies, vaillant capitaine couvert de lauriers , diplomate consommé , haut placé dans les faveurs du roi, et lié à l'histoire d'une nation, William de Hastings était en ce moment aussi loin, que la terre l'est du ciel, de la pauvre fille à laquelle il se repentait déjà d'avoir fait tant d'honneur et dont la réponse sublime n'avait éveillé aucun écho dans son cœur.

Ce fut avec joie qu'il entendit alors des pas s'approcher rapidement, et la voix de l'écuyer personnel du roi l'appeler par son nom.

— Ecoutez, Edouard me demande, dit-il, empressé de profiter de ce répit, Sybill, adieu, mais pour peu d'instants. — Nous nous reverrons bientôt.

En ce moment ils se trouvaient sur une partie du rempart , en face de laquelle s'étendait de l'autre côté du fossé, un espace jusque là solitaire et désert. — Maisalorsque Hastings, adres-

sant ses adieux à Sybill, lui déposait à la hâte un baiser sur le front , tout-à-coup déboucha d'une hôtellerie, en dehors de la forteresse, une troupe bruyante de soldats à demi-ivres, accompagnés d'une dizaine de ces Vénus de contrebande qui s'associent toujours au sort de Mars. A peine le chambellan avait-il prononcé ses derniers mots, que des éclats de rire retentissants le firent tressaillir, lui et Sybill ; et celle-ci sentit un frisson d'effroi se glisser dans ses veines, quand elle vit briller au soleil les oripeaux des Tymbestères et qu'elle entendit leur Reine chanter en s'échappant des bras d'un soldat chancelant:

Ah ! mortel pour la colombe Est l'amour du faucon.

Déchirant est le baiser du bec du faucon î

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