‹ Le dernier des barons (volume 2)Chapitre 9 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

hommes. Messire Raoul de Fulke, pourquoi cet air sombre et chagrin?

— Sire, je pensais seulement que si le comte de Warwick eût été en Angleterre, cela...

— Ah! interrompit^fièrement le Roi, — Warwick est-il donc le soleil du ciel, pour que nul nuage ne puisée s'assombrir partout où rayonne sa face. Les rebelles ne manqueront jamais d'adversaires et mon royaume n'aura pas besoin de régent, tant que moi, héritier des Plantagenets, j'aurai une épée à tirer contre les premiers et un sceptre à étendre sur Tautre. Nous nous mettons en marche ce soir avant le coucher du soleil.

— Mon souverain, dit le seigneur de Saint- John, et quelle armée comptez-vous opposer à un si redoutable ennemi?

— Toute l'Angleterre, seigneur de St-John.

— Hélas, sire , veuille le ciel que vous ne soyez pas dupe d'une illusion ; mais en ce moment de crise, il convient que vos fidèles et loyaux sujets s'expliquent sans réticence. Il paraît que les insurgés ne crient pas contre vous, mais seulement contre les parents de la Reine ; oui, monseigneur de Rivers, contre vouset contre votre maison, et j'ai bien peur qu'en cela tous les cœurs de l'Angleterre ne fassent chorus avec eux.

•— Ce n'est que la vérité, sire, ajouta hardi-

ment Raoul de Fulke, et si ces parvenus commandent vos armées, les guerriers de Toulon se tiendront à l'écart — Raoul de Fulke ne sert pas sous la bannière d'un Woodville ! Ne sourcillez pas ainsi, seigneur de Scales, c'est l'avarice rapace de vous et des vôtres qui a fait tout le mal; pour vous les communes ont été rançonnées, pour vous les filles de nos barons ont été contraintes à de monstrueux mariages aussi contraires à la nature tju'à la naissance; pour vous le grand comte deWarwick, le proche parent de votre Roi, le fronton et le pillier de notre antique et respectable confrérie de chevaliers et de barons, a été disgracié par notre souverain. — Et si maintenant vous vous mettez à la tête de la guerre, si c'est vous qui êtes chargé de punir la rébellion dont vous êtes la cause, je dis moi que les soldats manqueront de cœur et que les provinces par lesquelles vous passerez, seront peuplées d'ennemis.

— Orgueilleux!... s'écria Anthony Woodville. HastingsTinterrompitenle saisissant par le bras; tandis qu'Edouard , stupéfait d'entendre ainsi parler deux des auxiliaires sur lesquels il comptait le plus 5 contenait prudemment son ressentiment et gardait le silence, mais le silence d'un homme résolu à imposer l'obéissance dès qu'il jugerait bon d'intervenir.

—Arrêtez, sire Anthony, dit Ilastings, qui, face à lace avec des hommes, retrouvait soudain la mule énergie et la profonde habileté qui avaient rendu son nom illustre. Arrêtez et laissez-moi prendre la parole. Mes seigneurs de Saint-John et de Fulke, vos griefs portent plus contre moi que contre ces gentilshommes ; car moi je suis un parvenu, un homme de rien ; je suis né simple écuyer et je m'enorgueillis de devoir mes honneurs à la source d'où découle toute vraie noblesse, je veux dire à la faveur d'un noble souverain et à la bonne fortune de mon épée de soldat. Il se peut (ajouta l'adroit favori, le plus chéri des seigneur de la cour, en s'inclinant humblement) il se peut que je n'aie pas usé de ma prospérité avec assez de modération pour désarmer le blâme. Qu'il me soit permis d'expier mes fautes dans la guerre qui va s'ouvrir. Sire, écoutez votre serviteur, ne me confiez aucun commandement, laissez-moi combattre à votre côté comme un humble soldat. Qui ne suivrait pas mon exemple ? qui ne serait pas fier ainsi que moi de s'élancer, simple homme d'armes, dans le passage taillé par l'épée de son souverain au milieu des rangs ennemis ? Certes ce ne sera pas vous, seigneur de Scales, vous si redoutable et si invincible^ la hache ou la lance à la main. Nous tous, hommes nouveaux, faisons

taire l'envie par nos prouesses — et vous, mes seigneurs de Saint-John et de Fulke, chargezvous de nous apprendre comment vos pères commandaient des hommes qui ne combattaient certes pas avec plus de valeur que nous n'en montrerons. — Et plus tard, quand la révolte sera étouffée, quand nous serons réunis de nouveau dans le palais de notre suzerain, levezvous pour nous accuser, nous parvenus, si vous nous avez trouvés en faute, et nous vous répondrons alors de notre mieux.

Cette allocution émut toute l'assemblée. Quoique plus d'un mot eût froissé l'orgueil des Woodville, et qu'ils penchassent à voir dans la proposition de Hastings un piège destiné à les humiler, toutefois ils ne se hasardèrent pas à la combattre. Raoul de Fulke, toujours aussi généreux que fougueux, tendit la main au chambellan en disant :

— Seigneur de Hastings, vous avez noblement parlé — qu'il en soit comme il plait au roi.

— Mes seigneurs, reprit joyeusement Edouard, mon désir est que vous restiez amis tant qu'il y aura un ennemi en campagne. — Hàtez-vous donc , je vous en conjure , tous tant que vous êtes, de convoquer vos vassaux, et de rejoindre notre étendard à Fotherii:gay. — Je vous confierai des postes qui satisferont les plus braves.

Le Roi leva, d'un signe, la séance ; el, congédiant même les Woodville, il resta seul avec Hastings.

— Tu m'es venu en aide fort à point, William, dit Edouard ; mais je n'oublierai pas (et ses yeux brillèrent comme ceux d'un tigre) les propos de ces insolents, de cette contrefaçon des seigneurs de Runnymede, Je ne suis pas un roi Jean, pour me laisser affronter par mes vassaux. — Assez parlé d'eux , pour le moment. — Pensez-vous que Warwick ait trempé dans cette révolte?

— Une révolte de paysans et de métayers î — non. Sire. — S'il l'eût fait, et s'il le faisait, adieu pour jamais à l'amour que les Barons lui portent.

— Hem! Et pourtant Montagu, que j'ai envoyé , il y a dix jours , sur la frontière , n'a rien fait pour étouffer le mécontement, bien qu'il en eût été informé. Mais advienne que pourra; il faut qu'il ait bien de l'audace, celui qui rompt sa lance contre la cotte d'armes d'un roi. — Maintenant, un baiser de mon Elisabeth, une coupe de Canarie, et ensuite. Dieu et saint George pour la Rose blanche î

zz

Le cajnp d'Olney.

Quelques semaines s'étaient déjà écoulées depuis le jour où les citoyens de Londres avaient vu leur roi s'éloigner de leurs murs, à la tête des forces rassemblées à la hâte dans la métropole, pour marcher contre les rebelles. Sur ces entrefaites étaient arrivées des nouvelles étranges et désastreuses. Dans le principe, il est vrai, on avait pu croire la révolte étouffée par Montagu, qui avait défait les troupes de Robin de Redesdale, près d'York, et avait même, disaitonj fait décapiter leur chef; mais Tesprit d'insurrection n'avait été qu'attisé par un vent contraire. La haine ameutée contre les Woodville était si violente, qu'à mesure qu'Edouard avan-

çait vers le théâtre des hostilités, les populations se soulevaient en masse , comme l'avait prédi llaoul de Fulke. Des chefs de haute naissance étaient maintenant à la tète de la rébellion: les fils des seigneurs de Latimer et de Fitzhugh, proches parents de la maison de Nevile , prêtaient au soulèvement l'autorité de leur nom ; et le sire John Conier, capitaine expérimenté, dont les prétentions avaient été méconnues par Edouard , mettait au service des insurgés de formidables talents militaires.

Toutes les bouches redisaient Thistoire des sortilèges de la duchesse de Bedford, et l'image de cire du Comte avait plus d*empire pour exciter le peuple que n'en eût eu peut-être le Comte lui-même (*). Toutefois, le langage des insurgés était encore plein de respect pour la personne du Roi. — Ils déclaraient dans leurs manifestes, qu'ils ne réclamaient que le bannissement des Woodville et le rappel du Comte , dont , à vrai dire , ils invoquaient le nom sans scrupule , et qu'ils se disaient sur le point de rejoindre. Dès qu'on sut généralement que les parents du Ba-

(*) Voir les archives du parlement, YI, 252, à propos des accusations (de sorcellerie et de fabrication d'une effigie nécromancienne de Warwick) répandues contre la duchesse de Bedford, — elle-même les cite, et s'en plaint.

— 515 -^ ton chéri de la nation avaient pris parti pour la révolte, la supposition bien naturelle que Warwick lui-même devait appuyer l'entreprise, fit grossir rapidement le camp des mécontents; et, l'un après l'autre, chevaliers et vétérans abandonnèrent la bannière royale. Le brave d'Eyncourt, l'un des hauts et puissants seigneurs, peu nombreux, sur qui les Nevile n'avaient pas d'influence , et qui ne voyaient pas les Woodville d'un mauvais œil, avait été attaqué et blessé par une bande de maraudeurs, alors qu'il se rendait dans le comté de Lincoln , pour y convoquer en personne ses vassaux infectés de l'esprit séditieux ; et Edouard se trouvait avoir ainsi perdu un de ses plus importants capitaines. — De furieuses dissentions éclatèrent dans les conseils du Roi; et quand le bruit des méfaits de la sorcière Jacquetta, à l'égard du Comte, eût passé du camp ennemi dans celui des royalistes , les seigneurs de Fulke et de Saint-John, saisis d'une pieuse horreur, déclarèrent qu'ils déposeraient les armes pour se retirer instantanément dans leurs châteaux, si on ne s'empressait de chasser les Woodville et de rappeler Warwick en Angleterre.

Le roi fut forcé d'accéder à la première de ces requêtes ; quant à la seconde, il usa de temporisation. De Fotheringay, il gagna Newark;

mais les symptômes de mécontentement, bien qu'impuissants à effrayer en lui le soldat, le forcèrent comme capitaine à modifier ses plans. — S'élant replié sur Nottingham, il écrivit de sa propre main à Glarence, à l'archevêque d'York et à Warwick ; la lettre qu'il adressa à ce dernier était fort touchante : Nous ne croyons pas, disait-elle, aux dispositions qu'on vous prête ici, à notre égard, vu la confiance et l'affection que nous vous portons ; et croyez-bien, mon cousin, que vous serez le bien venu auprès de nous (*). — Mais avant que ces missives eussent atteint leur destination, la couronne parut presque perdue. A Edgecote, le comte de Pembroke fut défait : cinq milles royalistes restèrent avec lui sur le champ de bataille. Le comte de Rivers et son fils, le sire John Woodville ('), qui, confor-

(*) Lettres de Paston, CCXVIÎI (édition de Knight), vol. II> p. 59; voyez aussi Lingard, \ol. III, p. 522 (édition in-4^), note 45, pour la véritable date à assigner à la lettre écrite par Edouard à Warwick.

(*) Ce sire John Woodville était le plus coupable des frères de la Reine, et s'était voué à l'infamie par son mariage avec la vieille duchesse de Norfolk, preuve d'avarice qui, suivant les vieilles lois de la chevalerie , lui eût enlevé le droit d'entrer en lice avec des chevaliers ; car l'ancien code dégradait tout chevalier assez vil pour épouser une vieille femme en vue de sa fortune. — Le seigneur de Rivers s'était rendu plus odieux que jamais au

mément à Tordre du Roi, s'étaient retirés dans le château de Grafton du comte, furent faits prisonniers et décapités par les insurgés. Le même sort échut au seigneur de Stafford qu'Edouard considérait comme un de ses plus puissants partisants; et Londres apprit avec terreur que le Roi, à la tète seulement d'une poignée de troupes mécontentes et peu dévouées, était cerné de tout côté par des milliers d ennemis.

DeNottingham, cependant, Edouard parvint à gagner sans encombre, un village nommé 01ney, qui était alors défendu par un mur et une porte ibrtiflée. Il fut poursuivi par les rebelles; mais attendant chaque jour des renforts de Londres, et apprenant que le sire Anthony Woodvilie (qui depuis la fin tragique de son père et de son frère, s'était cru autorisé à ne plus rester étranger à la lutte), s'occupait acti- > ement à rassembler des troupes dans les environs de Conventry , Edouard se décida à tenir bon, dans sa position ; et ayant réparé le plus possible les fortifications, il attendit l'assaut des insurgés.

La crise en était là, et toute l'Angleterre était

peuple, en abusant dernièrement de sa charge de trésorier , pour adultérer la monnaie et détourner les finances.

en proie k la terreur et au bouleversement, quand un jour, sur la fin de juillet, un petit détachement de cavaliers se montra, galopant dans la direction d'Olney. En même temps que le village leur apparut, avec son clocher et sa porte de pierres grises, ils découvrirent également une forêt mouvante de lances et de piques sur toute Tétenducî des prairies environnantes.

— Sainte Vierge, dit un des cavaliers en tête de la colonne, tout bon et robuste chevalier qu'est Edouard, ce serait pour lui rude besogne que de s'ouvrir un passage à travers ces champs là bas. Nous serions encore mieux accueillis, mon frère, si nous amenions avec nous plus de haches et d'arcs.

— Archevêque, répondit le personnage imposant à qui ces mots s'adressaient, nous apportons ce qui suffit pour lever des armées et pour les dissiper : — un nom qu'une nation honore. Que l'Ours blanc paraisse sur la poterne là-bas, à côté de la bannière royale, et cette armée s'évanouira, comme la fumée au souille du vent.

— Dieu le veuille ! Warwick, dit le duc de Clarence, car bien que nous n'ayons pas à nous louer d'Edouard, je m'indigne, comme Plantagenet et comme prince, de voir un roi assiégé par des paysans et par des vilains.

— Les paysans et les vilains sont comme les pions au jeu d'échecs, cousin Georges, dit le Prélat ; le cavalier et le fou (') trouvent en eux de précieux auxiliaires, quand ils marchent li l'attaque. Maintenant le cavalier et le fou (l'évêque) se montrent en personne et se chargent d'achever la partie.

— Warwick, ajouta le Prélat , de manière à ne pas être entendu de Clarence, n'oubliez pas, tout en apaisant la rébellion, que le Roi est en votre pouvoir.

— Fi, Georges! en ce jour, j'ai oublié le souverain ingrat ; je ne pense qu'au noble enfant que j'ai fait sauter sur mes genoux, auquel j'ai ceint répée à Touton. Comme il doit souffrir, son cœur de lion, en face d'un ennemi dont il est condamné à digérer les affronts, parce que son habileté stratégique lui dit qu'il y aurait folie à l'affronter.

— Bien! Richard Nevile, bien! dit le Prélat, avec un sourire légèrement moqueur — jouez le Paladin et devenez la dupe. — Délivrez le prince et trahissez le peuple.

— Non , je peux leur être fidèle à tous deux. Tenez , mon frère , votre astuce est d'un faible poids à côté des inspirations franches d'un cœur droit et généreux. Eh bien ! mes

(*) En anglais l'évêque. (Note du trad.)

maîtres, vous ralentissez l'allure de vos chevaux! En avant, en avant! Voyez! les rebelles sont en marche! En avant, pour Edouard et Warwick ! — Et piquant des deux , la petite troupe arriva, à l'ranc étrier, aux portes delà ville. Aux bruyantes fanfares des cava-^ liers répondirent les notes joyeuses du gardien, tandis que sombre, lent, solennel, s'avançait sur les prairies le puissant nuage de l'armée rebelle.

— Nous avons devancé les insurgés , dit le Comte en sautant à bas de son noir coursier. Marmaduke Nevile, faites avancer notre bannière. Hérauts, annoncez le duc de Clarence, Tarchevêque d'York et le comte de Salisbury et Warwick.

Sur tous les points de la ville inquiète, sur les murs et les forts encombrés de peuple roulèrent, comme un tonnerre, les cris de : Warwick, Warwick. — Nous sommes sauvés, — à Warwick. Ces acclamations retentirent au fond d'un vieux manoir, adjacent à l'église et où Edouard aux abois se trouvait alors, armé de pied en cap, au milieu d'un cercle d'officiers mécontents. En entendant ces clameurs, le roi se tourna vivement vers son état-major stupéfait : Seigneurs et capitaines, dit-il avec cette indicible majesté, qu'il savait prendre au besoin — Dieu et notre

saint Patron nous envoient enfin un homme qui aura le courage de combattre à côté de [son roi, pour l'honneur de la loyauté et de la Chevalerie contre cette horde de mécréants, sans s'effrayer de ce qu'ils seront cinquante contre un.

— Et qui oserait dire, sire, répondit Raoul de Fulke, que votre noblesse et vos capitaines ne soient pas prêts à risquer leur sang et leur vie pour le Roi et la Chevalerie dans une juste cause ? Seulement nous ne voulons pas égorger des compatriotes dont le seul crime est de s'être faits les échos de nos propres griefs et de supplier votre grâce de ne pas laisser plus longtemps à l'avide et ambitieuse famille, élevée par vous au pouvoir, le droit de déshonorer vos nobles et vos communes opprimées. Nous verrons si le comte de Warwick nous blâme ou nous approuve.

— Et moi, je vous réponds, moi, dit Edouard avec hauteur, que , soit que Warwick vous approuve ou vous blâme, qu'il vienne en ami ou en ennemi, j'aime mieux m'élancer seul sous cette poterne , et me creuser , avec mon épée , une tombe de soldat au milieu des rebelles, que d'être le jouet de mes sujets, que de me soumettre en esclave à leurs volontés. Je suis libre, et je serai toujours libre , tant que la couronne des Plantagenet m'appartiendra , d'élever ceux

— 5^20 — que j'aime, de défier les menaces de ceux qui m'ont juré obéissance. Et si j'étais comte de Mardi, au lieu dèlre roi d'Angleterre, ce manoir aurait déjà été inondé du sang de ceux qui ont insulté les amis de ma jeunesse, — la femme selon mon cœur. Arrière, Hastings ! — Je n'ai pas besoin de médiateurs entre mes sujets et moi ; je n'ai pas d'égal, ni ici, ni en aucun autre lieu sur toute la surface de TAngleterre, et, comme Roi, je pardonne ou je méprise ( interprêtez - moi à votre guise, messeigneurs) les injures que je yengerais comme simple gentilhomme.

>nn essaierait en vain de décrire l'impression proauite par ces paroles. Il y a toujours dans le coura^dî^ dans la fermeté, quelque chose qui impose aux masses les plus intrépides; et, soit souvenîpvjde la valeur incontestable d'Edouard, soit prestige attaché à la personne de ce roi guerrier qui dominait l'assemblée de toute la tête, et dont les mouvements ne perdaient rien de leur aisance sous une lourde cotte d'armes que peu d hommes auraient porté sans fléchir, cette protestation de pouvoir absolu faite au sein de la rébellion, à dix pas d'une armée marchant contre la ville , contraignit la colère au silence, et, tout en aigrissant les mécontents, leur imposa un respect mêlé d'admiration. Ces hommes qui , pendant la paix , méprisaient le \oluptueux mo-

narque plongé dans les festins au fond de son palais, et reposant sur le sein de ses courtisanes, sentirent qu'en temps de guerre Mars tout entier revivait en lui. Alors il était vraiment roi, et si les ennemis qui couvraient en ce moment la campagne eussent été la fleur de la chevalerie française, il n'y aurait pas eu près de lui un seul chevalier qui n'eût voulu mourir pour mériter un sourire de sa lèvre hautaine. Mais les Barons étaient attachés de cœur au mouvement populaire, et apaiser la révolte , c'était, à leurs yeux, contribuer à l'élévation des Woodville. Le silence régnait donc dans l'assemblée; il n'était interrompu que par les remontrances persuaèives que le seigneur de Hastings adressait h voix basse aux chefs les plus puissants et les plus opiniâtres. Tout-à-coup un bruit de pas résonna au dehors, et, désarmé, tète nue, le seul homme de toute la chrétienté dont la personne fût plus majestueuse que celle du Roi, entra dans la salle du manoir.

Edouard ignorait quel était le but de Warwick, et il ne savait trop si une révolte qui avait emprunté son nom et dont ses parents étaient les meneurs, n'avait pas été fomentée par luimême; et pourtant, entouré des plus chauds partisants du comte de Warwick, et comprenant

parfaitement que tout serait perdu si ce dernier II. 21

se tournait contre lui, il ne perdit rien de la dignité de son port et de sa physionomie. Appuyé sur sa large épée à deux mains, soutenu par cette énergie indomptable qu évoquent dans le cœur de tout roi et de tout gentilhomme de courage les plus grands périls, il contempla en silence son noble parent, qui s'avançait majestueusement vers lui, au milieu des capitaines mécontents prompts à s'incliner à son passage.

— Cousin, vous êtes le bien-venu , dit-il au Comte, car je sais parfaitement que vous ne choisiriez pas, pour formuler vos plaintes , le moment du danger ou du malheur. Quels que soient les motifs qui ont pu m'aliéner votre cœur, le son des trompettes de la révolte fait taire tous nos différends et unit votre cause à la mienne.

—-0 Edouard, ô mon roi ! pourquoi m 'avezvoussi mal jugé à l'heure de la prospérité? dit Warwick avec une simplicité mêlée d'une amertume affectueuse, vous qui, au jour de Tadversité, m'interprétez si bien!

En disant ces mots, il courba la tête, et, pliant le genou, baisa la main que le Roi lui tendait.

Le visage d'Edouard devint radieux, et, relevant le Comte, il lança un fier regard aux Barons qui l'entouraient, stupéfaits et silencieux. — Oui , messeigneurs, vous le voyez ; ce n'est

pas le comte de Warwick, le sujet le plus rapproché du trône , après les princes nnes frères , qui voudrait m'abandonner à l'heure du péril.

— Ni nous non plus, Sire, répliqua Raoul de Fulke ; c'est nous faire tort, aux yeux de notre

- plus cher frère d'armes , que de nous méconnaître ainsi. Nous sommes prêts à combattre pour le Roi, mais non pour les parents de la Reine , et c'est là l'unique cause qui nous attire votre colère.

— Les portes vous seront ouvertes. Allez! Warwick et moi n'avons besoin de personne pous venir à bout de cette canaille.

Le coup-d'œil vif du Comte et sa profonde expérience des temps le mirent à l'instant même au courant de ce débat et de ses causes. Mais, malgré sa générosité , il ne voulut pas perdre l'occasion de détruire à jamais une influence hostile à lui-même et pernicieuse au royaume. 11 n'avait pas la générosité d'un enCant , mais celle d'un homme d'État. Aussi , quand Raoul de Fulke eut cessé de parler, s'exprima-t-il en ces termes :

— Mon suzerain , il s'écoulera une bonne heure avant que l'ennemi n'arrive aux portes. Votre frère et le mien m'accompagnent. Voyez, les voici qui entrent! Vous plairait-il de vous entretenir pendant quelques minutes avec eux,

ei de permettre que je fasse entendre raison à ces nobles capitaines?

Edouard réfléchit; mais, devant le visage ouvert du Comte, s'enfuit bientôt la défiance qui avait un instant traversé son esprit.

— Soit, cousin ; mais rappelez-vous ceci : — à des conseillers capables de me menacer d*une désertion dans un pareil moment, je ne fais nulle concession.

Sur ce, il s'éloigna rapidement. Au milieu de la salle, il rencontra Clarence et le Prélat, s'appuya d'un air amical sur l'épaule de son frère, et prenant l'Archevêque par la main, se dirigea avec eux vers les créneaux.

— Eh bien ! mes amis, dit Warwick, que voulez-vous du Roi?

— Le renvoi de tous les Woodville à l'exception de la Reine, le retrait des terres et des privilèges qui leur ont été accordés au détriment de Tancienne noblesse. — Si vous n'aviez pas reparu, nous aurions demandé votre rappel.

— En supposant que le Roi n'ait pas égard à vos demandes, à quoi êtes- vous résolus ?

—A partir et à abandonner Edouard à sa destinée. S il veut nous écouter, nous ne doutons pas que les insurgés ne se dissipent. S'il nous refuse, ne serait-ce pas folie de risquer notre

vie contre une multitude armée dont nous approuvons forcément la cause.

— La cause? Mais vous ne la connaissez pas, la véritable cause de la révolte, répondit Warwick; je puis vous la dire, moi; car je connais à fond les enfants du Nord , et leur soulèvement a un sens plus profond que vous ne le pensez , — Quoi! N'ont-ils pas attiré à leur tête mes propres parents, les seigneurs de Latimer et de Fitzhugh, le hardi Coniers, dont le casque d'acier devrait couvrir une tête plus sage? N'ont-ils pas pris mon nom pour cri de guerre ? Et supposezvous que ce mensonge ne cache rien autre chose qu'une juste réclamation qui pourrait s'énoncer sans détours.

— Ce soulèvement n'avait donc obtenu de vous aucune espèce de sanction? demanda Saint- John, évidemment surpris.

— Aucune, par le ciel ! Si j'avais recours aux armes pour obtenir le redressement d'un tort, par Dieu, je ne me tiendrais pas éloigné du champ de bataille ; non , mes seigneurs , amis et capitaines. Mais le temps presse, je dois éclaircir en peu de mots ce que cette affaire peut avoir de louche pour vous. J'ai les lettres de Montagu et autres. Je les ai reçues le même jour que celle du roi, et elles jettent une grande lumière sur les desseins de nos compatriotes

égarés. Vous savez que de tout temps, mais surtout depuis le règne d'Edouard llï, il a couru en Angleterre des opinions étranges et désordonnées, des principes tendant à établir une espèce de liberté toute différente de celle dont nous jouissons. Au sein des communes, un vague sentiment , un souvenir que les nobles sont une autre race que le peuple , entretient une rancune latente et une hostilité qui, à la première occasion d'émeute, se montre amère et impitoyable , comme lors des révoltes de Cade et autres. Et si la ré(5olte avorte, si l'impôt est pesant, il ne manque pas d'hommes prêts à exploiter la détresse populaire au profit de leur ambition particulière ou de leurs vues politiques. Tel est celui qui est la véritable tête et le moteur de ce soulèvement.

— Parlez-vous de Robin de Redesdale, aujourd'hui mort, demanda un des capitaines?

— Il n'est pas mort ('); Montagu m'annonce

(') Le sort de Robin de Redesdale est resté aussi obscur que la plupart des événements qui se rattachent à cette époque si embrouillée de l'histoire d'Angleterre. Tandis que plusieurs chroniqueurs le font mourir d'une manière conforme à la supposition énoncée dans notre texte, Fabyan, non content de prolonger sa vie, nous le montre couvert du pardon royal. Suivant les annales de l'ancienne famille des Hilyard (nous espérons qu'elle nous

que la nouvelle de sa mort était fausse. Il a été défait devant York et s'est retiré pendant quelques jours dans les bois; mais c'est lui qui a entraîné l'héritier du seigneur de Latimer et le flls du seigneur de Fitz-Hugh sous les drapeaux de la révolte ; et lui-même a cédé son bâton de commandement au sire John Coniers. Ce chef belliqueux et rusé, ce Robin de Redesdale n*est pas un homme vulgaire : il a reçu l'éducation d'un clerc ; il a visité les cités libres de l'Italie. — Toutes ses actions cachent un profond dessein ; au nombre de ses projets est la destruction de la noblesse en Angleterre. Il rêve, pour notre pays, une révolution semblable à celle de Florence, une révolution qui nous enlèverait toutes nos charges et tous nos grades. Il a encore en tête maints autres bouleversements, tous plus étranges les uns que les autres, et trop longs à énumérer.

pardonnera de prendre avec un de ses ancêtres des licences également autorisées par l'histoire et le ro'uan), suivant dis-je ces annales, telles que les cite Wotton dans son English Baronetage, article : Hilyard^ Robert estreprésenté comme vivant encore sous Richard III. — La vie de ce roi, écrite par Stowe, dans ses annales, est sans doute l'autorité sur laquelle repose cette assertion ; mais tout ce que dit Wotton sur le fameux démocrate, fourmille, il faut l'avouer, d'erreurs historiques.

— Et voilà 1 homme à qui nous allions donner la victoire,s'écria de Fulkc ! nous avons encouru le blâme.

— Il a rassemblé les populations sous quelque beau prétexte, et maintenant, il dispose d'une armée.J'aitoutlieud'affirmer que s'il avait réussi à vous détacher d'Edouard, si le roi était tombé mort ou vif entre ses mains, il aurait travaillé à rétablir sur le trône Henry de Windsor, mais à des conditions qui n'auraient laissé qu'un vain titre au roi et aux Barons. Il y a des années que je connais cet homme. Je l'ai observé depuis longtemps, et, quelqu'extraordinaire que ceci puisse vous paraître, il a beaucoup de qualités que j'admire, comme sujet, mais que je craindrais, comme roi. — En résumé, voici mon avis : — Dans notre intérêt et dans celui du royaume, dissipons d'abord cette multitude en armes. — Cela fait, il faudra nous occupper du redressement des abus dont ils se plaignent à juste titre. Ne croyez pas, mes seigneurs, que ce soit seulement pour venger ma propre injure, que je m'associe à votre résolution de bannir des conseils du roi la funeste influence des parents de la Reine. Tant que ce point ne sera pas obtenu, point de paix pour l'Angleterre. Comme la lèpre, leur avarice s'étend sur les plus nobles parties de l'État, et dévore tout ce qu'elle

souille. Remettez-YOus-en à moi de ce soin; et quoique décidés h nous faire justice nous mêmes, prêtons en ce moment notre appui au roi.

Un assentiment unanime répondit aux paroles du Comte, et les seigneurs mutins s'écrièrent qu'ils étaient prêts à faire une saillie et à attaquer les rebelles.

— Mais, observa un vieux guerrier, que faire contre tant d'ennemis? Je vois ici une poignée d hommes, là bas, une armée.

— Ne craignez rien, mon brave, répondit Warwick, avec untranquillesourire. Cette armée n'a-t-elle pas été, en partie, recrutée dans ma province du Yorkshire? N'est-elle pas composée de soldats qui ont mangé mon pain et bu à ma coupe ? Quel est celui qui oserait lancer une flèche contre les remparts qui renferment Richard Nevile de Warwick? Maintenant, à vos postes! — Moi, je vais trouver le roi.

L'arrivée du comte de Warwick était, pour cette faible garnison, ce qu'est un sang nouveau pour un corps décrépit . L\ certitude du triomphe avait, dans tous les cœurs , remplacé le désespoir. Au seul aspect de sa bannière flottant à côté de celle d Edouard, les canonniers étaient retournés à leurs pièces; les archers avaient repris leurs arcs. — Leshabiiaîjîsdela bourgade, eux-mêmes, avaient oublié leur mauvais vouloir ; femmes,

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Vieillards, enfants, couraient aux remparts. Quand le Comte rejoignit le ïloi sur les murailles, il le trouva transporté d'une ardeur martiale et montrant à Clarence les moyens de défense de la place.

Pendant ce temps-là, instruits probablement par leurs éclaireurs du renfort des assiégés, les rebelles s'étaient déjà arrêtés dans leur marche, et Ton pouvait voir sur la verdure de la plaine leur noir essaim, confusément agité comme des abeilles près de s'abattre.

— Eh! bien, cousin, dit le Roi, avez-vous rappelé ces Hotspur à leurs devoirs de féaux. (*)

— Oui, sire, dit Warwick gravement, mais nous n'avons pas ici de forces suffisantes pour résister à l'armée ennemie.

— Ne nous amenez-vous pas du secours? dit le roi étonné. Vous avez dû passer par Londres. N 'avez-vous pas laissé de troupes sur la route.

— Je n'en ai pas eu le temps, sire, et Londres est comme paralysé d'effroi. Si je m'étais amusé à lever des troupes, j'aurais pu trouver une tête de roi saignante sur ces portes.

— Eh bien, répliqua Edouard d'une voix in souciante, que nos ennemis soient nombreux ou

(/) Hotspur, fougueux révolté cité dans le Henri lY de Shakespear. {Note du tracL)

non, un gentilhomme vaut mieux que cent manants. Nous sommes assez de monde pour conquérir de la gloire comme Henry à Azincourt.

— Non, sire, vous êtes trop habile et trop sage pour croire en votre élan de vain orgueil. Nous ne pouvons vaincre ces troupes, mais nous pouvons les disperser.

— Par quel sortilège?

— En engageant votre parole royale à faire droit à leurs plaintes.

— Et à bannir la Reine?

— Le ciel défend de séparer ce que Dieu a uni, reprit Warwick, ce n'est pas la reine votre épouse, ce sont les parents de la reine qu'il faut bannir.

— Rivers et le brave John sont morts, dit Edouard tristement, — n'est-ce pas assez de vengeance?

— Ce n*est pas la vengeance que nous demandons, mais bien des garanties de sûreté pour le pays, répondit Warwick. Je m'expliquerai clairement : Sans une telle promesse, ces remparts peuvent devenir votre tombeau.

Edouard s'éloigna un instant du Comte. Un grand combat se livrait dans son ame. Son caractère renfermait de grands contrastes; nul homme n'était plus franc d'ordinaire ; nul ne

Savait mieux dissimuler au besoin : nul n'était plus léger dans ses liaisons passagères, ni plus fortement attaché à ceux que son cœur avait une fois adoptés. Il était tout l'opposé, de reconnaissant pour les bienfaits reçus, et il protégeait chaudement ceux qu'il comblait de ses bienfaits. Décidé à ne pas sacrifier les Woodville, il se détermina également, après un court monologue, à ne pas risquer sa vie, en opposant une résistance opiniâtre à ceux qui demandaient la chute de ses protégés. Ne voulant réellement pas céder, il teignit d'être prêt à tout accorder et cacha sa perfidie sous cet air de grâce sol« datesque qui lui était habituel.

— Warwick, dit-il, en retournant auprès du Comte, vous ne pouvez pas me donner d avis contraire à ma dignité; c'est pourquoi, dans ces conjonctures, je remets la règle de ma conduite entre vos mains. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit à ces capitaines mutins. Mais toute promesse que vous jugerez à propos de faire en mon nom, à ces seigneurs ou aux insurgés, mon honneur, j'ensuis sûr, ne sera pas intéressé à les désavouer. Mais ne me quittez pas, vous, le plus noble ami qu'un roi ait jamais trouvé fidèle à son trône, ne me quittez pas sans m'assurer, en me donnant votre main, que toutes les injustices passées sont oubliées, à jamais

effacées. Oui, et je vous en prie, par cette main dont la mienne sent encore la chaleur, ne traitez pas avec trop de rigueur l'alfection du Roi pour les parents de sa femme. »

— Sire, dit Warwick, dont la générosité était cependant presqu'émue jusqu'à la faiblesse, et qui avait bien de la peine à rester inflexible. — Sire, un renvoi momentané n'est pas une proscription. S'il semble opportun, après mûre considération, d'enlever à la famille des Woodville les terres et les seigneuries que vous leur avez accordées, acceptez de votre fidèle Warwick,— qui, riche de Tamour de son Roi, a plus de trésors qu'il ne lui en faut, — acceptez le double de ce que vous aurez retiré. Oh, soyez franc, avec moi , — soyez sincère , — soyez ferme , Edouard, et disposez de mes domaines, toutes les fois que vous en aurez besoin, pour satisfaire un favori.

— Ce n'est pas pour vous appauvrir, mon bon Warwick, répondit Edouard en souriant , que je vous ai appelé à mon aide. Pour ce qui est du reste, les revenus de mon duché d'York m'appartiennent toujours et je suis libre d'en disposer à ma guise. Maintenant, allez au camp ennemi, — allez-y, en qualité de seul ministre, de capitaine-général du royaume, — partez, revêtu de tous les pouvoirs et de tous les hon-

tfieurs que péûl accorder une mftin royale ; él. lorsque ces cantons seront pacifiés, parlez pour nos provinces Galloises. Je vous nomme grandjusticier de cette principauté. La mort déplorable de Pembroke laisse ce poste élevé à ma dis- -^ position. Je ne puis rien ajouter à votre gran- *deur, mais je veux prouver à l'Angleterre toute la confiance que votre souverain met en vous.

-^Et tant que je jouirai de cette confiance, dit Warwick les larmes aux yeux , puisse le ciel donner à mon bras la force sur le champ de bataille, et à mon esprit la sagesse dans le conseil î Mais je m'amuse à des lenteurs, lesoteil penche vers Foccident. Il ne doit pas disparaître tant qu'une armée ennemie menacera le fils de Richard d York.

* Le Comte s'éloigna rapidement, et atteignit bientôt le terrain spacieux où se trouvaient encore les gens de sa suite. Ils avaient mis pied-àterre et se tenaient près de leurs chevaux.

— Trompettes y en avant ! poursuivants et hérauts, précédez-moi. — Marmaduke, à cheval! je n'ai besoin de personne autre. Nous allons au camp des insurgés.

''Ar,,i!^

ni.

Le camp des rebelles.

Les rebelles avaient fait halte à un mille environ de la ville, et dressaient déjà leurs tentes pour la nuit. C'était un camp plein de tumulte et de clameurs, mais où régnait cependant une certaine discipline. Coniers était un chef d'un talent merveilleux pour plier les soldats aux exigences de la guerre, et quand son habileté eût pu échouer, la prodigieuse influence et l'énergie de Robin de Redesdale , savaient dominer les passions et faire rentrer dans Tharmonie les éléments les plus discords. Ce dernier méritait en effet, à plusieurs titres, le respect que Warwick avait pour son nom. Dans un milieu plus favorable à ses efforts, il eût été un puissant démocrate, un régénérateur fortuné. Le secret de sa

naissance était connu de peu de monde. Son éducation et son caractère impérieux lui assignaient dans Tesprit du vulgaire une noble origine. Mais eût-il été issu d'un sang royal, Robert Hilyard aurait encore été l'enfant du peuple Saxon. Warwick s'exagérait peut-être son habileté , car les idées de ce novateur, malgré son expérience des républiques Italiennes, étaient loin d'embrasser une forme de décromatie précise et arrêtée. Niveleur forcené, imbu de l'esprit de Jaquerie particulier à son siècle et à son pays, il aurait peut-être été embarrassé, pour se rendre compte de tous les changements qu'il voulait effectuer. — Par une inconséquence assez commune, en ce temps là, sa haine contre la noblesse, sa sympathie profonde et passionnée pour les classes pauvres, les ardentes et fanatiques illusions de républiques demi-politiques , demi-religieuses , s'étaient associées à la cause d'un roi détrôné. Le parti des Covenantaires s'est ligué avec les Stuarts , contre leurs successeurs plus tolérants, sans pour cela renoncer à ses théories anti-monarchiques. De nos jours l'extrême démocratie a souvent fait cause commune avec Textrême torysme, pour écraser le parti modéré , leur ennemi commun. Semblable aux Covenantaires , aux tribuns de notre époque, Robert, le hardi niveleur,

unissait à son dévouement pour Marguerite, le dévouement à une cause que, selon toutes les prévisions, la maison de Lancastre devait être la dernière à favoriser. Il comptait, pour obtenir de larges franchises, sur un monarque qui attendrait tout d'une réaction populaire. Et, comme le clergé avait abandonné la Rose Rouge pour la Rose Blanche, il cherchait à persuader aux Lollards, toujours prêts à manifester leur mécontentement, que Marguerite, pour se venger de l'Eglise, leur accorderait une protection qu'ils n'avaient jamais trouvé sous le règne de son époux ni de Henry V. Doué d'une finesse extraordinaire, et même du génie rusé de l'intrigue, énergique, versatile, hardi, infatigable, et surtout possédant au plus haut degré l'art de magnétiser, de soulever, de guider les masses, Robert Hilyard avait été, il faut le dire, l'ame et la vie de ce mouvement populaire; et la sage modération qui lui avait fait remettre le commandement nominal à des hommes dont l'habileté militaire et la haute naissance pouvaient élever une simple émeute au rang de révolution, avait donné à la révolte cette consistance et cette marche méthodique que n'atteignent jamais les mouvements populaires, privés du concours de l'aristocratie.

Dans la principale tente du camp , les II. 22

chefs de l'insurrection étaient rassemblés. Là se trouvait le sire John Coniers, qui avait épousé une Nevile, la fille de Fauconberg, le grand-amiral. Il n'avait pas tiré grand fruit de cette parenté éloignée avec Warwick ; car malgré tout son mérite, il était avide, rapace, et il avait fatigué l'impatient Warwick de ses prétentions exposées avec hauteur. C'était un homme grand et maigre, une nature de fer; soixante hivers n'avaient pu courber sa taille. Sous la même tente se trouvaient les jeunes héritiers de Latiraer et de Fitzhugh , avec des armures étincelantes d'or, et des manteaux écarlates. Là aussi, couvert d'une lourde cuirasse sans ornements et à triple lame, mais les jambes uniquement revêtues d'épaisses chausses de cuir qui leur laissaient toute la liberté de leurs mouvements, se tenait Robin de Redesdale. Il y avait encore d'autres capitaines que différents motifs avaient engagés dans cette ligue. On y voyait aussi le sectaire secret des doctiines des Loilards, ennemi des deux Roses, au maintien sévère et farouche, ne reconnaissant d'autre chef qu'Hilyard, qu'il savait fils d'un Lollard. Dans le nombre se trouvaient aussi maint prodigue ruiné, maint être mécontent de la fortune, et pour qui la guerre civile était un jeu où le perdant trouvait la mort, où le gagnant trouvait de ri-

ches seigneuries. Là se rencontrait le robuste écuyer Saxon, opprimé par le baronnet de sa province, plus désireux d'abaisser son voisin que de détrôner un roi, dont la conduite lui était peu connue, dont la personne lui était plus indifférente encore. Là enfin, distingués surtout du reste de l'assemblée par leurs barbes grisonnantes, leurs moustaches retroussées, leurs Aères contenances et leurs visages graves, mais non pensîfs, se pressaient les hommes d'un autre âge, les guerriers qui avaient combattu contre la Bergère d'Arc, les soldats qui, n'ayant à espérer en temps de paix ni place, ni position, ni fortune, faisaient presque leur profession du pillage et se sentaient attirés vers le premier drapeau qui leur promettait de l'action , une solde ou du butin.

Une chaude et âpre discussion régnait dans

l'assemblée :

— Si ce rapport est exact, disait Coniers

qui se tenait au haut bout de la table, ayant devant lui son heaume, sa hache, son bâton de commandement, et un plan grossier des fortifications d'Olneyj si ce rapport est exact , si nos éclaireurs n'ont pas été trompés, — si le comte de Warwick est dans le village, et si sa bannière flotte à côté de celle du Roi,— je le déclare avec la franchise d'un sol-

dat : j'ai été trompé, j'ai été joué indignement!

— Et par qui, messire chevalier et cousin? dit Théritier de Fitzhugh, les joues rouges d'indignation.

— Par vous, mon jeune parent, et par ce fougueux parleur, cet endiablé risque-tout de Robin de Redesdale. Vous me juriez, tous les deux, que le Comte approuvait le soulèvement, — qu'il permettait de lever des troupes en son nom ; — que de son propre aveu, le temps était venu de se prononcer contre les Woodville, et qu'il était prêt à se mettre à la tête du premier noyau d'insurgés. — Je le répète : Si cela n'est pas vrai, vous avez déshonoré mes cheveux gris.

— Et quel honneur , messire John Coniers, s'écria brutalement Robin, quel honneur s'attachait à vos cheveux gris, avant que vous les eussiez couverts de ce casque d'acier? Quel honneur y avait-il à végéter sous le licencieux Edouard, et sous les compagnons de ses orgies? On vous laissait de côté comme une faux brisée, messire John Coniers; on vous laissait dans votre rouille; Warwick, lui-même, votre illustre parent, n'avait rien pu faire pour vous. Aujourd'hui, vous êtes le chef de plusieurs milliers de soldats, vous avez droit de vie et de mort, vous êtes maître d'Edouard et de son trône; c'est

à nous que vous devez tous ces honneurs et c'est vous qui nous adressez des reproches I

— Et nous, se mit à dire le seigneur de Fitzhugh, encouragé par la hardiesse d'Hiiyard, nous avions toute raison de croire que mon noble oncle, le comte de Warwick, approuvait notre entreprise. Quand ce brave compagnon (désignant Robin), quand ce brave compagnon vint m'apprendre qu'il avait vu de ses propres yeux les figures de cire à l'image de notre noble parent, et les opérations infernales de cette infâme sorcière, la mère de la Reine, j'allai trouver le seigneur de Montagu, et quoique ce prudent courtisan refusât de se déclarer ouvertement, il ne me laissa pas moins entrevoir qu'une guerre contre les Woodville ne lui déplairait pas. ^

— C'est pourtant ce même Montagu, remarqua un des chefs, qui, lorsqu'Hilyard touchait aux portes d'York, fit une sortie et le battit sans façon ni merci.

— Oui, mais il a épargné ma vie et il a décapité, en mon lieu et place, le cadavre du pauvre Hugh Withers; car, il est rusé, John Nevile, et il tire ses marrons du feu sans se brûler la patte. L'heure de se joindre à nous n'était pas encore sonnée pour lui ; s'il nous bat, c'est avec civihté et discrétion. D'ailleurs qu'a-t-il fait depuis ? il se

— 512 ~ tient à l'écart tandis que notre armée grossit, — tandis que le taureau des Nevile et le bâton péri du Comte nous servent de bannières; — tandis que le fier Edouard se ronge le cœur derrière les remparts d'Olney. La personne de Warwick est avec le Roi ; mais osez-vous dire que son cœur soit contre nous ? Qui sait s'il n'est pas entré à Olney pour s'emparer du tyrans

— S'il en est ainsi, dit Coniers, tout va pour le mieux; mais le comte de Warwick, malgré sa conduite envers moi, est un rude jouteur, un homme à craindre , sinon à aimer ; et , s'il fait cause commune avec le Roi, je brise mon bâton de commandement et vous chercherez un autre capitaine.

— Et ce capitaine ne sera pas dilficile à trouver, s'écria Robin! Sommes-nous si pauvres en gens de cœur, que la perte d'un homme nous laisse sans chel' et sans ressources? En admettant même que Warwick soit traître envers nous et envers lui-même, que s'en suit-il? il n'amène point de renfort. Nous ne nous séparerons point, s'il plaît à Dieu, avant d'avoir obtenu le redressement des abus qui pèsent sur nos compatriotes.

— Bien parlé, dit Técuyer saxon, en clignant finement de l'œil, ni avant d'avoir brûlé, de fond en comble, le château du baron de BuUstock.

— Ni, dit un lollard d'un air farouche, avant d'avoir rogné la robe de pourpre des gens d'église, ni avant d'avoir brisé sur le dos des abbés et des évêques le fouet qu'ils ont tourné contre l'humble chrétien et le vrai croyant.

— Ni, ajouta Robin, avant d'avoir assuré à la misère du pain et une nourriture suffisante, à la faiblesse l'appui des lois, au crime l'échafaud.

— Tout cela est fort bien, dit brusquement messire Geoffroy Gates, chef des mercenaires, habile soldat mais pillard et brigand sans foi, tout cela est fort bien, mais qui me paiera moi et mes hommes?

Cette question, remplie de positivisme, souleva des murmures de mécontentement et de dégoût.

— C'est que voyez-vous, mes maîtres, continua messire Geoffroy Gates, tant que nous tant avons cru, mes camarades et moi, le riche comte de Warwick, le possesseur de la moitié, de l'Angleterre, à la tête ou à la queue de cette affaire, nous avons pris patience. Mais du diable, s'il est entré un pauvre groat dans mon escarcelle ; et qu'est-ce que piller une ferme ou un taudis? Passe pour une église ou un château; c'est là qu'on peut se faire un magot.

— Il y a force vaisselle d'argent et force écus

monnayés dans la forteresse du baron de Bullstock, s'écria récuyer s^xon, acharné comme un limier à la poursuite de sa vengeance.

— Mes amis, ditConiers en souriant et haussant les épaules, vous voyez qu'il ne faut point bâtir des palais sur le sable. Supposez que nous battions, que nous fassions prisonnier, que nous tuions même le roi Edouard, qu'en résultera-til pour nous?

— Le duc de Clarence, héritier mâle du trône, dit le seigneur de Latimer, est gendre de Warwick et, par conséquent, votre allié, messire Coniers.

— C'est vrai, répondit Coniers d'un air rêveur.

— Pas mal imaginé, messire, dit Geoffroy Gates , et mon avis est que Ton proclame Clarence roi d'Angleterre, et Warwick lordprotecteur. Il y aurait des angelots à gagner.

— En outre, dit le seigneur de Fitzhugh, nos projets une fois rendus manifestes, il sera difficile à Warwick ou à Clarence de se déclarer contre nous, et plus difficile encore aux pays de ne pas les croire des noires. Les mesures hardies sont pour nous les plus sages !

— Hum! dit un lollard, le seigneur de Warwick est un brave homme et n'a jamais, quoique frère d'un évêque, soutenu les tyrans en

soutane. Mais pour ce qui est de Clarence

— Pour ce qui est de Clarence, dit Hilyard (car il voyait avec effroi, que la rébellion, dont il voulait faire, en temps et lieux, un levier pour la maison de Lancastre, menaçait de ne profiter encorequ'à Todieuse dynastie d'York et de transporter seulement la couronne d'un des membres de la lamille à l'autre), pour ce qui est de Clarence , il a les vices d'Edouard , sans avoir son courage. — Il fit une pause, et voyant que la crise avait mûri pour lui le moment de lever le masque, il donna un libre essor à son audace et marcha droit à son but : Non, reprit-il en croisant les bras, levant la tête et enveloppant l'assemblée dans un regard perçant et assuré ; non, seigneurs et gentilshommes, Clarence n'est pas ce qu'il nous faut. Puisque les circonstances me forcent à dire toute ma pensée, écoulez-moi tranquillement. Depuis que nous avons abandonné notre roi légitime, rien n'a prospéré en Angleterre; si nous détrônons Edouard, ne mettons pas un ivrogne à la place d'un débauché. Au fond de la Tour, languit notre véritable monarque, déjà honoré comme un saint. Ecoutezmoi, vous dis-je, é.outez-moi jusqu'au bout. Sur les frontières, une armée qui tient Gloucester en échec, s'est déclarée pour Henry et Marguerite- C'est là qu'il faut marcher après la prise

d'Olney ; c'est à celte armée qu'il faut joindre la nôtre. Déjà Marguerite est prèle à s'euibarquer pour TAngleterre. J*ai à Londres des amis qui assiégeront la Tour et délivreront Henry. A vous, messire John Coniers, je promets, au nom de la Reine, l'ordre de la Jarretière, plus un comté; k vous, seigneurs de Latimer et de Fitzhugh, les dignités qui conviennent à votre naissance ; à chacun de vous, chevaliers et capitaines, une juste portion des domaines confisqués aux Woodville et aux Yorkistes; à vous, mes frères, (et ces paroles adressées aux Lollards furent prononcées d'une voix significative et basse, mais qu'ils saisirent tous pourtant, forcés qu'ils étaient d'ordinaire à prier en secret) à vous, frères, je promets abris et protection contre vos ennemis, et des lois tolérantes; à vous enfin, braves soldats, une paie à laquelle ne peuvent suffire que les coffres d'un Roi. Voilà pourquoi je répète : à bas les bannières de l'esclavage ! en avant la Rose Rouge et l'Antilope ! et vive flenry VI.

Ce discours, quoique merveilleusement adapté aux passions diverses de Tauditoire, quoique soutenu par le prestige de la voix, de l'enthousiasme et de Ténergie de l'orateur, excita d'abord trop de surprise pour produire à Tinstant son effet.

Les Lollards se rappelaient les martyrs des

bûchers allumés par la maison de Lancastre, et maigre leur aveugle conûance en Ililyard, ils n'étaient pas préparés à répondre à son appel. Le jeune seigneur de Fitzhugh qui, en définitif, avait pris les armes pour venger les prétendues injures faites à Warwick, son idole, ne croyait pas atteindre son but en concourant à l'élévation de l'ennemie mortelle du Comte, de la reine Marguerite. Les mercenaires se souvenaient de l'état déplorable du trésor de Henri, au temps passé. L^écuyer Saxon marmottait entre ses dents : que diable adviendra-t-il du château de Bulistock? Mais le sire Henri Nevile (le fils du seigneur Latimer), qui appartenait à la branche des Nevile, que les Lancastriens avaient enrôlée sous leurs drapeaux et qui était dans le secret de Robin , fit écho à son appel et dit : Hilyard n'outrepasse point ses pouvoirs; quiconque combattra pour la Rose Rouge, sera libre de se tailler une seigneurie dans les domaines des Yorkistes tombés sous ses coups. Messire John Coniers hésitait. Pauvre, longtemps oublié, toujours entreprenant et ambitieux, il était ébloui par l'appât qu'on lui offrait. Mais la vieillesse est lente, et messire Coniers s'exprima avec la prudence de son âge.

— Le nom d'un roi, dit-il, est aussi fort qu'une tour, surtout dans une partie qui se joue

contre un autre roi. Mais le projet actuel a besoin d'un consentement unanime et de réflexions profondes.

Avant qu'aucun autre eût pris la parole (car alors les idées ne se traduisaient pas aussi vite que de notre temps), un grand tumulte retentit au dehors. Pas un nom, pas un son distinct ne se faisait joyr à travers ce bruit confus. C'était une acclamation telle qu'il en part du sein des masses, une acclamation au bruit de laquelle un chef belliqueux aurait été joyeux d'engager la bataille, tant paraissait profonde, pleine de chaleur et d'enthousiasme, tant semblait sortir du cœur cette clameur immense , qui glissait de rang en rang, de bouche en bouche, qui montait de la terre aux cieux. Les capitaines surpris se précipitèrent tous à la fois vers l'issue du pavillon, et ils virent, dans le large demicercle que formaient devant eux les tentes (car les simples soldats de l'armée rebelle dormaient en plein air, et les tentes n'étaient que pour les chefs), ils virent, disons-nous, dans ce large espace, une multitude agenouillée, que dominait sur son noble coursier Saladin, le comte de Warwick, inclinant gracieusement sa taille majestueuse et sa tête martiile. Ceux des capitaines qui ne le connaissaient point personnellement le reconnurent au souvenir des descriptions po-

^ 349 — pulaîres, à son noir coursier dont la 'gloire avait été chantée par tous les ménestrels, à l'impression produite par sa présence, aux insignes de ses hérauts, groupés derrière lui et dont la riche étole portait les armoiries du Comte, écartelées d'azur, d'or et d'argent. Le soleil descendait lentement et versait ses rayons sur la tète nue du puissant Warwick, qu'il entourait d'une brillante auréole. Les hommages rendus par toute une armée à un homme isolé , sans armes et presque sans suite, retentirent dans le cœur d'Hilyard, comme le glas de ses espérances, et frappèrent de respect tous ses compagnons d'armes. La présence de ce seul homme leur enlevait, comme par magie , leur armée. Le pouvoir, le rang, le commandement n'étaient plus en eux, mais en lui. Capitaines, ils n'avaient plus de troupes. Le grand dominateur des cœurs était au milieu d'eux, et du haut de son destrier, il semblait régner comme du haut d'un trône.

— Sur ma vie ! dit Coniers , en se tournant vers ses compagnons d'armes, voilà bien en effet le Comte au milieu de nous. Mais à moins qu'il ne vienne pour nous conduire contre 01ney, j'aimerais autant sentir sur mon épaule la main du prévôt du roi.

— La foule se dissipe ; il avance de ce côté,

(lit le seigneur de Fitzhugh, n'irons-nous pas à sa rencontre?

— Non ! s'écria Hilyard , nous sonfimes toujours les chefs de cette armée. Qu'il nous trouve délibérant sur le sié^e d Olney.

— Vous avez raison, dit Coniers, et si quelque débat s'élève entre lui et nous, que la canaille n'en soit pas témoin.

Les capitaines rentrèrent dans leur tente et attendirent, dans un grave silence, l'arrivée du Comte. Leur attente ne fut pas de longue durée. Warwick, laissant derrière lui la multitude, et ne prenant avec lui qu'un officier subalterne du camp des rebelles, destiné à lui servir de guide et d'introducteur, arriva à la tente et fut admis dans le conseil.

Les capitaines, Hilyard seul excepté, s'inclinèrent avec un profond respect, en voyant entrer le comte.

—Soyez le bien-venu, puissant Seigneur et illustre parent; dit Coniers, qui s'était déjà tracé sa ligne de conduite. Vous venez donc enfin prendre le commandement de ces troupes, levées en votre nom. C'est bien, et je dépose entre vos mains mon bâton de commandant.

— Je l'accepte , messire Coniers , répondit W^arwick , en prenant la place d'honneur, et puisque vous me mettez à votre tête , je vais

m'occuper à l'instant de mes sévères devoirs. Comment se fait-il, chevaliers et gentilshommes, que vous ayez osé, en mon absence, inscrire mon nom sur le drapeau de la Révolte. C'est à vous de répondre, fils de ma sœur.

— Cousin et Seigneur, dit le sire de Fitzhugh en rougissant, mais sans se déconcerter : il nous était impossible de ne pas croire que vous approuveriez ceux qui s'étaient soulevés pour venger vos injures et défendre votre vie.— Et il raconta l'histoire de la duchesse de Bedford et des figures de cire, en désignant Hilyard comme témoin oculaire de ces sortilèges.

— Et, se mit à dire le sire Henri Nevile, n'étiez-vous pas, d'après toutes les apparences, banni de la cour du Roi? vos différends avec Edouard n'étaient-ils pas connus de toute l'Angleterre, comme les vices d'Edouard et la honte du pays ?

— Et nous n'avons pas agi sans avoir révélé au moins nos projets à mon oncle, votre frère, au seigneur de Montagu , ajouta le sire de Fitzhugh.

— Et, dit Robin de Redesdale, les communes continuaient à être opprimées, le peuple mécontent ; les Woodville s'enrichissaient de nos dépouilles, le Roi dévorait nos ressources avec des concubines et des mignons ! Nous avons eu

assez de motifs pour légitimer notre révolte. Le Comte écoula en silence toutes ces paroles.

— Après tout, dit-il enfin, vous avez, sansma permission, sans mon autorisation, levé une armée en mon nom, et il n'a pas tenu à vous que Richard Nevile ne fût mis au ban de l'Europe comme un traître, trop lâche pour avoir le courage de la rébellion. Vos vies sont en mon pouvoir; et la loi les réclame.

— Si nous avons encouru votre disgrâce, par notre zèle pour vous, dit le fils du seigneur de Fitzhugh d'une voix touchante , prenez nos vies ; elles sont de peu de valeur, — Et le jeune noble débouclant son épée, la jeta sur la table.

— Mais, reprit Warwick, sans faire attention à ce trait d'humilité de son neveu, moi, qui ai toujours aimé le peuple anglais, toujours plaidé sa cause devant le Roi et le Parlement, — moi, capitaine - général et premier officier de ce royaume, je le déclare ici : quels que soient les mobiles d'ambition ou d'intérêt qui ont entraîné les hommes de rang et de naissance, je crois que les communes au moins ne se lèvent jamais en armes sans quelque motif capable d'excuser leur égarement. — Parlez donc, vous qui êtes à la tête des communes, et laissant de côté ce qui me louche, moi , comme individu, exposez les

griefs sur lesquels repose le mécontentement des populations.

Il se fit un grand silence, car les chevaliers et les gentilshommes n'avaient qu'une faible notion des réclamations populaires. Les Lollards n'osaient point parler de leur secte opprimée, et quant aux écuyers et aux francs-tenanciers, ils étaient trop dépourvus d'éducation pour énoncer les griefs qu'ils avaient sentis. Mais alors l'immense supériorité de l'Homme du Peuple se montra au grand jour et Hilyard, dont le Comte avait jusque-là évité les regards, éleva sa puissante voix. Dans un discours clair et précis, avec une éloquence qui respirait l'indignation , sans être déclamatoire, il peignit les désordres du moment, les extorsions insolentes des prieurs et des abbés, la tyrannie effrénée du moindre baronnet; la faiblesse de l'autorité royale, quand il fallait mettre des bornes à l'oppression; sa terrible puissance,quand il s'agissait de venir en aide à l'oppresseur. Il entassa l'une sur l'autre maintes preuves d'abus. Il montra le peu de sécurité de la propriété , l'altération des monnaies, rénormité des impôts. Il parla des femmes et des filles violées, de l'industrie dépouillée, des maisons forcées, des magasins et des greniers mis au pillage , de l'impunité des coupables de haut rang et des peines infligées aux II. 25

faibles et aux pauvres qui osaient se plaindre. — Ne venez pas nous dire , continua- t-il, que c'est là une conséquence fatale des temps, un malheur inhérent à la destinée humaine. Les choses ne se passaient pas ainsi, seigneur de Warwick , au commencement du règne d'Edouard; car, alors vous vous rendiez cher au peuple par votre justice. On parle encore , autour de nous , de radministration exemplaire du comte de Warwick. Mais depuis que vous vous êtes trouvé sans pouvoir pour agir, malgré vos hauts emplois, exilé à Calais ou inactif à Middleham, TAngleterre n'a pas cessé d'être le jouet des W oodville et la flatterie a calfeutré comme de la laine les oreilles du Roi. Et, poursuivit Hilyard,ens'échauirant et en abordant hardiment, à la surprise des Lollards, leur principal grief: et ce n'est pas tout. Quand Édouard monta sur le trône, il régnait, si non une justice pleine et entière, du moins une sorte de tolérance en faveur des sectaires qui pensent que la parole de Dieu a été donnée aux hommes pour être lue, méditée, traduite en actions divines. Je ne le cache pas : je parle de la secte que votre grand père Salisbury et plusieurs princes de la maison d'York passent pour avoir favorisée, de la secte qu'on nomme celle des Lollards, et dont la persécution, plus que tout autre motif, a enlevé

à la maison de Lancastre Tamourde l'Angleterre. Mais dans ces derniers temps, le clergé, s'emparant d'une autorité qu'il accapare toujours davantage sous les princes licencieux (caria tyrannie du prêtre est fille de la corruption du prince), le clergé, dis-je, a remis en vigueur les vieilles lois pour garrotter la foi et la conscience (')... Et nous sommes assis devant nos portes, non à l'ombre de la treille, mais à Tombre du gibet. Voilà pourquoi nous avons

tiré l'épée Si maintenant vous profitez dé

l'amour que vous portent les enfants de l'Angleterre , pour faire rentrer cette épée dans le fourreau, vous mériterez, malgré votre générosité, votre grandeur et votre rang princier, le sort que je prévois et que je pourrais vous prédire. Oui ! s'écria l'orateur en étendant le bras et en fixant les yeux sur la noble physionomie du Comte quin' était pas exempted'émotion — oui, je vous vois, vous qui aurez abandonné le peuple, abandonné à votre tour, par le peuple. Je vous

(*) Les Lollards avaient puissamment contribué à i'élévation d'Edouard IV, elles mécontentements postérieurs vinrent évidemment en grande partie du désappointement qu'ils éprouvèrent, quand, suivant l'heureuse expression de Sharon Turner, l'indolence d'Edouard lit de lui l'allié del'Eglise, et qu'il dQy'xïii hereticomm severissimus hostis. Croyl, p. 564.

vois dupe d'un roi qui vous hait, perdant le pouvoir et rhonneur, exilé, mis hors la loi, et quand vous ferez un vain appel à ce peuple sur le cœur duquel vous régnez aujourd'hui, sou venez- vous, astre déchu , fils du malin , qu'à l'heure de sa puissance, vous avez abattu le bras droit du peuple et paralysé son pouvoir. Et maintenant, si tel est votre bon plaisir, Uvrez vos amis, les vrais champions de l'Angleterre aux échafauds de votre roi porte-quenouille.

11 cessa de parler et un sombre frémissement courut dans l'assemblée. L'auditoire respirait péniblement, et tous les yeux étaient tournés vers Warwick. Ce grand homme d'état maîtrisa l'impression que la voix perçante du Tribun avait produite sur son ame. Mais il eut besoin de toute sa franche et honorable loyauté, pour se souvenir qu'il n'était venu au camp des rebelles que dans le but de remplir une promesse , d'accomplir une mission de confiance, pour se souvenir qu'il était le délégué du Roi et non le juge du Roi.

— Vous avez parlé, hommes de cœur, dit-il, comme je voudrais, si j'étais roi, entendre parler tout homme libre, à l'heure où les droits des princes et les épées de leurs sujets seraient jetés dans la balance. Et maintenant, Robert Hilyard, et vous, gentilshommes, écoutez en moi l'en-

voyé du roi Edouard IV. Je promets à tous amnistie complète et pardon plein et entier. Sa Majesté vous regarde comme des hommes égarés, non comme des criminels ; et vos derniers actes ne jetteront jamais une ombre importune sur vos futurs services. Voilà pour les chefs. Voici maintenant pour les communes : Le Roi, mon maître, a bien voulu me rendre les hautes fonctions que j'ai déjà exercées ; loin de diminuer mes pouvoirs, il les a augmentés. Je m'engage donc, au nom du Prince, à rechercher scrupuleusement, et à fond, tous les griefs exposés par Robin de Redesdale, afin d'y apporter un remède prompt et efficace. Ce n'est pas tout ; son Altesse, renonçant à son projet de guerre avec la France, aura moins besoin de recourir à l'impôt. Les capitations et les taxes seront diminuées. Enfin, Sa Grâce , toujours jalouse de satisfaire son peuple, a bien voulu m'autoriser à vous promettre que, quelle que soit la valeur de vos griefs contre les parents de la Reine, les Wood ville n'auront plus part ni prépondérance dans les conseils du Roi. La duchesse de Bedlbrd se retirera dans son manoir comme il convient à une femme si douloureusement réduite au veuvage. Le seigneur de Scales ira remplir une mission à la cour d'Espagne. En acquiesçant à toutes les justes réclamations, en promettant le

redressement des vrais abus, en vous offrant un généreux pardon, je remplis mes devoirs envers le Roi et envers le Peuple. Que ces plaies soient à jamais cicatricées par la main de Dieu et de notre saint Patron. Au nom d'Edouard IV, seigneur suzerain de l'Angleterre et de la France, je brise ce bâton de commandement etje licencie cette armée.

En entendant des paroles si modérées et si sages, la masse des membres de l'assemblée se sentit soulagée d'un grand poids; car la révolte, désavouée par le Comte, perdait tout espoir de succès. Mais l'assentiment général ne fut point partagé par Hilyard ; il s'élança versla table, et, ramassant les tronçons du bâton de commandement que le Comte avait brisé comme une branche de saule : Et moi , s ecria-t-il , au nom du peuple, je m'empare du commandement que vous avez lâchement rejeté! Ah! qu'ils étaient fous ces pauvres serfs à la main calleuse, au front hâlé, au colletin de cuir, de compter sur des chevaliers et sur des nobles !

En parlant ainsi, il bondit hors de la tente et s'élança vers l'armée.

— Vous le voyez, chevaliers et seigneurs, hommes d'illustres races et de hautes lignées , vous étiez tout bonnement les instruments d'un nouveau Cade plus fin et plus hardi

que l'autre , dit Warwick avec calme. Suivezmoi!

Le Comte sortit de la tente, s'élança sur son

cheval et se trouva au milieu des troupes, entouré de ses héraults d'armes, avant qu'Hilyard eût eu le temps de haranguer ses compagnons. Les trompettes de Warwick commandèrent le silence, et le Comte, d'une voix forte et claire, adressa une courte allocution à son immense auditoire. Possédant presqu'au même degré qu'Hilyard, cette éloquence populaire, à la fois concise et claire, à la fois simple et noble, qui marche droit à un but politique, par le chemin du cœur, Warwick récapitula brièvement, mais avec énergie, aux communes, les promesses qu'il avait faites aux capitaines ; et dès que ses auditeurs entendirent annoncer la suppression des taxes, la réforme des monnaies, l'abolition des redevances de blé, le renvoi des Woodville et le retour du Comte au pouvoir, la rébellion fut soudain anéantie. Les insurgés accueillirent par de joyeuses clameurs. Tordre qui leur fut donné de se disperser et de se retirer incontinent dans leurs foyers. Mais l'indomptable Hiîyard monta sur une petite éminenceetse disposa à réagirsur la foule. Le Comte vit la taille athlétique du Tribun et sa main étendue; il vit la foule ' affluer vers lui , et trop versé dans la connais-

sance du cœur humain pour permettre à Hilyard de parler, il piqua des deux du côté de l'éminencc et se tournant vers Marmaduke , il dit d'une voix forte : Marmaduke Nevile, arrêtez cet homme, au nom du Roi !

Marmaduke sauta à bas de son cheval et mit la main sur l'épaule d'Hilyard. Nul ne bougea dans la foule pour défendre le démocrate; comme les étoiles se retirent devant le soleil, ainsi devant l'éclat du nom bien-aimé de Warwick, s'étaient éclipsés tous les astres moins brillants. Hilyard saisit son poignard et lutta un instant. Mais à la vue de la stupeur et de l'apathie de cette populace armée, une expression d'amer dédain passa sur ses traits énergiques.

— Et vous souffrez cela, dit-il, vous souffrez que moi, qui al placé des épées dans vos mains, je sois enchaîné, traîné à la mort.

— Le robuste comte ne iait d'injustice à personne, s'écria une voix dont la foule répéta en écho les paroles !

— C'est bien ; messire, je me soucie peu de la vie, puisque la liberté est perdue pour moi; — je me rends.

— ^Un cheval pour mon prisonnier, dit War-^ wick en riant... et qu'on m'entende promettre qu'il ne sera touché ni à sa personne ni à ce qui lui appartient. Quand Warwick et le peuple se

— 361 -^ rencontrent, il nedoitpas être immolé de victime. Hourrah pour le roi Edouard et pour la belle Angleterre. Il agita sa toque empanachée et on entendit jusque dans l'enceinte des murs d'Olney les acclamations qui lui répondirent.

Le Comte et sa petite escorte s'éloignèrent lentement; et derrière eux la multitude fut prompte à se disperser. Quand la lune se leva, le camp n'était plus qu'un désert (*).

Toujours plus grand dans l'individu que dans les masses, tel est l'empire de Thomme sur l'espèce humaine.

• (*) L'histoire pittoresque d'Angleterre, liv. V, p. 104, raconte la dispersion des révoltés d'Olney en deux, ou trois phrases qui font tableau par leur simplicité laconique. « Ils {Warwick, etc.) se rendirent en amis à Olney où ils trouvèrent Edouard dans une très-fôcheuse position. Ses partisans étaient morts ou dispersés, demandant leur salut à la fuite ou se cachant dans des lieux écartés. Les insurgés le serraient de près. Un mot de Warwick renvoya tranquillement les rebelles dans le nord. »

IT

Le Comte Normand et le Démocrate Saxon ont une conférence.

En quittant le camp, Warwick prit les devants et chevaucha seul à quelque distance de son escorte, le front sombre et pensif. Enfin un détour de la route ayant caché la petite troupe aux regards des rebelles, il fit signe à Marmaduke de s'approcher avec son prisonnier. — Le jeune Nevile après avoir obéi se retira en arrière ; et Robin et Warwick cheminèrent côte à côte hors de portée d'être entendus. -

— Maître Hilyard, je suis heureux que mon , frère, lorsque vous êtes tombé entre ses mains, ait épargné votre vie, par reconnaissance pour ce que vous aviez fait pour moi.

— Votre noble frère, Monseigneur, répondit sèchement Robin, ignore peut-être le service

que je vous ai jadis rendu. — S'il m'a épargné, c'est seulement, il me semble, parce que, sans moi, eût avorté une entreprise qui a déraciné le crédit des Woodville et rendu l'Angleterre aux Nevile. Votre frère est un profond calculateur.

— Je suis peiné de vous entendre parler ainsi du seigneur de Montagu. Je sais qu'il a une politique plus subtile qu'il ne conviendrait, suivant moi, à un chevalier de bonne race et à un homme sincère ; mais il aime son Roi, et le but chez lui vaut mieux que les moyens. Mais en voilà assez sur le mal passé , maître Hilyard. Quelques mois après la bataille d Hexham, il m'arriva de tomber seul, au milieu d'une bande vagabonde de farouches proscrits Lancastriens. Vous, leur chef, vous reconnûtes le cimier de mon heaume, et en considération de quelques concessions, par moi faites, à vos étranges principes de liberté républicaine, vous me sauvâtes des épéesde vos compagnons. Depuis lors j'ai en vain cherché à améliorer votre sort. — Vous avez rejeté toutes mes offres, et je n^ignore pas que vous avez soutenu la fatale cause de Lancastre. Maintes fois j'aurais pu vous livrer à la sévérité des lois; mais ma reconnaissance pour votre protection au moment du danger, et> à parler franc, le peu de cas que je faisais de toute tentative individuelle

pour ressusciter une dynastie déchue, m'ont fait passer sur des méfaits qui , une fois connus du Roi, auraient été pour vous un arrêt de mort. Je m'aperçois maintenant que vous avez une tête et un bras capables de susciter de grands dangers à une nation ; et bien que pour cette fois Warwick vous dise de fuir et de vivre, si vous péchiez de nouveau , vous ne retrouveriez plus en lui que le ministre du Roi. Ma dette est maintenant liquidée. — Voici un sentier qui vous conduira à la forêt. Adieu. — Un mot encore pourtant ; c'est peut-être la pauvreté qui vous a poussé à 1^ rébellion.

— La pauvreté, s'écria Hilyard, la pauvreté, seigneur de Warvi^ick , pousse les hommes à sympathiser avec les pauvres, et partant, j'ai j'ai dit adieu aux richesses. 11 s'interrompit et sa poitrine se souleva péniblement. Cependant, ajouta-t-il avec tristesse , maintenant que j'ai vu la lâcheté et l'ingratitude des hommes, ma mission semble terminée, et mon ardeur est anéantie.

— Hélas! dit Warwick, que l'homme soit riche ou pauvre, l'ingratitude est toujours son défaut, et vous qui avez éprouvé celle de la populace, vous me présagez celle d'un roi. Mais chacun doit suivre sa route sur la terre, sans trop s'inquiéter de la louange ou du blâme ; et

le tombeau est le seul juge de la mémoire des mortels. •

Robin regarda fixement le Comte, dont la physionomie s'était soudain assombrie ; et s'approchantdelui, il reprit : Seigneur de Warwick, j'accepte d'autant plus volontiers de vous la liberté et la vie, que, depuis longtemps, une voix que je ne puis méconnaître, me dit au fond du cœur que tôt ou tard les circonstances nous rapprocheront l'un de l'autre. — Bien différent des autres nobles, vous devez moins votre puissance à vos titres, à vos domaines, à votre naissance et à la faveur d'un Roi qu'à l'affection générale que vous avez noblement acquise. Vous seul , vrai chevalier et vrai prince chrétien , vous seul à la guerre , vous avez épargné les petits ; vous seul, redoutable et irrésistible adversaire, vous avez dirigé votre lance contre vos égaux et vous avez crié aux hommes au cœur impitoyable : Gardez-vous de jamais frapper les communes; — en temps de paix, vous seul, vous vous êtes levé au milieu de votre parlement hautain, pour réclamer des lois équitables et des mesures de miséricorde ; votre château a toujours offert une table aux affamés, un abri à ceux qui n'avaient pas où poser leur tête ; votre fierté qui a affronté les rois et humilié les parvenus, n'a jamais eu d'insolence ni

de dédain pour les malheureux. C'est pourquoi, moi, l'enfant du Peuple, au nom du Peuple, je bénis Yotre vie et je soupire de devoir me demander si la reconnaissance du peuple pleurera votre mort. Défiez-vous du faux sourire d'Edouard , défiez-vous de l'inconstance de Clarence , défiez-vous de l'astuce inscrutable de Gloucester! Voyez, le soleil se couche ; et tandis que nous parlons , ce nuage sombre s'amasse au-dessus de votre tête empanachée.

Ce disant, il montra du doigt le ciel , et un sourd grondement de tonnerre sembla répondre à ses avis prophétiques. Sans attendre la réponse du Comte, il secoua la bride de son cheval et disparut bientôt dans les détours des sentiers qui conduisaient à la forêt.

Quel honneur Edouard IV compte faire à ses engagements envers le Comte et le peuple.

Edouard accueillit à bras ouverts son envoyé triomphant; il lui prodigua les protestations de reconnaissance; et, durant le banquet qui termina la journée, il fit son possible, non seulement pour se concilier les illustres arrivants, mais encore pour effacer de l'esprit de Raoul de Fulke et de ses officiers tout souvenir de leurs mécontemenls passés. — Aucune qualité n'est plus rare et plus propre à assurer le succès dans les intrigues de la vie, que celle dont Edouard était doué au plus haut point, à savoir Thypocrisie de la franchise. La dissimulation est souvent humble, souvent caressante, souvent grave, insinuante, digne et courtoise ; mais

clle est rarement joviale, entraînante, cordiale, franche au rire et bonne convive.

Tel était pourtant le prestige de l'astuce d'Edouard; et, de fait, son humeur était naturellement si vive et si sociable, sa gaîté coulait tellement de source, que cette joyeuse dissimulation ne lui coûtait pas même un effort. Enivré par la dispersion de ses ennemis et par la perspective d'un retour à son existence voluptueuse et facile, il se montra si affable et si attrayant, si contagieux dans son expansion, qu'il subjugua complètement le caractère impétueux de Raoul de Fulke et l'esprit plus calculateur et plus soupçonneux de Saint-John. Entièrement réconcilié avec Edouard, Clarence le contemplait avec des yeux baignés de tendresse ; et il ne tarda pas, la coupe aidant, à arriver à une bruyante jovialité. L'Archevêque, plus contenu, semait avec profusion les fines malices et les épigrammes caustiques d'un esprit subtil et cultivé. Mais quant à Warwick , en vain s'efiforçait-il de secouer sa tristesse sombre et fatidique ; il était mécontent du parti-pris avec lequel Edouard évitait toute discussion sur les graves questions relatives aux promesses qu'il avait faites aux insurgés ; et son mâle caractère regardait avec un certain dédain, mêlé d'une vive défiance , une légèreté qui lui paraissait fort intempestive.

Le banquet venait de se terminer, et Edouard, après avoir congédié toutes les autres personnes de sa suite, était seul dans ses appartements avec le seigneur de Hastings qui, en raison de son emploi, asssistait toujours au coucher du Roi.

Le sourire s'était envolé des lèvres d'Edouard; il marcliait à grands pas dans la chambre 5 et, ouvrant tout à coup la fenêtre, il étendit le bras vers la campagne qui reposait calme et sereine, inondée des rayons de la lune.

— Hastings , s'écria-t-il brusquement, il y a quelques heures, la terre germait des lances; — regardez maintenant le paysage.

— Que tous les ennemis du Roi se dissipent ainsi !

— Oui, oui... si c'était sur un mot du Roi, ou devant le hache d'armes du Roi; mais sur Tordre d'un sujet!... Non, je ne serai pas roi tant qu'un autre pourra disperser des armées par sa seule volonté. Par le ciel, cela ne durera pas!

Hastings contempla la figure du roi , où la beauté de l'affabilité avait fait place à l'expression farouche de la menace, et son expérience profonde et désillusionnée lui suggéra d'amères réflexions : — Combien peu lés vertus d'un homme lui profitent auprès des hommes, pensat-il; le sujet sauve la couronne et celui qui la II. 24

porté ne pardonne pas au sujet son service présomptueux.

— Vous ne soufflez mot, messire, s'écria Edouard d'un ton d'impatience, qu'avez-vous à rester ainsi les yeux fixés sur moi ?

— Beau sire, répondit avec calme le favori, je cherchais à deviner si c'était votre orgueil ou vos nobles instincts qui venaient de parler.

— Bah ! reprit pétulamment le Roi, les plus nobles instincts d'un roi, c'est son orgueil de roi. — Il se mit à arpenter la chambre, puis il s'arrêta de nouveau : — Mais le Comte s'esljelé dans son propre piège. Il a promis en mon nom ce que je n'octroierai jamais. Que le peuple apprenne que son idole l'a trompé. Il veut que je

' chasse de la Cour la mère et la famille de la Reine !

Hastings, qui en cela était complètement d'accord avec le Comte comme avec les masses, et qui n'avait que les Woodville pour ennemis en Angleterre, se contenta de répondre :

— C'est demander fort peu, sire, en échange de la vie d'un roi et de la couronne d'Angleterre.

Edouard tressaillit et ses yeux dardèrent ce feu cruel et glacial qui rend si terrible l'expression des passions haineuses, dans les yeux d une teinte claire et vitreuse.

— Est-ce là votre opinion f Par le sang dé

Dieu, celui qui m'a si peu demandé se repentira de sa demande jusque dans la moelle des os. Vois-tu, William de llastings, je te connais pour un homme profond et ambitieux , mais plutôt que de t'ôtre associé d'une seule pensée au seigneur de Warwick, mieux vaudrait pour toi avoir enterré ta tête sous le capuchon d'un moine mendiant.

Hastings qui chérissait Edouard et qui loin de sympathiser avec le comte , excepté quant à sa haine contre les Woodville, avait toujours senti qu'aucune pousse nouvelle ne pouvait se développer à l'aise sous l'ombre de cet arbre géant, Hastings, dis je, rougit de colère, à cette impérieuse menace.

— Sire, dit-il avec dignité, si vous parlez un tel langage à votre confident le plus éprouvé et à votre ami le plus loyal , vous n'avez pas de plus dangereux ennemis que vous-même.

— Calmez-vous, dit le Roi en s'adoucissant, je me suis trop laissé emporter; mais la bête fauve est excitée en moi. Que n'ai-je auprès de moi Gloucesler.

— Je puis vous dire quels seraient les avis de cet habile jeune prince, car je connais le fond de ses pensées.

— Oui, vous avez beaucoup d'amitié l'un pour Tautre, ^^^ Parlez donc.

— Le prince Richard est un grand lecteur de tout ce qui louche à Tllahe; il prétend que ces petits états sont les trésors de toute expérience ; et il vous dirait, avec ses souvenirs, que quand un sujet est assez grand pour être redouté, et trop aimé pour être renversé, le roi doit se rap* peler comment fut écrasé Tarpéia.

— Je n'ai nul souvenir de ce Tarpéia et je déteste les paraboles.

— Tarpéia, sire, (c'est un épisode de l'histoire de la vieille Rome), Tarpéia fut écrasée sous des présents. 0 mon souverain, s'écria Hastings en s'échauffant comme un homme de talent qui sent sa supérioiité, si j étais roi pendant un an seulement, au bout de Tannée Warwick serait devenu le plus impopulaire et partant le plus faible des seigneurs de l'Angleterre.

— Et comment cela, ô fat de sagesse ?

— Beau sire, reprit lîasting sans s'inquiéter de cette rebuffade, si le seigneur de Warwick est chéri des masses, c'est parce qu'il est regardé comme méconnu, maltraité; s'il est estimé des m.asses, c'est parce qu'il semble au-dessus de la corruption ; s'il est vénéré des masses, c'est parce que les masses sont convaincues qu'en tout ce qui regarde leurs griefs et leurs luttes^ il est lui seul indépendant du roi. —Chose étrange, après ce début, le Chambellan indiqua précisément

comme moyen de détruire l'influence du Comte le même plan que l'Archevêque avait développé à Montagu comme le plus propre à rendre cette influence irrésistible et durable. — Et bien, reprit le conseiller, au lieu d'amour, je soulèverais contre lui de l'envie, car loin de lui faire froide mine, jeTaccablerais de faveurs. Au lieu d'estime et de vénération, j'éveillerais contre lui la méflance, car je voudrais le lier de si près à votre maison qu'il ne pût plus lever contre vous ni pied ni main. Je voudrais faire de ses héritiers vos frères. Le duc de Ciarence a épousé une de ses filles, mariez l'autre au duc Richard; fiancez votre jeune fille au fils de Montagu, représentant de tous les Nevile. De la sorte, les immenses domaines du Comte finiront par échoir h votre famille. Le Comte lui-même, au lieu d'être une puissance en dehors de la royauté, s'y incrustera et en deviendra une partie. Les barons seront courroucés contre un renégat qui aura à demicessé d'être des leurs, tout en monopolisant encore leurs dignités. Li) peuple ne considérera plus le Comte comme son champion, mais bien comme le favori et le lieutenant du roi. La noblesse et les masses n'accourront plus sous sa banière.

— Tout cela est bel et bon, dit Edouard d'un air pensif; mais la famille de ma reine!... me

faut-il régner au milieu d'une solitude?... Car, voyez-vous» Ilastings, vous savez bien que, tandis que les sols me croyaient le très docile joujou de ma femme, j'avais mes vues et mes projets en élevant de nouvelles familles : le désir de créer une jeune noblesse pour contrebalancer Torgueil de l'ancienne ; car c'e§t seulement sur une noblesse nouvelle qu'une dynastie nouvelle peut compter.

— Mon seigneur, je ne voudrais pss vous irriter une seconde ibis; pourtant je crois que, pour quelque temps du moins, la famille de la reine fera bien de s'éloigner de la cour.

— Bonne nuit, Hastings, interrompit vivement Edouard ; en cela je prendrai conseil de mon traversin.

Quelles résolutions que la solitude et la réflexion eussent pu mûrir dans l'esprit du roi, il fut dispensé de prendre une résolution immédiate en apprenant le lendemain matin qu'il venait d'éclater de nouveaux désordres. Les communes s'étaient soulevées dans les comtés de Lincoln et deWarwick; et Anthony Woodville mandait que, si le roi consentait seulement à se montrer aux troupes qu'il avait levées près de Coventry, tous les gentilshommes du voisinage se réuniraient aussitôt contre les manants insurgés. Profitant de ces dépêches que lui avaient transmises ses

courriers particuliers^ et impatient de s'éloigner delà garnison suspecte d'Olney, Edouard, sans même daigner consulter le Comte, sauta à cheval et laissa à ses trompettes le soin de donner la première nouvelle de son départ.

Ce manque de procédés froissa la fierté de Warwick ; toutefois, ce dernier ne se plaignit pas et vint même prendre place à côté du roi.

— Cher cousin, dit Edouard d'un ton bref, bien qu'avec la franchise apparente sous laquelle il déguisait sa fausseté , les circonstances réclament toute notre énergie. — Je pars pour Coventry, afin de donner du cœur et de la tête aux recrues encore endormies qui y sont rassemblées. Mais je vous prie, vous et l'Archevêque, de met tre tout en œuvre, dans cette province-ci, pour y faire des levées ; Cir à votre nom seul des armées jaillissent des prés et des champs , des bruyères et des buissons. — Venez me rejoindre à Coventry avec ce que vous aurez pu rassembler de troupes en trois jours ; et avant que la faucille ait touché les moissons , la paix sera rendue à l'Angleterre. Que Dieu vous soit en aide. — Holà, mes gentilshommes, en avant, à franc-étrier.

Désireux d'éviter toute question, de peur que Warwick ne découvrît qu'il se rendait auprès d'un Woodville, — le Roi, sans attendre de ré-

ponse, donna de l'éperon à son cheval et partit presque seul, laissant derrière lui ses hommes encore occupés des préparatifs du départ. Il était déjà à plus d'un mille de la ville, avant que le détachement commandé par St-John et de Fulke, et suivi par Hastings qui n'avait pas de commandement, fût parvenu à le rejoindre.

— Je me méfie du Roi, dit Warwick, d'un air sombre; mais j'ai donné ma parole au peuple et il faudra bien qu'elle soit respectée.

— On est d'autant plus sûr de voir sa parole respectée qu'on a le bras plus fort, dit le sentencieux Archevêque. Hier vous avez dispersé une armée, aujourd hui levez-en une autre.

Warwick ne répondit pas, mais après un moment de réflexion , il fit signe à Marmaduke de s'approcher.

— Parent , lui dit-il , prenez dix hommes de mon escorte et rejoignez au galop le Roi. Vous me ferez savoir s'il y a quelque Woodville dans son camp de Coventry.

— Où dois-je vous transmettre la réponse ?

— A mon château de Warwick.

Marmaduke s'inclina ; et, accoutumé au laconisme du Comte, il se mit aussitôt en mesure de lui obéir. Warwick fit appeler son second écuyer.

*— Ma Dame et mes enfants, dit-il, sont sur la

route de Middleham ; ce papier vous mettra au courant de leurs mouvements. Allez les retrouver avec tout le reste de mon escorte, sauf mes hérauts et mes trompettes ; vous leur direz que je ne tarderai pas à les rejoindre à Middleham.

— C'est une étrange manière de lever une armée, dit l'Archevêque, que de commencer par se débarrasser de toutes les troupes que l'on a déjà à sa disposition.

— Frère, répondit le Comte , je tiendrais à montrer à mon gendre que, si on peut être sans appui à la tête de plusieurs milliers d'hommes, celui-là peut rester seul qui a pour lui l'amour d'une nation.

— Puisse Clarence profiter de la leçon ; — mais qu'est-il devenu pendant tout ce temps?

— Il est au lit , dit le robuste comte avec quelque peu de dédain 3 puis il ajouta d'une voix plus douce : La jeunesse aime toujours ses aises. Mieux vaut l'indolent que le perfide.

Laissant Warwick accomplir les ordres royaux , suivons l'hypocrite Edouard.

TI

Ce qui advient au roi Edouard après son départ d'Olney.

Aussitôt qu'Edouard eut perdu de vue le clocher d'Olney, il ralentit son allure et fit signe à Hastings de s'approcher.

— Mon cher William, dit-il, j'ai réfléchi à vos conseils et je verrai à les mettre à l'épreuve. Mais vous serez d'avis comme moi, je pense, que, pour faire des concessions, il est bon qu'un roi attende qu'il ait une armée à lui. Par Dieu^ dans lecamp deWarwick, j'ai moins de pouvoir qu'un lieutenant. Maintenant écoutez-moi bien : je vais me mettre à la tête de quelques recrues levées à la hâte dans les alentours de Coventry . C'est le nord qui doit être le théâtre des hostilités; voudriez-vous, par amour pour moi, galoper nuit et jour, à travers halliers et bruyères, jusqu'à la

frontière d'Ecosse où est Gloucester? Vous lui direz de se diriger sur York, pour peu que les Ecossais le lui permettent, ou, s'il lui est impossible de quitter son poste, de nous envoyer du moins sous votre bannière toutes les forces dont il pourra se dispenser. — Au cas où cette ressource nous manquerait, enrôlez dans le comté d'York tout ce que vous trouverez d'hommes d'armes; mais surtout allez trouver Montagu.... Il faut à tout prix que vous nous assuriez le concours de lui et de son armée. — S'il fait le récalcitrant, dites-lui que son fils épousera la fille de son roi et portera une couronne ducale. — Ah ! ah ! un gros appât pour un sj gros poisson. — Je vois qu'il ne s'agit pas d'une insurrection accidentelle, mais bien d'une convulsion générale de tout le royaume ; et il ne convient pas que le comte de Warwick soit le seul homme à même de contenir, d'un sourire ou d'un regard de menace, les éléments ameutés.

— En cela, beau sire, répondit Hastings, vous parlez en vrai roi et en vrai guerrier, et je ferai mon possible pour soutenir votre devise : Modus el Ordo. S'il m'est seulement permis d'affirmer que Votre Majesté a congédié pour quelque temps les seigneurs Woodville, vous pouvez compter qu'avant deux mois j'aurai placé sous

VOS ordres une armée digne du Seigneur suzerain de la vaillante Angleterre...

— Allez, cher Hastings, je m'en rapporte entièrement à vous.

Le seigneur baisa la main que lui tendait le roi, abaissa sa visière, et , faisant signe à son écuyer de le suivre , disparut bientôt dans un petit chemin ombreux et écarté ; car il voulait éviter les grandes voies de communication où il eût pu rencontrer quelques-uns des oiûciers laissés à Olney.

Dans un petit village près de Coventry, avaient été rassemblés par l'ex-seigneur de Scales, environ deux milliers d'hommes^ composés surtout de fermiers et de vassaux de la nouvelle aristocratie qui regardait le sire Anthony comme son chef. Les officiers étaient des gentilshommes ardents et ambitieux comme la plupart des parvenus. Mais il n'y avait que peu à se fiera leurs soldats; car à cette époque le sentiment de vasselage féodal était encore fort implanté dans les masses , et ces hommes avaient grandi au service de seigneurs lancastriens dont les domaines confisqués avaient depuis été concédés aux favoris yorkistes. Les acclamations qui saluèrent l'arrivée du Roi furent donc fort tièdes et fort endormies; et, déconcerté par un accueil si glacial, Edouard mit pied à terre devant le paYîUon

de son beau-frère , en humeur beaucoup moins conquérante qu à son départ d'Olney.

Les vêtements de deuil du sire Anthony, et sa physionomie assombrie par la récente exécution de son frère et de son père , ne tendirent nullement à relever le moral du Roi.

Mais le récit que fit Woodville de l'affliction et de rhorreur causées à la Reine par les malheurs de sa maison, ainsi que la peinture de l'indignation inspirée à Jacquelta par les odieux propos que le bruit de ses machinations faisait tenir au peuple sur son compte, servirent puissamment à rendre encore plus chère au roi la famille qu'il regardait comme injustement persécutée. — Même chez les cœurs les plus froids, TafTection redouble et s'exalte quand on la combat ; et, plus les parents de la Reine étaient attaqués, plus Edouard s'obstinait à se cramponner à eux. — En se pliant à ses caprices, en fermant les yeux sur ses infidélités, en montrant toujours une douceur docile que faisaient encore ressortir davantage la rude fièreté de Warwick, et T-humeur inégale et chagrine de Clarence, Elisabeth avait complètement enveloppé le cœur du Roi. — Et d'un autre côté, la distinction et lélégance d'Anthony Woodville étaient trop enharmonie avec le caractère d'Edouard — qui, à l'honneur et à la sincérité près, était le parfait modèle du

beau gentilhomme de répoque — pour ne pas être devenues presque indispensables à la vie de celui-ci. — Il est lacile de dominer les êtres indolents, mais ils deviennent revêches dès qu'on touche à leurs aises et à leurs habitudes. — Et l'existence joyeuse et facile d Edouard lui semblait stagner et s'assombrir quand les figures qui l'animaient étaient bannies de sa présence, ou seulement voilées d'un nuage de tristesse.

11 était encore à converser avec Woodviile et il lui répétait que, de quelles temporisations qu'il usât, il n'abandonnerait jamais ses intérêts, lorsqu'un gentilhomme entra, tout bouleversé, pour annoncer que les seigneurs de Sl-John et de Fulke , en apprenant que les forces étaient sous les ordres du sire AnthonyWoodville, avaient quitté le camp sans mettre pied à terre , emmenant avec eux leurs adhérents qui composaient plus de la moitié de la petite troupe arrivée d'Olney.

— Laissez-les partir, dit Edouard en fronçant le sourcil ; un jour le soleii brillera sur leur tronc sans tête.

— 0 mon roi, dit Anthony (maintenant comte de Hivers), qui, bien moins égoïste que tous les autres membres de sa famille, se sentait pris de remords en voyant combien Edouard expiait chèrement son mariage d'inclination, — mainte-

nant que votre Altesse peut me décharger du commandement , qu'elle me permette de m'éloigner du camp ; je tiendrais à faire un pèlerinage à Compostelle, afin d'y prier pour le repos de Tame de mon père et pour la prospérité de mon souverain.

— Il faut voir auparavant ce qu'il nous arrivera de troupes de Londres, répondit le Roi. Avant peu Richard quittera la frontière d'Ecosse; et quelles que soient les résolutions de Warwick, Montagu , dont je tiens le cœur dans ma main, me rejoindra avec son armée. Attendons.

Mais le lendemain n'amena pas de renforts , non plus que le surlendemain; et le roi se retira de fort bonne heure dans sa tente, en proie à une forle exaspération mêlée d'une vive anxiété. Au milieu de la nuit il fut éveillé en sursaut par des pas de chevaux, des fanfares de trompettes et des cris de sentinelles. Il sauta à bas de sa couche ; et il s'empressait d'endosser son armure , quand soudain entra le comte de Warwick. La physionomie de ce dernier était sévère, mais calme et triste , et tout brave qu'était Edouard, il sentit battre violemment son cœur en contemplant son redoutable sujet.

— Roi Edouard, dit Warwick, d'un ton lent et abattu, vous m'avez trompé. J'avais promis aux communes le bannissement des Woodville et

VOUS avez couru vous jeter dans les bras d'un Wood ville.

— Votre promesse a été faite à des rebelles, avec qui il n'y a pas de foi à garder, — et j'ai passé d'un repaire de mutinerie dans le camp d'un loyal soldat.

— Ce n'est pas le moment de perdre de vaines paroles, Roi; qu'il vous plaise de monter à cheval et de vous mettre en marche pour le Nord. Les Ecossais ont remporté de grands avantages sur les frontières. Le duc de Gloucester est repoussé. — Tous les Lancastriens du nord se sont soulevés. Marguerite d'Anjou est sur la côte de Normandie, prête à s'embarquer, à la première victoire décisive remportée par ses partisans (*).

— Je vous suis, répondit Edouard, et je me réjouis de penser que je vais enfin pouvoir rencontrer un ennemi. Jusqu'ici, il semblerait que j'ai été poursuivi par des ombres ; maintenant j'ai donc lieu d'espérer élreindre la substance et la réalité d'un danger et d'une bataille.

— Un coursier vous attend.

— Où nous rendons-nous d'abord?

— A mon château de Warwick, ici près. De-

(*) En ce temps Marguerite était à Honfieur. — WilL Wyre,

main à midi, tout sera prêt pour notre marche vers le nord.

Edouard, qui avait achevé de s'armer, sortit de la tente. A ses yeux s'offrit un spectacle saisissant : — Le ciel était serein, la lune fort éclatante, mais le pavillon était entouré de soldats portant des torches , et la lueur rougeâtre qu'elles répandaient, illuminait d'un reflet sinistre les armures des cavaliers , disposés en rangs pressés, ainsi que les bannières du Comte, où se détachait sur un fond d'ébène, Tours blanc écartelé du taureau bigarré, et couronné de Taigle des Monthermer brodé en or. Aussi loin que pouvaient porter les regards du Roi, ils ne distinguaient que les piques de Warwick, tandis qu'un bruissement confus, partant de son propre camp, lui annonçait que les troupes rassemblées par Anthony n'avaient pas encore formé leurs rangs. — Edouard se rejeta en arrière.

— Et le seigneur Anthony de Scales et Rivers, demanda-t-il avec hésitation ?

— Choisissez entre le seigneur Anthony de Scales et Rivers, et Richard Nevile, Roi, répondit Warwick d'un ton bas et emphatique!

Edouard garda le silence. En ce moment Anthony lui-même sortit de la tente adjacente à celle du Roi, en compagnie de TArchevèque d'York arrivé à la suite de son frère.

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